DANS L'ART
L'art doit être national, comme il doit être libre. Il ne doit pas l'être dans les sujets qu'il traite, mais dans l'esprit qui l'anime, dans un certain je ne sais quoi qui en est l'âme et la vie La forme n'est rien ici; le fond est tout. Parcourons, par exemple, en souvenir, les différentes sections de peinture de la dernière Exposition universelle de Paris, en 1878, qui mettait si utilement en présence, dans un gigantesque « Salon », les arts de tous les
peuples du monde moderne. Nous serons surpris de voir que, là où ce caractère profond de nationalité est le plus fortement accusé, là aussi il y a un art plus vivant, plus robuste, plus sincère; peut-être même est-il encore maladroit dans ses moyens d'action; mais du moins il s'affirme, et soyez sûr que l'avenir lui réserve des couronnes.
L'Angleterre est, sous ce rapport, remarquable. Les Anglais ne sont pas un peuple artiste; leur nature et leur éducation s'y opposent ; mais ils se piquent d'aimer les arts et de les cultiver quand même. Aussi, que de naïvetés, que de puérilités, que de fautes de goût qui font sourire! En même temps, nulle part n'éclatent une aussi puissante unité, un cachet aussi suprême de nationalité, je dirais presque de patriotisme. L'horreur des ehoses banales, une distinction souvent excessive, allant jusqu'à l'excentricité, l'amour de la vie familiale, de l'intimité, rehaussé d'une pointe de sentimentalité romanesque et de raideur toute britannique : tel est le peuple, telle est sa peinture, exacte jusqu'à la minutie, avec un soin constant de
l'ordre et delà précision qui n'oublie rien, pas même, sur les cadres, les étiquettes indiquant dans tous ses détails, expliquant même par des silhouettes le sujet des tableaux.
11 est évident qu'une pareille affirmation de soi-même doit produire à la longue des œuvres vraiment fortes. Je ne citerai que V Assemblée des Invalides de Herkomer — un petit chef-d'œuvre, — ■■ le Garde royal de Millais, et les Pauvres de Londres deFildes, d'un caractère sombre et poignant comme une page de Degroux. Parmi les portraits, plusieurs sont excellents, précisément parce qu'ils ont été peints avec cette naïveté d'impression qui est la condition essentielle du genre.
Aima Tadema brille au premier rang parmi les Anglais, et, depuis quelques années, il expose avec eux. Il est pourtant né en pleine Frise. Ceci ressemblerait assez à une défection si l'on ne savait qu'Aima Tadema a fait depuis longtemps de l'Angleterre sa patrie d'adoption et qu'il tient à elle par d'étroites attaches ; son tatent s'est imprégné même, dirait-on, de l'atmosphère, des goûts, jusque des caprices de
la nation ; et à son tour, sur les bords de la Tamise, le peintre archéologue, l'élève de Lcys et le disciple de Gérômc forme école et a son cénacle.
Autant est vivace en Angleterre le sentiment national, autant il est mort en Grèce. Qu'est devenue la terre d'Homère, de Phidias et de Zcuxis? Plus rien, ou presque rien. Ceux de ses rares artistes qui travaillent, datent leurs œuvres de loin et semblent avoir perdu en exil jusqu'au souvenir de la patrie absente : le sculpteur Kossos et le peintre Pantazis, dont la palette a délaissé le ciel bleu de l'Attique pour les brumes des Flandres.
Pas grand'chose non plus en Suisse; les montagnes et les vallons d'Helvétie peuvent inspirer des illustrateurs de boîtes à dragées, mais non créer des peintres. Là aussi, les artistes, comme les écrivains, émigrent; témoin Vautier, qui est bien plutôt Allemand; les autres ne comptent guère.
L'Italie avait envoyé à Paris des choses
réussies, quelquefois charmantes, en sculpture et en peinture ; mais on y cherchait en vain la marque puissante de ce pays jadis aimé des dieux. Une étonnante adresse à tailler dans le marbre des figures gracieuses, belles quelquefois d'un éclair passager, est tout ce qui lui reste. En 1867, les sculpteurs italiens resplendirent d'un éclat qui semblait marquer un réveil décisif de l'art transalpin; aujourd'hui, leur étoile pâlit, ou du moins les maîtres sont absents; il n'y a que Monteverde, dont le Jenner inoculant le vaccin à son fils représente dignement l'école ; les autres n'ont rien que de très-ordinaire.
L'Académie des Beaux-Arts de Milan possède un marbre de Magni, la Liseuse; c'est une jeune fille assise, les épaules et les bras nus, dans une attitude simple, et tout entière à la lecture d'un livre qu'elle tient devant elle ; la pose est si naturelle, l'expression si juste, la statue, en un mot, si vivante, que les visiteurs, instinctivement, avancent la main vers la statue et caressent l'épaule de la jeune fille; le marbre blanc est noirci, à cette place, de la trace
qtfy laissent toutes les mains en passant, comme le pied du saint Pierre de Rome s'use au contact des lèvres dévotes qui le baisent dans une extase pieuse.
Cet exemple montre bien, pensons-nous, ce qu'est la statuaire contemporaine en Italie : un art fait tout de grâce et d'ingéniosité, où le sentiment du joli a remplacé celui du grand. C'est aussi le joli qui règne dans la peinture ; mais ici la révolution est plus marquée encore; il y a si loin des spirituelles et pétillantes fantaisies de Cipriani, de Quadrone, de Jacovacci etde l 'asini aux conceptions superbes des maîtres d'autrefois, qu'on les dirait nées sous un autre ciel et dans une autre région. Le caractère du peuple, la tournure de ses idées, tout en lui est changé; on ne reconnaît plus rien de la race du quinzième siècle dans ces fils du dixneuvième.
