‹ L'Art et l'idée [serial]Chapitre 56 sur 90 · CURIOSITÉS RÉTROSPECTIVES · texte numérisé non relu

CURIOSITÉS RÉTROSPECTIVES

tères et de leurs goûts ne tarde pas à les séparer l'une de l'autre. Juliette, en sortant du couvent, va trouver une femme pervertie qu'elle avait entendu nommer à une jeune amie de son voisinage qui, s'ctant échappée de la maison paternelle, était alors richement entretenue. Elle se voue aux mêmes désordres et devient en quinze ans femme titrée, la comtesse de Lorsange, possédant trente mille livres de rente, de très beaux bijoux, deux ou trois maisons tant à la ville qu'à la campagne, et pour l'instant le cœur, la fortune et la confiance de M. de Corville, conseiller d'Etat, homme dans le plus grand crédit et à la veille d'entrer dans le ministère. M'"" de Lorsange vivait depuis quelques années avec M. de Corville comme avec un époux légitime, lorsque l'acquisition d'une très belle terre auprès de Montargis les obligea l'un et l'autre d'aller passer quelque temps en province. Un soir où la beauté du temps leur avait fait prolonger leur promenade de la terre qu'ils habitaient jvisqu'à Montargis, ils s'arrêtèrent à l'auberge où descend le carrosse de Lyon, à dessein d'envoyer de là un homme pour leur chercher une voiture. Ils se reposaient dans une salle basse de cette maison donnant sur la cour, lorsque le coche dont on vient de parler entra dans cette hôtellerie. S'amusant à regarder l'air et la tournure des voyageurs, lorsqu'il paraissait qu'il n'y avait plus personne dans la voiture, ils vii-ent un cavalier de maréchaussée descendant du panier recevoir dans ses bras, d'un de ses camarades également placé dans le même lieu, une fdle de vingt-six à vingt-sept ans enveloppée jusqu'aux sourcils d'un grand mantelet noir. Elle était liée comme une criminelle et d'une telle faiblesse qu'elle serait assurément tombée si ses gardes ne l'eussent soutenue. A un cri de surprise et d'horreur qui échappa à M""" de Lorsange, la jeune fille se retourne et laisse voir, avec la plus belle taille du monde, la figure la plus noble et la plus touchante. M. de Corville et sa maîtresse ne peuvent s'empêcher de s'intéresser pour cette misérable fdle et désirent apprendre d'elle-même l'histoire de ses malheurs. M. de Corville en se nommant aux gardes, ceux-ci ne croient pas devoir s'y opposer. On décide qu'il fallait passer la nuit à Montargis; on demande un appartement commode. M. de Corville répond de

la prisonnière; on la délie, et, après lui avoir fait prendre un peu de nourriture, après l'avoir un peu rafraîchie, un peu consolée par les caresses que l'on s'empressait de lui faire, on l'engage à dire par quelle suite d'événements et de fatalités elle se trouvait dans une aussi funeste circonstance.

jNos lecteurs auront déjà deviné que cette Infortunée est Justine. Laissons-la faire elle-même le résumé de ses longs récits.

