I. La Renaissance idéalisle, Revie de l'Évolltiox, i5 mars
réalisme. « Si l'on vcul à tout prix exprimer un idéal, dit ce critique, que ce soit au moins le moderne. » Comme si c'était l'idéal, et non les œuvres tendant à le représenter, qui varie avec les âges; comme si les auteurs sincères, subissant les pensées et les souffrances de leur époque, ne devaient pas fatalement, lorsqu'ils s'efforcent de dégager cet abstrait recliercbé dans tous les temps, marquer leurs ouvrages du sceau de leur siècle !
Ce n'est d'ailleurs pas ce qu'entendent les paladins de l'école romane, qui, M. Maurras en tète*, continuent à guerrover povu' les Aganippides. M. du Plessvs, présenté fort élogieusement par M. Moréas aux lecteurs de la Plume (n" du i5 mars), publie, dans le même numéro de ce recueil, une Invocation propitiatoire à CalUope.
J'y préfère de beaucoup les vers parus dans l'Ermitage, la Revue blanche, le Saint-Graal, et dus à trois poètes auxquels le baptême roman ne fut pas nécessaire pour ciseler de belles pièces : je veux parler de H. de Régnier, de A. Retté et de Le Cardonnel.
Le premier, par la puissance et l'étrangeté de sa conception, héroïque plutôt que sentimentale ou idéale, est l'un des poètes les plus remarquables de la jeune génération. Objectif et symboliste, presque â outrance, il trouble plus profondément que les subjectifs et les palhétiqucs; il sait frapper l'imagination d'une manière durable par tous les moyens, même par quelques obscurités, voulues sans doute, et qui forcent à réfléchir.
Dans V Ermitage , avec Quelqu'un songe de soir et d'espoir, el dans la Revue blanche, avec l'Alérion, il donne toutes les caractéristiques de son talent.
Ici, il met en scène l'adolescent hautain
Qui portait au cimier l'aspect morne et bourru D'un grave oiseau songeur on ses ailes fermées.
Ses descriptions, très évocatrices pour les rêveurs, sont d'une simplicité et d'une sobriété de mots inouïes :
C'est l'aube, sur toute la plaine et sur la roule. I. Les ftomans baptisés, Saixt-Graal, 8 mars.
Doue d'une grande science de composition, il cite les détails descriptifs incidemment, cl comme attributs de son héros :
Il a pass(''. . . cuirasse
D'artçonl pur comme la lune morte
Qui (Iccline nu delà des arbres de la roule. . .
Les fers d(ï son clieval luisaient dans llierbc courte.
Parfois, pour mieux extérioriser, poiu- dépeindre l'indifférence du passant qui, plonge dans son cliiméricpic rêve, est vu aux lieux où il chevauche, mais ne voit personne et rien, de Régnier lui enlève le rôle actif et principal. Et ce sont les filles du vieux seigneur, cpii,
En leurs corlicilles cueillant des Heurs, . . . ont vu passer l'adolescent hautain.
Symboliste, ^I. de Régnier ne sépare jamais la chose de l'idée, et confond ù dessein la perception évoquée avec la forme évoca-
Irice :
Et son manteau de songes et d'indifTérencc Tombait à plis si pur du haut de son silence. . .
Enfin, non content d'extérioriser en symboles la pensée de ses héros, comme s'il lui répugnait d'exprimer un sentiment, il anime ces symboles à mesure ([ue s'émeut l'âme des êtres mis en .scène. Ainsi, « l'oiseau lourd qui siégeait en sa morne attitude, — de songe, de sommeil, de science et d'ennui », — à l'approche de la foret se leva, et, haussé sur le farouche appui de ses griffes, il se dressa, d'un cri et bec ouvert, et disparut parmi l'ombre des ifs, « dans un grand battement des ailes furieuses ».
On le voit, à part la grandeur de la conception héroïque, à part l'enfantement d'âmes puissantes et tristes, tout est science, dans cet art, juscpi'aux piéparations, — par l'énumération constante de symboles attristants, — à l'angoisse de la mortduhéros, qui doit tondjer dans la Ibrèl.
Il faut reprocher à M. de Régnier des phrases longues, pénibles parfois, — des symboles trop nombreux, quoique beaux toujours, — une synthétisation absolue et, partant, contraire à l'har-
monie de la pensée qui devient heurtée, — des images trop pressées.
On a critique justement les vers vides, peut être ne serait-il pas moins juste de critiquer les vers trop pleins, qui produisent l'effet d'un bouquet très serré, ou d'une composition picturale dont les sujets ne sont pas suffisamment espacés. L'esprit se fatigue d'ailleurs à saisir des allusions constantes, et il est à redouter que, comme l'adolescent hautain, la compréhension du lecteur ne succombe dans la forêt symbolique.
M. Retté, dont les productions : Crépuscule jaloux^, Parsijal, mériteraient mievix qu'une simple désignation, et auquel nous nous proposons de consacrer, dans un prochain article, une étude plus longue, M. Retté est de beaucoup moins objectif que M. de Régnier. Il sent vigoureusement, rêve délicieusement, et, pour frapper au coin de son rêve l'esprit de ses lecteurs, il sait trouver des images qui prolongent la pensée bien au delà de la matérialité choisie pour symbole de son idée. Témoins ces vers, de son Parsijal ^ :
Gloire des cheveux blonds frissonnant aux lumières Qui dorment dans la paix mystique du saint Lieu.
Le Cai'donnel, le « poète hiératique et mystique », rêvant à ses existences antérieures, se voit poursuivi par ses propres
Spectres * :
En mille spectres je me lève Des cités mortes, des jours vieux, Et, lamentables, tous mes yeux Me poursuivent de rêve en rêve.
J'entends mille sanglots confus S'exhaler de tombeaux sans gloire, Et c'est, là-bas, dans ma mémoire, La plainte d'hommes que je fus.
Il y a aussi de la poésie et de beaux symboles dans l'histoire