‹ L'Art et l'idée [serial]Chapitre 54 sur 90 · ILLUSTRATEUR ET ECRIVAIN · texte numérisé non relu

ILLUSTRATEUR ET ECRIVAIN

IL y aura bientôt dix ans que Louis Morin débutait à la Caricature, où il publia,

sous la signature de Loys ,

des croquis villageois, des

scènes de la vie comique et de

jolies histoires illustrées à lé-

/ '' gcndes brèves qui montraient un talent

singulièrement savoureux et d'une souplesse souvent

inquiétante, car on y trouvait à la fois la gueuserie

pittoresque de Callot, la grâce un peu mièvre d'un Gravelot

croquiste, le féminisme d'un Watteau, et aussi, — surprenant

mélange, comme si, par gaminerie voulue, il eût fait un pied de nez de ziitiste à ces maîtres, — une naïveté de facture dans le détail qui rappelait aussitôt l'étonnant humoriste Munichois W. Busch, le véritable créateur du genre actuel d'illustrations à la Garan d'Aclie et bran tes fantaisies du journal Ce fut dès cette époque chai la personnalité de

Loys, que je m ' e n -

des abracadale Chat noir.

que je recher-

quisdelui, de sa vie , de son âge , de ses manières d'être. J'appris, — non sans surprise, — que ce Loys n'était que le pseudonyme rustaud et jovial de Louis Morin, à la fois vaguement architecte et statuaire, qui de 1878 à 1881 avait exposé, à quatre salons successifs, des bronzes, des marbres, des terres-cuites, Bacchante, Leshie, Florentine xv" siècle, bustes et statues d'ensemble qui manquaient peut-être de véritable génie et n'avaient heureusement jusqu'alors attiré pour lui aucune récompense officielle l'encourageant en cette carrière.

Louis Morin lâcha l'épure et l'ébauchoir pour la plume et le crayon, et en i885, il trouva sa voie définitive d'écrivain illustrateur en publiant Jeannik, puis le Cabaret du Puitssans-Vin, chez Georges Decaux, lequel eut le flair et le bon goût d'accueillir aussitôt dans sa librairie cet étonnant nou-

— veau venu qui inaugurait

si brillamment la série de ses Histoires iVaiilrcfois.

Jeannik ne fit qu'exciter ma curiosité relativement à son auteur; il y avait dans ce livre une telle fraîcheur de xvni*" siècle renaissant, une si franche coquetterie de fête galante et une connaissance si précieuse et si rare d'une époque évanouie que Morin me hanta plus profondément encore que Loys ne m'avait séduit. Tout ce qu'il publiait entre temps dans les revues illustrées m'intriguait davantage; impossible d'être plus exquis dans la féerie du souvenir, plus réel dans le fantastique, plus observateur dans l'arrangement d'une composition et dans l'attitude des personnages. Je m'étonnais de ces

facultés de voyant rétrospectif, reconstituant les perspectives biscornues de jadis, donnant la vie au grouillement des foules et campant soubrettes et grandes dames avec une hardiesse de croquiste pleine de crânerie, en des milieux d'un rococo divin, où l'air ambiant du dessin semblait même teinté de couleur locale.

Je songeais parfois à la métempsychose , et me disais que l'âme de Restif de la Bretonne avait dû émigrer chez Louis Morin, car comment eût-il peint ces gavottes de village si extraordinairement expressives, ces réunions d'accordailles, ces soirées aux Porcherons , au Port-à-V Anglais , au Coiirsla-Reine? Comment eût-il tracé ces marivaudages en des guinguettes riantes et criantes d'exactitude ? Gomment eût-il inventé ces Caillettes à chevelures pou- (^ drées, si frêles, si délicates, si ponctuées d'assassines sur le minois qu'on sent en elles les ancêtres de nos névrosées, les coquettes à vapeurs. . . Et ces fillettes, ces soubrettes, ces margotons de village, toutes ces contemporaines du commun, qui donc aurait pu insuffler à ce bizarre écrivain-dessinateur cet art de les voir, de les saisir, de les croquer en un tour de main avec leurs attitudes à la fois légères et empruntées, sinon une puissance surnatu-

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relie, un guide intellectuel encore vibrant du passé vécu. L'érudition seule, les documents compulsés, les gravures étudiées, les musées visités, tout cela ne donne pas l'âme d'un temps qui n'est plus, et Louis Morin possède vraiment l'âme du xviii' siècle, plus encore que l'entente du wf. Il la possède d'instinct, un peu comme les de Concourt, mais avec plus de simplesse et moins de pénétration cherchée.

