‹ L'Art et l'idée [serial]Chapitre 74 sur 90 · ECHOS DU MOIS · texte numérisé non relu

ECHOS DU MOIS

Sous ce litre : Paysages parisiens. Heures et saisons, vient de paraître un luxueux volume de belle allure, format in-S" jésus, dont les illuslralions ont été composées et gravées sur bois cl à l'cau-fortc par Auguste Lcpère. Ce livre, dont le texte a été écrit par le poète dcsFIeurs de biliime, Emile Goudcau, n'a été tiré qu'à Cent trente-huit exemplaires sur vélin du Marais ; il porte comme désignation d'origine : A Paris, imprimé pour Henri Béraldi, et la marque bibliopolesquc, dans le '^^oùt des anciens bois de Porrcl, laisse voir un H. B. très romantique, en clair-obscur, que Stendhal n'eût pas désavoué. Le prix du livre est, je crois, de i5o fr.

Henri Béraldi — le Self-Book-man Society, aurait dit l'excellent Dibbin — a déjà làté de ,

— ^^'iKV' \H''^^

l'estampe en tant qu'éditeur privé ; 11 se propose aujourd'hui de lancer à très petit nombre, pour le gratin des Bibliophiles, une série d'opuscules sur Paris, tous di^'ersement présentés. Il doit bientôt nous donner — en échange de vignettes de Baudry gravées par Robert — un Paris qui consomme, par Pierre Vidal, puis VOuvricre, de Louis Morin, et peut-être d'autres monographies parisiennes intéressantes. — L'ouvrage qui vient de se faufiler discrètement dans la circulation bouquinière offre certainement l'aspect d'un bon volume, avec un je ne sais quoi qui rappelle Edmond Morin, l'ancien croquiste aigu de la vie parisienne, qui avait comme une névrose élégante de Froufrou dans l'indépendance de son crayon. Ce joli livre ne me satisfait cependant pas entièrement; si j'en prise tour à tour l'esprit du texte de Goudeau, la solidité du papier, l'exquisité des gravures sur bois du charmant peintre-graveur Lepère, je ne puis m'empècher de protester contre la grosseur du caractère typographique, d'un œil trop fort pour le large interlignage adopté, de m'insurger contre la hauteur de page qui semble trop carrée, et surtout contre l'habillage des bois qui donne une typographie horriblement hachée avec des mots mal coupés, des brisures de lignes inharmonieuses. Le texte, dans un livre de luxe, doit épouser amoureusement les bois, et, à cet effet, deux tirages successifs s'imposaient ici : celui des gravures d'abord sur le bois même, puis celui du texte assez habilement disposé pour mordre par place sur les ciels ou les terrains, au lieu de s'étrangler piteusement dans les échancrures des bois gravés. Béraldi a commis là une erreur que je lui signale par esprit de modernisme; il faut, sans compter, faire mieux que ses devanciers ; avec les bibliophiles, l'argent intelligemment jeté par la fenêtre rentre presque toujours par la porte.

Ceci dit, ce livre mérite d'être couvert de fleurs... en mosaïque et paré pour l'avenir. Les gravures sur bois de Lepère sont incomparables; j'aime moins toutefois ses eaux-fortes un peu vieillottes d'aspect et qui sentent trop la manière des anciens graveurs qui fréquentaient, 11 y a vingt ans, chez Cadart et chez Lesclide.

Ma critique, du reste, est bien désintéressée. Il est assuré que les Cent trente-huit exemplaires de Paysages parisiens ont tous

aujourd'hui un propriétaire et que le volume fera prime. Mais c'est un plaisir de se sentir les mains pleines de vérités et d'en champoingner la tète de ses confrères; tant pis si je défrise H. B. J'aurai toujours l'occasion, par la suite, de le passer au petit fer de l'éloge et de lui coller sur le front une glorieuse coiffure à la girafe.

Après avoir inspiré les musiciens, le Rêve, ce roman étrange de Zola où le maître a mis tant de poésie chaste et mystique, tente maintenant le crayon du dessinateur. L'éditeur Flammarion met en vente, en séries hebdomadaires, une nouvelle édilion in-8" de cet ouvrage, illustrée par Carloz Schwahe,(\(\G nos lecteurs connaissent bien d'après son délicieux frontispice de l'Art et l'Idée.

Rien n'est curieux comme les dessins qui accompagnent le texte de Zola, et qui sont une véritable révolution dans l'art de l'illustration. L'artiste ne s'est pas seulement appliqué à fixer par des dessins les principales scènes du roman ; il a cherché à connnentcr, par des compositions fantastiques qui font vagabonder l'imagination, la pensée intime de l'écrivain, et il a bien réussi à produire une œuvre vivante qui s'identifie avec celle de Zola en la commentant d'une manière troublante.

Tous ceux qui ont lu le Rêve devront le relire dans la nouvelle édition illustrée ; ils y trouveront des impressions profondes qu'ils n'avaient pas éprouvées à la première lecture, et ils y puiseront des sujets de rêverie qui ouvriront à leur imagination des horizons sans fin.

Un jeune relieur de très grand talent et qui est appelé à se créer une place considérable dans la bibliopégie décorative de cette fin de siècle, M. Charles Meunier, 35, rue Mazarine, vient de publier un Missel romain de format in-iG carré, dont il a composé avec un goitl charmant et une rare ingéniosité tous les encadrements de pages. Ce livre de prières, imprimé par Crété, de Corbell est fort beau et de prix modéré, même sur chine ou sur

japon. Ce m'est un plaisir de le signaler à tous ceux qui cultivent la bibliophilie sacrée.

