V. Le Mystère de Platon. Aglaophamos. F. Alcan, éditeur
iO L'ART ET LA BEAUTÉ
ARÉTA
J'espère qu'il me sera donné de le voir et de l'entendre, Platon.
PLATON
Je l'espère aussi, fille d'Aristippos, mais il est parti ce S- matin, au lever du jour, sans me dire où il allait.
ANTISTHÉiNÈS
Sois assuré qu'il reviendra, Platon.
ARÉTA
Quant à moi, a ajouté Kalliklès, « je me suis refusé à jouer dans le Mystère le rôle du personnage muet qu'Antisthénès a tenu dans la perfection. Gorgias, mon maître, n'eût pas désavoué quelques-uns des arguments que j'ai su aiguiser ». [yîais qu'as-tu Platon? Depuis un moment ton visage me semble plus sévère. Serais-tu fâché contre Aréta?
PLATON
Pourquoi serais-je fâché, Aréta, et à quel propos ?
ARÉTA
Tu es de mauvaise humeur, Platon, tu ne souris plus. Ne cherche pas, je t'en prie, à me tromper. Depuis que je te connais, j'ai appris à lire sur ton visage les pensées de ton cœur.
PLATON
Pardonne-moi, fille d'Arislippos. J'avais une telle hâte de te voir, qu'il me semble que Kalliklès m'a frustré d'un bien qui m'appartenait, en t'embrassant, ce matin, avant moi.
ARETA il
ARÉTA
Moi aussi, Platon, j'avais hâte de te voir. Je ne suis pas restée longtemps chez Kalliklès ; j'ai refusé môme de partager son repas; je pourrais presque dire que je me suis enfuie. Plus j'approchais du Jardin, plus je marchais vite. Arrivée près des tombeaux, sitôt que j'ai aperçu les premiers arbres, je ne sais quel aiguillon m'a piquée, mais j*ai eu une envie folle de courir; et j'ai couru comme je courais autrefois, quand j'étais petite fille et que tu me grondais, maître, parce que j'avais déchiré ma robe aux ronces du taillis. Ma joie était grande de penser que bientôt j'allais te revoir et t'embrasser sur les deux joues et sur le front, ainsi qu'on embrasse son père. Au détour de la première allée, je t'ai aperçu, avec Antisthénès, sous le platane ; j'ai couru plus vite encore et me voici près de vous, toute joyeuse.
Es-tu encore fâché contre Aréta, Platon ? Il me semble que. le sourire revient se poser sur tes lèvres.
PLATON
Ma mauvaise humeur s'est enfuie, chassée par ta bonne grâce et ta gaieté, fille d'Arislippos.
ARÉTA
Je ris, maître, tant je suis heureuse de tes paroles. Voudrais-tu me rendre plus heureuse encore ?
PLATON
Par Zeus-Père,ce serait mon désir le plus cher, Aréta, toi que Kalliklès appelle, à juste titre, la vivante image d'Athéna,
vierge protectrice de la cité I Comment ne marquerai-je pas d'un caillou blanc le jour où tu es venue, apportant au milieu de nos visages moroses Téclat de ta jeunesse, de ta beauté, de ta joie ?
ARÉTA
Maître, rappelle, je te prie, tes souvenirs. Autrefois, il y a quatre ans environ, — je n'étais déjà plus une petite fille, — tu m'as autorisée à me mêler à la troupe de tes disciples pour discuter avec eux, sous ta direction, les grands problèmes de la philosophie. Parfois Kalliklès venait nous rejoindre sous le portique, avec mon père, avec d'autres encore, les plus illustres d'entre les Athéniens, que l'éclat de ton enseignement avait attirés. J'étais assise à ta droite. A tour de rôle, tes amis, Platon, m'interrogeaient, et je m'appliquais pour eux, à distinguer le Bien du Mal, le Vrai du Faux, le Juste de l'Injuste. Mon bavardage semblait les amuser. Puis la discussion commençait — il vaudrait mieux dire la dispute — entre Kalliklès et moi. Ses discours avaient le don de m'irriter ; je le réfutais avec colère. Ces années, belles entre toutes, se sont enfuies, maître ; je ne les retrouverai plus. Comme j'étais fîère du rôle que tu me permettais déjouer dans l'École I Quand, par hasard, une de mes réponses embarrassait l'esprit subtil du sophiste, tu tournais vers moi ton noble visage, et tandis que, distraitement, ta main droite caressait mes cheveux échappés du réseau, tu disais : Aujourd'hui encore, ma fille Aréta a vaincu Kalliklès. Aréta était heureuse, orgueilleuse aussi un peu, d'être louée par Platon ! Ne voudras-tu pas, maître, me faire encore cette joie de m'appeler ta fille ?