Pourtant ils ont leurs mérites, et on les apprécié; mais ces mérites ne leur viennent pas de leur sang, ils leur viennent du dehors. L'Espagnol Fortuny a laissé tomber sur la terre
d'Italie une semence qui produit ces fruits eu-
rieux, étranges dans leur saveur piquante, ces croquis enlevés à la pointe du pinceau avec une merveilleuse adresse, ces tableautins papillotants, souriants, allumant avec un crépitement de fusées leurs gerbes multicolores, poussant même quelquefois le caprice jusqu'à la plus folle excentricité, comme le Printemps de Michetti, — un rêve, une chimère digne du pays des fées, rendue plus fantastique encore par le cadre dont le peintre a entouré sa toile, brossée, malgré tout cela, avec une étourdissante virtuosité.
Cette école factice ne date que de quelques années; avant elle et en dehors d'elle, il n'y a que le vide. Les disciples de ce qu'on appelle la peinture sérieuse sont absolument nuls. J'en veux pour preuve, d'abord les quelques spécimens médiocres qui figuraient à l'Exposition universelle, et surtout les œuvres sans nom dont les musées modernes de l'Italie sont remplis; celui de Florence, entre autres, est inimaginable, et c'est à côté des chefs-d'œuvre les plus purs que s'étalent ces désolantes exhibitions!... Mieux valent cent fois les croquistes
d'aujourd'hui, échappés, comme des écoliers en vacances, aux sévères leçons du grand ait.
Leur verre est petit, et ils ne boivent même pas
dans leur verre; mais du moins la liqueur
qu'on y verse est fine et, prise à petites gorgées, chatouille agréablement les palais délicats.
Quant a De Nittis, dont la note ne ressemble en rien à celle-là, il n'a rien d'italien, de près ni de loin ; c'est bel et bien un français, et, qui plus est, un Français de Paris.
Le Danemark en est encore aux premiers bégaiements d'une langue qu'il s'efforce de parler, et cela avec les meilleures intentions du monde; il a un peintre, officiel et admiré, Cari Block, dont sa petite gloire se trouve satisfaite et qui t'ait à lui seul, consciencieusement, des tableaux de genre et des tableaux
d'histoire. La patrie de Thorwaldsen a'esl pas autrement riche. Chez elle, comme aussi en Suède el en Norvège, l'art procède, bon gré
mal gré, du caractère de la race germanique,
donl elle voudrai! en vain se détacher pour
se créer un art national. Les affinités sont trop nombreuses, trop vives pour qu'il en puisse être autrement; les ressources sont trop restreintes, et elles ne reçoivent pas l'impulsion d'un sentiment général et irrésistible qui les ferait s'accroître, si ce sentiment existait ; par cela même elles ne peuvent suffire aux quelques rares natures qui viennent à éclore dans ce milieu peu favorable.
Les arts n'atteignent, d'ailleurs, leur développement que dans les pays où la civilisation est, je ne dirai pas seulement complète, mais déjà raffinée, et, conséquence naturelle, quelque peu corrompue. Ils s'accommodent mal de mœurs simples, honnêtes, patriarcales, étrangères au luxe et à l'appétit toujours grandissant du superflu. L'âge de fer ignore tout cela; le Danemark, la Suède et la Norwége sont encore dans 1 âge de fer. L'état contraire de civilisation produit les mêmes effets; quand un peuple vieillit, il est, comme les hommes, bien près de retomber en enfance ; c'est un renouvellement successif des âges et des races qui s'opère. Pendant que les uns commencent,
d'autres Unissent ou recommencent, — tels que la Grèce, l'Italie, l'Espagne, qui en sont arrivées à ce point où, après un long sommeil, on peut espérer un réveil salutaire.
En attendant, comme nous l'avons vu déjà, leurs artistes s'en vont au dehors puiser à des sources qui, quelquefois utiles, vicient ordinairement plutôt qu'elles ne le développent, le germe de leur individualisme national. Heyderdahl, Cederstrom, Forsberg, et deux ou trois paysagistes de talent, Wahlberg, Muutlie, Jacobsen, sont dans ce cas, et ce n'est pas sans peine que leur personnalité parvient à ne pas se laisser tout à fait absorber par l'élément français et allemand qui leur sert de guide.
Ailleurs, la résistance est nulle ; l'imitation a détruit toute originalité, et s'il est resté quelque chose de la nature première, D'est précisément ce qu'on aurait voulu voir disparaître. Je défie qui que ce soit de trouver le moindre cachet américain dans les œuvres qui nous viennent d'Amérique. Il y a là un peu de tout, du français et de l'anglais principalement, des
toiles habilement peintes, signées de noms honorables, — Shade, Dana, d'autres encore, — mais rien de ce qui pourrait faire deviner la jeune république des États-Unis, si active, si pratique, si « moderne ».
En Russie et, dans une certaine mesure aussi, en Espagne, — à part le merveilleux domaine de Fortuny — c'est l'influence de la France qui agit avant tout. Bien que verrouillés chez eux, les Russes subissent directement cette influence, qu'une certaine communion de goûts tend à propager. La musique et le théâtre français sont aussi en honneur à Saint- Pétersbourg que la musique et le théâtre russes. La peinture partage cette destinée que lui fait l'engouement du public. Seulement, les virtuoses de la peinture n'ont pas, dans leur travail d'interprétation et d'assimilation, la tâche aussi facile que les virtuoses de la musique, et rien ne peut faire que, sous ces dehors empruntés, on ne voie toujours percer un petit bout de Cosaque.