Les œuvres inédites de Victor Hugo viennent de s'enrichir d'un volume extraordinairement intéressant, intitulé En voyage, France et Belgique. Je me propose d'en parler le mois prochain, au cours d'un article sur Victor Hugo voyageur et dessinateur, qui sera illustré de nombreux croquis inédits du maître.

AuTOGUAPHES. — On a vendu dernièrement, à la salle des ventes, une importante collection d'autographes. Il est très intéressant de reproduire quelques extraits des pièces qui la composent pour nos lecteurs.

Honoré de Balzac, le romancier, donne dans une lettre des détails sur ses procédés de travail, ses projets, ses diflicultés.

Il fait l'énumération des ouvrages qu'il veut faire paraître ainsi que de ceux déjà parus qvi'il désire modifier. Il parle de Séraphita, Eugénie Grandet, César Birotteau, les Chouans refaits, la Fleur des prés, le troisième dixain des Contes drolatiques, les Mémoires d'une jeune femme , « enfin les deux volumes entiers des Scènes de la vie de province, qui me restent à publier ». Ce labeur excessif lui fait éprouver une grande fatigue.

« Les travaux de qviinze à dix-huit heures par jour emportent tout... J'ai peur d'avoir engagé beaucoup sur mon capital. Ce sera curieux de voir mourir jeune l'auteur de la Peau de chagrin... Quant a l'Histoire de l'Église primitive, cet immense fleuron de ma couronne... il faut dire adieu à ce bel ouvrage. »

Boissy-d'Anglas, l'ancien conventionnel, écrit, le 20 septembre i8i5, à M"'" Delamery, née Boissy-d'Anglas, à Annonay. Il parle de la démission de Fouché et du départ des troupes étrangères.

Un sculpteur nommé Canova a demandé une audience au roi de la jDart du pape. Il l'a obtenue et il lui a dit cju'il venait

chercher les statues que Bonaparte avait emportées de Rome... Le roi n'a pas trouve \n chose convenable, il a dit que tout ce qu'il pouvait laisser prendre, c'était la statue de Napoléon faite par ledit Canova... Il aurait pu ajouter qu'elle serait d'autant plus agréable à Sa Sainteté que B. (Bonaparte) y était représenté avec les habits qu'il avait lorsque le pape l'avait sacré empereur.

Chateaubriand se plaint à Fonlanes, le 7 mars i(Sa3, au sujet d'ime tragédie de M. Arnault fds, remise à la censure et restée dans les bureaux :

u II ne faut pas que l'on dise que nous autres, royalistes, nous sommes des Welches et des Visigoths ; si les vers sont beaux, toute la police n'y peut rien ; et s'ils sont mauvais, ils ne nous feront aucun mal. »

Florian, le Hibuliste, adresse d'Anet une curieuse épitrc à une dame qui n'est pas désignée :

(( C'est bien pour le plaisir de vous écrire, madame, que J'ai pris la plume, car en vérité, je n'ai rien à vous dire. Je vous ai quittée avant-hier, vous aviés épuisé en une heure de visite toutes les injures qu'on peut me dire, j'avais épuisé tout aussi promptcmcnt tous les éloges qu'on peut vous faire, tout est donc fini; mais le cœur ne tarit pas, et je trouverai encore à vous parler sur vous, sur Aotre aimable franchise, sur voire santé qui se fortifie de jour en jour, sur votre embonpoint qui augmente, sur votre frisure que vous avés emljcllic, sur votre esprit que vous ne pouvés plus embellir, sur votre méchanceté qui en est au même point qvie votre esprit. »

Lamennais avant la chute.

Le célèbre écrivain est représenté dans cette collection par une lettre datée de la Chesnais, 28 septembre 1830; elle a trait au deuxième volume de son Essai sur V indijjérence en matière de religion :

« ^'cuillez vous rappeler qu'en combattant, dans mon premier volume, les trois systèmes généraux d'incrédulité, je montre que le principe fondamental de l'hérésie, du déisme et de l'athéisme, est la souveraineté de la raison individuelle; c'est-à-

dire que l'hérétique, le déiste et l'athée soutiennent que la raison particulière de chacun doit être la règle de ses croyances, en sorte qu'ils n'admettent comme vrai que ce qui est démontré à cette même raison, ce qui les conduit au scepticisme universel, qui est l'anéantissement de l'intelligence. »

Litz craint de perdre la raison en déchiffrant de la musique ; il parle d'un air joué devant lui par Paganini :

« Voici quinze jours que mon esprit et mes doigts travaillent comme des damnés... Ah! pourvu que je ne devienne pas fou. »

Il est triste de penser qu'il n'existe pas une Revue des documents littéraires inédits, quelles aubaines un tel périodique nous procurerait !

Documents sur Racine. — Un ancien diplomate qui s'est retiré de la carrière depuis quelques années, M. le vicomte de Grouchy, a découvert, il y a un mois environ, dans les cartons d'un notaire parisien, plusieurs documents qui auront la plus grande importance aux yeux des lettrés.

Ces documents concernent Racine, ils se composent de l'acte de mariage du poète, l'inventaire de sa fortune, l'inventaire de sa bibliothèque, etc., etc. Ils serviront enfin à établir dans quelle maison est mort Racine, car deux immeubles se disputent, juscju'à présent, cet honneur, dans la même rue : le n" i3 et le n" 24.

L'inventaire de la fortune révèle un détail inattendu : c'est que l'auteur d'Athalie, que l'on a cru pauvre, était au contraire fort « à l'aise » ; en effet, on trouve mentionné dans ces papiers un prêt de 20,000 livres... à un prince!

Quant à l'inventaire notarié de la bibliothèque, il est encore plus intéressant puisqu'il trouve que Racine n'avait pas un seul de ses ouvrages au moment où il est mort.

Page 1