CHAPITRE VII
LES PESTIFÉRÉS
Une maladie encore plus terrible que la lèpre, dont les ravages se sont étendus tour à tour sur tous les points du globe,
La peste, puisqu’il faut l’appeler par son nom,
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
doit nous occuper maintenant à cause des nombreuses représentations artistiques dont elle a été l’objet.
Ce n’est pas que toutes les épidémies qui ont été désignées sous ce nom puissent être régulièrement rattachées à la véritable peste, la peste d’Orient, celle qui règne encore de nos jours en Egypte. Dans plus d’une circonstance, en effet, les historiens ont ainsi nommé des maladies épidémiques qui n’avaient de commun avec la peste que leur mystérieuse irruption, la soudaine invasion du mal, la violence des symptômes et l’effrayante mortalité, mais qui n’en présentaient aucun des signes pathognomoniques.
C’est ainsi, pour n’en citer que deux exemples, que la fameuse peste
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d’Athènes, de même que celle qui signala le règne de Marc-Aurèle, sont considérées comme des manifestations d’une grande fièvre épidémique aujourd’hui éteinte. La relation qu’a laissée Thucydide de la peste d’Athènes est d’une précision, au point de vue médical, qui ne laisse rien à désirer. « Dans ce tableau, dit Littré, et quand on examine attentivement les détails et l’ensemble, il est impossible de retrouver aucune des maladies qui nous affligent maintenant. »
Quels sont donc les caractères de la peste ? La peste fait partie du groupe des typhus. Ce n’est pas ici le lieu d’en tracer le tableau symptomatique complet L Il suffira de dire que c’est une maladie à début parfois foudroyant, toujours contagieuse, souvent épidémique, avec fièvre, prostration des forces, délire, sensation d’un feu dévorant et localisations graves du côté des ganglions lymphatiques et de la peau : bubons, anthrax, charbons, pétéchies, ecchymoses, etc...
Ces derniers signes, le bubon et le charbon, ont une importance capitale dans l’espèce; ils suffisent à eux seuls pour imprimer au mal le caractère pestilentiel. Nous les trouvons d’ailleurs très expressément signalés dans la plupart des grandes épidémies, dont l’histoire nous a conservé le souvenir. La plus ancienne, qui, pour cette raison, puisse être attribuée à la véritable peste, la peste à bubons, sévissait en Libye, au commencement de l’ère chrétienne.
C’est ce qui ressort nettement d’un passage de Rufus d’Éphèse, passage qui nous a été conservé dans les œuvres d’Oribase, médecin de l’empereur Julien « ... Mais les. bubons qu’on appelle pestilentiels sont très aigus et donnent très souvent la mort; c’est surtout dans la Libye, l’Égypte et la Syrie qu’on les voit survenir. Denys le Bossu a parlé de ces bubons -là. Dioscoride et Posidonius en ont parlé très longuement dans leur traité sur la peste qui, de leur temps, régnait en Libye, et ils ont dit qu’elle était accompagnée d’une fièvre aiguë, d’une douleur terrible, d’un trouble dans tout le corps, de délire et de l’apparition de bubons grands, durs et sans suppuration, non seulement dans les endroits habituels du corps, mais aussi au jarret et au coude, quoiqu’en général de pareilles inflammations ne se forment pas dans ces endroits-là... »
1. Voyez l’article sur la peste par J.-M. Charcot dans la Pathologie de Requin.
L'épidémie qui désola le règne de Justinien (527-565) présenta les mêmes caractères.