ARETA 13
PLATON
Celle-là et bien d'autres encore, Aréta, si j'en étais capable. Qui ne serait fier de l'appeler sa fille ! Mais ne me diras-tu pas d'où te vient ce désir ?
ARÉTA
C'est que je t'aime, Platon, comme si tu étais mon père.
PLATON
Eh bien! je serai ton père, Are la. Écoute : tu n'ignores pas, sans doute, qu'un père a le droit de s'enquérir de tout ce que fait sa fille, tu sais aussi qu'une fille obéissante répond à toutes les questions de son père. Si je t'interroge me répondras-tu ?
ARÉTA
Interroge, Platon, ta fille te répondra.
Hier, Kalliklès, Antislhénès et moi, je ne parle pas des étrangers, nous avons, sans toi, célébré la première journée du Mystère, Nous étions inquiets, mon enfant, de ne pas te voir près de nous. Je sais maintenant que tu as regretté de ne pas venir, je ne sais toujours pas pourquoi tu n'es pas venue.
Are ta, ma chère fille, mes paroles ont fait monter la rougeur à ton front. Pourquoi es-tu si troublée? Pardonne-moi, je t'en prie. Le vieux Platon ne voulait pas t'offenser.
ARÉTA
Je te croyais informé, Platon; j'avais envoyé un message à ton neveu Speusippos.
PLATON
Speusippos ne doit pas avoir reçu le message ; du moins il ne m'a pas averti.
ARÉTA
Hier encore, Platon, mon fils avait la fièvre ; j'étais près de son berceau.
PLATON
Ton fils ! Tu as donc un fils, Aréta ?
ARÉTA
Se peut-il, PJaton, que tu ignores ce que tout le monde sait à Athènes ?
PLATON
11 faut bien que cela se puisse, si cela est. J'ai appris que tu avais quitté Kyréné depuis un an et que tu étais établie à Mégare dans la maison d'Eukléïdos ; c'est tout ce que je sais, ma chère enfant.
ARÉTA
J'ai un fils, Platon ; il s'appelle Aristippos comme mon père ; il aura comme lui, je l'espère, Tesprit ingénieux et subtil. Cela te paraît étonnant, je le vois bien, que celle que tu appelais autrefois la petite Aréta soit devenue mère. Je suis mèrel Jamais pourtant, précédée du flambeau nuptial, vêtue de blanc et portant sur la tête la couronne de l'épousée, je n'ai été conduite en pompe vers la maison de l'époux.
PLATON
Je regrette de t' avoir interrogée, Aréta. Tu étais si joyeuse
ARÉTA 15
il n'y a qu'un instant ! Maintenant te voilà, par ma faute, les yeux pleins de larmes. Garde ton secret, je t'en prie, ma chère enfant.
ARÉTA
Je préfère parler, Platon ; je veux que tu me connaisses, je ne veux pas que tu me méprises.
PLATON
Te mépriser, Aréta! Tu m'es peut-être encore plus chère depuis que je sais que tu as souffert.
ANTISTHÉNÈS
Parle, Aréta, parle sans crainte, mon enfant. Notre âge nous permet de tout entendre. Nous connaissons les hommes et les choses et notre cœur est plein d'indulgence. Je sais depuis longtemps, fille d'Aristippos, je sais à n'en pas douter que ce qui arrive, arrive nécessairement, que cela qui est ne pouvait pas ne pas être.
Mon père s'est toujours regardé comme exilé à Athènes. Depuis longtemps il caressait le projet d'aller vivre dans sa ville natale. Un mois après ton départ pour Syracuse, il me proposa de quitter l'Attique et de faire voile vers Kyréné. J'acceptai avec joie. Rien ne me retenait à Athènes. Tu n'étais plus là, tes disciples regrettaient ton enseignement; plus que tes disciples peut-être, je le regrettais ; tu avais emporté en Sicile l'âme de la philosophie.