En Allemagne, comme en Angleterre, les
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arts plastiques sont empreints à un degré élevé du caractère original de la race. Comme Les Anglais aussi, les Allemands ne sont point nés véritablement peintres, ou, pour mieux dire, ils ne sont pas coloristes. Leur palette a des gammes de tons presque uniformément brunes, opaques, sans vie et sans gaieté ; il lui manque la vibration souriante d'un rayon de soleil ; puis, quand elle veut s'animer, cette gamme devient criarde et violente. Souvent même la couleur tombe au rang d'accessoire, et l'on n'a plus que des dessins sommairement enluminés. 11 en résulte que, avec une somme de tusgrandes Qualités, l'art allemand est incomplet, et je ne pense pas qu'il puisse jamais arriver là où d'autres peuvent aspirer. La forme s'y trouve presque toujours assujettie à une préoccupation constante de l'idée, — ce qui est contraire à l'essence de l'art. L'Allemagne écrit, pense et discute, plutôt qu'elle ne peint. Il entre toujours dans ses n-iivres une dose plus ou moins forte de philosophie et de métaphysique. Ses tableaux religieux dégagent un parfum étrange et maladif de mysticisme, qui
rappelle parfois les maîtres anciens, moins la naïveté ; voyez le Calvaire de Gebhardt, et sa Cène, d'un si curieux et surprenant effet d'expression; voyez aussi les toiles de Gabriel Max, un Allemand-Autrichien, qui me paraît faire de l'art spiritualiste bien plus par procédé que par conviction.
Dans la peinture religieuse, ce caractère idéal et supra-terrestre peut être accepté ; il est môme à sa place ; le genre historique s'en accommode moins. Allez à Munich, étudiez les vastes compositions où Kaulbach a tracé l'apothéose d'un règne : vous verrez ce que devient l'art détourné de sa voie naturelle et lancé dans des régions qui ne sont pas les siennes.
Cette préoccupation d'idées absolument étrangères aux principes de l'art plastique donne quelquefois lieu à des interprétations singulières. En voici un exemple curieux.
Un tableau qui se trouve aujourd'hui au Musée moderne de Bruxelles et qui a été vu un peu partout, en Europe, avant de s'arrêter définitivement ici, XAuhe de Charles Hermans,
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fui envoyé par son autrui- es Allemagne après avoir paru d'abord au Salon de Bruxelles de 1875. Aussitôt il y eut, dans le Camp des critiques et des amateurs, une émotion singulière. C'était, pour les Allemands, une note nouvelle, étrange, qu'ils ne connaissaient pus et qui venait heurter toutes leurs convictions, en même temps qu'elle semblait exciter leur sagacité ordinaire par la complication apparente du sujet.
Ce sujet était simple: un groupe de gomîueux et de gommeuscs en goguette sortant, à l'aube, d'un restaurant où ils ont « noce » toute la nuit et rencontrant une famille d'ouvriers qui s'en va paisiblement à l'ouvrage. La débauche coudoyant le travail.
11 n'en fallut pas davantage pour que le tableau fût assailli de commentaires, de théories, d'études el d'analyses; — car c'est le propre des Allemande de chercher en toutes choses un sens caché, profond, allégorique, une signification mystérieuse à laquelle l'auteur n'a jamais Bongé. Dans ['Aube de Hermans, l'idéologie découvrit une masse de
symptômes et de tendances curieuses, et elle finit par décider, dans sa sagesse, que la main fermée de l'un des personnages — un ouvrier menuisier, bon époux, bon père de famille — n'exprimait rien moins que « la première contraction de la secousse qui menace en ce moment les couches inférieures de la société ! ! ! »
Et, du coup, voilà Hermans traité de socialiste et de prophète de malheur ! Le critique de la Zeitsclirift fur bildende liunst, M. Rosenberg, l'appelle un peintre « abominable », et celui de la Rundschau désigne ainsi son tableau : « La hideuse Aube du célèbre M. Hermans avec ses personnages de brutale grandeur nature. »
Etant donnés le caractère de la peinture en Allemagne, le genre et le style qu'on y cultive et qu'on y affectionne, tout cela est assez logique. Sauf une ou deux brillantes exceptions, les peintres de là-bas, surtout en Autriche, en sont encore, ou peu s'en faut, en plein romantisme; ils retardent de cinquante ans. Piloty
L'ART ET LA LIBLl'.ll.
et Makart, au nord et au midi, sont les
dieux du jour, et ils ont autour d'eux une pléiade qui les imite et les applaudit. Ils professent cette idéalité dont l'absence chez nos artistes les chagrine si fort et qu'ils admirent avec tant d'enthousiasme chez eux.
Mais il faut bien s'entendre. Cette idéalité, ce n'est, pour eux, ni le style ni le sentiment qui anime une œuvre d'art, un portrait, par exemple, en lui donnant la vie et l'expression réelle qu'il doit avoir. Non, cette idéalité, ce sont les cheveux en désordre, les yeux tournés vers le ciel, le coin des lèvres retroussé, 1rs vêtements flottant au gré de V « aquilon », et, enveloppant tout cela, une couleur bistrée, imitant la vétusté des tableaux anciens. Assurément, il n'y a rien là qui soit de l'essence véritable de la peinture, qui est avant tout de
« faire vrai. » C'est de la peinture décorative, souvent pleine de talent, mais ce hVm guère autre chose.
Ces manières de voir et de comprendre l'art ne Laissent pas cependant, si l'on y songe bien, d'être singulières. Les deux grands peintres de
l'Allemagne, ceux qui ont fait sa gloire plus que ne la feront ses soldats et ses canons, Albert Durer et Holbein, furent précisément des serviteurs naïfs, scrupuleux au dernier point de la nature ; c'est le naturalisme élevé et profond de leurs œuvres qui les a immortalisés, — et, aujourd'hui, les descendants de ces hommes illustres prêchent les doctrines contraires! Tandis qu'ailleurs qu'en Allemagne, on en revient de toutes parts aux principes de l'art gothique, l'Allemagne seule, ou presque seule, n'en veut pas! En cherchant bien, on trouverait par-ci par-là un peintre, — Leibl, Gebhardt, par exemple, — qui rue dans les rangs et se fait le disciple ardent d'Ilolbein; aussi ne sont-ce pas ceux-là que l'on aime le plus.
