AYANT-PROPOS
L’Art et l’État.
S’il est une vérité constante, proclamée dans tous les temps et dans tous les pays, c est que l’homme ne se nourrit pas seulement de pain mais qu’il porte en lui un invincible besoin d’idéal et de beauté. Aussi dès les premiers âges de l’humanité les pasteurs de peuples furent-ils en môme temps des pasteurs d’âmes, et c est une loi de l’hi stoire que les nations ne furentinfluentes qu’à proportion de leur civilisation et de leur effort artistique. Les philosophies et les religions
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les plus nobles n'ont point séparé le culte du bien du culte du beau, et nulle barbarie n’effacera jamais la vérité lumineuse de la prière de Renan sur l’Acropole, non plus que la beauté marmoréenne des vers de Théophile Gautier:
Toutpasse... L’art robuste Suffit à la cité.
Le buste Seul a l’éternité.
La France, parmi les nations modernes, comme la Grèce dans l’antiquité, doit, sinon la plus grande, du moins la meilleure part de sa gloire au rayonnement de son génie artistique; et l’Exposition universelle a prouvé au monde que la démocratie française, comme jadis la démocratie athénienne, demeure le foyer de beauté auquel doivent venir se réchauffer et s’éclairer les monarchies et les empires qui avaient désappris le chemin de Paris. Et pourtant, si l’on considère les encouragements financiers que l’Etat, sous le nom de budget, dispense chaque année à l’art et aux artistes, on est obligé de reconnaître que proportionnellement au nombre et à la valeur des efforts individuels, ce service est l’un des moins bien rétribués de l’Europe.
Quinze millions pour l’art sur un budget de trois milliards et demi, on conviendra que c’est s’offrir à bon compte la gloire et l’immortalité. Mais la loi de fer imposée au monde moderne et à la France par le militarisme universel
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veut que les armes passent avant les arts ; et la poignée des sabres n’a même plus la gloire des ciselures. Les dagues de Lalique ne servent qu’aux vitrines, et l’Etat, s’il les achète, ne les paye plus au poids de l’or, parce que la munificence officielle destine l’or à d’autres usages. C’est la loi. Dura lex. 11 faut que l’art se résigne à vivre avec elle, et à prospérer un peu par elle, beaucoup en dehors d’elle, en attendant l’aurore de jours meilleurs.
Examinons donc comment se pose et doit se résoudre, à notre estime, cette question toujours actuelle des rapports de l’art et de l’Etat.
Sous l’ondoyante diversité des écoles artistiques et des systèmes politiques, dans notre démocratie, il semble bien qu’on peut distinguer trois façons générales de comprendre les rapports de l’art et de l’Etat. Il y a, d’une part, les artistes purs et intransigeants, ceux qui ne veulent à aucun prix de l’ingérence de l’Etat dans le domaine de l’art, ceux qui proclament l’art libre dans l’Etat libre, et qui disent avec les Goncourt et le Chassagnol de Manette Salomon : «Nous ne voulons plus être renfermés dans un pensionnat, sous la discipline et la férule d’un pion du Beau, patenté par l’Institut. Nous ne voulons plus de cette vie d’employé peintre, de cette existence qui tient de la communauté, d u collège et du bureau, de cette claustration et de cette régularité monacale, de cette cuisine bourgeoise, nous ne voulons plus de pension ! »
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Ceux-là sont les libertaires de l’art. Ils n’admettent ni ne comprennent qu’il y ait un contrôle et un budget de l’Etat. On rencontre parmi ces esprits originaux, ardents et fiers, les aristocrates, ceux qui se passent des commandes officielles, parce que leur fortune leur permet de distribuer ou d’accepter des commandes particulières, et les prolétaires, ceux qui croient, envers et contre tous, à la force expansive de leur génie ou de leur talent. Ce serait là évidemment l’idéal si tous les riches étaient d’intelligents Mécènes et s’il n’y avait, au bout de cette superbe indépendance des artistes, la pauvreté, l’abandon, la misère et la mort. C’est l’école des individualistes. L’art libre dans l’Etat libre.
A l’opposite se dresse l’école communiste. L’art collectif dans l’Etat souverain. L’Etat détenteur de toute la fortune publique aura le monopole delà production, de l’instruction et de la protection artistiques. « Chaque artiste, disent les théoriciens de cette école, recevra le degré d’instruction que comporte son intelligence. L’Etat ne laissera perdre aucun de ces grands esprits inconnus qui actuellement s’atrophient dans l’ignorance et laissent la société privée des services qu’ils pourraient lui rendre. On opérera un véritable drainage des capacités et des aptitudes et toutes seront utilisées selon leur degré de valeur. L’enfant artiste, quittant vers quinze ans l’école communale, entrera à l’école professionnelle d’où il sortira avec une profession ar-
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tistique assurée. Tous les musées, palais et trésors d’art appartiennent à la nation. »
Cette école, séduisante à coup sûr, suppose toute une révolution sociale. Elle implique en outre, comme le remarque Taine dans son admirable étude sur l’association, ce postulat nécessaire : « l’Etat est un être d’une espèce supérieure, siège unique de l’intelligence d’une nation. En lui seul résident la raison, la connaissance des principes, le calcul et la prévision des conséquences. Dans les autres organes il n’y a que des poussées brutes, tout au plus un instinct aveugle. C’est pourquoi l’Etat sait mieux qu’eux ce qui leur convient. Il a donc le droit et le devoir non seulement d’inspecter et de protéger leur travail artistique et scientifique, mais encore de le diriger ou même de le faire ou tout au moins d’y intervenir, d’opérer par des excitations et des répressions systématiques, sur les tendances qui accolent et ordonnent en tissus vivants les cellules individuelles. » Cette vaste organisation collective fait songer à celle de la ruche, si magistralement décrite par Maurice Maeterlinck dans sa Vie des Abeilles.