u Sous quel astre fatal, dit-elle enfin, faut-il que je sols née pour qu'il me soit impossible de concevoir un seul sentiment honnête qui ne me plonge aussitôt dans un océan d'Infortunes? Et comment se fait-il que cette Providence éclairée dont je me plais d'adorer la justice, en me punissant de mes vertus, m'offre en même temps au pinacle ceux qui m'écrasaient de leurs crimes? Un usurier, dans mon enfance, veut m'engager à commettre un vol ; je le refuse, il s'enrichit. Je tombe dans une bande de voleurs, je m'en échappe avec vin homme à qui je sauve la vie; pour récompense, il me viole. J'arrive chez un seigneur débauché qui me fait dévorer par ses chiens pour n'avoir pas voulu empoisonner sa mère. Je vais de là chez un chirurgien Incestueux et meurtrier à qui je tâche d'épargner une action horrible, le bourreau me marque comme une criminelle; ses forfaits se consomment sans doute, il fait sa fortune et je suis obligée de mendier mon pain. Je veux m'approcher des sacrements, je veux implorer avec ferveur l'Ltre suprême dont je reçois néanmoins tant de maux; le tribunal auguste où j'espère me purifier dans l'un de nos plus saints mystères devient le théâtre sanglant de mon ignominie ; le monstre qui m'abuse et qui me souille s'élève aux plus grands honneurs de son ordre, et je tombe dans l'abîme affreux de la misère. J'essaye de sauver une femme de la fureur de son mari, le cruel veut me faire mourir en perdant mon sang goutte à goutte. Je veux soulager un pauvre, il me vole. Je donne des secours à un homme évanoui, l'ingrat me fait tourner une roue comme une bête de somme, il me pend pour se délecter; les faveurs du sort l'environnent, et je suis prête à mourir sur un échafaud pour avoir travaillé de force chez lui. Une femme indigne veut me séduire; par de nouveaux forfaits je perds une

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seconde fois le peu de bien que je possède pour sauver les trésors de sa victime. Un homme sensible veut me dédommager de tous mes maux, par l'olTre de sa main, il expire dans mes bras avant de le pouvoir. Je m'expose dans un incendie pour ra\ir aux flannnes un enfant (pii ne m'appartient pas, la mère de cet enfant m'accuse et m'inicnle un procès criminel. Je tombe dans les mains de ma plus mortelle ennemie (pii veut me ramoner de force cliez un lioinme dont la passion est de couper des tètes; si j'évite le glaive de ce scélérat, c'est pour retomber sous celui de Thémis. J'implore la protection d'un homme à qui j'ai sauvé la fortune et la vie, j'ose attendre de lui de la reconnaissance; il m'attire dans sa maison, il me soumet à des horreurs, il y fait trouver le juge inique de (pii mon alTaire dépend, tous deux abusent de moi, tous deux m'outragent, tous deux hâtent ma perte, la fortune les coudde de faveurs, et je cours à la mort... »

Grâce à l'intérêt de M"" de i^orsango, une s(L'ur longtemps oubliée, mais toujours chérie; grâce aux démarcbes et au crédit de M. de Corville, les malheurs de l'infortunée sont enfin réparés. Elle en verse plusieurs jours de suite des larmes bien douces dans le sein de ses protecteurs. Mais, tout à coup, son Innneur change sans qu'il soit possible d'en deviner la cause. On eût dit que cette triste créature sentait la main de la fatalité toujours suspendue sur sa tète. Les deux sœurs, vers la lin de l'été, se trouvaient à la campagne. Il s'élève un orage épouvantable; toutes les fenêtres du salon où elles travaillaient ensemble étaient ouvertes; Justine vole pour les fermer. Elle veut lutter contre le vent qui la repousse, â l'instant un éclat de foudre la renverse au milieu du salon. Elle meurt... M""" de Lorsange entre aux Carmélites, oij elle devient un exemple de sagesse et de piété.

Le cadre de ces dilTérents événements pinson moins étranges, plus ou moins forcés, n'est cnqjloyé qu'à rassendjler toutes les insultes et tous les blasphèmes que vomirent jamais contre les voies de la Providence le malheur, l'ingratitude et le désespoir, les peintures les plus vives et les plus minutieuses de tous les genres de désordres, la métaphysique et l'apologie de tous les crimes, avec un mélange continuel de libertinage et de cruauté.

L'auteur semble avoir épuisé les ressources de l'imagination la plus déréglée pour essayer d'étouffer dans l'âme de ses lecteurs tout principe et tout sentiment de moralité. Il n'est point d'affection douce et compatissante qu'il ne cherche à flétrir du souffle empoisonné de sa philosophie. Le contraste des jouissances les plus voluptueuses et des tourments les plus cruels, des plaisirs les plus passionnés et des actions les plus barbares, voilà ce qui le charme et le délecte. C'est dans la fange et dans le sang qu'il se plaît à tremper les pinceaux dont il ose peindre les scènes variées et bizarres de la volupté la plus impure et la plus recherchée.