La peinture de genre, dans son cadre plus intime et moins prétentieux, est le vrai reflet du caractère allemand, — simple, rude, teintée d'une poésie bourgeoise et bien portante, avec des parfums éthérés où se mêlent des odeurs vagues de bière et de choucroute. Les
plaisirs calmes de la vie d'intérieur, dans la fumée des pipes, les propos rustiques, les larmes versées en famille, les scènes drôles de la rue, — tout cela est pour elle une source féconde d'inspiration. Les Paysans de Leibl étaient la perle du compartiment allemand ; c'est un fin et précieux chef-d'œuvre, conçu dans la manière profondément étudiée d'IIolbein. Knaus, Fagerlin, Nikatowski, Bokelmann avaient des pages toutes débordantes d'un humour et d'un esprit d'observation tour à tour très-tendres et très-amusante.
L'Allemand est physionomiste; ces fantaisies, dont la vérité d'expression fait surtout la valeur, lui réussissent, parce qu'il observe et qu'il voit juste, froidement ; malgré ses tendances à idéaliser, la part d'imagination esl mince. Dans la nature, ce qui L'attire, ce Q*est pas le paysage, — qu'il ne comprend pas, — c'est la ligure humaine. La plupart des bons portraitistes d'outre-Rhin, — Gebhardt, Lenbacb, Kanlbaeh, Giissow, — ont une façon particulièrement fouillée, expressive, voulue, de peindre leur modèle; ils y ajoutent une sorte
de cachet de vétusté jaune et poussiéreuse, dont je ne m'explique pas bien la raison.
Tout différent est Menzel, l'un des plus brillants apôtres de la modernité. A vrai dire, il n'a rien du tempérament et des procédés de l'école; son pinceau est d'une légèreté exquise de touche : ni lourdeurs, ni vulgarités ; sous sa main tout s'anime, tout chante, tout flamboie. Je ne connais rien de prestigieux comme ses aquarelles, où scintillent avec un incomparable éclat les ors et les marbres des chapelles gothiques. Dans ses tableaux il fait résonner franchement la note réaliste; son Laminoir est, dans ce genre, une page curieuse et audacieusement réussie.
L'Autriche-Hongrie baigne en quelque sorte dans une autre atmosphère, moins pure d'éléments étrangers, moins forte contre les influences du dehors. Ses affinités avec l'Allemagne d'un côté, avec la France de l'autre, sont visibles, bien qu'on y découvre cependant aussi quelque chose du caractère des races slaves.
Il est évident, par exemple, que Munkaczy, nourri des élégances françaises, puise sa grande vigueur, son coloris intense, sa verve farouche bien moins dans la pratique des ateliers parisiens que dans je ne sais quoi de très-personnel qui tient à la nature particulière de son origine. Il en est de même, à un degré moindre, pour quelques autres, — Cermak, Kursbauer, Ribarz.
Pour ce qui est de « l'école » autrichienne proprement dite, elle en est encore en ce moment, nous l'avons déjà dit, là où la France en était il y a quarante ans, c'est-à-dire en plein romantisme. Le paysagiste Ketcki semble ne pas se souvenir qu'une sorte de révolution s'est opérée depuis ; Wateiko fait du mauvais Delaroche, et Makart, dans sa grande « machine » de XEntrée de Charles-QuirU à A»vctï, essaie d'ébaudir le public par un fuuillis désordonné, bruyant, tapageur, de personnages à peu près peints et sommairement dessinés, qui ne résistent pas à un examen sérieux.
C'est aussi quelquefois par le bruil el h'
tapage que la France essaie de briller. Je parle d'une petite école de peintres, — Garolus Duran, Benjamin Constant, d'autres encore, — qui lancent des fusées autour d'eux, tandis que, tout à côté, sourient doucement des œuvres sévères, calmes, vraiment belles. Tout cela forme un assemblage de choses disparates qui, tout d'abord, étonne et déroute. En vain chercherait-on une tendance vers un but unique, un sentiment commun, un caractère bien défini , bien reconnaissable, dans l'ensemble des œuvres exposées. Chaque peintre a sa personnalité, son individualité propre à laquelle il s'abandonne. De là cette grande et heureuse diversité d'accents.
Si un lien commun n'unit pas, comme en d'autres pays, toutes les intelligences, du moins est-il certain que cette diversité même d'inspiration et de tendances constitue précisément le cachet propre à la nation française. On la reconnaît à chaque pas, dans cette faconde inépuisable de sujets, de langage, d'expression, dans ces audaces à tout dire, à tout essayer, — audaces tour à tour admirablement réussies
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ou ridiculement manquées, s 'élevant très-haut ou retombant très-bas. Les artistes d'aujourd'hui ont juré, dirait-on, de prouver que réellement le mot tmjiossible n'est pas français. Rien ne les arrête. Avec cette légèreté nationale qui est leur apanage, ils s'élancent... Beaucoup font la culbute; mais quelques-uns arrivent, et cela suffit à dédommager du reste.
En aucun temps les beaux-arts en France n'ont montré cette opiniâtreté et cet effort dans la lutte. Leur supériorité est incontestable. Autrefois, c'était l'Italie, c'était l'Espapagne, c'étaient les Pays-Bas qui rayonnaient et d'où partait toute lumière. Quand cette lumière fut éteinte, la France s'éveilla peu à peu; elle se créa, au xvinc siècle, un art propre, bien à elle, qui était le reflet de ses mœurs d'alors. Brusquement, les mœurs et l'état social changèrent; l'art fit, lui aussi, sa révolution, chercha, talonna, voulut faire revivre les grandes époques du passé, et reconnut enfin qu'il valait mieux puiser sa force a des sources plus vives, c'est-à-dire dans le mouvement, dans la vérité, dans la sincérité.
