CRITIQUE DES PUBLICATIONS RECENTES
OUT est ordinaire, ce mois-ci : quantité et qualité. Voici d'abord une brassée de romans qu'on peut lire, comme on a lu ceux du mois dernier, en attendant ceux du mois prochain. On dirait d'une mer grise sur une grève plate : les vagues montent, arrivent, meurent, et toujours l'une succède à l'autre, sans que rien les distingue dans la terne
monotonie de leur couleur et de leur mouvement.
M"^ Georges de Peyrebrune, dont j'ai fort admiré jadis les
Frères Colombe, veut prouver, dansle Roman d'un Bas-Bleu (Ollen-
dorfT), que la femme de lettres est à la merci des direclcurs de revue, des critiques influents et des autres exploiteurs des lettres, et que, si elle ne les paie pas comptant, de sa personne, ils l'empcclieront de gagner son pain. Je ne nie pas la vérité du point de vue: la bêle humaine est assez féroce, et si l'homme est un loup à riiomme — hoiiio, hdniinl hipus — il est le plus souvent pour la femme — s'il la redoute en la convoitant — un léclieur de bottines et — s'il la tient en son pouvoir — une sorte, plus ou moins sanglante, de Jack l'Eventrcur. ^lalhcureusement, le roman de M""" de Pcvrebrune, fort décousu — à dessein, nous dit l'auteur, ce cjui est un moyen désinvolte d'échapper au blâme, — ce roman ne prouve rien. C'est un cas tout exceptionnel, et encore finit-il par une conclusion directement contradictoire à la thèse soutenue, puisque le « bas-bleu » trouve un homme de cœur qui l'aime et qui sait se faire aimer. Il n'était, d'ailleurs, pas mauvais de mettre à nu les vilenies auxquelles la femme est exposée dans le monde des lettres. Ceux d'entre nous que ces choses écœurent regretteront qu'il ne se soit trouvé justement qu'une femme pour en tracer le tableau.
L'histoire, très peu commune, que nous conte M. Camille Dcbans d'un jeune homme qui fait mourir son père d'apoplexie, et qui réduit sa femme à s'empoisonner parce qu'il a la vocation d'être prêtre et qu'il croit qu'être chaste qviand même plaît à Dieu, ne man([uc pas de puissance dans son étrangeté [Baissât, cliimisle; L. îSauvaitrc). M. Elzéard liouglcr continue, dans Selon mon Rêve, ses études u autour du féminisme », et n'y apporte pas moins de finesse nerveuse et d'éclat tragique cjue dans son œuvre d'hier. Naufrage d'amour. Une d'elles, de l\I. Paul de Garros (A. Savine), est aussi, comme le titre l'indique, une étude de l'éternel féminin, avec ses écarts, ses revirements énigmatiques et sa fougue, qui finit par renverser les obstacles au mépris de tous les dangers. Dans la même catégorie se range Chères amours, que publie M. Maflre de Baugé chez le même éditeur. Il y a là, pourtant, me semble-t-il, quelque chose de plus : les événements y sont vécus, et l'amertume y monte du cœur même de l'auteur désabusé. M'"" Jeanne Mairct a écrit, sous le titre de Charge d'âme.
une histoire déjeune fille, délicate et poignante, où l'amour fait son rôle cruel, mais aussi où la soufTrance est féconde, rend meilleure celle qui était bonne, et bonne celle qui était comme en balance entre le mal et le bien.
Après les romans d'amour, nous avons les romans à tendances socialistes et politiques, parmi lesquels je citerai Gueule noire, (( roman de chemin de fer » (A. Savlne), où M. Alexandre Lacoste étudie, en homme au courant des plus menus détails, la vie des employés de chemins de 1er de tout ordre qu'il fait graviter autovir d'un drame passionnel; — un Héritage, « roman social, » de M. Lucien Macaigne (A. Savlne), dans lequel parlent et agissent de vrais ouvriers, à qui l'héritage d'une cousine éloignée ne porte pas bonheur, — récit d'allure alerte et gaie d'où ressort une morale pratique et saine ; — enfin Pangorjii au pouvoir, où M. Henri Pagat reprend, dans des conditions nouvelles, le ty|x; si remarquable créé par lui sous le nom de « baron » Pangorju (Bibliothèque Charpentier). Ce livre, curieuse étude de nos mœurs politiques enveloppée dans une ci-ltlque amusante, gaie sans trivialité et littéraire sans affectation, mériterait mieux qu'une mention rapide. L'auteur y fait preuve à nouveau d'un talent d'observateur malicieusement sceptique, et il excelle à imaginer assez près de la réalité pour pouvoir tirer bon parti de ses observations. Ce qvi'il écrit, d'ailleurs, vaut aussi par l'écriture, et nous avons affaire ici à un moraliste satirique ayant à son service les meilleures ressources de la langue, — chose peu contemptlble en ce temps d'écrivaillcurs Improvisés et de stylistes sans syntaxe.
