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L'art et la liberté

Ce n'est pas une idée nouvelle que celle que nous allons indiquer ici, brièvement, au seuil d'un livre qui en est, pour ainsi dire, la vivante affirmation. Toute notre ambition se réduit à essayer de montrer dans ce livre, par un exposé de faits précis, d'où il sera facile à chacun de tirer une conclusion, la justesse de ce grand principe — quelquefois oublié, toujours fécond lorsqu'on s'en est souvenu — de l'art libre, c'est-à-dire de l'art personnel,

éclos et épanoui en dehors de tout despotisme d'écoles, de conventions et de traditions.

En réalité, le principe s'exprimerait mieux, avec plus de précision, par ces mots : La liberté dans l'art. Notre titre suppose une idée plus complexe, plus générale, — l'idée des rapports, quels qu'ils soient, politiques ou philosophiques, entre l'art et la liberté. Et c'est précisément un peu de cela aussi qu'il s'agit dans les pages qui vont suivre.

Il nous serait peut-être assez difficile de séparer complètement ces deux sortes de rapports en traitant des sujets tels que l'histoire contemporaine des beaux-arts en Belgique, dans laquelle le sentiment de la liberté politique n'a certainement pas été sans influence sur le sentiment de la liberté morale.

On aurait tort cependant, à notre avis, d'exagérer cette influence, qui a été souvent, à proposd'autres siècles et d'autres nations, affirmée trop catégoriquement. Certes, dans toutes les* époques de liberté, la pensée humaine, n'étant retenue par aucune entrave, a produit des œuvres belles et fortes; la Grèce indépendante

a brillé sur le monde d'un éclat bien plus vif que n'ont brillé l'empire et la république aristocratique de Rome. Mais cela a tenu toujours bien plus à un concours de circonstances fortuites, à des hasards de naissance, à l'intelligence des sociétés, qu'à une situation purement politique. Le luxe a été, dans tous les temps, favorable à l'épanouissement des arts. Le siècle de Périclès, la cour des Médicis, la république de Venise et la république de Florence n'ont été si brillants que parce qu'ils ouvraient les bras à tout ce qui pouvait contribuer à les entourer de plus d'éclat et de plus de prestige, parce que les hommes d'alors, éclairés par une civilisation raffinée, voire même corrompue, recherchaient avec une fiévreuse ardeur les sensations capiteuses des choses de l'esprit, en particulier de la poésie, qui chantait leurs amours glorieuses, et de l'art, qui immortalisait leur luxe et leur beauté. N'a-t-on pas vu de grands génies naître au milieu d'époques troublées qui pleuraient la liberté absente? Térence, Plaute, Cécilius n'étaient-ils pas esclaves? L'empire romain a-t-il

empêché Tacite et Ju vénal d'écrire, et Louis XIV a-t-il fait que Molière et Corneille ne fussent pas Molière et Corneille? Et si cela est vrai pour les lettres, qui ont toujours à craindre la contrainte des lois et l'arbitraire du pouvoir, cela est d'autant moins contestable pour les beaux-arts, qui, par leur nature, vivent en dehors des préoccupations de la politique. Ce qu'il leur faut, à eux, c'est, nous l'avons dit plus haut, la complicité du luxe et de l'intelligence de la nation, qui favorisent leurs efforts. Ce n'est point là, comme on pourrait le penser, la protection oflicielle : celle-ci est très souvent le vrai despotisme de l'art; c'est la protection de tous, l'union étroite des artistes qui créent et du public qui applaudit, encourage et comprend.

Des périodes d'agitation, de révolutions, de libertés conquises peuvent inspirer des œuvres; mais cette inspiration n'est jamais que temporaire; ce n'est pas cela qui l'ait naître les génies. Les génies sont indépendants de la forme des gouvernenirnts ri des institut mus populaires. Ils sont au-dessus d'eux; ils régnent. La domination espagnole n'a point brisé les

pinceaux de Rubens, pas plus que, dans un temps moins éloigné de nous, le second empire n'a pu nuire à l'originalité de Millet ni empêcher la superbe maturité du paysage moderne. En revanche, on a vu plus d'une fois l'art, d'accord avec les lettres, exercer sur la politique une action souveraine. On l'a vu, par exemple, sous la Restauration et après, quand les peintres, donnant- la main aux poètes, chantaient sur tous les tons la légende napoléonienne et amenaient ainsi le retour de l'empire. Et si, aujourd'hui même, on sent chez toutes les nations passer comme un souffle puissant de démocratie, si les esprits affranchis affirment plus hautement que jamais leurs droits et leur liberté, si le respect de ce qui est humble et pauvre, de ce qui souffre et travaille s'impose avec une force irrésistible, n'est-ce point l'art encore qui a aidé à ce grand et généreux mouvement en allant, le premier, chercher ses héros dans les classes de la société jugées autrefois indignes d'être célébrées, en intéressant la foule au siècle présent, à ses émotions, à ses labeurs, à ses conquêtes?