C'est de la France, on ne saurait le nier, que sont parties toutes les grandes rénovations artistiques de ces derniers temps. Jadis humble servante de ses voisines, elle a, devenue maîtresse, fait la réforme avec David, le romantisme avec Delacroix, le réalisme avec Courbet, le naturalisme vivant et triomphant avec Théodore Rousseau et Dupré. Ceux qui ont marché avec elle n'ont fait qu'obéir au mot d'ordre qu'elle avait donné. Cependant, si aujourd'hui la nature, grâce à elle, affirme dans l'art sa puissance longtemps méconnue, il est juste de dire que c'est en portant ses regards vers le Nord, en se souvenant de l'art flamand et hollandais du xvne siècle, que la France a pu concevoir l'idée bienfaisante de ce retour à la vérité et à la vie.
Les maîtres qui ont été les initiateurs de ce grand et fécond mouvement ne sont plus, — Daubigny, Corot, Courbet, Diaz, Fromentin, Millet. Millet fut le poète épique de la vie des champs; personne après lui ne l'a encore chantée avec une aussi naïve grandeur. Les
églogues de Jules Breton sont poétiques i I charmantes, mais elles sont loin d'avoir la même puissance. Vollon seul, dans sa Femme du Pollet , a su en approcher.
Pelouze, Beauverie, Harpignies, Ségé, 11anoteau, Lavieille continuent sans trop faiblir les traditions de l'école française de paysage. La nature morte n'a eu dans aucun temps de plus brillants interprètes que Vollon, Philippe Rousseau, Bergerctet Claude. Le peintre d'animaux Van Marckc a repris courageusement la succession de Troyon.
La faveur dont le portrait jouit en France est aussi une preuve de ce culte du réel qui a Uni par prévaloir; le succès qu'obtient en ce genre Baslien Lepagc en est l'éclatante consécration. On a répugné pendant quelque temps à cet art naïf, dégagé de tout artifice de métier, de l'auteur du Portrait de mon grand-père; aujourd'hui, on l'accepte et on l'admire. Les meilleurs portraits de Bonnat, <lc Henner, de Delaunay, tout admirables qu'ils sont, n'ont pas cette simplicité; il y a chez eux des procédés d'exécution, visant à l'effet, et dont le plus
employé consiste à peindre un fond noir, lie de vin, sur lequel la figure se détache violemment.
C'est à ce brillant essor du naturalisme qu'il faut attribuer la renaissance de la sculpture, en France et en Belgique, depuis quelques années. La sculpture n'a fait que suivre l'élan irrésistible que les peintres avaient imprimé à la marche de l'art contemporain ; elle s'est dégagée peu à peu des froides imitations antiques dans lesquelles elle s'était complue jusqu'alors ; elle a pris l'art florentin pour guide en essayant de le rajeunir par les forces vives du sentiment moderne.
Le tombeau du général La Moricière, de Paul Dubois, est, dans ce sens, une œuvre caractéristique, vraiment belle, et qui marque une date; je veux parler surtout de la Charité, l'une des quatre figures qui ornent les angles du monument, car elle a, bien plus que les autres, le cachet de notre époque. L'Enseignement maternel de Delaplanche, quoique d'une valeur moindre, appartient à la même source féconde d'inspiration. Cette vie, ce mouvement
qui font palpiter le marbre, n'excluent pas cependant l'expression d'une pensée plus idéale, plus immatérielle; témoins le Gloria vtetis et le Génie des arts de Mercié. Je pourrais citer encore d'autres noms, parmi les sculpteurs, — Falguière, Chapu, Lafrance, qui suivent avec honneur la voie où s'était engagé si résolument un autre grand artiste, qui n'est plus, Carpeaux.
L'art académique se meurt. Il essaie, dans la statuaire, de lutter autant qu'il peut contre le flot envahissant ; dans la peinture, il est perdu irrémédiablement. Cabanel n'est plus qu'une ombre, qu'un fantôme; vainement couvre-t-il, à lui seul, toute une immense muraille, de l'histoire laborieusement peinte de saint Louis, roi de France; on le contemple encore avec quelques égards, mais on n'en a plus peur.
Entre cet art de convention qui expire et l'art vrai qui naît à la lumière, il y eu a un autre qui persiste à vivre et qui trouve ses admirateurs dans la foule, dont il flatte les goûts. C'est un art de salon, joli, gracieux, mièvre,
qui s'éloigne autant de la grande peinture que les dessus de pendules s'éloignent de la grande sculpture; l'histoire, la religion, la mythologie sont tour à tour accommodées à ces caprices par des virtuoses de la palette, qui auraient certes mieux trouvé à employer leur talent. Bouguereau est, de ces virtuoses-là, le plus célèbre et le plus fêté; son habileté de métier est étonnante; pas une négligence, pas un « cheveu » dans cette peinture désespérément soignée. Assurément, si Bouguereau mérite une récompense, c'est le prix d'ordre et de propreté.
Perrault, Gollin, Emile Lévy marchent à la tête de cette école — très-fréquentée — qui use et abuse de ces qualités natives de la nation française, la grâce et la distinction, qui embellit la nature, la fait coquette, avenante, bien parée, et l'entoure de tous les attraits de l'imagination. Il n'y a peut-être pas au monde de peintres qui connaissent mieux la pratique de leur art que les peintres français; ils y joignent les avantages d'une culture intellectuelle qui, presque forcément, les entraîne quelquefois plus loin que le but ; ils font ce qu'on appelle
de la « peinture littéraire », — et voilà pourquoi la fantaisie tient souvent, à côté de la nature, trop de place dans leurs œuvres. Cela nuira toujours un peu au développement du naturalisme, dont ils ont donné l'impulsion, et, tandis qu'ils s'attardent, déjà Leurs voisins commencent à les devancer.