La Pauvre Nina, de M. Jules de Cuvcrvllle (A. Savlne), ne nous retiendra que le temps de dire qu'elle a pour tâche de recueillir quelque argent u au profit des sinistrés de la Martinique ». Elles se mettent à deux pour cette œuvre pie, et la seconde, j'ai regret à le dire, s'appelle la Gueuse. Mais qu'importe? Honnête fille ou pieuvre à matelots, si elle verse aux misérables l'argent dont ils ont besoin, son œuvre est bonne et chai'itable; aussi faut-il cju'il lui soit beaucoup pardonné. Des dessins, d'une singulière intensité de facture, dus à M. E.-C. Bel-
ville, sont un attrait de plus pour les personnes aumônières, amies des arts et des sinistrés.
Deux recueils de contes. Le Miroir des légendes, par M. Bernard Lazare (A. Lcmcrrc), nous promène, en images, dans « le jardin des mystérieux Avalions et des Tliulés blanches » ; une sorte de palingénésie s'y déroule, fragmentaire, et pourtant complète, depuis les premiers sacrifices sanglants de l'iionmie à la divinité qu'il a couenne, jusqu'à l'élan final vers l'Absolu, vers la Lumière, vers l'Incréé : le langage est riche et sonore, la pensée hautaine et mystique, l'art grand et ralliné. L'auteur des Contes de la reine Mab, M. Léon Michaud (Léon Vanier, in-iG), souffle dans des pipeaux moins retentissants, mais aussi délicatement liarmonieux. Les vers, dans cet aimable volume, se mêlent discrètement à la prose, et le dialogue au récit. Les choses et les êtres y sont absurdes et charmants, non point charmants parce que absurdes, comme semblerait le prélendre l'auteur après M. Anatole France, mais parce qu'il a su, lui, le rêveur et l'écrivain, y mettre de la poésie et du charme.
De la poésie encore. Quand les violons sont partis (Bibliothèque artistique et littéraire; in-i6),et que M. Edouard Dubus cherche à verser en des vers les symphonies dont ces violons du rêve ont rempli son àme. Les pièces de ce recueil sont toutes jolies, d'une grâce parfois un peu mièvre et factice ; mais c'est là le sacrifice que fait le poêle à l'école dont il veut relever. Son talent est, au vrai, tout personnel, souple et fort, et je ne doute pas qu'il ne se dégage de plus en plus du convenu et de la mode, plus tvranniques encore qu'ailleurs dans les milieux littéraires qui se proclament irréguliers et indépendants.
Chattes et Chats, de M. Raoul Gineste (E. Flannnarion ; in-i8), est de même inspiration que le recueil de Mr. G. R. Tomson, Concerning Cats, cjue je signalais le mois dernier. Seulement, nous n'avons ici que des poèmes originaux, où l'anthologiste anglais trouvera luie ample moisson à faire pour sa prochaine édition. Une spiriluelle préface de M. Paul Arène introduit gracieusement le lecteur dans ce palais élevé à la gloire du félin domestique. L'auteur, tout en étudiant ses amies les chattes et
leurs époux sous leurs côtés pittoresques et familiers, est surtout séduit par le symbolisme légendaire, diabolique et religieux, qui s'est toujours attaclié à ces animaux électriques, subtils, complexes et nerveux. Il nous donne le mot de cette préoccupation en nous apprenant, à la dernière page de son très curieux et très artistique xolume, qu'en i4o3, au bourg de Barenton, un homonyme ou un ancêtre,
Le vieux mire Gineste, ainsi que son Chat noir,
furent brûlés vifs, « au grand soûlas de l'assistance ».
M. Paul Pionis est l'auteur et l'éditeur (i, rue des Etangs, Clamart) d'un acte dramatique en vers, intitulé Vllonneiir brutal, que je ne veux pas laisser passer inaperçu. Il y a bien de l'énergie et de la hardiesse dans cette donnée d'une mère qui se fait tuer, elle et son fils, plutôt que de permettre à celui-ci de trahir la France et de se vendre aux Prussiens. La facture, un peu classique et surannée, des vers n'est pas sans charme en un sujet si farouchement tragique. De jolis bois de M. L. Trinquier illustrent cette intéressante plaquette.
