‹ L'art et la médecineChapitre 2 sur 191 · FIG. 3. — LA SAIGNÉE · texte numérisé non relu

FIG. 3. — LA SAIGNÉE

(Miniature du bréviaire Grimaini.)

INTRODUCTION

Laissant de côté toutes les considérations générales sur cette très intéressante question des rapports de l’Art et de la Science, je veux simplement montrer ici quelle part les artistes ont faite, dans leurs œuvres, à la représentation des maladies et des difformités. Cette part est plus grande qu’au premier abord, on le pourrait croire. Elle existe à toutes les époques, aussi bien chez les artistes modernes que chez ceux de la plus haute antiquité.

Il ne sera pas question ici de toutes les figures de monstres, êtres hybrides' et fabuleux, formés de parties appartenant à des êtres distincts, tels que sphinx, centaures, sirènes, chimères, etc. Ces inventions, réglées souvent par les mythes religieux, sorties des légendes des temps héroïques, ne sont pas toujours cependant les enfants capricieux de la seule imagination. Leur création plastique paraît soumise à certaines lois dont nous parlerons ailleurs, mais qui ne rentrent pas dans le cadre de la présente étude.

Je pourrais en dire autant des œuvres de la caricature en général. Destinées à mettre en saillie un trait particulier, elles s’éloignent volontairement de la nature. .Mais, dans bien des circonstances, l’artiste n’en a pas moins été conduit à la regarder de très près, car, si elle est la gardienne de l’éternelle beauté, elle est aussi la mère des plus audacieuses laideurs. Et il est aisé de reconnaître que certains types de la caricature dérivent en ligne directe de la copie d’une difformité naturelle. Le Bouffon du ciel égyptien a été doté des malformations du noin. Nous signalerons plus loin plusieurs statuettes antiques représentant, avec une intention caricaturale évidente, des pygmées

bossus ou à jambes torses, qui ne sont que des reproductions fidèles ou relatives de la nature, auxquelles l’art n’a rien eu à ajouter.

Les circonstances dans lesquelles les artistes ont eu à copier la difformité naturelle nous paraissent avoir été les suivantes :

1° Lorsque, dans une intention caricaturale, avec l’idée de rendre un grotesque, l’artiste a trouvé dans une difformité naturelle un modèle qu’il a su saisir au passage, et dont la copie a suffi pour atteindre le but qu’il se proposait. On sera peut-être surpris de reconnaître, preuves en main, que telle œuvre, qui ne semble être que le produit du hasard ou d’une imagination déréglée, n’est en somme que l’imitation scrupuleuse, réaliste, servile même d’un modèle ; 2° dans les portraits de personnages porteurs de difformités naturelles : les bouffons et les nains des cours royales, dont il existe de si nombreuses imag’es authentiques, en sont des exemples ; 3° enfin, dans la représentation des scènes de maladies ou de guérisons miraculeuses; les démoniaques tiennent ici le premier rang et, à leur suite, viennent tous. les infirmes, estropiés, paralytiques, lépreux, etc., ou simplement malades, qui figurent dans un grand nombre d’œuvres d’art mises au rang des chefs-d’œuvre.

Sans entrer dans aucune théorie sur la nature, les conditions et le but de l’Art, nous nous contenterons, pour l’instant, de suivre les artistes dans leurs conceptions, et de mettre en valeur les morceaux dans lesquels ils n’ont pas craint de copier, non plus .des types de perfection choisis avec soin, mais des infirmités, des difformités, des maladies, les erreurs, les déviations, les aberrations de la nature.

C'est, si l’on veut, l’invasion de la pathologie dans l’Art. Peut-être un tel sujet soulèvera-t-il les appréhensions de quelques esprits délicats, amoureux des belles formes, auxquels répugnent la. vue des infirmités humaines et les dissertations dont elles peuvent être l’objet. Nous pourrions répondre que la faute première en est aux artistes. Qu’ils se rassurent, cependant, nous nous garderons de faire montre ici d’une érudition facile, nous ne traiterons les questions spéciales que dans les limites nécessaires pour la compréhension des œuvres artistiques que nous nous proposons d’examiner.

On nous dira que l’Art vit de conventions et de mensong’és, qu’il est audessus, tout au moins en dehors, de la Science, et n'a rien de commun avec elle. Les habitudes d’analyse, de morcellement du travail, de spécialisation,

INTRODUCTION

qui sont à la fois une des conséquences et des sources du progrès moderne, semblent favoriser ce sentiment. Mais il ne faut pas que le détail empêche de voir l’ensemble, que les arbres masquent la forêt. Vus de haut, Science et Art ne sont plus que deux manifestations d’un même phénomène, deux faces d’un même objet. « Savoir, a dit M. Ernest - Chesneau, est la seule base de l’infaillibilité de l’Art. Savoir et bien savoir — la pensée appuyée sur ce levier se fortifie, se contrôle elle-même, et possède pour se manifester, non seulement l’expression exacte et incontestable, mais aussi la conscience raisonnée de cette exactitude. Quelle plus grande joie morale? »

C’est ce que les artistes ont compris depuis longtemps, et, dans la pratique, l’union est faite entre l’Art et la Science.