« La fièvre était si bénigne, dit l'historien Procope, qu’elle ne pouvait donner un indice du danger soit au malade, soit au médecin qui tâtait le pouls. Mais le jour même pour les uns, le lendemain pour d’autres ou peu après pour les derniers, le bubon prenait naissance, et se développait non seulement dans cette partie antérieure du corps, près des hanches, qui est dite la rég’ion inguinale, mais également sous l’aisselle, même derrière les oreilles, chez quelques malades; enfin, sur diverses parties des cuisses. »
En Occident, où s'étendit le fléau, les bubons furent également constatés, ainsi qu’en témoigne la description de Grégoire de Tours, qui y consacre plusieurs chapitres de son Histoire ecclésiastique des Francs. « On donnait, dit-il, à cette peste le nom d’inguinale ; des boutons, des ampoules.se formaient sur tout le corps... Une tumeur sinueuse se formait à l’aine ou à l’aisselle et l’on mourait le deuxième ou le troisième jour... »
Mais c’est aux époques troublées du moyen âge que le fléau fit ses plus terribles apparitions fig. 207. — saint nocH, fragment ajouta ses ravag’es à ceux de Ja lèpre, du
n’ux TABLEAU DE PIETRO DA SAN
vrr0. mal des ardents, etc.
(Provesano, province evudine.) On lui donna le nom de peste noire , de
mortalité grande ( morlalega grande ) à cause des taches livides dont elle couvrait le corps et des ravages inouïs quelle causa. Elle fut également signalée par des tumeurs gangreneuses dans les aines. Elle se montra à Florence, en 1348. « Au printemps, dit Boccace, le fléau déploya ses douloureux effets dans toute son horreur, et s’affirma d’une prodigieuse façon... Au commencement de la maladie, aux hommes
LES PESTIFÉRÉS
comme aux femmes, naissent à l’aine et sous les aisselles certaines enflures dont les unes devenaient grosses comme une pomme ordinaire, les autres comme un œuf et les autres moins, et que le vulgaire nommait le gavocciolo. Et des deux parties susdites, dans un court espace de temps, ce bubon mortifère gagnait indifféremment tout le reste du corps. Plus tard, la nature de la contagion vint à changer, et se manifesta par des taches noires ou livides qui apparaissaient sur les bras et sur les cuisses, ainsi que sur les autres parties du corps, chez les uns larges et rares, chez les autres petites et nombreuses. Et comme en premier lieu le bubon avait été et était encore un indice de mort prochaine, ainsi l’étaient ces taches pour tous ceux à qui elles venaient, •»
( Décaméron, première journée.)
Ces caractères essentiels de la peste dus à la présence des bubons ou des taches charbonneuses, et si bien décrits par les historiens, n’ont pas été relevés avec moins d’exactitude parles artistes. C’est ainsi que nous voyons saint Roch, le patron des pestiférés, habituellement représenté atteint lui-même par le fléau, et montrant sur sa cuisse les stigmates caractéristiques de la peste.
Un raconte en effet que saint Roch, né à Montpellier vers 1295, après avoir donné tous ses biens aux pauvres, partit à l’âge de vingt ans en pèlerin pour l’Italie, alors en proie aux ravages de la peste, et qu’après avoir soigné un grand nombre de malades, il fut atteint lui-même du terrible mal, dont il guérit d’ailleurs après s’être retiré dans la solitude. C’est pourquoi les nombreuses images qui lui sont consacrées le figurent sous le costume du pèlerin, son bourdon d’une main, soulevant de l’autre les. plis de sa tunique ..pour mettre à découvert le membre inférieur qui porte les marques du fléau. Souvent, c’est une sorte de plaie sur le milieu de la cuisse et qui n’offre rien de bien caractéristique. D’autres fois, au contraire, on peut reconnaître les éruptions charbonneuses et les bubons pestilentiels.
Au musée de Cluny, on voit sur les volets d’un retable flamand en bois sculpté (règne de Louis XII) une peinture représentant saint Roch, et conformément aux usages que nous avons signalés, le milieu de sa cuisse est'marqué à la partie antérieure d’une tache noirâtre avec une auréole rouge, figurant assez bien une eschare, et qui se rapporte évidemment aux manifestations charbonneuses de la peste.
. Sur une. autre peinture,, qui appartient à M. le Dr Pierre Marie, c’est autre chose. Le mal consiste en des pustules dessinées avec beaucoup de soin et prises évidemment sur nature, mais qui n’ont aucun rapport avec la peste. Il s’agit d’un volet de tryptique du xvie siècle; peinture sur bois à fond d’or. Saint
FIG. 208. — SAINT ROCII.