Le poète autrichien Nicolas Lenau, un des hommes qui ont le plus sincèrement répandu la douleur dans leur œuvre, vient d'ètr» traduit, en partie du moins, par M. V. Descreux (Poèmes et poésies; A. Savine). Cette version élégante — assez pour donner le désir de pouvoir lire l'original — du Faust et d'une centaine d'autres poésies détachées est précédée d'une étude biographique d'après L.-A. Franke, l'intime ami du lualheureux poète mort fou. Chez le même éditeur, MM. Ad. Chenevlère et H. Johansen donnent la traduction de deux ouvrages dramatiques de Henrik Ibsen : la Dame de la Mer et un Ennemi du Peuple; les personnages du premier drame sont des symboles sans cesser d'être des êtres vivants et passionnés ; l'autre est une satire des mœurs politiques et des préjugés sociaux qui ne manque ni d'audace ni de vigueur, et où le docteur Stockmann, qui pourrait bien n'être que Henrik Ibsen lui-même, dit son fait au suffrage universel, et est, ainsi qu'il convient, unanimement conspué
comme ennemi du peuple. Il ferait bon voir cette pièce représentée sur un grand théâtre, chez nous. Le peuple de Paris serait capable de lui faire un succès.
Des livres de voyage : Du Pacifique à l'Atlantique, par les Andes péruviennes et l'Amazone, récit d'une exploration faite par M. Olivier Ordinaire en des pays peu fréquentés par les Européens (E. Pion, Nourrit et C'"). Les montagnes du Yamachaga et du Rio Palcaza cl les tribus sauvages du Pérou sont moins connues que le Mont-Blanc et les goitreux du ^ alais. Intéressant parle sujet, le livre l'est encore par l'exécution, et c'est ce qu'on peut dire, à un degré plus élevé peut-être, des Souvenirs de la côte d'Afriijne, de ^Madagascar et de Saint-Barnabe, où M. le baron E. du Mandat- G ranccy déploie l'esprit mordant el amusant que nous avions déjà rcmar([ué dans certain voyage en Irlande qui date de plusieurs années. Je recommande, tout particulièrement, les observations de M. de Grancey sur l'esclavage et les conclusions prali(pies qui en peuvent découler.
Les éludes que M. le lieulenanl-coloncl Floridor Dumas, avocat à la Cour d'appel, intitule Au Palais (A. Savine) forment un gros livre plein d'expérience dont la morale est résumée dès l'avanl-propos par l'auteur en ce mot de \ ollairc : « Voulezvous de bonnes lois? Brûlez les vôtres et faites-en de nouvelles. »
M. Alfred Franklin ajoute deux volumes à l'ouvrage si considérable, si savant el si ciu'ieux, sur la Vie privée d'autrefois. Il s'agit aujourd'hui d'abord des médecins et, en second lieu, des écoles el collèges, du xu" au xv!!!*" siècle. L'éloge de ces volumes n'est plus à faire cl les nouveaux sont à la hauteur de leurs aînés.
L'histoire se déverse de plus en plus dans les petits canaux des mémoires, biographies el monographies. Les Souvenirs du maréchal Macdonald, duc de Tarenle (E. Pion, Nourrit et G"'", in-8"), ont, dans la première partie, un intérêt militaire, et, dansla seconde, un intérêt anecdolique qui en fait une publication bonne à mettre à côte des Mémoires de Marbot. Une introduction de M. Camille Roussel les rattache à l'histoire générale.
Stendhal, homme de Icllies, n'a pas encore dit son dernier I. 3G
mot. En attendant que M. Casimir Stryienski lui redonne la parole, M. Louis Farges fait une étude intéressante de Stendhal diplomate, de 1829 à 1843, d'après sa correspondance officielle inédite (E. Pion, Nourrit et C'*"). La maison Hachette continue ses monographies des grands écrivains français par Chateaubriand, confié à M. de Lescure. L'auteur, très au courant des anecdotes, ressorts cachés, intrigues féminines et petits côtés de cette époque, a fait un livre curieux, et piquant; mais, pour parler dignement de Chateaubriand, écrivain et homme politique, sa pensée et son stvle manquent un peu d'envergure. Le capitaine Paul Marin, qui s'est fait une spécialité des médiums et des thaumaturges au xix" siècle, raconte en grand détail la mission de Thomas Martin, de Gallardon, auprès de Louis XVIII (G. Carré), et sa mort étrange et suspecte. Un vieillard, que Rochefort avait baptisé Racine de Ruis, vient de crever la vésicule de fiel et de sanie qu'il gonflait depuis vingt ans et d'en répandre le contenu en un volume, sous ce titre : Comment a péri la Commune (par Pierre Vésinier ; A. Savine). Détournonsnous et passons. Moins infectes sont les odeurs des Bas-Fonds de Constantinople, que M. Paul de Régla publie chez les éditeurs Tresse et Stock. Il y a là des révélations bien suggestives au point de vue diplomatique, et aussi des détails de mœurs d'une exactitude incontestable, qui peuvent servir à rectifier quantité d'idées courantes et fausses. Le nom de M. Paul de Régla, qui a écrit une étude savante et originale sur Jésus de Nazareth, nous est une transition naturelle pour dire un mot du livre de M. Julien Villecrose : Le Christ et sa réforme sociale (A. Savine). Il y a longtemps qu'un révolutionnaire sans façons a appelé Jésus le premier des sans-culottes. L'auteur ne nous apporte donc rien de bien nouveau : ce qu'il apporte c'est, avec un langage ardent et qui n'est pas sans éloquence, tout un ensemble d'ai-guments à l'usage des socialistes catholiques dont le comte de Mun est le porte-parole au Parlement. Mais c'est là de la politique et, une fois de plus, je suis heureux qu'on n'en fasse pas ici.