Nous nous proposons, d’ailleurs, d’entreprendre dans un prochain ouvrage la démonstration régulière des rapports intimes qui relient entre elles ces deux grandes manifestations de l’activité humaine. Je me bornerai à présenter ici quelques courtes considérations, plus spécialement én rapport avec l’objet qui nous occupe.

Un grand artiste, qui fut en même temps un grand penseur, Léonard de Vinci, a parfaitement défini le rôle de la Science lorsqu’il dit : « D’une manière générale, la Science a pour office de distinguer ce qui est impossible de ce qui est possible. L’imagination, livrée à elle- même, s’abandonnerait à des rêves irréalisables : la Science la contient en nous ënseignanLcê qui ne peut pas être. Il ne suit pas de là que la Science renferme le principe de l’Art, mais qu’on doit étudier la Science ou avant l’Art ou en même temps, pour apprendre dans quelles limites il est contraint de se renfermer »

Dans la représentation du corps humain, par exemple, il est des lois que l’artiste ne saurait enfreindre, des limites que sa fantaisie ne saurait dépasser. L’anatomie est une science qui prête à l’artiste un concours nécessaire pour la création de ses plus belles conceptions. Mais, dans ses déviations, la nature n’obéit-etle plus à des lois? Et ici nous touchons au sujet qui nous intéresse plus particulièrement à cette heure.- Suffit-il - pour faire un bossu de lui courber la colonne, un bancal de lui tordre, le pied, un nain de lui

1. Cité par M. Félix Ravaisson-Mollien, in art. Dessin du Dictionnaire pédagogique .

rapetisser la taille? La réponse a déjà été donnée par Diderot, à qui l’on doit tant d’excellentes pages sur le naturalisme dans les Beaux-Arts. '« La nature, dit-il, ne fait rien d’incorrect. Toute forme belle ou laide a sa cause, et de tous les êtres qui existent il n’y en a pas un qui ne soit comme il doit être. » Et plus loin : « ... Un nez tors en naturel n’offense point parce que tout se tient; on est conduit à cette difformité par de petites altérations adjacentes qui l’amènent et la suivent. Tordez le nez à l’Antinoüs, en laissant le reste tel qu’il est, ce nez sera mal. Pourquoi? C’est que l’Antinoüs n’aura pas le nez tors, mais cassé. » — <« Tournez vos regards vers cet homme, ajoutet-il encore, dont le dos et la poitrine ont pris une forme convexe. Tandis que les cartilages antérieurs du cou s’allongeaient, les vertèbres postérieures s’affaissaient; la tête s’est renversée, les mains se sont redressées, à l'articulation du poignet, les coudes se sont portés en arrière, tous les membres ont cherché le centre de gravité commun qui convenait le mieux à'ce système hétéroclite, le visage a pris un air de contrainte et de peine. Couvrez cette figure; n’en montrez que les pieds à la nature, et la nature dira, sans hésiter : « Ces pieds sont ceux d’un bossu... »

Ces idées de Diderot étaient précisées et scientifiquement formulées, il y a une quarantaine d’années, par Charcot et Dechambre au sujet d’une étude sur un buste d’Ésope, dont il sera d’ailleurs parlé plus loin : « La Médecine, écrivaient-ils, est en possession de décider si telle ou telle imperfection de traits, d’attitude ou de conformation appartient à la nature ou au ciseau, et si conséquemment elle accuse chez l’artiste ou une grande habileté ou une grande impéritie. Il n’est, pour ainsi dire, pas d’irrégularité morphologique absolument circonscrite; ce n’est jamais qu’un centre d’où émanent, dans les' parties environnantes et parfois à une grande distance, des caractères spéciaux entièrement subordonnés à la nature, au siège, au degré de' la difformité, et qui la traduisent selon des règles fixes et nécessaires L »

Ces études sur la représentation artistique de la Maladie nous paraissent offrir deux genres d’intérêt : elles montrent comment les artistes ont su allier au culte du beau la recherche scrupuleuse de la nature; elles introduisent, en outre, dans les arts plastiques, un nouvel élément de critique, qui relève au

1. De quelques marbres antiques concernant des études anatomiques , par J.-M. Charcot et A. Dechambre [Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie , t. IV, n° 25, 1857).

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premiër chef de la Science, et dont il appartient plus spécialement aux médecins d’établir la signification et la portée.

L’Art n’a rien à redouter de ce contrôle qui, lorsqu’il est exercé par l’artiste lui-même sur ses propres œuvres, devient une force nouvelle. « La parenté qui lie l’Art à la Science, a dit H. Taine, est un honneur pour lui, comme pour elle; c’est une gloire pour elle de fournir à la beauté ses principaux supports, c’est une gloire pour lui que d’appuver ses plus hautes constructions sur la vérité. »

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