(bu Siècle

INTÉRIEURS d'aTKLIERS DE QUELQUES PEINTRES DE l83o

L'alclier de GusUwe Lcpaullc. — (Jelui de fiedoiilê. — Abel de Pdjnl. che: lui. — Chez Horace \'ernel; son installation. — L'intérieur de Paul Delarochc. — Les ateliers de Decamps. de Granville. de Danlan.

OTRE temps est celui des inventions et des innovations. Non seulement l'iiomme péuèlre clia([uc jour un peu plus avant dans les secrets de la nature; noiKSeuIement la 'mécanique, aidée de la physique et de la chimie, produit, distrihue, multiplie le mouvement et le transforme juscpi'à lutter avec les [)lus diverses manifeslalions de la vie; mais des esprits ingénieux et hardis ouvrent dans le domaine intellectuel même des voies nouvelles : le journalisme trouve des cadres de rédaction, des moyens d'information, des procédés de publicité qui chaque jour deviennent plus précis, plus rapides, plus complets.

Est-ce à dire pourtant (jue, dans ce domaine comme dans les I. 3i

autres, il n'y ait pas boa nombre de ces prétendues nouveautés qui n'ont de neuf que l'cliquetlc? Pour n'en prendre qu'un exemple, croit-on que le u reportage » et les « reporters », les « intervlewers » et les u interviews » soient des découvertes de notre temps, et, comme on le dit avec un sérieux qui ne manque pas de drôlerie, des conquêtes du progrès? L'institution était connue du temps d'IIomèrc ; et que sont les Chroniques de Froissart, sinon une suite d'interviews et de brillants articles de reportage ?

Sans remonter si liaut, on trouve la cliose, sinon le mot, dans quantité de feuilles politiques ou littéraires, dont l'existence marqua les débuts de notre presse périodique. La même curiosité qui assiège les hommes célèbres de nos jours était avide de révélations et de détails sur la vie privée et les particularités physiques ou morales des personnages en vue il y a soixante ans. Elle se satisfaisait par les mêmes moyens. Elle a, sans doute, aujourd'hui, beaucoup plus d'aliments en pâture, le nombre des journaux et le chiffre de leur tirage s'étant accrus en même temps que les lecteurs. Mais, à part les différences de phraséologie caractéristiques de la différence des époques, on reportait en i83o tout comme en notre fm de siècle contemporaine.

Il n'est pas sans intérêt de retrouver, dans ces indiscrétions et confidences, qui nous semblent un peu naïves, les traits intimes des écrivains et des artistes de la Renaissance romantique. M. Octave Uzanne exhumait ainsi naguère, pour le Livre moderne, des pages piquantes, ayant tout l'attrait de la nouveauté et de l'imprévu, sur des auteurs illustres alors et dont quelques-uns le seront vraisemblablement toujours. Je voudrais ici, en me servant des mêmes documents (Le Mercure de France : Revue complémentaire du Musée des Famdles et des Magasins pittoresques) , promener le lecteur dans des ateliers de peintres et de statviaircs, alors qu'on pouvait manier la brosse ou l'ébauchoir sans avoir la hantise d'un petit hôtel dans la plaine Monceau.

Allons d'abord, si vous le voulez bien, chez ceux dont la notoriété, au lieu d'élargir son cercle, s'est rétrécie et ne dépasse plus guère le monde des artistes érudits et des critiques d'art.

Dans la rue des Martyrs, au fond de la cour dune maison élégante, on trouve un petit escalier qui conduit à une antichambre obscure, puis de là dans un atelier immense. On est chez Gustave Lepaulle.