(Statuette en bois, collection du D' P. Marie.)
Roch, vêtu d’un manteau et d’une longue tunique, est debout, la main gauche appuyée sur un bâton de pèlerin. Du côté droit, à sa ceinture, pend une aumônière. La main droite soulève le pan de sa tunique de façon à découvrir le membre inférieur droit ; la jambe est cachée par un morceau d’étoffe qui l’entoure du haut en bas et est retenu par un lien circulaire au-dessous du genou. A la cuisse demeurée nue, on aperçoit dix ou douze pustules à centre blanchâtre, opalin, avec une auréole inflammatoire bien caractérisée ; en haut, à quelques centimètres au-dessous du pli de l’aine, une de ces pustules laisse écouler deux grosses gouttelettes d'un pus blanchâtre.
Un ange agenouillé, tenant, dans la main gauche, un pot de baume,
applique avec les barbes d’une plume un peu de celui-ci sur la pustule d’où s’échappent les gouttes de pus.
Un tableau de 1513, par Pietro da San Vito, dans l’église de Provesano (province. d’Udine), est pour nous un document d’un plus puissant intérêt au point de vue de la représentation artistique des localisations de la peste (Fig’. 207). Nous y voyons saint Roch découvrant le haut de la cuisse gauche où se trouve, près de l’aine, une tumeur de la grosseur d’un œuf environ, bien
no. 200. — i.a vierge avec l’enfant .iési s dans sa gloire et des saints, par francesco carotto.
(Église Sainl-Ferme, Vérone.)
LES PESTIFÉRÉS
circonscrite et figurant d’une façon exacte le bubon pestilentiel. Un ange de toute petite taille s’avance pour panser le mal.
La chose est encore plus clairement reproduite sur un autre tableau d’une époque postérieure, dûau pinceau de Francesco Carotto (1470-1546) et qui se trouve dans l’église Saint-Ferme à Vérone : La Vierge avec l'enfant Jésus dans sa gloire et des saints (Fig. 209). On y voit saint Roch portant à l’aine droite le « g’avocciolo ».
La tumeur pestilentielle de l’aine se trouve également sur quelques statues et statuettes de saint Roch.
L’une de ces dernières en chêne, peinte, de la fin du xve siècle, provenant suivant toute probabilité de Colog’ne ou des environs, fait partie de la collection du Dr Marie (Fig. 208). Le saint est coiffé d’un bonnet rond dont les côtés dèscendent sur les oreilles, et vêtu d’une robe ouverte sur le devant et serrée à la taille par une ceinture. Par-dessus la robe est un manteau relevé à droite sur l’épaule; la main gauche (en partie cassée) tenait vraisemblablement un bâton, la droite relève le pan droit de la robe et laisse voir la jambe droite complètement à découvert; entre les deux pans de la robe, en haut, on aperçoit quelques plis de la chemise. Le pied droit est chaussé d’une bottine fermant à boucle sur la partie antéro-externe du pied. Au niveau de l’union du quart supérieur de la cuisse avec les trois quart inférieurs se trouve une tuméfaction bien marquée, siégeant à la partie interne et antérieure; cette tuméfaction est surmontée d’une fente oblique dont les bords sont irréguliers et comme ulcérés. De cette tumeur on peut suivre, jusqu’au bord de la bottine, un réseau à larges mailles de vaisseaux sinueux faisant une notable saillie et représentant les traînées de lymphangite qui accompagnent les abcès ganglionnaires. Une chose particulièrement digne de remarque, c’est que ces traînées de: lymphangite partent très exactement de la région malléolaire interne et restent absolument localisées à la partie interne de la jambe ; puis elles disparaissent au niveau de la région poplitée et du condyle interne pour se montrer de nouveau avec une grande netteté sur toute lapartie interne de la cuisse jusqu’au niveau du bubon dont il a été question plus haut 1 .