Dans le Cabaret du Piii(s-sans-\'in, dans les Amours de Gilles, dans Vieille Idylle, Louis Morin a f\\it refleurir, par

l'esprit de vision de son talent, tout le bouquet fané des galanteries d'un autre âge, il a ressuscité sous son crayon mignard et coquet, fait pour enjoliver les grâces menues des bergeries de Saxe, les gracieuses folies dansantes, carnavalesques, batailleuses, du règne des Pompadour et des du Barry. C'est plaisir de se promener dans son œuvre et de regarder ces simples illustrations reproduites au procédé banal et rehaussées de couleurs au patron; le dessin est preste, comme enlevé à la minute de l'inspiration ; on ne sent pas un crayon musard et inquiet, mais au contraire une décision précise et sûre de son action. La mise en place de ses architectures est toujours heureuse, sobrement arrêtée et d'une incroyable justesse décorative jusqu'aux moindres détails. Alors mémo que ses pastiches sont apparents comme en certains sujets empruntés à Boucher, à Watteau, à Freude-

berg, à Moreaii le jeune ou à Binet, Morin apporte jusqu'en ses interprétations une personnalité irrespectueuse des modèles qui lui fait déformer les personnages selon l'idéal amenuisé, poupin et dégagé de ses types à lui, de ceux qu'il évoque.

Dans l'alambic de son cerveau il paraît avoir emmagasiné tout l'art décoratif des peintres de trumeaux et les fresques luxuriantes des kermesses villageoises ; mais l'art qu'il nous distille lui est bien particulier, c'est ime quintessence

dépouillée d'artifice, un esprit de facture bien moderne, et parfois il pousse même l'amour du xviii" siècle jusqu'à l'outrance, et il charge avec une ironie discrète les mignardises pomponnées et les petitesses maniérées d'un style qu'il adore assez pour pouvoir s'en gausser quelque peu.

Dans les histoires écrites et dessinées qu'il a publiées successivement dans la Revue des lettres et des arts, dans le Figaro illustré, le Saint-Nicolas, la Revue illustrée et autres périodiques, Louis Morin a apporté une note vraiment originale et qui a dû lui attirer bien des admirations discrètes en France et à l'étranger. Tovite page de lui a un éclat de fraîcheur et une clarté incomparables, car il voit lumineux et rose ; ses historiettes de gardes françaises, ses contes peuplés des exploits galants de Jeannot, ses inventions d'équipées

amoureuses et dramatiques sont généralement marquées d'un joli don d'écrivain et d'une maestria d'illustrateur. Il semble qu'on retrouve dans ces petits romans bijoux l'esprit de Boufllers écrivant Aline, reine de Golcondc, et, comme l'héroïne du clicvalier-poète, toutes les petites femmes de Louis Morin paraissent en veuvage d'une cruche cassée sur l'herbe du chemin, un matin de printemps.

Ce fut lors des Amours de Gilles que je fis la connaissance de ce cu-

et mconscient manc; ce livre avait comble à mon étonnement, et mes vieilles passions vénitiennes s'étaient éveillées au contact de ces dessins délicats qui avaient un tel parfum du pays de la Rosalba, de Trépolo, de Ricci, de Guardi et des inoubliables Longhi.

Louis Morin devint un camarade, — l'attirance sympathique le voulait ainsi ; — il me permit de construire sur lui une amorce de biographie fort normale et qui peut se résumer en notes succinctes, les artistes heureux n'ayant pas d'histoire. — Né à Paris en i855, l'auteur de Jeannik eut une enfance très solitaire. Sa première éducation fut faite par un papa âgé, ex-précepteur, qui, en qualité de Mentor, avait passé la majeure partie de sa vie à jNaples, en Allemagne et en Rus-

sie, au chevet intellectuel de moutards très riches. Lorsque ce père docte et attentif au développement moral de son fils mourut, le jeun? homme connut les lycées afi"reux, ces prisons insalubres et déprimantes ; il y végéta malheureux, se montra inapte à se ployer à l'abrutissement systématique des maladroites universités. Forçat indocile, il connut les bagnes

Les chemineaux.

universitaires de Versailles, de Rennes et de Stanislas, à Paris ; il faillit ici et là mourir d'ennui et de détresse ; aussi y conçut-il le projet d'une œuvre vengeresse qu'il termine actuellement et dans laquelle, retraçant de curieux types de pédagogues et de pions gardes-chiourmes, ir laisse voir les misères des collégiens en général et les souffrances des enfants en particulier.

