PERSONNAGES
ARÉTA Fille d'Aristippos, le Kyrénéen.
PLATON
ANTISTHÉNÈS. . Philosophe cynique.
PLATON
A quelle heure, Aréta, as-lu quitté Mégare?
AI\ÉTA
Ce matin, maître, au premier chant du coq. C'est Agathoklès, le messager, qui m'a conduit à Athènes. Il t'aime L. Prat. — Vart et la beauté. 1
beaucoup, Platon; il m'a parlé de toi avec un grand respect.
PLATON
Dis-lui, quand tu le reverras, fille d'Aristippos, que j'ai gardé de lui un bon souvenir. Est-il toujours camus ?
ARÉTA
Plus que jamais, Platon; mais ses cheveux ont blanchi. Cependant il est resté plus gai que le plus gai des éphèbes : on ne saurait souhaiter un compagnon de route plus joyeux.
PLATON
Belle vertu et bonne entre toutes, la gaieté! Étais-tu seule, Aréta, dans le char d'Agathoklès?
ARÉTA
C'est comme si j'eusse été seule; mes deux compagnons de route n'ont pas dit une parole.
PLATON
Et qui étaient, Aréta, ces voyageurs muets?
ARÉTA
Un marchand venu de Korinthe et un prêtre d'Apollon qui me regardait à la dérobée, en baissant les yeux.
PLATON
En baissant les yeux I Et le marchand te regardait-il, lui aussi ?
ARÉTA 3
ARÉTA
Non certes, par Zeus-Père ! Il ne songeait qu'à dormir. Il dormait bruyamment, la bouche ouverte.
PLATON
Il ronflait?
ARÉTA
11 ronflait, Platon, comme ronflait le célèbre disciple d'Antisthénès, la dernière fois que je Tai vu, il y a trois mois environ, au Kranion de Korinthe.
ANTHISTHÉNÈS
Tu as vu Diogénès, Aréta ! Lui. as-tu adressé la parole ?
ARÉTA
Certes, mais je n'ai pas eu lieu de m'en réjouir; ton disciple n'est pas aimable, Antisthénès.
ANTISTHÉNÈS
Il est misogyne et toujours de mauvaise humeur quand on l'éveille.
PLATON
Le cynique t'aurait-il adressé des reproches, fille d'Aristippos ?
ARETA
Plus que des reproches, Platon; il m'a insultée. Je l'ai trouvé couché à l'entrée du Kranion, le corps roulé dans son manteau. Aussitôt que je l'eus touché à l'épaule, il se dressa
vivement sur ses jambes, et se frottant les yeux de sa main droite fermée :
— Qui es-tu, dit-il, et que me veux-tu?
Je répondis que j'étais la fille d'Aristippos. Il reprit avec colère : « Fille d'Aristippos, tu portes à ton cou un collier d'or très pesant, des cercles d'or à tes poignets et à tes chevilles : ton péplos est tout brodé d'or. Tout cela vaut une grosse somme, dix mines peut-être? Mes haillons, besace comprise ne valent pas deux drachmes, mais, cet or qui pare ta beauté est l'insigne de l'esclavage. Je suis, moi, le libre citoyen du monde. Ton père est le philosophe des courtisanes, tu me parais être, toi, la courtisane des philosophes. Maintenant, va-t-en, laisse-moi dormir ! »
Ceux qui étaient auprès, des hommes et des femmes, des enfants surtout, riaient de moi. Je me suis enfuie le cœur plein de tristesse, pleurant, humiliée.
PLATON
Le chien ignore le prix de la beauté, il ne sait qu'aboyer et mordre.
ANTISTHÉNÊS
Je dois le défendre, Platon, c'est mon disciple préféré; c'est un philosophe, c'est un homme 1
ARETA
C'est avec raison que tu le défends, Antisthénès. C'est un homme ! Il m'a fait voir que tous ces ornements que ma vanité se plaisait à étaler étaient sans prix. Depuis, je ne porte plus ni collier, ni bracelets, mon péplos, de même
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que ma tunique, sont sans broderies. Je veux que personne ne puisse plus me prendre pour une courtisane.
PLATON
Je ne lui pardonne pas, Aréta, de t'avoir fait pleurer. Laissons là le cynique, plus orgueilleux, dans son humilité de parade, que le fils de Klinias revêtu de son manteau de pourpre. Raconte-nous ton voyage. N'as-tu pas rencontré sur ta route, la double théorie des fiancés, qui vont tous les ans, à cette époque, au sanctuaire d'Aphrodita ?
ARÉTA
Je Tai rencontrée, Platon. Nous nous sommes arrêtés un moment pour regarder la fête des fiançailles : elle est belle.
PLATON
C'est une des grandes fêtes religieuses de la Hellas. Plusieurs fois, au temps de ma jeunesse, je me suis rendu à Eleusis pour la voir. Toujours je m'en suis retourné à Athènes ravi du spectacle. C'est une joie pour un vieillard de ressusciter sa jeunesse. Tu me rendrais heureux, fille d'Aristippos, si tu voulais me dire la procession des fiancés d'Eleusis.