ii L'ART ET U LIBERTÉ •

Mais si l'art est indépendant de la liberté politique, il ne l'est point de cette autre liberté que nous indiquions en commençant, de cette liberté individuelle que possède et que doit posséder chacun de marcher dans la voie qu'il s'est tracée. Quand il a voulu imposer des règles, se partager en écoles ayant un chef et une discipline, il a provoqué chaque fois sa propre décadence. Et cela est advenu presque toujours inconsciemment. Autour d'un grand artiste, une cour de disciples et d'admirateurs se forme, qui imite le maître, le copie, et ne copie que ses défauts; les personnalités s'hypnotisent dans la contemplation perpétuelle et aveuglante d'un génie. L'école de Rubens, l'école de Van Eyck, l'école de David, l'école de Leys, qu'ont-elles produit de supérieur? Et ces dieux adorés ont-ils pu jamais former seulement une seconde édition d'eux-mêmes? Les traditions ont-elles jamais remplacé l'inspiration, l'émotion personnelle, qui font que l'on rend ce qu'on voit et ce qu'on sent, naïvement et puissamment?

Il n'y a pas, dans l'histoire de l'art, de

preuve plus éclatante de cette vérité immuable que l'histoire de l'art en Hollande, si admirablement appréciée par Eugène Fromentin dans son beau livre, les Maîtres d'autrefois. Tout d'abord, la Hollande n'a presque- pas de peintres nationaux; elle laisse à la Flandre le soin de donner au monde des artistes et des œuvres, et elle se contente de combattre, la main dans la main de. sa sœur et alliée, les ennemis de son indépendance. Cette mission l'occupe tout entière ; on dirait que ses forces sont concentrées vers ce but suprême, le seul qu'il lui soit permis d'atteindre alors, et qu'il ne lui en reste plus assez pour toute autre chose. Puis, tout à coup, la révolution éclate; elle triomphe ; les ennemis sont désarmés , vaincus, chassés, — et voilà que, déposant son armure de bataille, ce vaillant petit peuple, dégagé du poids qui l'oppressait, respire plus librement et se met au travail. Une efflorescence subite de talents se fait de tous les côtés à la fois. Il pousse des peintres — et de grands peintres — à Amsterdam , à Dordrecht , à Leyde, à Delft, à Utrecht, à Rotterdam, à

Enckteysen, à Harlem. De 1608 à 1630, on voit naître Terburg, Brouwcr, Rembrandt, Van Oslade, Vander Helst, Gérard Dow, Mctzu, Wouverman, Paul Potter, Jan Stcen, Ruijsdacl, Ilobbema, l)ien d'antres encore.

Jusqu'à ce moment l'école flamande et l'école hollandaise avaient été confondues et n'en formaient qu'une seule. Cette fois, elles se détachent l'une de l'autre, ayant bien, il est vrai, quelques éléments communs qui tiennent à la ressemblance des deux races, mais gardant toujours leur caractère et leur personnalité. On pourrait étudier les mœurs de la Hollande dans les œuvres qu'elle a produites, tant celles-ci sont un vivant reflet des milieux où elles ont vu le jour. Quel peuple eut une originalité plus forte et qui le distinguât mieux des autres peuples? Epuisé par la guerre, il retrempe ses forces à des sources nouvelles; l'abondance et la richesse renaissent sous ses pas; ses greniers se remplissent; un souille de bien-être et de bonheur passe sur toutes les têtes. C'est une ruche en pleine activité et dont les abeilles bourdonnent joyeusement au soleil.

Que lui faut-il pour remplir son cœur? Peu de chose : la paix du foyer domestique, la vie de famille, le sourire des enfants, les soins d'un ménage qui prospère et qu'on aime. L'ambition n'est pas grande; on ne regarde guère plus loin que l'horizon qui se noie, làbas, dans le ciel gris. On vit dans l'intimité des amis, tous gens de durs labeurs; les pâturages, les troupeaux, tout ce qu'un sol fertile renferme de trésors occupent les esprits, sans y laisser pénétrer les chimères folles et les rêves fuyants.

L'art, dans les mains de ces gens-là, ne cherchera pas plus loin ses inspirations; il sera calme, positif, intime comme tout le reste. Les scènes d'intérieur, telles que la réalité les présente, seront les seuls sujets et les thèmes favoris des artistes. Regardez autour de vous : voici une ferme, avec son remue-ménage d'hommes et de bestiaux; voici une vache dans une plaine, voici un attelage au repos... Plus loin, un cabaret, empli de la fumée des pipes et du parfum des bières qui moussent au bord des pots de grès... Ou bien encore, une femme