A dix-huit ans, rendu enfin à la liberté et à son bon plaisir, Louis Morin ne songea qu'à s'aérer et à secouer les moisissures de ses stagnants internats. Il voulut se griser de son indépendance et, pendant près de dix ans, il vécut selon

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Page manuscrite autographe d"un Roman illustré de Louis Morin,

sa fantaisie, faisant lentement son éducation i\ d'œil et d'esprit dans les musées et les bibliothèques, à travers l'art et la littérature. Il connut ainsi les bonnes flâneries curieuses et badaudières en France et en Italie, et surtout le long de ces quais de Paris qui sont à la fois le plus exquis musée de gravures et la plus hétéroclite bibliothèque du monde.

Ses parents essayèrent bien de pointer ses destinées vers le notariat, mais Morin prisait trop le temps ensoleillé pour aller s'enfouir dans l'acre poussière des minutes

accumulées en de sombres Études ; il fit de '" ' *"'*'" la sculpture d'instinct et aussi des essais d'architecture. Mais le marbre lui résistait, — il le planta là, l'infâme ! — et, presque sans transition, il s'improvisa ~ auteur-dessinateur, . réalisant le bel idéal de l'artiste libre par la plume et le crayon ; il fut l'homme-orchestre de ses rêves, de ses conceptions, de ses visions, car, faute d'éditeur, il se serait imprimé et mis en livres par lui-même. Telle est la sobre biographie naissante de Louis Morin.

Ce que je ne parvins pas exactement à y découvrir, ce que ce virtuose ne put m'expliquer, c'est l'origine de sa pas-

2â0 L'ART ET L'IDÉE,

sion du siècle dernier et la genèse de ce talent d'évocation si unique en son genre. Dans ses Amours de Gilles, qui est peutêtre son œuvre la plus typique, et aussi dans des séries de

compositions semées çà et là un peu partout dans des livres d'amateur, sur des éventails ou dans des revues, ce singulier petit maître, à la manière rose, sait mettre en relief comme personne la joyeuse mascarade de la Comédie italienne.

Comme décor, il prend Venise, qu'il me paraît aimer 'V comme la plus fière et la plus aristocratique ville d'art qui soit encore debout ; il prend la Venise de Casanova et de Bernis, la Venise des frères Longhi, l'idéale Venise des carnavals éblouissants, et sur ses canaux, dans ses palais, sur sa piazza, ainsi que sous ses galeries, il fait défiler l'ensorcelante théorie des masques italiens. Il montre Fracasse et Zerbinette, les deux frères Arlequin et Pulcinelle, les hilares Pantalons, vêtus de grandes robes noires, les Mezzetins aux draperies

Scènes villageoises par Louis Morin.

zébrées, les Pierrots à veste courte, à grand chapeau de farinier qui semblent tombés de la lune ; les Scaramouches sombres, aux larges moustaches et aux feutres comiquement emplumés; puis les Colombines, les Isabelles friponnes et

enjôleuses sous leurcamail de dentelle, tout ce monde bigarré et chatoyant se trémoussant au milieii d'une foule de tricornes coquets et crânes qui coiffaient les têtes éventées de tous les porteurs et porteuses de masques vénitiens.

Comment a-t-il retrouvé, ce dessinateur diabolique, la vie endiablée du grand canal chargé de gondoles, toutes remplies du bruit des baisers et de l'har monie des clavecins, des violes d'amour et des théorbes ? On sent dans ses dessins la gaieté des lazzis, des refrains, des rires, des batailles de bouquets ; on devine les farces de Scapin ou de Fiquetto, on se

souvient des galanteries du Chevalier Zerbino, on rêve des nuits d'amour dans la sonorité des canaux mystérieux !

Ce n'est pas seulement en s'imprégnant des Longhi du

palais Morosini, ni en contemplant les estampes du musée

,1, Correr que Louis Morin a pu faire germer en son

f. cerveau cette étonnante échappée sur des fêtes

depuis si longtemps sans lendemain ; c'est en vertu

d'une perspicuité native qu'il est arrivé à

revoir ces héros de Golzi et de Gol-

doni si pimpants et si fous.

Puis Yenise révèle bien des secrets à ses amoureux, et Morin est de ceux-ci; il dédie à la ville des Doges des éventails largement gravés, au vernis mol et à la pointe, des aquarelles claires et soleillées empreintes du charme des lagunes ; il s'associe au poète délicat Maurice Vaucaire, pour mettre en Ombres lumineuses, au théâtre du Chat Noir, le Carnaval vénitien; il ne perd enfin jamais l'occasion de rappeler sa tendresse pour l'adorable cité que protège Saint Georges.