Cet atelier est une arche où sont rassembles les objets les plus disparates, tous utiles à l'artiste comme modèles d'accessoires et de décors : toutes les formes de navires, depuis la chaloupe jusqu'au trois-mâts; des oiseaux empaillés, suspendus au plafond par un imperceptible fd de soie ; des études des genres les plus dillérents, marine et académie de femme, pavsage, nègre à demi nu et magistrat en robe rouge, chiens et chats, tout se croise et se mêle suivant les exigences du métier et les fantaisies d'imagination de l'artiste. Mais Lepaulle est avant tout un peintre de portraits. Ils se dressent en foule sur une mâture de chevalets, comme des voiles au-dessus des vergues. \ oici M""" Varin, la Mirandn du ballet de la Tentation, si belle, si poétique, dont un sentiment voluptueux fait frissonner les épaules demi-nues. A côté de ^I""" Varin, — entre une odalisque et le portrait de la plus jolie des danseuses de l'Opéra, M"' Forster, — se détache le grand et sévère portrait de l'amiral de Rignv sur son vaisseau. Contraste frappant qui se retrouve maintes fois dans les études et les tableaux de ce peintre qui eut la vogue, et dont la Gloire n'a pas appris le nom.

Redouté a pris une part meilleure. Les demoiselles qui lavent des fleurs à l'aquarelle, — avec plus de prétentions et autant d'art que leur cuisinière en met à laver la vaisselle, — et les iconobibliophlles lui assurent une clientèle encore vlvace, bien c[u'elle se clairsemé de jour en jour. 11 demeurait tout à l'entrée de la rue de Seine, n" 6, dans une vaste et antique maison du temps de Louis XllI, où les maçons et les architectes avaient, à démolir et à rebâtir, de la besogne à demeure. On entrait dans une salle à manger tapissée de qvielqnes beaux tableaux de fleurs du xvr siècle, puis dans un salon tendu en rouge, style empire, dont le principal ornement était un grand portrait de M"" Redouté, peint par Letliierre, dans une robe de velours noir, fort ouverte, et le front ceint d'un diadème de forme antique.

Redouté arrivait, vieillard tout simple et tout bonhomme, et vous conduisait à son atelier divisé en trois parties par des cloisons : des tableaux de fleurs, tovis peints par le maître, en tapissent les murailles. C'est dans la partie la plus reculée, derrière la deuxième cloison, sur une table de bois blanc dont la propreté révèle sa mère flamande, que Redouté, avec un talent toujours jeune, reproduit les fleurs naturelles qu'il a sous les yeux, venues, soit d'une cbarmante villa qu'il possède à quelques lieues de Paris, soit de la complaisance empressée des dames du faubourg Saint-Germain. A son âge (Redouté naquit en 1769 et nous sommes en i835), il travaille lentement, mais avec amour, et sans avoir rien perdu ni de la pureté de ses tons ni de sa sûreté de touche. C'est un privilège qu'il partage avec Isabey, à un moindre degré pourtant. Isabey a toujours un faire jeune, hardi, ferme; et il change sa manière comme il le veut. Redouté, lui, n'innove pas, mais son talent ne vieillit point.

Transportons-nous dans un quartier bien différent de Paris. En une rue que des afliches en couleurs, où des femmes décolletées portent des consommations à des couples assis sous des cabinets de verdure, doivent avoir rendue populaire autant que tel cabinet de spécialiste ou telle spécialité de capsules dépuratives dont les réclames sont collées côte à côte avec celles du « Village d'Albouy » , s'élevait, dans un calme et une solitude qui avaient assez charmé le bourreau pour qu'il choisît non loin de là sa demeure, une maison portant le n" 18, et précédée d'une avant-cour qui semblait ajouter encore à son isolement. Devant cette maison sévère et d'une architecture rigovireusement classique, un perron de cinq à six marches conduit dans un vestibule non moins sévère et non moins classique, à droite duquel s'élève un escalier. La première chose que l'on aperçoit en mettant le pied sur cet escalier, c'est la statue de l'Apollon du Belvédère et deux ou trois autres chefs-d'œuvre de l'antiquité. Au bout de l'escalier, à gauche, s'ouvre une petite porte, et l'on est dans un atelier immense, éclairé par le haut, sur les murs noirâtres duquel sont accrochés beaucoup d'études et quelques tableaux. On est reçu avec une simplicité cordiale par un homme jeune, de stature

robuste, et dont le regard exprime une force empreinte de tristesse. C'est Abel de Pujol, cet artiste à qui Fontainebleau doit en partie la restauration ou plutôt la résurrection des plafonds du Primat ice, et cpii a peint les plus belles grisailles de la Bourse.