Mais, en même temps qu’il marque de son style rigoureux le rôle de l’Etat souverain qui impose à chaque organe sa forme et son œuvre, Taine a bien vu les difficultés et les dangers de cette organisation. Elle serait parlaite sans doute, si les divers organes en étaient parfaits ; mais que de défectuosités dans l’état actuel des êtres
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et des choses! Gomment concevoir, en effet, cet Etat appliquant du dehors et de haut à des êtres vivants, souples et libres comme les artistes, «ces appareils de direction et de compression, ces beaux cadres systématiques et rigides?» Ne risquerait-il pas, sous prétexte de conduire le travail organique, de le dévier ou de l’enrayer, et à force d’ingérence, de refoulements et de tiraillements, de fabriquer des artistes artificiels et des œuvres médiocres. «Ainsi se développerait un corps social faux et à demi factice avec des troubles de toutes sortes : avortements, déformations, engorgements, appauvrissement vital, arrêt de croissance » ; tout cela parce que le communisme intégral ne saurait tenir compte ni des complexités de la vie organique, ni des exigences de la liberté individuelle, sans lesquelles l’art ne peut exister.
Reste la troisième école, l’art libre dans l’Etat protecteur. C’est évidemment la conception la plus ordinaire, la plus banale, la plus terre à terre. Elle n’a point les superbes audaces de l’art individualiste ni les cadres magnifiques de la doctrine communiste. Elle suppose une foule de variations et d’imperfections dans les diverses, manières de comprendre le degré de liberté de l’artiste et le degré de protection de l’Etat. Elle varie avec les formes politiques de la nation et avec les situations diverses des artistes, suivant qu’ils sont isolés, associés ou syndiqués. Elle est d’ailleurs, quelle que soit la forme gouverne-
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mentale, continuellement exposée à osciller entre le principe d’autorité et le principe de liberté, et, à moins d’un régulateur parfait, à heurter l'un ou l’autre de ces deux principes opposés, mais non contradictoires.
C’est, ce semble, à la conciliation de ces deux principes que doit s’efforcer, dans l’état actuel de la civilisation, tout individu et toute collectivité. C’est en tous cas la tâche que, selon nous, doivent, en attendant mieux, se proposer tous ceux qui sont chargés d’étudier et d’administrer les rapports de l’art et de l’Etat. Plus spécialement en France, puisque nous sommes dans un pays démocratique, il apparaît que ces rapports doivent être réglés beaucoup plus dans le sens de la liberté que dans le sens de l'autorité; et s’il faut absolument adopter une formule qui résume notre pensée, nous dirons que ces rapports doivent être l’expression non point de l’individualisme anarchique ni du collectivisme tyrannique, mais du mutualisme bien entendu : « Aide-toi et l’Etat t’aidera. »
Cest cette formule qui servira d’idée directrice et comme de trait d’union aux diverses parties de cette étude. C’est elle qui d’un point de vue supérieur aux préjugés classiques, nous conseille d’encourager les tentatives individuelles ou collectives, comme l’école d’architecture de M. Trélat et l’école de dessin de M. Guérin, les concerts de MM. Colonne, Chevillard, et la société nationale de musique. C’est elle qui incite à conser-
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ver à ces œuvres leur caractère privé plutôt que de les soumettre à la norme officielle de telle ou telle grande école qui périclite, intoxiquée d’esprit fonctionnariste et de routine administrative.
C’est encore cette idée mutualiste qui nous prescrit d’intéresser, d’associer de plus en plus le peuple à la réalisation de l’œuvre d’art et de moralité dont jusqu’ici l’Etat se réservait trop jalousement le monopole ; de substituer le jugement public à certaines fonctions ridicules, inutiles et surannées comme la censure, qui relève de la police et du droit commun, non de la litté * rature et de l’art ; de proposer, par- contre, la création d’autres organes, comme les musées du soir, les musées ambulants et ce théâtre du peuple que la nation appelle de tous ses vœux et que ne saurait entraver plus longtemps l’esprit de castes, de coulisses et de privilèges académiques-
C’est elle enfin qui nous donne foi dans l’orien. tation nécessaire du peuple et des jeunes artistes vers l’art scientifique, industriel et décoratif, vers l’expression forte et réelle du labeur social, vers « l’élévation du monument expiatoire à la mémoire des innombrables générations de travailleurs englouties sous la pompe des civilisations. » Il est temps que le peuple français, maintenu à la porte du palais de l’art, soit admis enfin, tel le pauvre Choulette du Lys rouge, après une attente congrue dans des Salons consécutifs, à l’honneur de baiser la main de la Beauté.