ARÉTA
Voici, Platon, ce que j'ai vu :
Pendant plusieurs stades, la route qui conduit de Mégare à Géphyra et à Athènes longe le golfe d'Eleusis. Ce matin, au lever d'Hélios, le golfe présentait un aspect inaccoutumé. Comme de grands oiseaux aux ailes déployées, les voiles
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felanches des pêcheurs semblaient jouer sur les flots. Quel spectacle! Sur quatre rangs, dans un ordre parfait, les barques couronnées de feuillage et de fleurs, s'avançaient en longeant la côte. Elles étaient tout près de nous, au moment de notre arrivée à Eleusis. De la route, on entendait la voix grave des rameurs couverte, par moments, par la voie aiguë |^i^^ des jeunes filles. Bientôt, le chant monta jusqu'à nous très
fë distinct et très pur; je pus le reconnaître. C'était le grand
i :J hymne en Thonneur d'Aphrodita Anadyoména.
gi^*; ^ Aphrodita, fille des eaux profondes,
1^^ . Vénérable entre toutes, ô déesse,
fe|v Mère des races passées, source inépuisable des races à venir,
i^f- ' Sois favorable à nos amours !
|tv Avec celles qui devaient être leurs femmes, les pêcheurs
^-^ des îles se rendaient en grande pompe au temple périptère"
P^": d'Aphrodita, pour invoquer la déesse avant que fut célébrée
W'^--' leur union. Ces pécheurs étaient, pour la plupart, venus de
E^î!:^ très loin, d'Égine, de Kéos, des Kyklades. Le chant peu à peu
^l^:- s'éloigna. Mais, aussitôt que nous eûmes dépassé Géphyra
fei. et les Gourants salés, un spectacle nouveau se déroula à
S>" notre vue.
Le temple de la mère vénérable se dressait devant nous, dans sa gloire. Hélios enveloppait de sa lumière dorée le ^ / fronton et toute la partie antérieure qui fait face à la mer :
1^- les blanches colonnes, en marbre de Paros, étincelaient.
b; Alors, s'avançant du rivage vers le temple, en une double
|p théorie, les pêcheurs, que j'avais vus à Eleusis, accompagnés
|/ de leurs fiancées, chantaient les louanges de la déesse. Ils
ARÉTA 7
étaient précédés par six joueurs de flûte et par quatre cytharistes. Les hommes vêtus de la courte tunique et coiffés du large pétase tenaient la gauche. Leurs mains étaient chargées de présents. Dans des paniers d'osier, les uns portaient de jeunes porcs dont les cris perçants s'entendaient au loin; d'autres, des poissons, des dorades surtout et des éperlans. La droite était occupée par les jeunes filles. Enveloppées du blanc péplos qui descend jusqu'aux pieds, des guirlandes formées de branches de myrte et de roses entrelacées autour de la tête et qui tombaient sur les épaules, elles allaient, d'une démarche gracieuse, portant chacune une paire de colombes. Arrivés à l'entrée du temple, les fiancés, les femmes par la droite, les hommes par la gauche, gagnaient le portique oti trois prêtres vêtus de blanc se tenaient debout devant des tables. Ils acceptaient en souriant les offrandes. Ensuite, deux par deux, les fiancés s'inclinaient devant le sanctuaire, suppliant la déesse de se montrer favorable à leurs amours. On les voyait enfin suivre le péristyle et descendre par les degrés opposés. Là, des groupes se formaient et se répandaient à travers la campagne.
Voilà ce que j'ai vu, Platon. Aphrodita, dans TAttique, est toujours honorée entre les déesses.
PLATON
Tu n'as pas vu les danses sacrées?
ARÉTA
Non, maître, et je le regrette; Agathoklès s'impatientait; il devait se rendre à l'Agora pour y acheter des olives et du froment. Nous sommes repartis plutôt que je ne l'aurais
voulu. Bientôt après nous entrions dans Athènes, par ]a porte sacrée.
PLATON
Et de là, tu es sans doute venue directement à TAcadéoiie.
ARÉTA
Il était de bonne heure encore. Je me suis arrêtée un moment à Athènes, chez Kalliklès. Il se serait fâché, Platon, si je n'étais allée le voir.
PLATON
Et tu as craint de fâcher Kalliklès ?
J'aime beaucoup Kalliklès. Quand je suis arrivée, dans sa maison, il se levait à peine. Déjà, comme d'habitude, il se disputait avec Damon, l'esclave qui a soin de ses livres et qui est certainement son ami le plus cher. Quel homme extraordinaire que Kalliklès! il pense d'après Gorgias et il agit comme si Platon était son maître.
PLATON
Il n'est en rien mon disciple, Aréta.
ARÉTA
Je veux croire que tu le trompes ; tu avoueras du moins que sa conduite dément ses paroles qui sont d'un sophiste. Il m'a exprimé sa joie de me revoir et j'ai dû, une fois encore, visiter ses collections : ses peintures, ses vases précieux, ses statuettes de dieux et de déesses, en marbre de
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Paros, que son ami Skopas a sculptées, jusqu'à ces amu- , santés poupées en argile de Tanagra d'un art si délicat et si pur, ses volumes enfin que Damon a rangés dans un ordre admirable. Il me racontait, en même temps, la journée d'hier. La discussion a été belle, parait-il, et mon regret est très vif de n'avoir pu tenir riia place dans la première journée du Mystère *.
PLALON
La discussion a été belle en effet, plus belle que d'habitude, Aréta, grâce à ^glaophamos mon hôte.
ARÉTA
C'est ce que m'a dit Kalliklès. Il a fait plus; il a résumé pour moi, très vivement et très exactement, autant que j'en puis juger, les différents discours : la violente attaque du géomètre Eudoxos, et aussi ta réponse, Platon, qui est digne du plus grand disciple de Sokratès. Enfin, imitant les gestes et jusqu'au son delà voix, mimant l'étrange personnage, il a refait, en partie, le discours de cet Aglaophamos que tu as ramené de Sicile. C'est un homme étonnant, s'il faut en croire Kalliklès, et l'on se demande, après l'avoir entendu, s'il est le plus fou des sages ou le plus sage des fous.
PLATON
Il est très étonnant, Aréta ; le plus étonnant des hommes. Par Athéna la déesse tutélaire, jamais je n'ai entendu un raisonneur plus vigoureux, plus redoutable 1