Mais laissons ce Puvis de Cliavannes avant la lettre et en état imparfait, et passons cliez Paul Delarochc et Horace Vernet.

jVous revenons près de chez Lcpavdle, aux environs de la rue La Rocliefoucaidt, dans le stpiarcde la Nou\ellc-Allicnes, dont le nom vit encore en un café-brasserie (jui fait pendant et concurrence au Uat-Mort. C'est là, non loin de la maison de M"" Mars et de celle de M"" Ducbesnoy, que demeurent les deux peintres, dans un logis tout artistique; et leurs ateliers, surtout celui de Paul Delaroclie, sont comme des sanctuaires où l'on n'admet qu'un petit nombre d'éhis.

Dans l'un, vous trouverez Horace Vernet, avec sa tète expressive et jeune, sa vivacité de sous-lieutenant, son coup d'œil pénétrant et actif. Une veste et un pantalon blancs, rattachés par une ceinture rouge, forment son costume de travail. Sans s'inqiiiétcr du bruit et du mouvement qui se font autour de lui, il poursuit le tableau commencé ; et l'on reste surpris, non de la rapidité avec laquelle il peint, car il semble procéder avec lenteur, mais de la manière prestigieuse dont son ouvrage se développe et grandit. C'est que jamais il ne donne un coup de pinceau inutile ; c'est que sa main est si sûre, et son coup d'œil si juste, que rarement il est obligé d'effacer une touche douteuse.

Si vous entrez dans l'atelier de Paul Delaroche, faites-le silencieusement et gardez-vous d'interrompre cet homme, d'une physionomie froide et mélancoliqvie, qui médite devant une toile, ou qui semble préoccupé par les sons lantastiqucs et vagues d'un orgue expressif. Tenez-vous à l'écart, et vous ne tarderez pas à voir paraître une jeune femme d'une beauté merveilleuse, qui posera sa main svn- la grosse veste de tricot gris de l'artiste, et c|ui le saluera d'un sourire intime. Vous retrouverez dans ses traits la Jane Grey du tableau de Paul Delaroche ; vous serez frappé de cette grâce pudique que l'artiste reproduit, pour ainsi dire involontairement, toutes les fois qu'il peint une figure de femme;

vous reconnaîtrez la fille d'Horace Yernet et la femme de Paul Delaroche.

En somme, comme l'écrivait Alexandre Dunias à propos de l'atelier de Decamps, c'est une chose curieuse à voir que l'atelier d'un peintre, lorsqu'il a coquettement pendu à ses quatre murailles, pour faire honneur aux invités, ses joyaux des grands jours, fournis par les quatre parties du monde, ^ous croyez entrer dans la demeure d'un artiste, et vous vous ti'ouvez dans un musée. Ces armures, qui représentent l'Eui'ope au moyen âge, datent de divers règnes et trahissent par leur forme l'époque de leur fabrication. Ce tomahawk canadien et ce couteau à scalper viennent d'Amérique : l'un a brisé des tètes françaises et l'autre enlevé des chevelures parfumées. Ces flèches et ce cric sont indiens ; le fer des unes et la lame de l'avitre ont été empoisonnés dans le suc des herbes de Java. Ce sabre recourbé a été trempé à Damas. Ce yatagan, qui porte sur sa lame autant de crans qu'il a coupé de têtes, a été arraché aux mains mourantes d'un Bédouin. Enfin, ce long fusil à la crosse et aux capucines d'argent a été rapporté de la Casauba (casbah) par Isabey peut-être, qui l'aura troqué avec Yousouf contre un croquis de la rade d'Alger ovi un dessin du fort de l'Empereur... Voici des porcelaines du Japon, des figurines égyptiennes, des couteaux espagnols, des poignards turcs, des stylets italiens, des pantoufles algériennes, des calottes de Circassie, des idoles du Gange, des cristaux des Alpes. Regardez, il y en a pour un jour.