1. Nous devons à l’obligeance du D1' Tommaso Tommasi les photographies de deux anciens tableaux de Bartolommeo délia Gatta, dans lesquels saint Roch est également figuré en habit de pèlerin, la cuisse droite découverte. Un tableau de 15G1 (?) dans l’église Saint-Roch à la
Girolamo da Treviso le Vieux (Trav., fin du xve s.) a laissé un tableau : Saint-Roch , Saint-Sébastien et Saint-Jérôme, dans lequel saint Roch découvre sa cuisse gauche sur laquelle en haut et en dedans, dans la région des ganglions enflammés, apparaissent plusieurs petites tumeurs.
Il existe, dans l’église paroissiale de Calcar, un saint Roch en bois colorié du xve siècle et qui porte également sur la cuisse droite découverte une tumeur qui ne saurait être autre chose que le bubon pestilentiel.
Saint Roch a été souvent l’objet de plus vastes compositions dans lesquelles il est figuré visitant et soignant des pestiférés. Nous nous contenterons de signaler, sur ce sujet, un tableau de Bassano (1510-1592) à l’Académie des beaux-arts de Milan et un autre de Procaccini (fin du xvie siècle) au musée Estense à Modène. L’église de Saint-Martin à Alost possède un tableau de Rubens qui a peint des pestiférés invoquant saint Roch. Dans le haut du tableau, au milieu des nuages, saint Roch reçoit de Jésus-Christ la mission de soigner les malades atteints de la peste ; dans le bas, des pestiférés invoquent le ciel'.
Mais nous n’avons pas à nous arrêter sur ces peintures qui n’offrent au sujet de la représentation de la peste rien de spécial.
M. Marcel Lallemand nous a signalé une fresque de F. Dandini dans le cloître de l’église San Marco, à Florence, et représentant saint Antonin administrant les secours de la religion aux pestiférés (Fig. 210). C’est une des rares peintures où se trouve la représentation du gavocciolo. En effet, un des malades du premier plan porte à l’aisselle gauche tournée du' côté du spectateur la tuméfaction nettement circonscrite du bubon pestilentiel. Notre regretté ami le docteur Tommaso Tommasi (de Florence) avait bien voulu nous en procurer une photographie, sur laquelle on peut distinguer en outre sur le côté interne de l’avant-bras la marque des traînées de lymphangite qui accompagnent l’inflammation ganglionnaire.
Madigliana, dont nous devons aussi la connaissance à notre regretté ami le Dr TommasoTomrnasi, représente saint Sébastien et saint Roch. Ce dernier, un genou en terre, intercède pour des pestiférés étendus à ses pieds. Un ange soulève le pan de sa tunique pour montrer sa cuisse droite marquée d’une plaie. Un tableau de Paul Véronèse, au musée de Rouen, intitulé Une Vision, représente le même sujet : saint Sébastien d’un côté, saint Roch de l’autre, et des personnages célestes dans le haut. Saint Roch, un genou en terre, a la partie supérieure de la cuisse gauche découverte.
1. Nous pouvons citer encore le tableau de David, à la Santé de Marseille, Saint Roch intercédant pour les pestiférés.
LES PESTIFÉRÉS
Mais de semblables détails ont été d’ordinaire négligés par les peintres qui se sont surtout attachés à rendre, dans leurs œuvres, les grands caractères de l’épidémie. Il n’est pas inutile, avant d’entreprendre l’étude de quelques-unes de ces représentations de la peste, de jeter un rapide coup d’œil sur la physionomie d’une ville ou d’une agglomération d’hommes atteinte par le terrible fléau.
Lucrèce, dans le sixième livre de son poème, De rerum nalura , a donné de l’épidémie qui ravagea l’ile d’Égine sous le règne d’Eaque, aïeul d’Achille, un tableau saisissant dont les traits principaux se retrouvent plus tard dans les grandes épidémies du moyen âge.
