‹ L'art et la beautéChapitre 13 sur 13 · LA RENTRÉE D'AGLAOPH^MOS · texte numérisé non relu

LA RENTRÉE D'AGLAOPH^MOS

PLATON

De grâce, tais-toi, Kalliklès ; Aglaophamos est près de 'îDGUs ; il pourrait t'entendre.

PLATON

Sois le bienvenu parmi nous, hôte cher à mon cœur. Pendant la journée nous étions inquiets parce que tu étais parti ; maintenant que tu es là, nous sommes plus inquiets encore. Tu es malade, ami, assieds-toi près de moi ; tes jambes ne peuvent plus te porter et tes mains tremblent, ^ue t'est-il donc arrivé, dieux bons? Quel malheur avons-nous à déplorer ?

AGLAOPHAMOS

Je suis allé vers les méchants, et les méchants ont accablé mon corps. Ils ont insulté à ma vieillesse ; ils m'ont injurié.

PLATON

Pourquoi as- tu, sans me prévenir, quitté la maison ? Je t'aurais mis en garde contre cette tentation de révéler ton dieu à la populace d'Athènes. Ils sont méchants, Aglaophamos; ils n'aiment pas les philosophes, encore moins les prêtres d'Orpheus.

AGLAOPHAMOS

luB dieu m'a dit : Va! et je suis parti. Comment supposer qu'up hôte de Platon pût être maltraité dans la cité d'Athéna?

PLATON

Ils maltraiteraient Platon lui-même, s'il lui prenait fantaisie de discourir devant eux. N'ont-ils pas condamné Sokratès à boire la ciguë?

A6LA0PHAM0S

J'allais vers eux plein de confiance ; je leur apportais la parole de paix, la parole d'amour. Tout d'abord, ils m'ont écouté; mais je voyais quelque étonnement dans leurs yeux ; ces hommes se demandaient pour quelles raisons je venais les troubler dans leurs afiFaires, comme s'il était rien de plus important que d'écouter des paroles venues du Divin. Puis, tout à coup, ils m*ont injurié. Ils m'ont appelé barbare, imposteur, mendiant, marchand de prières ! Des enfants sont venus, une foule d'enfants, surgis je ne sais d'où. Us ont pris la boue du ruisseau et me l'ont lancée à la face; ils ont déchiré mon manteau, et les hommes riaient I Encouragés par ces rires, les enfants, de nouveau, ont couru vers moi, et leurs petites mains m'ont frappé !

étranger, tu souffres! Platon a des amis puissants à Athènes ; ceux qui t'ont offensé seront punis.

A6LA0PHAMOS

Tout ce qui arrive, arrive, ô femme ! selon la volonté du Dieu tout-puissant. Je suis le prêtre du vrai Dieu ; je pardonne aux méchants et je les bénis. Je suis le serviteur fidèle qui subit, sans protestation et avec joie, toutes les épreuves que le Divin lui envoie.

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Et toi, femme, que fais-tu au milieu de ces hommes? Ta place n'est pas ici. Rentre au gynécée, pétris la farine, écosse les pois, fais cuire les viandes, remplis ta fonction de servante de l'homme. A quoi bon discuter, avec des philosophes, des problèmes où ton àme ne saurait atteindre? Qu'estu venue faire sous le platane d'Akadémos? Tu es jeune et tu es belle ; ne vois-tu pas qu'ils sont vieux ?

PLATON

Mon cher hôte, ta souffrance égare ton esprit. Pourquoi adresses-tu à notre Aréta de si durs reproches? Elle est aussi sage qu'elle est belle, Aglaophamos, et nous l'aimons. Elle ne ressemble pas aux autres femmes; son àme est désireuse d'apprendre, et sa beauté est la joie de nos entretiens. Tu l'aimerais toi-même si tu la connaissais mieux.

AGLAOPHAMOS

C'est une femme, Platon.

PLATON

C'est une femme, ami très cher. Le dieu ne t'a pas ordonné d'être injuste à l'égard d'une femme.

Damon, je t'en prie, aide mon hôte à se soulever et conduis-le à ma maison. Tu souffres, Aglaophamos ; la brise du soir qui commence à souffler ne pourrait qu'augmenter ta fièvre. Va, Damon ; dis à Speusippos de donner à mon hôte tous les soins que réclame son état. Je ne tarderai pas à vous rejoindre.

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KALLIKLÈS

Ton hôte me semble très malade, ô chorège ! Il ne peut pas marcher, Damon remporte dans ses bras comnpe il ferait d'ua.eufant.

AaÉTA

Les hommes sont méchants, maitre ; ils sont injustes, il^ sont cruels. Ce vieillard, que tu appelles un sage et que j'aurais voulu aimer, me méprise et m'insulte. Jamais, pourtant, je n'ai fait de tort à personne. Il a voulu, sans doute, se venger sur moi du mal qu'il a souffert.