Sous vos pieds, ce sont des peaux de tigre, de lion, de léopard, enlevées à l'Asie et à l'Afrique ; sur vos tètes, les ailes étendues et comme doués de la vie, voilà le goéland, le margat, le guillemot, et enfin le martin-pêcheur, cet alcyon des anciens, sur le plumage duquel étincellcnt les couleurs les plus vives de l'aigue-marine et dvi lapis-lazuli.

Mais ce qui, un soir de réception chez un peintre, est surtout digne de fixer l'attention d'un amateur, c'est la collection hétérogène de pipes toutes bourrées qui attendent, comme l'homme de Prométhée, qu'on dérobe pour elles le feu du ciel.

Nous ne suivrons pas Alexandre Dumas dans l'énumération

brillamment descriptive des variétés de lourneaux à tabac, depuis le simple brùle-gueule jusqu'au gourgouri perpendiculaire des nègres, en passant par la cliibouque, le calumet, la pipe d'écume et le liucca ou nargliilé. Ce que nous venons de rapporter suffit pour faire comprendre combien cette boutique de bric-à-brac est loin des éléganls boudoirs ou des nefs gotlnques où nos peintres à la mode symbolisent et eslliéliscnt, y accumulant toujours des bibelols, mais avec un cl»oi\ délicat et une coquetterie qui, tout en laissant discerner le tempérament du maître, sait mettre chaque chose en valciu'.

Dix ans pins lard, le changement s'était déjà produit avec assez de force pour (jue Balzac put dire : « En i845, le paysagiste, émule des Ilobbéma, dos Ruysdaël, des Lorrain, ne ressemble plus au rapin dénué, frétillant que vous avez vu », ni, ajoutons-le, aux peintres célèbres dont nous venons de traverser les ateliers. « Homme illustre, il possède une charmanlc maison rue de Berlin; 11 est membre de l'inslllul cl ofllcicr de la Légion d'honneur ; il a trente neuf ans, il a vingt mille l'rancs de rente, ses toiles sont payées au prix de l'or, et il est invité aux bals de la cour. )) L'époque est venue des épiciers pairs de France, des artistes capitalistes et des vaudevillistes rentiers.

Mais revenons aux temps héroïques. Voyez-vous celte maison rouge, au n" i de la rue des Grands-Augustins? Le rez-dechaussée en est occupé par un marchand de vins. A côté du débit, un petit corridor étroit conduit à ini escalier plus étroit encore. Gi"avissez-le dans l'obscurité, et suivez ce couloir sombre, à l'entresol. Vous voilà devant une porte. Sonnez. Un homme, petitet la cbevelure crépue, vous introduit dans une petite pièce nue, où l'on ne voit qu'une table, des crayons et tout ce qu'il faut pour dessiner. Sur la muraille, des médailles en plâtre et une gravure anglaise qui représente des tètes d'animaux.

Si vous êtes admis dans un petit atelier voisin, vous vous trouvez face à face avec un squelette de fœtus alTublé d'un costume de pair, qui se dresse parmi quelques charges de Dantan, au milieu de papiers, de cartons et de chevalets.

Ne vous découragez point de l'accueil froid du maître du logis;

animez graduellement la conversation, et vous verrez cet homme, d'abord insignifiant, quitter son air distrait pour converser d'une manière piquante et originale, sans cesser d'être grave. Ce jeune homme a lu tous nos philosophes ; il sait par cœur ^lolière ; il fait mieux: il le comprend et l'interprète avec des vues profondes. Comme celui de Molière, son art est gai à la surface et tristement ii'onique au fond ; comme Molière, il connaît l'homme en ses dessous cachés, et il excelle à faire jouer les ressorts de ses passions et de ses vices sous des figures d'animaux. Ce grand dessinateur, qui pourrait être un grand peintre, s'appelle Granville.