Je suis loin de blâmer le rôle de l'imagination dans la peinture; au contraire. Bien compris, équitablement distribué, il est excellent et même nécessaire. Nous autres, Belges, nous en sommes avares; les Français en sont prodigues : voilà la différence. Je crois même que le trop, ici comme ailleurs, vaut mieux que le trop peu ; l'ardeur vient à se calmer et les œuvres fortes apparaissent. Les compositions de Jean-Paul Laurens sont d'un maître; il fait de l'histoire — si banale et si froide dans les mains de tant d'impuissants — un drame vigoureux et tout palpitant d'émotion. Henri Regnault les eût surpassés tous s'il avait vécu; contentons-nous de ce qui nous reste, — dernier souvenir «le sa gloire, trop tôt interrompue. Baudry, lui, encore glorieux, se repose
sur les lauriers que lui a valus sa décoration de l'Opéra. Quelques jeunes, — Maignan, Maillart, et, en dehors du Champ-de-Mars, Gabriel Ferrier et Morot, commencent à se faire un nom, qui brillera bientôt.
Puis, il y a, jeunes et vieux, ceux qui défendent leur renommée déjà faite, — Bonnat, moins « dramaturge » que peintre, Henner, dont la palette est riche de toutes les colorations du Corrège, Lefebvre et Parrot, deux amoureux de la « ligne » et de la beauté féminine, Meissonier, souverain absolu dans son domaine lilliputien ; — puis la série des spirituels et des humoristiques, Vibert, Worms, Leloir, artistes bien français d'idées et de langage, et la série des néo-grecs, néo-romains et néo-égyptiens, Gérôme, Boulanger, Le Gomte-de-Nouy, amuseurs de l'esprit, anecdotiers de l'antiquité, voluptueux, légers, badins, la coqueluche des marchands et la perte de l'art sérieux.
La Hollande et la Belgique, dans l'histoire des idées, n'ont pas toujours, malgré leur voisinage
et leur parenté, marché la main dans la main ; elles se distinguent aussi l'une de l'autre, dans l'histoire des arts, par des points essentiels. La Hollande ne sort pas d'un cercle relativement étroit et restreint, qui a son charme et sa puissance. Abandonnée à elle-même, loin des régions officielles qui n'ont guère souci de ses intérêts, la peinture ne porte pas bien loin ni bien haut ses visées ; le voulût-elle même, son tempérament s'y opposerait ; elle se contente d'avoir resplendi dans le passé d'un éclat superbe, par la seule force de son originalité, et elle reste fidèle à elle-même en continuant à marcher dans la voie qui lui a été si glorieuse.
A quoi bon chercher au dehors les inspirations qu'elle peut trouver chez elle? La grasse humidité des champs baignés par les canaux, les pâturages, les troupeaux, toute la richesse et toute la fécondité paisible du pays, ses artistes n'ont pas d'autre horizon, et cet horizon leur suffit. Maris, Storm, Van de Sande-JBakhui-
zen, Roclofs, Gabriel, Mauve, s'y trouvent à l'aise; ils donnent la note juste, franche, vi-
vante de la nature dont ils s'imprègnent et qu'ils décrivent en y faisant passer quelque chose d'eux-mêmes. Non moins personnels, Mesdag chante l'éternel poème des eaux et de la mer, Israëls pénètre au fond des sombres et misérables cabanes, dont il raconte les plaintes avec une noire mélancolie, Henkes, Blés, Mme Bisschop, Burgers, trouvent dans l'intimité des intérieurs où ils sont des émotions tour à tour tristes et joyeuses, mais toujours calmes ;
— sans compter les autres, David et Pierre Oyens, Famars-Testas, Mn,e Ronner, qui ont émigré en Belgique.
Les paysagistes belges ont, seuls, avec les paysagistes hollandais des affinités étroites
— et bien naturelles, si l'on songe à la ressemblance du climat et des horizons, souvent les mêmes d'aspect et d'impression. Ce qui diffère, c'est le tempérament de l'artiste qui voit la réalité selon son cœur , à lui , et la renouvelle sans qu'elle cesse d'être ce qu'elle est. Huberti, Tscharner, Baron, Heymans, Van der Ilecht, voient la nature en
poètes, avec le sentiment de mélancolie plus ou moins accentuée que dégage l'atmosphère brumeuse et discrètement ensoleillée des contrées du Nord. D'autres, tels que Âsselbergs, Goosemans, Marie Collart, De Baerdemaeker, De Schamplielecr, Lamorinière, feu llippolyte Boulcngcr, ont un accent plus mâle, plus vigoureux, un choix de sujets plus caractéristique, qui les détachent de ce groupe-là et en forment un autre non moins national, c'est-àdire non moins llamand.
C'est par là que se distinguent surtout ceux d'entre ces artistes qui cultivent les genres de peinture plus directement susceptibles de refléter un caractère de race ou un sentiment déterminé. La plupart des « genristes, » grands et petits, sont tout pleins de leur origine ; personne n'est plus flamand que Henri De Braekelcer dans ses intérieurs d'une saveur si originale; Ter Linden, Lagye, Bource, Dubois, Kaeymaekers ne font pus mentir leur sang, pas plus que, dans une note plus fantaisiste, Ifadou, Meeiis, [mpens, Verhaert. Tous ceux-là ne doivent certainement rien aux Allemands, ni
aux Français, qui pourront bien les imiter, ou s'inspirer des mômes sujets, mais qui y mettront certainement un autre esprit.
A plus forte raison Stroobant et Van Moer, qui déroulent sous nos yeux les richesses monumentales et pittoresques de nos cités, les marinistes Mois, Glays, Bouvier, Artan, les animaliers Verwée , Robbe , Joseph Stevens sont Flamands. J'en passe. Certes, plus d'un, préoccupé du dehors, essaie de bifurquer ; mais c'est l'exception ; je parle des artisles de talent, ou tout au moins de volonté. Florent Willems, au milieu môme du monde parisien, s'absorbe dans l'étude patiente des anciens maîtres du genre.
