‹ L'Art et l'idée [serial]Chapitre 55 sur 90 · UN COMPTE RENDU AD USUM DELPHINI || DE LA JUSTIJ/E · texte numérisé non relu

UN COMPTE RENDU AD USUM DELPHINI || DE LA JUSTIJ/E

DUMARQUISDESADE 11

OLs les livres célèbres ont leur histoire, et ce serait une recherche assurément piquante que de les suivre depuis l'heure obscure de leur conception première jusqu'au moment où ils s'imposent déiinitivement à la mémoire des hommes. D'ordinaire, cette durable renommée no leur vient pas dès le premier jour, et c'est ainsi que Manon Lescaut, Paul et Virginie, Atala ont survécu aux volumineux ouvrages dont ils ne formaient qu'un épisode.

Pour avoir été plus rapide, la fortune litté-

laire de Justine n'est pas plus enviable, et l'auleur a trouvé dans cette immortalité honteuse un châtiment légitime. Triste gloire, en effet, mais la seule à laquelle il eiit droit de prétendre, car s'il n'était pas le plus répugnant des érotomanes, de Sade serait le plus soporilique des conteurs. Ses imaginations monstrueuses inspirent l'effroi et le dégoût, mais sa prose flasque et redondante nous fait tomber des mains les autres productions où elles ne se sont point donné carrière. En raison même de ces dérèglements, Justine eut dès son apparition un succès attesté par les nombreuses éditions dont les bibliographes sont parvenus à reconstituer péniblement la généalogie. Elles s'épuisaient ou, probablement aussi, se détruisaient au fur et à mesure de leur mise en circulation, bien qu'au témoignage de plusieurs contemporains, Jiistijie se soit publiquement vendue au Palais-Royal et ailleurs depuis le début de la réaction thermidorienne jusqu'à la lin du Directoire. Alors, comme aujourd'hui, ce livre excitait chez ceux qui n'avaient pu se le procurer une curiosité que n'apaisait pas sans doute la réprobation de lecteurs mieux partagés. A cet égard, il faut bien le reconnaître, et quelle que fût la tolérance d'une police désorganisée ou impuissante, l'opinion des contemporains est unanime. Elle hésita davantage, en revanche, sur la paternité du livre dont Laclos faillit endosser la responsabilité, sans qu'à ma connaissance, du moins, il ait protesté. Meyer, dans ses Fragments sur Paris, traduits par Dumouriez, et bien avant le docteur allemand, Meister, dans le compte rendu qu'on va lire, avaient risqué celte hypothèse; d'autres nommaient Fleuriau de Langle. Le doute, après tout, n'était-il pas permis en présence des dénégations impudentes et réitérées du véritable auteur .►'Au moment même oii s'achevait l'impression de la troisième version de Justine (l'jg']), de Sade n'eut-il pas l'audace, comme on peut le voir dans le Journal de Paris du 29 germinal an M (18 avril 1798), de

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menacer de poursuites judiciaires ceux qui continueraient à la lui attribuer?

Malassis a réimprimé jadis à petit nombre une Leilre de Ch. Ailleissur le roman intitulé Justine (J. Baur, jSyy, in-ia"), extraite du Speclatciir français de Hambourg. Cette protestation ne fut ni la seule ni la première, car les pages ([uc voici lui sont antérieures de trois ans au moins. Elles sont extraites de la jiartie restée inédite de la correspondance littéraire manuscrite entreprise par Raynal, continuée par Grimm et reprise, de mars 1778 à janvier i8i3, par J. H. Meistcr. L'édition rpie j'ai donnée de cette correspondance s'arrête à 1793. A cette date, en effet, Meister avait quitté Paris, et, après un assez long séjour en Angleterre, était rentré à Zurich, et ses commimications mensuelles se ressentaient de cet éloignemcnt. Longtemps, toutefois, il tint de son mieux télc à la concurrence en puisant dans les portefeuilles de ses amis ol surtout dans les copies restées entre les mains de M""' de ^ andeul, fille de Diderot, de fragments alors inédits et aujourd'hui bien connus. Parmi le petit nombre de pages qu'on ]iouvait encore emprunter à ce manuscrit, j'avais noté celles-ci, qui font précisément partie du numéro i de l'année 179^ où Meister reprit avec ses rares souscripteurs des relations interromjiues depuis plusieurs mois. Celte analyse, d'ailleurs très exacte, du plus infâme des livres, a cela de piquant que, n'étaient les réserves formelles du début et de la fin, l'auteur ne s'y prendrait pas autrement pour présenter les plus vertueuses alTabulations de miss Inchbald ou les plus idylliques « bergeries » d'Auguste La Fontaine.

Maurice T o l u x e u x .

Justine, ou les Malheurs de In vertu. A Pbiladelpliie, 179^. deux volumes in-i8, avec celte épigraphe : « 0 mon ami! la prospérité du crime est comme la foudre dont les feux n'embel-

lissent un instant l'atmosphère que pour précipiter dans les abîmes de la mort les malheureux qu'ils ont éblouis. »

On serait cruellement trompé sur l'objet de cet ouvrage si l'on croyait pouvoir en juger par le titre ou par le sens de l'épigraphe. De tous les mauvais livres que j'aie jamais eu le malheur de connaître, c'est sans contredit le plus dangereux, le plus abominable. Il l'est au point que le comité de Salut public de la République française s'est cru lui-même obligé d'en faire arrêter la circulation, quoiqu'on n'y trouve pas une ligne où l'on attaque ni les nouveaux principes de sa politique, ni la personne de ses dictateurs. Il est vrai qu'on ne s'est avisé de cette défense qu'après la troisième ou quatrième édition. L'édition originale, C|ue je n'ai point vue, est imprimée, dit-on, avec le plus grand luxe typographique, ornée de gravures extrêmement indécentes, mais parfaitement bien exécutées. On attribue cet infâme livre à M. de Laclos, l'auteur des Liaisons dangereuses ; il est assez digne d'une âme aussi corrompue que la sienne; mais, sous quelques rapports, je suis tenté de le croire au-dessous et, sous d'autres, peut-être au-dessus de son talent. On a voulu l'attribuer aussi à un certain comte de Sade, renfermé pendant longtemps à la Bastille et qui s'y trouvait encore au moment où cette prison fut forcée, en juillet 1789. Je n'ai dans ma retraite actuelle aucun moyen d'examiner sûrement le plus ou moins de vérité de pareilles conjectures.

Quel que soit le nom du coupable auteur de ce roman, en voici la fable : Juliette et Justine, deux filles d'un riche banquier de Paris, sont élevées ensemble dans une des plus célèbres abbayes de cette capitale où, jusqu'à l'âge de douze et de quinze ans, aucun conseil, aucun maître, aucun livre, aucun talent n'avaient été refusés ni à l'une ni à l'autre de ces deux sœurs. A cette époque fatale povu- la vertu des deux jeunes fdles, tout leur manque dans un seul jour. Une banqueroute affreuse précipite leur père dans une situation si cruelle, qu'il en périt de chagrin. Sa femme le suit un mois après au tombeau. Les deux orphelines, abandonnées de parents froids et éloignés qui leur restaient, sont bientôt livrées à elles-mêmes, et la différence de leurs carac-

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