Je viens de prononcer le nom de Dantan. Prions la « vieille femme » du Mercure de France, qui nous fait ces rétrospectives révélations, de nous y conduire. Ce sera, pour aujourd'hui, notre dernière étape.

C'est dans la maison où habitait Alexandre Dumas lorsqu'il créait Antony, et où habite encore, en i835, le musicien Zimmerman. On entre sous une voûte, on tourne à gauche, on monte douze marches d'un escalier obscur, et on est introduit dans une chambre à coucher simjDle, élégante, que l'on croirait presque la chambre d'une femme. Les rideaux bleus des fenêtres, les draperies bleues du lit sont disposés avec goût. Un piano révèle que le maître de céans aime la musique, et les tableaux qui tapissent les murs attestent par leurs suscriptions que plus d'une amitié célèbre s'est empressée d'apporter ici son tribut. Voici des moutons de Bracassat et une admirable tète de chat signée Burbank, le Bracassat de l'Angleterre ; des paysages de Lapilo, d'autres dont les signatures échappent à ma vieille mémoire.

]Maintenant, traversez une seconde petite pièce également ornée de tableaux, et ouvrez la porte de cet atelier. Au milieu d'un monde d'étranges figures blanches, petites et grandes, grosses et sveltes, qui se tourmentent et se tordent grimaçantes, mêlées, confondues, se tient un jeune homme à la voix douce, au sourire sans sarcasme, enveloppé dans une longue robe de chambre des plus bourgeoises, il faut l'avouer.

C'est Dantan.

Beaucoup de gens vous demanderont : Qu'est-ce que M. Duret? car ils ne connaissent point le statuaire qui a fait le Pécheur dansant et Chaclas. Il n'est point, au rebours, de gamin parisien cpii ne sache par cœur et ne dessine sur les murs chacune des charges de Dantan. Quand l'Opéra veut donner de l'originalité à ses ballets, il met en action les charges de Dantan ; la lithographie les reproduit ; elles se retrouvent sur les paravents, les cornets de bonbons, les écrans et jusque svn- les étolTes ; oui, on peut avoir une tenture d'appartement, une robe de chambre ou des rideaux avec les charges de Danlau.

D'où vient cette popularité?

D'une idée neuve, d'abord ; puis de l'application spirituelle, heureuse et gaie de cette idée. Il y a sept ou huit années, — nous sommes en i835,ne l'oublions pas, —il s'avisa, dans un moment d'exubérance, de reproduire en plâtre la figure grotesque d'un de ses camarades d'atelier, de Ducornet, privé de bras et qui peignait avec les pieds : on rit trois jours de ce portrait en relief, puis on l'oublia, et, quehpie temps après, Dantan partit pour Uome.

Là, dans un de ces moments de découragement, de lassitude et de dégoût que tous les artistes connaissent, il se souvint de la charge de Ducornet, et s'amusa à la refaire. Ses camarades, étonnés et ravis devant cette caricatvirc en relief, v attachèrent une importance telle que Dantan, sans négliger le côté sérieux de son art, se sentit encouragé à continuer d'étudier le portrait sous son aspect comique, et bientôt chacun dans Rome se disputait les épreuves d'une charge d'Horace Vernet enrobe de chambre et du vieux Carie hissé sur un cou de cheval.

Quelques-unes de ces épreuves arrivèrent en France, où elles obtinrent un succès prodigieux ; si bien que Dantan, à son retour de Rome, trouva une source de réputation et de fortune dans ce cju'il ne traitait encore que de plaisanterie sans conséquence.

Jusqu'à présent, Dantan a fait environ cent vingt charges en relief. Elles sont déposées autour de son atelier, sur des gradins, et au milieu, sur une grande table drapée de serge verte, pèlemclc et sans aucun ordre de classement.