PLATON

Ne pleure pas, ma chère fille, etpardonne à Aglaophamos: c'est un malade..

AHÉTA

maître I il est des moments où le découragement envahit mon âme. Je me demande si ce n'est pas en vain que nous voulons combattre pour la Justice. Les méchants sont innombrables; entre le Bien et le Mal, la lutte est trop inégale; je crains que le Bien ne soit vaincu.

PLATON

Voici que la belle ardeur s'est éleipte, 6 guerrière I et .tu pleures ! Il n'est pas beau de perdre ainsi toute espérance. Les dieux, Aréla, ne voudront pas abandomier ceux qui les aiment. Tu me reprochais naguère de jue pas vouloir descendre dans l'arène pour y combattre l'Injustice et voici que maintenant tu ne crois plus toi-même au triomphe possible de la Justice I Aréta, souviens-toi d'Héraklès !

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, J'ai hâte, amis très chers, de retouruer auprès Ùe BQoe hôte malade. Demain, à Theure convenue, nous nous retrouverons sous le platane d'Akadémos. Je voudrais espérer qu'Aglaophamos sera près de nous.

KALLIKLÈS

C'est mon désir le plus cher, ô chorège !

ANTISTHÉNÈS

Que les Moires, Platon, soient propices à ton hôte.

ARÉTA

Permets que je t'adresse encore une prière, ô maître !

PLATON

Je Técoute, ma chère enfant.

ARÉTA

Tu nous as dit TArt et la Beauté, mais tu nous avais jpromis, n'est-il pas vrai? de nous dévoiler la véritable nature de TAmour.

PLATON

Il est nuit, Aréta. La pâle lumière de Sélénéqui jaillit âtravers les feuilles des platanes me permet à peine de deviner ton visage. Hélios reviendra nous éclairer demain et, s'il plaît aux dieux, je tiendrai demain la promesse que ie t'ai faite.

ARÉTA

Du moins, avant que nous nous séparions, dis-moi, je

l'en prie, 6 chorège ! ce qu'est, selon toi, le véritable Amour.

PLATON

S'il faut en croire Hésiodos, 6 ma très belle I Ëros est le plus ancien des dieux. J'ajouterai qu'il est, de tous les dieux, celui que les hommes méconnaissent le plus. Toimême, tu le méconnais, Aréta; tu l'accuses injustement de t'a voir fait souffrir. Éros n'est pas la cause de tes souffrances, mais je ne sais quel fantôme que les hommes appellent de ce nom et qui ne ressemble pas plus à Éros que l'Aphrodita Pandémos ne ressemble à l'Aphrodita Ourania.

Au moment où la Beauté s'est enfuie de la terre, elle était, je le crains, suivie du véritable Amour. C'est pour cette raison que les amants, maintenant, ne savent plus aimer. Ils sont jaloux, méfiants, parfois cruels : nous les voyons toujours se surveiller l'un l'autre avec de la haine dans les yeux. Ils sont injustes, Aréla; chacun voudrait conquérir l'autre sans se donner lui-même. Ils ne s'aiment pas à vrai dire; ils combattent, chacun pour accroître son être en absorbant l'autre : Thomme par la violence, la femme par la ruse. Et, le plus souvent, dans ce combat, l'un et l'autre sont vaincus. Ce n'est pas ainsi que, dans le premier monde créé, s'aimaient les fils du Démiurge.

Si la doctrine que je vous ai enseignée est plus qu'un rêve, amis très chers, le jour viendra où notre âme, purifiée par la souffrance, saura s'évader de la caverne où sa méchanceté l'a enfermée. Elles se trouvera alors en présence de deux routes. Parties de points différents, elles ne

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tardent pas à se rejoindre : Tune et l'autre conduisent à la cité du Dieu. La première est celle que suit Tintelligence avide de comprendre ; le cœur, qui veut aimer, préfère la seconde : le chemin de Tamour. J'ai dit, aujourd'hui, comment, grâce à la dialectique, cette espérance n'était pas interdite à l'artiste, au philosophe, de tendre à la Vérité, à la Justice, à la Beauté. Nous nous engagerons demain sur l'autre route, Aréta. Elle est la plus belle des deux, mais la plus difficile ; Éros nous sera favorable ; c'est lui qui sera notre guide ; peut-être consentira-t-il à nous révéler sa véritable nature ?

ARÉTA

Mais qui est donc, ô chorègel cet Éros que tous les hommes méconnaissent? Je t'en prie, maître, ne me fais pas attendre jusqu'à demain le mot de l'énigme.

PLATON

Tu es femme, Aréta, tu es curieuse. Écoute : Éros est le Dieu tout-puissant, le Créateur des hommes et des choses. Il est, ne Tas-tu pas reconnu? le Divin Démiurge !

ARÉTA

maître I tu es le meilleur des hommes : je t'aime de toute mon âme.

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