« Les chiens, les oiseaux, les brebis, les bœufs et les hôtes sauvages des forêts signalèrent la violence du mal, en succombant les premiers sous ses coups imprévus. Le malheureux laboureur s’étonne de voir tomber sous le joug ses taureaux les plus vigoureux et leur vie s’exhaler au milieu des sillons. . . Le fléau frappe de coups plus terribles les tristes habitants des campagnes; bientôt il établit son empire dans l’enceinte de cette vaste cité (OEnopie, siège de l’empire d’Eaque)... Rien n’arrête la violence du fléau, il se déchaîne avec fureur contre ceux-mêmes qui travaillent à le détruire et la science devient funeste à celui qui l’emploie.
« Plus on s’approche du malade, plus on met d’empressement à le secourir et plus on marche à pas rapides vers la mort. Plus d’espoir de salut ; le trépas seul apparaît comme le terme des souffrances ; alors tous s’abandonnent à leur fantaisie; ils ne cherchent plus de remède utile à leurs maux et leurs maux sont, en effet, sans remède. Pêle-mêle et sans pudeur, ils se tiennent nus auprès des fontaines, des fleuves, des puits abondants ; ils boivent, et leur soif ne s’éteint qu’avec la vie : plusieurs même, accablés par le mal et ne pouvant se rèlever, meurent au sein des eaux où d’autres viennent encore se désaltérer. On voit des malheureux s’élancer avec dégoût d’une couche odieuse, ou, si leurs forces se refusent à les soutenir, se rouler par terre, loin de leur maison qu’ils regardent tous comme un funeste séjour, accusant ainsi leurs pénates d’un fléau dont la cause est inconnue.
« Les uns, à demi morts, errent dans les rues, tant qu’ils peuvent se tenir debout ; les autres pleurent étendus sur la terre et par un dernier effort agitent encore leurs paupières appesanties : ils tendent leurs bras vers les astres
suspendus à la voûte des cieux et leur vie s’échappe au hasard dans les lieux, où la mort vient les surprendre. »
Ovide et Virgile ont laissé: des descriptions célèbres . où de grands artistes ont puisé leurs inspirations, ainsi que nous le verrons plus loin .
Nous ne pouvons résister à la tentation de donner ici, au moins dans ses principaux traits, la description de la peste à Florence, en- 1348, que Boccace,. que nous avons déjà cité, a placée en tête 'de son joyeux Décctméron. Le tableau esL si saisissant et si complet, qu’il nous évitera d’autres citations.
Après avoir très exactement décrit les symptômes que présentaient les malades, dans un passage rapporté plus haut, Boccace ajoute.:
« Ce qui donna encore plus de force à cette peste, ce fut qu’elle se communiquait des malades aux personnes sainesy de la même façon que le feu quand on l’approche d’une grande quantité de matières sèches ou ointes.
« Et le mal s’accrut encore non seulement de ce que la fréquentation des malades donnait aux g’ens bien portants la maladie ou les germes d’une mort commune, mais de ce qu’il suffisait de toucher les vêtements ou quelque autre objet ayant appartenu aux malades pour que la maladie fût communiquée à celui qui les avait touchés... Je dis que l’énergie de cette pestilence fut telle à se communiquer de l’un à l’autre, que non seulement elle sé transmettait de l'homme à l’homme, mais, chose plus étonnante encore, qu’il arriva- très souvent qu’un animal étranger à l’espèce humaine, pour avoir touché un objet ayant appartenu à une personne ou malade ou morte de. cette maladie, tombait lui-même malade et périssait dans un court espace de temps... De ces choses et de beaucoup d’autres semblables naquirent diverses, peurs et imaginations parmi ceux qui survivaient, et presque tous en arrivaient à ceMegré de cruauté d’abandonner et de fuir les. malades et tout cê qui leur avait appartenu, et ce faisant, chacun croyait garantir son propre salut.
« D’aucuns pensaient que vivre avec modération et sé g'arder de tout. excès était la meilleure manière de résister à un. tel fléau... D’autres, d’une opinion contraire, affirmaient que boire beaucoup, jouir, aller d’un côté et d’autre en chantant et en se satisfaisant en toute chose, selon son appétit, et rire et se moquer de ce qui pouvait advenir, était le remède le plus certain à un si grand mal. Et comme ils le disaient, ils mettaient de leur mieux leur théorie en pratique, courant jour et nuit d’une taverne à une autre et faisant tout cela
FIG. 210. — SAINT ANTONIN ADMINISTRANT LES SECOURS DE LA RELIGION AUX PESTIFÉRÉS, PAR F. DANDINI.