La plupart des charges qu'il a faites à Londres sont des por- I- 35

L'ART ET LIDEE.

traits, — de véritables portraits, animés.justesct sans exagération : témoin O'Conncll debout, le bras étendu, le poing serre. Cependant il verse le comique à pleines mains sur quelques-uns, comme Wellington, le comte d'Orsay, lord Grey, l'acteur Liston, et le banquier Rothscliild, qui nage sur l'or et s'y vautre avec une joie effrayante.

Quant aux caricatures françaises, qui ne les a vues exposées chez Susse, d'où il part chaque jour des caisses de moulages pour la Russie, l'Allemagne, l'Angleterre et l'Italie? Voici Alexandre Dumas, Victor Hugo et Jaime le vaudevilliste ; c'est l'auteur du Marquis de Brunoy et, ce qui vaut mieux encore, des Chevreuils. Le petit nain si drôle, avec ses ailes de papillon, c'est Paul Foucher, dont on a joué pendant trois mois les Nouvelles au Vaudeville, à la Porte-Saint-Martin, à l'Ambigu et à la Gaité. Le rat à tète humaine, c'est le peintre Lepaulle. Nourrit et Levasseur ont deux fois exerce la verve de Dantan ; il en a d'abord publié des statuettes, puis un petit groupe admirable de verve et qui représente Robert et Bertram à la fin de l'opéra de Meyerbeer.

Balzac a deux fois aussi comparu devant la folle imagination et la mordante moquerie de Dantan.

Une seule femme a, jusqu'à présent, passé sous le joug du sculpteur ; c'cstM^^Malibran, qui poursuivit sans relâche, durant plusieurs mois, le caricaturiste afin d'en obtenir sa charge. Lorsqu'elle vit terminé l'objet de tant de désirs et de prières, elle en pleura.

Deux ou trois caricatures sont restées inédites, car Dantan ne livre à la publicité que les victimes qui s'y prêtent de bonne grâce. Parmi ces caricatures, il favit citer celle de M. Véron, où l'artiste est peut-être un peu trop sorti des bornes des convenances, et enfin celle du docteur Lescot, habile lithotritcur auquel Rossini et Franconl, ces deux extrémités de l'art, doivent leur guérison d'une maladie douloureuse.

La raison qui empêche Dantan de publier la charge du docteur Lescot la lui fait aussi recouvrir d'un voile dans son atelier.

L'artiste ne s'est pas épargné, et la caricature qu'il a faite de lui-même est d'une impitoyable cruauté. Les auto-biographies de

Jean-Jacques et de saint Augustin sont tendres à côté de celte auto-sculpture.

A voir toutes ces folles billevesées d'une imagination dévergondée et rieuse, on ne soupçonnerait pas Dantan de pouvoir étudier et reproduire sérieusement les traits d'un artiste célèbre ou d'une jolie femme, lia cependant maintes fois prouvé le contraire, et les bustes en petit de Rossini, d'Auber, de Boïeldicu, de Meyerbeer, de ^ ictor Hugo, de l'alleyrand, du prince Napoléon, de Julie (Jirisi, (le la princesse Bellejioso et de trente autres regardent, impassibles, dans leur sérénité sculpturale, les grimaces et contorsions des grotesques auxquels ils sont mêlés.

La course est assez longue; la vieille contemporaine qui nous

sert de guide sent la fatigue alourdir des jambes qui aimèrent

tant jadis les jetés battus et les entiecliats. Plus tard, s'il plait à

son caprice, et si nos lecteurs y trouvent quelque plaisir, nous

reprendrons nos visites cliez les artistes d'il y a soixante ans.

L'actualité est un besoin, sans doute; tout le monde la poursuit

à outrance et s'y précipite avec fièvre. 11 nous a paru, cependant,

(pie ces interviews posthumes ne manquaient pas d'une certaine

saveur.

Henri Noguessau.

LES

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