qui travaille à sa fenêtre, — une mère jouant avec ses bébés roses, — une ménagère marchandant, au marché, les victuailles quotidiennes. Cela silfllt pour faire des chefs-d'œuvre. Fromentin fait remarquer très -justement combien est différent le caractère des nations méridionales et des œuvres qu'elles enfantent. A celles-là il faut du bruit, de l'éclat, de la passion, de la vie. Les anecdotes galantes, les aventures, tout ce que l'on retrouve dans les annales des peuples, les combats, les crimes, les fêtes, — voilà ce qui inspire l'Italie, l'Espagne, la France. Là, tout tableau doit avoir un sujet et exprimer un sentiment quelconque. La Flandre elle-même cède à ce courant, parce que ses peintres vont s'éduquer sous le ciel du Midi et qu'ils reviennent dans leur patrie avec des qualités factices qu'ils dépensent au détriment de leur nature première. Il faut avoir le tempérament vigoureux de Rubens ou de Van Dyck pour marier avec bonheur les instincts naïfs du génie flamand avec les opulences brillantes du génie italien. La Hollande resta, elle, dans ses polders et

dans ses prairies humides; les caprices de la « folle du logis » ne l'obsédèrent point; ce qu'elle vit, elle tâcha de le rendre avec un soin et une patience d'amoureux. Elle se créa ainsi un art vraiment original, et qu'elle ne doit qu'à elle seule.

Il en est de même pour la poésie, pour la littérature. Aux contrées méridionales il faut les chansons de geste, les poèmes épiques, les concetti, — le drame, en un mot, dans toute la vivacité de ses allures. Le théâtre a toujours joué un grand rôle chez ces peuples, parce que le trop-plein de leurs sensations et de leur vie active s'y dépense à l'aise, et que le réel ne suffit pas toujours à contenter leurs rêves. Les hommes du Nord ne recherchent pas les excitations morales qui sont uneconséquencedes excitations physiques du climat et de la nature. Point ou peu de drame; la poésie n'entre guère dans leurs goûts et dans leurs habitudes, — et quand ils la cultivent, ce sont des sentiments tranquilles et tendres qu'ils chantent, — l'horreur de la discorde, du bruit, de l'esclavage, l'existence calme des champs, les doux propos, l'union

des cœurs dans l'atmosphère honnête de la famille.

Ce caractère ne s'est point perdu, et aujourd'hui même il résiste à toutes les influences du dehors. Le roman, qui est une forme particulière du drame, a pénétré là comme ailleurs; mais il n'a point d'autres inspirations que celles qui ont toujours guidé l'art hollandais et semble l'écho même du foyer où il vient s'asseoir, simple et sincère comme lui, avec son expression touchante et sa musique mélodieuse qui berce doucement les âmes.

La recherche de l'idéal n'a jamais beaucoup tourmenté les artistes hollandais ; les conceptions vastes et sublimes ne sont point leur l'ail, et ils ne se sont point acharnés à leur poursuite. L'étude de la nature contente leurs désirs, et ils s'y vouent tout entiers, en amants passionnés. Nul mieux qu'eux n'a atteint à une aussi merveilleuse habileté de facture, cachée sous nue apparence aussi sobre d'effets el de moyens.

Cette perfecti i réside pas seulement dans

la forme des objets qu'ils onl peints, mais aussi dans le fond, dans l'esprit, dans ce quelque

chose de personnel et de vrai, qui est la marque des œuvres de valeur. Leurs personnages, leurs animaux, leurs bonshommes vivent et respirent ; le sang coule sous leur peau ; l'air entre dans leurs poumons... Il s'en dégage une saveur étrange, un parfum de terroir, qui ne peuvent tromper et dont le charme est irrésistible.

En serrant de si près la nature, sans trop vouloir l'embellir aux dépens de la vérité, on peut dire que les maîtres hollandais ont ouvert en quelque sorte la voie à l'art moderne, qui ne s'est pas proposé d'autre but que le leur et qui le poursuit avec une ardeur si louable. Ils ont créé le paysage, dont c'est le règne aujourd'hui, et ils ont prouvé qu'ils le connaissaient peut-être aussi bien que nos contemporains.

Toutes les écoles ont plus ou moins vieilli : on les admire, mais on ne les imite guère. L'école hollandaise est peut-être la seule qui fosse exception à cette règle... Voyez comme elle reste jeune ! On l'étudié, on la consulte, on la suit avec persévérance, parce qu'elle s'est appuyée sur la nature et la réalité des

choses. Elle n'a pas eu de rivale dans le portrait — son triomphe, — et l'on donnerait gros aujourd'hui pour lui ravir son secret, qui semble à jamais perdu. Quant au paysage et à la peinture de genre, les modernes lui doivent plus encore : s'ils l'ont quelquefois égalée et même surpassée, en marchant sur ses traces, du moins a-t-elle aidé d'une manière considérable au grand mouvement dont notre siècle est justement fier, bien qu'il l'ait souvent compromis, — le réalisme.

L'histoire de cet art hollandais, si pur, si calme, si grand dans sa simplicité, est, me semble-t-il, le meilleur des cnseigneniriils, et il n'est pas besoin, après l'avoir rappelée, d'insister longuement sur l'importance du principe que nous exposons. Depuis quelques années, c'est de ce côté que sont tournés tous les yeux, c'est de ce côté qu'on a senti enfin la nécessité de marcher, — non, encore uni' lois, en se contentant d'imiter ce qui a été fait, mai- m s'inspirant des exemples donnés el en [misant (1rs forces dans ces exemples.

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