Nikéia fut le port d'embarquement. Jamais traversée ne fut plus heureuse ; les dieux semblaient sourire à nos pro-
jets. Vous connaissez Aristippos, amis très chers: la nature lui a donné en partage un caractère gai. Ses bons mots, ses réparties tenaient en bonne humeur Téquipage et les passagers. Les journées, une à une, s'écoulaient joyeuses sur le grand Pontos à qui nos destinées étaient confiées. Lorsque nous approchâmes d'Apollonia mon père me disait les beautés de sa patrie : « Bientôt, Aréta, nous serons à Kyréné. C'est la plus belle ville du monde, la perle blanche des côtes de Lybie. Tu verras comme elle se dresse, majestueuse, à rentrée du désert. Elle est grecque à moitié, à moitié égyptienne. Ses maisons blanches, très élevées, sont toutes surmoQtées de terrasses d'où la vue s'étend au loin. Quand le temps est clair, on aperçoit à l'horizon la grande mer bleue. Derrière Kyréné, immédiatement, commence le désert. »
Ainsi, Aristippos, séduit lui-même par ses paroles, évoqua, pour la faire surgir devant mes yeux éblouis, l'éclatante et rare beauté de Kyréné.
Tu connais la grande ville lybienne, Platon ; mon père m'a dit autrefois que tu avais, pendant quelque temps, vécu dans sa patrie.
Pendant six mois, un peu plus peut-être, j'ai été à Kyréné l'hôte de Théodoros, mon ami, le géomètre. Il était Kyrénéen comme ton père. J'allai le rejoindre de Mégare, où je vivais auprès d'Eukléïdos.
Je garde, ma chère fille, toujours vivante en mon âme, la séduisante image de Kyréné. Ton père avait le droit de vanter sa beauté. Aucune ville n'est plus belle, ni plus riche,
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ni plus curieuse pour un observateur ou pour un philosophe.
ARÉTA
Moi aussi, j'aime la grande cité lybienne dont mon père est le fils glorieux. J'ai vécu là des journées heureuses, insouciante et libre. A Kyréaé, les femmes ne sont paSj comme à Athènes, enfermées dans le gynécée, elles se mêlent à la vie des hommes. Cette vie indépendante convenait à ma fierté naturelle. Mon père m'avait donné pour compagne une jeune esclave lybienne qu'il avait appelée Mélaïna à cause de sa couleur ; elle est devenue ma plus chère amie. Quand tombait le soir, nous montions sur la terrasse de la maison et là, plus près du ciel, Mélaïna, de sa voix douce et monotone, me contait les légendes des peuples de Lybie, la cruauté de ses dieux, les mœurs étranges de sa nation. Qui dira le charme des belles nuits de Kyréné, ses astres éclatants, brillant dans le pur éther! De la ville en fête, une rumeur confuse montait jusqu'à nous, excitant notre rêverie.
Mon père avait eu Tintention de fonder à Kyréné une école de philosophie où il enseignerait, ainsi qu'il faisait à Athènes, les principes de sa morale. Mais vous connaissez Aristippos, amis très chers ; si ses intentions sont souvent excellentes, elles ne deviennent que très rarement des actes. Il avait fait la connaissance de quelques jeunes gens, les plus riches de la ville, qui devinrent bientôt, il l'affirmait du moins, ses disciples. Étranges disciples qui prenaient la doctrine à contre-sens, et qui ne tardèrent pas à devenir les maîtres écoutés de celui qui avait pour mission de réformer leur conduite. La vie est courte, disaient-ils, il L. pRAT. — Vart et la beauté, 2
faut se hâter de jouir de tous les plaisirs qu'elle nous oflFre. Mon père était heureux. Ses compatriotes le proclamaient le plus grand des philosophes, et, de plus en plus, il oubliait les enseignements de Sokratès. Il lui arrivait même d'oublier qu'il avait une fille. Nous restions parfois longtemps sans le voir.