Morin compte déjà beaucoup de fervents parmi les amateurs d'estampes et les bibliophiles, il a gravé avec un art charmant, d'une manière large et indépendante, une vingtaine de petites planches, et je donne ici une gravure de lui à l'aqua-tinte, Deux Pêcheuses bretonnes à marée basse, qui prouvera sa personnalité de peintre graveur. Son œuvre la

'^^ y^-- \ ,; './ -=r'j^ " " plus vrai-

' ' -^j^ ment expres-

:■?--; -'.:/'^' sive est éparse

dans les bibliothèques de France et de l'étranger ; ce sont des aquarelles originales peintes en tète de ses ouvrages. II en a jusqu'ici dessiné des centaines et des centaines sans se répéter, a^ec une abondante imajïination, et certains collection-

neurs de goût ont eu l'excellente pensée de lui faire illustrer Manon Lescaut, Candide et d'Autres ouvrages. M. Manchon,; un bibliophile de fine race, possède la plus réussie de ces illustrations de Morin : Les Fêtes galantes de Verlaine.

Il est non moins spécial dans l'élude des mœurs rustiques; il a vu et senti le pittoresque des

villages et des sévères paysages bretons ; il a étudié les types des misérables comme ces Chemineaux qui mendient de porte en porte et cherchent un coin d'étable où gîter ; il a rendu en

Ombres chinoises pour le Musée Grévin.

de délicieux petits tableaux de genre le charme des intérieurs proprets et coquets de ces chaumières paisibles où l'on se prend parfois à désirer vivre, et, avec un œil d'observation pénétrant jusque dans le comique, il a exprimé les scènes solennelles de la vie campagnarde, les séances chez le notaire, la'visite des fermiers venant à l'échéance payer le terme du bail ; les discussions finaudes au cabaret au milieu des brocs ou des bolées vidés successivement, et, dans ces divers dessins, Morin, tout en restant très sincère, très réaliste, a cependant apporté une note- qui lui est essentiellement propre et qui

exprime comme une embellie idéale des champs ; il voit la nature avec une poétique analogue à celle de Kate Greenawaye et il dessine clair, pimpant, joli, tous ces villageois en leur décor verdissant et fleuri.

Le Musée Grévin a confié à ce fantaisiste la direction d'un Théâtre d'ombres cpii va bientôt s'ouvrir ; Morin y montrera

Composition inédite de Louis Mori?( pour illustrer Polydore Marasqiùn.

toute sa verve d'auteur et de décorateur. On trouvera ici un croquis d'une page de ces Ombres qui vont être, d'ici quelques jours, une des curiosités et des nouveautés parisiennes. Je ne saurais trop présumer du gros succès public de cet

Omlires chinoises, tirées du Carnaval de ] enise. au Chat Xoir.

évocateur de la vie d'autrefois, de ce peintre sincère des mœurs rurales, de ce sensitif personnel jusque dans la déformation particulière de ses personnages et de ses architectures, mais ce dont je suis convaincu c'est que, quoi qu'il advienne, il marquera toujours d'un rare cachet toutes les œuvres auxquelles il collaborera. Si, un jour, cet écrivain illustrateur consentait à n'être qu'un interprète décorateur de livres, il ferait à coup sûr des chefs-d'œuvre en prêtant son talent à l'illustration du Roman Comique, du Capitaine Fracasse ou bien en enluminant de frais croquis quelque opuscule adorable comme le Thémidore de Godard d'Aucourt, à défaut

des plus aimables Contemporaines que nous a léguées le bon Restif de la Bretonne, l'incube littéraire et artistique de Louis Morin.

Morin prépare un Paris qui travaille : les Ouvrières, qui fera sensation ; mais soyez sûrs qu'il nous réserve beaucoup de surprises comme peintre-graveur et aussi comme lithographe, comme compositeur d'affiches, comme auteur dramatique... que sais-je encore? Son évolution n'est point terminée; toutefois, je vous le dis en vérité, parmi les artistes contemporains, celui-ci est un de ceux sur lesquels bibliophiles et curieux d'estampes originales peuvent compter, car il possède les vertus théologales de l'art : l'amour et la religion de son métier, la modestie sans pose et le sentiment très aigu de la vie pittoresque dans les divers milieux des sociétés d'hier et d'aujourd'hui.

Octave Uzan>'e.

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