‹ L'art et la médecineChapitre 1 sur 191 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Le génie grec a créé une mythologie où,' sous l’apparente fantaisie de la fable, se cachent le plus souvent les inéluctables lois du développement de la pensée humaine, les enchaînements nécessaires et les affinités de ses diverses manifestations. C’est ainsi qu’Apollon n’est pas seulement le dieu de la lumière qui dispense la vie, il est aussi l’archer céleste dont l’action bienfaisante éloigne les fléaux de l’humanité. 11 conduit le chœur des Muses loin de la foule et du vulgaire, sur les hauts sommets du Parnasse, au milieu des myrtes et des oliviers. Il inspire le poète et souffle le génie. Mais il est aussi le divin Médecin qui a donné sa science à son fils Asclépios pour soulager les maux des mortels qui l’implorent. 11 est le dieu des Arts, il est le dieu de la Médecine.

Ce rapprochement que l’antiquité grecque avait marqué d’un trait si décisif, semble s’être perpétué dans la suite des âges, et l’œuvre des artistes de tous les temps témoigne que l’Art ne s’est jamais complètement désintéressé des choses de la Médecine, où il a même puisé parfois ses meilleures inspirations.

Un jour, notre illustre et regretté maître, le professeur Charcot, visitant à Gènes, l’église Saint-Ambroise, s’arrêtait saisi à la vue d’une peinture de Rubens représentant une scène d’exorcisme. 11 était frappé du spectacle

que lui offrait la possédée, tableau criant de vérité et paraissant emprunté trait pour trait aux scènes' convulsives qui se passaient journellement dans son service de la Salpêtrière. J’avais à ce moment l’honneur d’être son interne. Tel fut le point de départ de nos communes recherches médico-artistiques sur la « grande névrose ». Elles furent consignées dans un ouvrage spécial : Les Démoniaques clans l'Art. Plus tard, nous étendîmes nos investigations à l’interprétation artistique des autres maladies et des difformités en général. Ce fut l’objet d’un second volume : Les Malades et les Difformes dans l'Art.

Entre temps, j’avais fondé, avec le concours de mes amis Gilles de la Tourette et Albert Londe, sous les auspices de notre maître, une publication périodique, la Nouvelle Iconographie de la Salpêtrière, dont le but était de mettre largement à contribution, dans l’étude des maladies nerveuses, les documents figurés, dessins ou photographies. Dans ce journal, qui compte aujourd’hui douze années d’existence, une large place a toujours été réservée à la critique scientifique des œuvres d’art ayant quelque rapport avec la médecine. C’est ainsi que nous avons pu publier, en outre de nos propres travaux, d’intéressantes recherches de nos collègues sur des sujets analogues, et en particulier les très consciencieuses études qu’un de nos élèves, le D‘ Henry Meige, a entreprises sur nos conseils et poursuivies avec un succès auquel nous sommes heureux d’applaudir *.

Il me semble le moment venu de réunir en un faisceau les traits principaux de ces travaux épars, en les complétant sur certains points s'il y a lieu. Il en ressortira l’évidente preuve des liens étroits qui unissent l’Art à la Science. Une fois de plus, le mythe grec sera confirmé. Et nous placerons cet ouvrage, pieux ex-voto et reconnaissant hommage, sous les auspices du dieu protecteur des Muses et de la Médecine.

1. Nous aurons l'occasion, dans le cours de cet ouvrage, d’en signaler les points les plus intéressants.

flG. 2. — PI1ILOCTÈTE.

(Pierre gravée antique, d’après M. A. Malati.)

Page 1