(Cloître de l’église Saint-Marc, Florence,)
LES PESTIFERES
le plus souvent dans les maisons d’autrui, pour peu qu’il y trouvassent choses qui leur fissent envie ou plaisir. Et ils pouvaient agir ainsi en toute facilité, pour ce que chacun, comme s’il ne devait plus vivre davantage, avait, de même que sa propre personne, mis toutes ses affaires à l’abandon. Sur quoi, la plupart des maisons étaient devenues communes, et les étrangers s’en servaient lorsqu’ils les trouvaient sur leur passage, comme l’aurait fait le propriétaire lui-même...
« Par suite de ce deuil public, une telle épouvante était entrée dans les cœurs, aussi bien chez les hommes que chez les femmes, que le frère abandonfiait son frère, l’oncle ses neveux, la sœur son frère, et souvent la femme son mari. Et, chose plus forte et presque incroyable, les pères et les mères refusaient de voir et de soigner leurs enfants, comme si ceux-ci ne leur eussent point appartenu. Pour cette raison, à ceux qui, et la foule en était innombrable, tombaient malades, il ne restait que la charité des amis — et de ceux-ci il y en eut peu — ou l’avarice des serviteurs qui, alléchés par des gros salaires, continuaient à servir leurs maîtres... De cet abandon des malades par les voisins, les parents et les amis ainsi que de la rareté des serviteurs, provint une habitude jusque-là à peu près inconnue, à savoir que toute femme, quelque agréable, quelque belle, quelque noble qu’elle pût être, une fois tombée malade, n’avait nul souci d’avoir pour la servir un homme quel qu’il fût, jeune ou non, et de lui montrer sans aucune vergogne toutes les parties de son corps, absolument comme elle l’aurait fait à une femme, pour peu que la nécessité de la maladie l’exigeât; ce qui chez celles qui guérirent fut sans doute cause, par la suite, d’une honnêteté moindre... Il était alors d’usage, comme nous le voyons encore faire aujourd’hui, que les parentes et les voisines se réunissent dans la maison du mort, et là pleurassent avec cellés qui lui appartenaient de plus près. D’un autre côté, devant la maison mortuaire, les voisins et un grand nombre d’autres citoyens se réunissaient aux proches parents, puis, suivant la qualité du mort, les prêtres arrivaient, et il était porté sur les épaules de ses égaux, avec une grande pompe de cierges allumés et de chants, jusqu’à l’église choisie par lui avant de mourir. Ces usages, dès que la fureur de la peste vint à s’accroître, cessèrent en tout ou en partie et des usages nouveaux les remplacèrent. C’est ainsi que les gens mouraient
non seulement sans avoir autour de leur cercueil un nombreux cortège de
femmes, mais il y en avait beaucoup qui s’en allaient de cette vie sans témoins ; et bien rares étaient ceux à qui les larmes pieuses ou amères de leurs parents étaient accordées. Au contraire, ces larmes étaient, la plupart du temps, remplacées par des rires, de joyeux propos et des fêtes, et les femmes ayant en g’rande partie dépouillé la pitié qui leur est naturelle, avaient, en vue de leur propre salut, complètement adopté cet usage. Ils étaient peu nombreux ceux dont le corps était accompagné à l’église de plus de dix ou douze de leurs voisins; encore ces voisins n’étaient-ils pas des citoyens honorables et estimés, mais une manière de croquemorts, provenant du bas peuple et qui se faisaient appeler fossoyeurs, Pavés pour de pareils services, ils s’emparaient du cercueil, et, à pas pressés, le portaient non pas à l’église que le défunt avait choisie avant sa mort, mais à la plus voisine, le plus souvent derrière quatre ou cinq prêtres et quelquefois sans aucun. Ceux-ci, avec l’aide de fossoyeurs, sans se fatiguer à trop long et trop solennel office, mettaient le. corps dans la première sépulture inoccupée qu’ils trouvaient.