Du Christ à Rouddha, il n'y a qu'un pas à faire, en arrière, M. E. Lamairesse, qui publiait naguère une étude sur l'Inde avant
le Bouddha, la complète aujourd'hui par la ] ie du Bouddha suivie du Bouddhisme dans r Indo-Chine (G. Carre); livre savant, plein de choses, et cependant d'une lecture attachante, qui contribuera puissamment a l'épandrc chez nous la connaissance de ces peuples d'Orient, si ignorés et si mystérieusement influents sur les modes de la pensée occidentale.
Une [)clllc brochure de M. Maurice Barrés, Toute licence contre l'amour (^Perrin et C'"), pose et résout en deux mois tous les problèmes de l'éthique: « S'adonner à la culture de son moi, et ne peiner aucun être. » Je n'ai pas le temps de discuter ces deux principes, qu'on pourrait accepter, en somme, s'il n'était pas trop à craindre que la préoccupation du premier ne fasse oublier le second. L'académicien Pierre Loti nous en a donné, dans son discours de réception, un exemple naïf et monumental. M. Bari-ès a une ironie supérieure qui le sauve, et son analyse de soi est assez profonde pour lui éviter les ridicules de la vanité. Il dit, en passant, des vérités à l'Association des étudiants et à ceux qui s'en servent. Le sens artistique de la vie règne il'un bout à l'autre de ce petit opuscule; mais il ne s'adresse, avec chance d'être compris, qu'à une très petite minorité, ceux que les Anglais appellent les sélect few.
Avec VArt et la Nature, de M. Victor Cherbuliez (Hachette et C'"), nous entrons dans l'esthétique doctrinale: il se donne, lui aussi, pour tâche de résoudre une antinomie, et la thèse du livre est que les arts, pour satisfaire au double besoin de l'âme huniaine, doivent â la fois nous rappeler vivement les réalités par la forme et nous délivrer d'elles par le rêve ; en sorte que le réaliste qui n'est pas un libérateur de notre imagination et l'idéaliste dont les fictions ne nous donnent pas le sentiment de la vérité demeurent l'un et l'autre au-dessous de leur lâche. Plus technique encore est la Psycholo(jic du peintre (Félix Alcan, in-S"), où M. Lucien Arréat tente, pour la première fois, croyons-nous, de rattacher directement la psychologie individuelle â la psychologie sociale au moyen de la psychologie professionnelle. L'auteur s'efforce de dégager le type des individus qu'il étudie, en considérant les peintres sous les divers aspects de la physiologie, de
l'hérédité, de la mémoire et de l'intelligence, du caractère et de la pathologie. Il le fait avec la double compétence d'un philosophe et d'un artiste, et avec un talent réel d'écrivain.
Citons pour finir une intéressante et ingénieuse traduction des ballades en jargon de François Villon, avec un commentaire assez irrespectueux pour les érudits de profession, mais souvent amusant, due à M. Pierre d'Alheim (le Jargon Jobelin de Maistre François J'illon; A. Savine ; in-i6), le trente-cinquième volume (i8qi) de V Année scientifique et industrielle que rédige, avec une science encyclopédique et toujours jeune, le grand vulgarisateur L. Figuier, et la livraison initiale d'un Manuel de hio-hihliocjraphie et d'' iconographie des femmes célèbres, par un vieux bibliophile, qui se publie à Turin, chez L. RouxetC'% et à Paris, à la librairie Nilsson. L'entreprise est digne d'encouragement, et, que l'auteur soit Italien ou Français, son œuvre n'en sera pas moins accueillie avec reconnaissance par les lettrés et les amis des livres dans tous
les pays.
B.-H. Gausseron.
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