Cette unité de sentiment fait la force de l'école belge. A vrai dire, ce n'est pas une école, car il n'y en a pas ; comme en France, et mieux qu'en France, chacun suit l'impulsion particulière de ses idées et va où son individualité le mène. Le lien commun de la nationalité suffit à unir toutes les intelligences.
Un coup d'œil jeté sur l'ensemble des œuvres
qu'a produites la Belgique depuis quelques années fait voir à l'évidence cette nom néité, qui n'a de pareille qu'en Angleterre; elle s'étend jusque dans la peinture d'histoire, remarquable avant tout par ses précieuses qualités de coloris, vieilles de quatre cents ans. 11 y a, dans la Marie de Bourgogne jurant fidélité, d'Emile Wauiers, telle tète de femme austèrement couverte du béguin religieux que l'on dirait surprise au pinceau de Memling, — au même titre que les paysnges de Marie Collart rappellent Breughel de Velours, et les intérieurs de Henri de Braekeleer font songer à Pieter De Hooch. C'est l'ancienne lignée qui se continue.
Verlat aussi est bien Flamand, si insaisissable qu'il soit dans son infinie variété, — travailleur infatigable, chercheur audacieux, -allant du sud au nord, parcourant avec un talent incontestable toutes les gammes de l'inspiration artistique, depuis 1rs scènes de ménagerie intime jusqu'aux drames poignants de la Passion. — Puis, Meunier et sa Gx llen-
nebicq avec sa Messaline el ses Travailleurs
LE SENTIMENT NATIONAL DANS L'AUT o7
romains; Markelbach et ses Rhétoriciens; feu Degroux, dont les scènes de mœurs sont de l'histoire tout autant que le sont ses grandes toiles officielles. Ajoutons-y les très-beaux et très-personnels portraits de De Winne et d'Agneessens.
Est-ce un Français? Est-ce encore un Flamand? La question vise Alfred Stevens, et l'on hésite presque à répondre devant cette merveilleuse chronique des boudoirs parisiens racontée par un Bruxellois transplanté en pleins Champs-Elysées. Oui, c'est bien là l'esprit, le charme, la poésie capiteuse du « paradis des femmes; » mais le coloris, et un je ne sais quoi dans l'exécution, trahissent l'origine.
Chose curieuse, la « modernité » a trouvé ses défenseurs bien plus en Belgique qu'en France, où la peinture littéraire entraîne la « folle du logis » dans des régions moins positives. Un tableau, auquel son exil de l'Exposition de Paris fit un succès retentissant, le Rolla de Gervex, n'est qu'une tentative médiocre et maladroitement conçue dans un domaine exploré déjà avec bonheur par d'autres. Je n'en citerai
qu'un, le même donl nous avons parlé plus haut : Charles Hermans, dont ['Aube est certainement, malgré ses défauts, une page d'une superbe allure et qui ouvre un horizon.
Il est de fait que l'art cherche à étendre - limites dans le sens d'un naturalisme qui embrasse l'humanité tout entière, non-seulement dans le passé, mais aussi dans le présent. La peinture a fait le premier pas ; la sculpture la suit, — témoins De Vigne, Vanderstappen, Mignon, De Groot. Il est du devoir de chacun de suivre ce mouvement vivace qui s'accentue à la faveur de la liberté, et ce sera l'honneur de la Belgique d'avoir pu y aider de toutes li s forces dont elle dispose.
LA
LA CLÉR1CALISATI0N DES ARTS
Une des plus tristes gloires de notre siècle aura été, aux yeux de l'histoire, d'avoir essayé de souiller la robe blanche de la Muse en la jetant dans la mêlée furieuse des partis , d'avoir travesti le rôle pacifique et élevé de l'Art, et fait de ce nom jadis respecté un cri de guerre et de ralliement politique.
Le catholicisme, devenu, de chute en chute, le cléricalisme, s'est pris d'une haine jalouse pour cet art puissant et chaste qu'il pratiquait autrefois, et qu'il a fini par délaisser pour des
intérêts matériels plus pressants. Ne pouvant plus créer, il s'est mis à détruire. Assailli par le flot montant des idées modernes, il a tenté d'y résister; puis, voyant la vanité de ses efforts, il a entrepris contre elles une lutte désespérée.
Tous les moyens sont bons. Voici par exemple un ouvrage, récemment paru, ayant pour auteur M. Félix Clément, un critique français qui jouit d'une certaine autorité, et pour titre : Histoire abrégée des beaux-arts chez tous les peuples et à toutes les époques. De bonne foi on ouvre le livre, espérant y trouver un résumé impartial de la vie artistique des siècles anciens et modernes, — et l'on n'y trouve, en réalité, qu'un dénigrement de tout ce qui n'est pas ou n'a pas été profondément dévoué, en pensées, paroles et aetions, à la cause delà sainte Église catholique, apostolique et romaine.
Ce n'est pas un livre d'enseignement, — cVsl mit' arme de combat, — mais une arme lourde, bête et déloyale.
Tant que l'auteur voyage à travers les temps
qui ont précédé la naissance du christianisme, cela passe encore, — bien que toutes les fables ayant quelque rapport avec les destinées du peuple juif soient prises au pied de la lettre, comme Évangile. Mais, une fois le temps des persécutions, des néophytes chrétiens et des « infidèles » arrivé, oh ! alors, la chanson commence. Il n'y a plus, pour le savant compilateur, qu'un seul art, digne de toutes les admirations, — l'art naïf et maladroit dont les catacombes de Rome ont conservé de nombreux spécimens.