Un jour, — quelle fatale journée, pourquoi les dieux immortels n'onl-ils pas écarté de ma route cet étranger? — mon père vint à la maison accompagné d'un riche Lydien. C'était un homme qui avait dépassé la jeunesse et qui n'avait pas encore atteint la nlalurité. Il était vêtu d'habits de pourpre rehaussés d'or; il était très beau. Ses cheveux noirs, qui flottaient sur ses tempes et descendaient jusque sur son cou, encadraient son visage qu'une barbe soigneusement annelée allongeait. Un parfum plus suave que celui de l'encens d'Arabie se dégageait de toute sa personne, ArisLippos qui le connaissait depuis peu, nous raconta comment il l'avait rencontré dans un banquet que lui offraient ses disciples pour le récompenser d'un éloge magnifique qu'il avait composé en l'honneur de la Volupté. Il nous le présenta comme son ami le plus cher. L'étranger prit alors la parole : Il était marchand, nous dit-il. Ses trirèmes Fattendaient à Apollonia pendant qu'il visitait Kyréné où il était venu acheter aux noirs lybiens de la poudre d'or et de l'ivoire. Il me complimenta sur ma beauté. Jamais il n'eût espéré rencontrer à Kyréné une divinité vivante plus belle qu'Aslarté et que l'Athéna des fils d'Hellen. Moi, je rougissais de plaisir en Técoutant. Il revint tous les jours, seul le plus souvent. Chaque fois ses mains étaient chargées de présents. C'étaient des péplos brodés d'or, des ana-
dèmes où brillaient des pierres précieuses, des cercles d'or pour les poignets et pour les chevilles, des miroirs d'argent poli, des manteaux de pourpre et des voiles de Kos, que sais-je encore? J'avais pour lui une grande amitié. Il me parlait d'une voix douce, un peu traînante, du grand amour que lui inspirait ma beauté. Il me disait sa joie de me ravir à mon père pour me conduire dans son pays où un palais m'attendait. D'autrefois il me contait sa vie aventureuse, ses voyages dans les pays lointains où il allait faire des échanges. Il avait visité les rivages de l'Ibérie et par delà les colonnes d'Héraklès, en remontant très haut vers le Nord, il avait abordé les côtes sauvages, hérissées de rochers et battues par la tempête du pays des Celtes. J'ai vu là, ajoutait-il, des jeunes filles pâles dont les yeux sont verts comme l'eau des sources.
Un soir, — où trouverais-je des mots, Platon, pour te raconter ce que je dois maintenant te dire?
PLATON
Parle, sans crainte, ma chère enfant.
ARÉTA
L'étranger et moi nous étions seuls dans la maison. Mélaïna était occupée au dehors. Tout à coup, au milieu de la conversation, comme s'il fut devenu furieux, il se jeta sur moi. Que s'est-il passé alors, dieux justes! Comment me suis-je défendue? Me suis-je défendue seulement? On eût dit qu'un voile noir flottait devant mes yeux. Un philtre sans doute ou une incantation magique m'avaient enlevé tout sentiment. Hélas, ce qui devait arriver arriva, comme
dit Antislhénès. Quand je retrouvai mon âme, l'étranger était à mes genoux, essayant de me consoler par de douces paroles. Et moi, lasse et blessée, honteuse, je cachais dans mes mains mon visage et je pleurais. Éros seul était coupable me disait-il. C'était, transporté par ses fureurs, qu'il s'était élancé sur moi et qu'il m'avait vaincue. Je l'écoutais à peine ; je me croyais encore en proie à un de ces rêves horribles qui nous assaillent parfois au milieu du sommeil et jettent le trouble dans notre âme. La fière Aréla était humiliée par un étranger, par un barbare. Je voyais maintenant son âme à nu, son âme basse et vile de marchand. Il me semblait hideux. Je n'éprouvais plus pour lui que du mépris et du dégoût. Comme il me suppliait encore de lui pardonner, me jurant par le Styx et les dieux immortels, qu'il emploierait ce qui lui restait de vie à me faire oublier l'injure qu'il m'avait faite, je le chassai en lui disant que je voulais oublier jusqu'à son nom.
PLATON
Tu ne nous as pas dit, en effet, Aréta, le nom de l'étranger,
ARÉTA
Je ne le dirai pas, Platon. Il est parti, il a rejoint Apollonia et ses lourdes trirèmes chargées d'or et d'objets précieux. Où est-il? je l'ignore, je ne veux pas le savoir.
|,V: Le lendemain j'avouai à mon père l'action vile de son ami
^^v le Lydien. Il fit tous ses efforts pour me consoler, s'appli-
Ig' > quant à me démontrer que cet accident, comme il l'appelait,
faisait partie de l'ordre commun des choses naturelles.