« La basse classe, et peut-être une grande partie de la moyenne, était beaucoup plus malheureuse encore, pour ce que les g'ens retenus la plupart du temps dans leurs maisons par l’espoir ou la pauvreté, ou restant dans le voisinage, tombaient chaque jour par milliers, et n’étant servis ou aidés en rien, mouraient presque tous sans secours. Il y en avait beaucoup qui finissaient sur la voie publique,, soit de jour, soit de nuit. Les voisins, mus non moins par la crainte que par la charité envers les défunts, avaient adopté la méthode suivante : soit eux-mêmes, soit avec l’aide de quelques porteurs quand ils pouvaient s’en procurer, ils transportaient hors de leurs demeures les corps des trépassés et les plaçaient devant le seuil des maisons où, principalement dans la matinée, les passants pouvaient en voir un grand nombre. Alors, on faisait venir des cercueils, et il arriva que., faute de cercueils, on plaça les cadavres sur une table. Parfois, une seule bière contenait deux ou trois cadavres, et il n’arriva pas seulement une fois, mais bien souvent, que la femme et le mari, les deux frères, le père et le fils furent ainsi emportés ensemble... Les choses en étaient venues à ce point qu’on ne se souciait pas plus des hommes qu’on se soucierait à cette heure d’humbles chèvres... La terre sainte étant insuffisante pour ensevelir la multitude des corps qui étaient portés aux diverses églises chaque jour et quasi à toute heure... on faisait dans les cimetières des églises,
LES PESTIFÉRÉS
tant les autres endroits étaient pleins, de très larges fosses, dans lesquelles on mettait les survenants par centaines. Entassés dans ces fosses, comme les marchandises dans les navires, par couches superposées, ils étaient recouverts d’un peu de terre jusqu’à ce qu’on fût arrivé au sommet de la fosse... Si longue et si
(Dessin.)
grande fut la cruauté du Ciel et peut-être celle des hommes, qu’entre le mois de mars et de juillet suivant, tant par la force de la peste que par le nombre des malades mal servis ou abandonnés grâce à la peur éprouvée par les gens bien portants, plus de cent mille créatures perdirent certainement la vie dans les murs de la cité de Florence... »
La mortalité n’était pas moindre en France, où les mêmes malheurs occasionnaient les mêmes troubles et entraînaient une égale perversion des sentiments les plus profonds et les plus sacrés.
On lit à la fin du traité de maître Richard de Saint-Victor, de Paris 1 : « L’an de grâce mil et CGCXLVIIl environ, le Saint-Jacque, entra le grant mortalité en Normandie et y vint parmi Gasconque et Poitou et parmi Bretengne, et s’en vint tout droit en Piquardie, et fu si très horrible que es ville, où elle entrait, il mourait plus des deus pars des gens et n’osait le .père aler veir son fiex, ne le frère se.'seur et ne trouvait-on qui vonsist garder l’un l’autre, pour che que quant on sentait l’alaine l’un de l’autre, nul n’en pooit escaper ; si que il fut tel enre que on ne pooit trover qui portast les mors enfuir et disait-on que le monde finissait; et en che temps, estait mestre pieres Rogier pape de Rome et avait esté archevêque de Roen et l’apela on pape Clément, et Phelîppe de Valois estait Roy de Franche, et Raoul comte de Eu et . de Gygnes, sir du Chastiel-Chinon et Jehan de Mareguy estait archevesque de Roen. »
On comprend que l’Art qui vit d’émotions ait trouvé dans de semblables malheurs une source inépuisable d’œuvres puissantes. Et dans la peinture de ces grandes calamités où les sentiments les plus divers se faisaient jour, où les scènes les plus terribles pouvaient prendre place à côté des plus touchantes, les artistes trouvaient l’occasion de déployer toutes les rèssources de leur génie.