C'est bien autre chose encore lorsqu'il s'agit d'artistes et de pays protestants. Pour M. Félix Clément, Albert Durer et Holbfin sont des cancres, qui ont « ouvert des voies de perdition. » Vous pouvez penser ce que sont les autres !
Mais voici comment sont malmenés l'art flamand, l'art hollandais et tout ce qu'ils ont produit de gloires les plus pures. Je copie, sans ajouter de commentaires :
« C'est en Hollande surtout que le fait de l'amoindrissement de l'art par le protestai!-
tisme est constant. En ùtant aux artistes la peinture religieuse, historique et décorative, il les a réduits à ne peindre que des scènes d'intérieur, des portraits, des paysages, des marines, des natures mortes. La forme républicaine du gouvernement des Provinces-Unies a rétréci encore la sphère dans laquelle l'imagination des artistes pouvait se mouvoir. La Hollande démocratique a donné tout ce qu'elle pouvait produire...
» En Hollande, au xvii'' siècle, les artistes n'avaient pas à représenter les splcndides et héroïques images des traditions sacrées ; ni apôtres, ni martyrs, ni vierges, ni anges; plus de ces pompeuses décorations, de ces magnifiques cortèges présidés par des pontifes, des empereurs et des rois, des princes et des prélats. Que leur est-il donc resté? Des bourgmestres, des gardes civiques, des artisans, des joueurs, des buveurs et des fumeurs, des bourgeoises et des cuisinières... »
Et, après cette stupéfiante appréciation de l'art dans les Pays-Bas, vient cette conclusion indignée, non moins stupéfiante :
la cléricalisation des arts 65
« L'art est descendu a l'imitation pure de la nature!!! »
Passant de l'ensemble aux détails, M. Félix Clément s'en prend ensuite à Rembrandt :
« Est-il un peintre d'histoire? s'écrie-t-il. La célèbre Ronde de nuit ne met pas en scène des personnages bien héroïques, malgré l'appareil qu'ils déploient. Est-ce un peintre de tableaux religieux? Mais 'il y a 'peu d'exemples d'un oubli complet des convenances, du style, du respect du sujet et de la dignité qu'il comporte, sans compter le mépris absolu des traditions (!?!?) »
Un peu plus loin :
« Rembrandt occupe dans l'école hollandaise une place à part; heureusement pour elle, il n'en est pas la personnification . . .
» N'est-il pas honteux qu'un peintre aille prendre dans la rue le premier juif qui passe pour en faire un Abraham, un gueux quelconque pour en faire l'Enfant prodigue, et un cadavre hideux, décroché d'une potence, pour en faire le Christ, libérateur de l'humanité? »
J'en passe, et des plus drôles.
Mais voici le bouquet. Tout de suite après cette série de gros mots lancés à l'illustre artiste, M. Félix Clément, passant à d'autres, assurément plus dignes de son estime parce qu'ils ont eu la chance de peindre un certain nombre de saintes Ursules et de saints Augustins avec une platitude d'ailleurs universellement reconnue, M. Félix Clément, dis-je, s'exclame avec joie :
« Gérard de Lairesse fut le seul grand peintre d'histoire de l'école hollandaise du xvn* siècle. . . »
Et enfin :
« L'école hollandaise devrait s'enorgueillir de compter parmi ses peintres Adrien Van der Werff... »
Tout cela après avoir traité Rembrandt d'être las et ignoble...
Ce n'est pas tout. Les Flamands, les vrais Flamands n'ont pas meilleure grâce aux yeux du critique pieux. Rubens lui-même reçoit sa part d'anathèmes, pour D'avoir pas toujours donné à ses saints et à ses saintes une mine piteuse de jésuites en carême :
« Dans un tableau, dit-il, comme celui de la i . quelle démangeaison du pinceau lui a
fait placer sous la table un chien rongeant un os? Ce fait donne une idée du peu de prof ondeur du génie de Rubens et du peu de cas qu'il faisait des convenances du sujet. »
Quelle profanation, en effet ! Un chien rongeant un os aux pieds du Sauveur ! A-t-on jamais vu pareille gueuserie ?
Et Teniers ? Oh ! celui-là, écoutez comme notre dévot le remet à sa place :
«... Il n'y eut que Louis XIV qui résista à l'enthousiasme général . Lorsqu'il vit quelques ta bleaux de Teniers à Versailles, il dit : — « Qu'on enlève tous ces magots. » Et il avait raison, parce
QUE DES TRIVIALITÉS DONT ON PEUT ADMIRER L'EXÉCU- TION DANS LE CAR1NET d'un PARTICULIER, NE SAURAIENT CONVENIR A LA DÉCORATION DU PALAIS D'UN ROI. »
Ainsi parle, sentencieusement, M. Félix- Joseph Glément-Prudhomme.
Ah ! s'il s'agissait de madones, de saints Joseph, de petits Jésus poncés, blaireautés, lavés, sans grandeur ni caractère, fabriqués à la douzaine, comme en fabriquent les copistes des musées d'Italie, — s'il s'agissait des statuettes dorées, peinturlurées, vernissées qui
s'étalent aujourd'hui dans les églises à la plaee où brillaient autrefois les chefs-d'œuvre de nos peintres et de nos sculpteurs, et qui les ont remplacés, comme étant plus dignes d'exciter la dévotion des fidèles et surtout moins coûteuses, M. Clément ne trouverait sans doute pas d'expressions assez fortes pour exprimer sa satisfaction et sa joie. A bas Rubens et Rembrandt, qui sont la vie, la force, la nature enfin, belle et superbe ! A bas Teniers, qui fut l'esprit et la gaîté!... Mais vivent les Van derWerff passés, présents et futurs, qui surent rester « nobles » et respectèrent « les traditions ! »
Après la parole, l'action. Les livres ne sullisent pas pour combattre le bon combat : il faut encore entrer en lutte, directement. Un journal catholique, le Bien Public, a publié naguère une circulaire débutant comme suit :