Si.
ARÉTA 2i
Peut-être, ajoutait-il, aurais-tu mieux fait, Aréta, de ne pas chasser le riche barbare.
PLATON
Ainsi parle d'ordinaire le bon sens des hommes.
ARÉTA
Ainsi parlait, Platon, la sagesse de mon père Aristippos; mais Aréta ne veut pas devenir resclave d'un marchand lydien.
Quelque temps après mon père partit, appelé à Syracuse par Dionysos, que la noblesse de ta doctrine n'a pu corriger de ses vices.
Je ne tardai pas à m'apercevoir que je devais être mère. Quelles tristes journées j'ai vécues, enfermée dans ma maison de Kyréné, n'ayant d'autre société que celle de Mélaïna dont les douces paroles consolaient ma douleur I
maître comme tu m'as trompée! On croit toujours les paroles de ceux que Ton aime, j'ajoutais une foi aveugle à tes discours. Tu m'avais enseigné de si belles maximes sur le culte qui est dû à Aphrodita Ourania. Je pensais, puisque tu l'avais dit, que la Beauté doit être aimée pour elle-même, qu'elle mérite d'être conquise par des soins assidus,. qu'il est honteux de vouloir la ravir par la violence. Je répétais souvent cette parole qui est belle : l'amour est une communion des âmes en leur beauté réciproque. Qu'il y a loin de la triste réalité à ce beau rêve que tu m'avais autrefois appris à rêver! Comme je suis tombée de haut! Je reconnais maintenant que la doctrine de mon père, moins belle sans doute, est, moins que la tienne, éloignée de la
vérité. Il faut avoir le courage de regarder les choses telles qu'elles sont, et les choses sont laides; il ne faut pas se faire illusion sur ce que valent les hommes : les hommes sont méchants. Si la vie ne- peut nous donner autre chose que des sensations, dont les unes sont pénibles, les autres agréables, ce serait folie que de ne pas s'appliquer à éviter la douleur. Telle est ma philosophie maintenant, Platon, j'ai abandonné à jamais des illusions qui m'ont été chères. Quant à cet Éros que tu m'avais appris à aimer, je le hais maintenant : il est la cause de toutes nos souffrances. Il n'est pas vrai que le pur amour existe. Le culte des hommes s'adresse seulement à l'Aphrodita Pandémos, à l'impudique déesse qui offre son corps aux passants. Comment douterais-je de cette vérité? Depuis que je suis revenue à Mégare, les jeunes gens, les hommes et les vieillards eux-mêmes, tous me regardent avec les yeux du marchand lydien.
PLATON
Tu te trompes, Aréta, ma chère enfant. Éros n'est pas la cause de tes souffrances.
ARÉTA
Dieu menteur, Dieu méchant, au méprisant sourire, fléau des hommes et des dieux, toi qui te ris des larmes des jeunes vierges, que d'autres te tressent des couronnes, moi, ta victime, je te maudis!
PLATON
Ëros est le plus ancien et le plus puissant des dieux.
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ARÉTA
Il est surtout le plus cruel!
J'ai dit mon histoire, Platon, elle est triste. Mais le passé s'éloigne de plus en plus; et chaque jour je m'efforce d'oublier. Ce n'est pas la mémoire comme tu le disais, maître, qui est la plus précieuse de nos facultés, c'est l'oubli, le grand et divin Léthé dont les eaux nous purifient des anciennes souillures. C'est l'oubli qui nous permet de regarder non plus en arrière mais en avant de nous. Grâce à l'oubli, je ne désespère pas d'être heureuse. Je suis mère; mon enfant est beau, tu l'aimerais, Platon, si tu pouvais voir l'eurythmie de ses membres et la grâce de son sourire.
PLATON
Ne le vçrrai-je donc pas, Aréta?
ARÉTA
Plus tard, quand il aura grandi, je le conduirai au jardin d'Akadémos, mais jamais, à moins qu'il ne préfère désobéir à sa mère, il ne sera ton disciple, ô Platon.
PLATON
Mon disciple ! Il est si jeune encore, Aréta, et je suis si vieux I
ARÉTA
Je lui enseignerai, Platon, à ne pas demander à la vie plus qu'elle ne peut donner; il sera le disciple de sa mère.
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