Aussi n’y ont-ils pas manqué.
Nous citerons tout d’abord une admirable composition de Raphaël (1483- 1520), inspirée de Y Enéide. Elle a été g’ravée par Marc-Antoine, sous le nom de « il Morbetto », la Peste.
Un dieu Terme, monté sur un long piédestal, divise le champ du tableau. A gauch-e le regard pénètre dans l’intérieur d’une maison. Un jeune homme, avec une torche à la main, vient compter le nombre des animaux qui ont succombé; de sa main il empêche un des moutons d’approcher de ceux qui sont morts, parmi lesquels on distingue une brebis ayant encore un jeune agneau pendu à sa mamelle tarie. Au fond,; un bœuf couché regarde la scène av.ec mélancolie. Au-dessus de cette étable jonchée de cadavres, dans une chambre où pénètre un vif rayon de lumière, deux femmes assistent un moribond qui semble se détourner d’elles et fuir leurs soins. Dans l’autre partie de la composition l’artiste nous montre une place publique où s’étalent de nouvelles
1. Tractatus magistri Ricarcli Sancti Victoris parisiacensis (ms. 2588, f. lat . . B. N.) (cité par Rebouis).
LES PESTIFÉRÉS
scènes de désolation. Au premier plan, une femme, une mère est étendue morte, son enfant est près d’elle qui cherche encore son sein glacé. Mais un
homme le repousse d’une main, pendant que de l’autre il se couvre le nez et la bouche pour échapper aux miasmes pestilentiels émanés du cadavre. Derrière ce groupe, une femme plus âgée se détourne avec horreur, un homme s’enfuit ; un vieillard, accablé par la douleur ou déjà atteint par le fléau, cache sa tête
(D’après la gravure de Picart, chalcographi
dans ses bras. Enfin, au fond de ce lugubre tableau, la ville est morte et silencieuse. «Plus on regarde cette composition, dit M. Gruyer1, plus l’esprit s’attache et plus le cœur s’émeut, tant il y a de vérité dans la forme et de sincérité dans les intentions. Le sujet est horrible ; mais ainsi rendu, ce n’est pas l’horreur qu’il nous inspire, c’est à la pitié qu’il nous gagne. »
Nous rapprocherons de la composition de Raphaël un tableau de Nicolas Poussin (1594-1665), qui peut, à notre avis, soutenir le parallèle. Il représente la Peste des Philistins (Fig. 212). L’artiste y a suivi pas à pas le récit de l'Ancien Testament, et son inspiration ne s’en est point trouvée refroidie. Si la nature du mal ne s’y révèle par aucun signe technique, les ravag’es d'une épidémie meurtrière ÿ sont traduits d’une façon saisissante.
La peste est dans la ville d’Azoth, la voie publique est encombrée de morts et de mourants. Au premier plan, se place un épisode inspiré de Raphaël. En effet, une mère morte est étendue sur le sol entre ses deux enfants. L’un d’eux cherche encore son sein tari ; mais un homme, qui s’approche en se couvrant le nez et la bouche d’une main, l’en écarte de l’autre. Le même geste est reproduit par un autre personnage, sur la gauche, qui empêche d’approcher un gros enfant qui s’avance ingénument. Tout autour, des malades s’appuient sur des fûts de colonnes brisées. Dans l’angle de droi te, un moribond se tord dans les souffrances de l’agonie. Le' geste de douloureuse pitié d’un homme qui se tourne vers la droite, nous indique quelles lamentables scènes se déroulent également de ce côté. Sur la place, s’élèvent le temple et les autres monuments de la ville avec leur architecture régulière et massive. Le grand prêtre montre aux principaux de la cité l’idole de Dagon renversée, la tête et les mains brisées, devant l’arche du Seigneur dont les Philistins s’étaient emparés. A cette vue les sentiments les plus divers se manifestent; c’est l’effroi, la surprise, la crainte, la colère. Au loin, le fléau continue ses ravages. Dans les rues désertes des malheureux agonisent. Une légion de rats envahit la ville'2.