CHAPITRE VIH
LES INFIRMES
Les œuvres d’Hippocrate prouvent que l’amputation des membres a été pratiquée de toute antiquité. Il a donc existé de tout temps des infirmes, privés accidentellement ou à la suite d’une opération, d’un bras ou d’une jambe.
Nous ne reviendrons pas ici sur les exemples d’œuvres d’art que nous avons cités précédemment, relatifs aux bossus, aux rachitiques, aux nains, aux maigres ou aux obèses.
Nous avons vu qu’en somme ils sont loin d’être rares, même dans l’Antiquité. Mais nous ferons remarquer que l’intention caricaturale y est manifeste, et que le génie qui inspira Aristophane ne pouvait être l’ennemi, dans certaines formes de l’art, — peintures de vases, petits bronzes ou terres cuites, — du grotesque et de la caricature. De là à se complaire dans la représentation de la maladie toute pure et des infirmités qu’elle laisse parfois après elle, il y a loin. Aussi n’avons-nous pu recueillir, sur la figuration des infirmes dans fart antique, qu’un très petit nombre de documents.
LES INFIRMES
Le premier, peu démonstratif par lui-même, est une peinture sur vase de la fin du ivc siècle, décrite par M. de Longpérier, et qui représente un satyre comique simulant une amputation du genou. -
Un petit bronze de la Bibliothèque nationale représente un satyre qui s’appuie sur une longue béquille placée sous l’aisselle droite. La jambe droite est fléchie sans qu’elle porte trace de mutilation ou de blessure, dé sorte que nous pouvons nous demander s’il ne s’agit pas également là d’une scène de simulation.
Mais il existe, en outre, deux spécimens dont l’importance est capitale, puisqu’ils représentent, non plus la simulation d’une amputation et l’imitation d’un appareil prothétique, mais la réalité même de l’infirmité et le moyen destiné à y remédier.
Le premier est la célèbre mosaïque de la cathédrale de Lescar (Fig. 245), sur la date de laquelle les archéologues sont divisés : mosaïque gallo-romaine pour A. de Longpérier, M. E. Rivière, M. Léon Palustre; mosaïque du XIIe siècle pour M. L. Raymond. Toutefois, cette dernière opinion nous paraît aujourd’hui victorieusement combattue.
Sans nous étendre ici sur les raisons qui confirment cette manière de voir, nous nous contenterons de rapporter la description que M. L. Raymond a donnée autrefois de la partie de cette mosaïque qui nous intéresse plus particulièrement.
« A gauche, sur une longueur de 5m,64 et une largeur de lm,68, on voit d’abord une inscription, puis un chasseur nègre, dont la jambre droite, privée du pied, est repliée et s’appuie sur la fourche d’une jambe de bois. Cet homme, tête nue, le front dégarni, les cheveux rejetés en arrière, tend son arc pour lancer un trait ; derrière lui pend son cor attaché par une courroie. Après ce singulier personnage viennent un mulet et une bête féroce attachée par le cou à la queue de cet animal '. »
« L’homme à la jambe de bois est peut-être un Maure », ajoute un peu plus loin M. L. Raymond.
On constate la représentation parfaite d’un pilon exactement semblable à ceux dont on se sert encore de nos jours. Le genou y prend un point d’appui,
1. E. Rivière, Prothèse chirurgicale chez les anciens : Deux jambes de bois à l'époque galloromaine (Gazette des hôpitaux du 17 novembre 1883).
la jambe étant fléchie à angle droit. On voit, en effet, proéminer en arrière la jambe mutilée.
Le second spécimen dont il nous reste à parler est un fragment de poterie ancienne trouvé à Paris à la fin de l’année 1862, ou dans les premiers jours de 1 année 1863, dans les travaux de terrassement pratiqués dans le jardin de 1 hôtel de Cluny (Fig. 223). M. Rivière, qui l'a fait connaître, en donne la description suivante :
« Ce fragment représente, en bas, une chasse où l’on voit un lièvre, non pas poursuivi par les chiens, mais placé de telle façon qu’il semble poursuivre, au
FIG. 'lî'S. — FRAGMENT DE POTERIE GALLO-ROMAINE.
contraire, l’un de ces animaux. Le lièvre est parfaitement reconnaissable à ses longues oreilles. Au-dessus de cette chasse, on aperçoit un homme entièrement nu, d’une forte musculature, remarquable par le développement de sa cage thoracique. Le col est g'ros et court, et la tête forte, vue de profil, est pour ainsi dire rentrée dans les épaules : elle porte une longue chevelure qui semble rejetée en arrière ; le nez est proéminent. Le bras gauche est étendu et la main du même côté tient une Ivre, tandis que le bras droit est relevé au-dessus de la tête dans une sorte de geste théâtral. L’individu est assis sur le bord d’un siège antique aux pieds en griffe de lion. Sa jambe gauche est repliée à angle droit sur la cuisse du même côté, de telle sorte que le pied qui lui appartient, en passant derrière la jambe droite, pourrait être pris, au premier abord, pour le pied droit. Quant au membre inférieur droit, dont les reliefs sont très
LES INFIRMES
nettement accusés, il n’est pas complètement étendu, mais il affecte une lég’ère flexion à angle très obtus de la jambe ou plutôt de son moignon avec la cuisse. Cette jambe, en effet, a dû être mutilée par une amputation soit naturelle et résultant de quelque gangrène, de quelque modification consécutive à un traumatisme ou à une lésion quelconque, soit chirurgicale et pratiquée au-dessous du genou, à peu de distance du lieu d’élection. C’est ainsi que le moignon qui termine la jambe, légèrement renflé au niveau des muscles qui commencent le mollet, repose sur un véritable pilon d’une forme tout à fait spéciale, complètement différente de la jambe de bois représentée sur la mosaïque de Lescar et absolument inconnue. En effet, droit et cylindrique dans sa partie moyenne, il s’élargit tout à coup et considérablement à ses deux extrémités : en haut, pour former une sorte de plateau concave, sur lequel la jambe doit être solidement fixée et prendre un point d’appui; en bas, pour se bifurquer de façon à rendre la marche sinon peut-être plus facile, du moins plus assurée *. »
Les miracles ont fourni à l’art chrétien maintes occasions de mettre en scène des infirmes de tous genres: Sur les sarcophages chrétiens antiques, cette tendance est déjà très accusée: Parmi les bas-reliefs dont ils étaient ornés, les sujets les plus fréquemment figurés sont : la Piscine probatique , la Guérison de l’ hémorrhoïsse , de l'aveugle , du paralytique, la Résurrection de Lazare , et les autres miracles du Christ.
Tous ces motifs auxquels sont venus, dans la suite, s’adjoindre d’autres tirés également des livres sacrés, ont été reproduits à satiété par l’art religieux des époques qui ont suivi jusqu’à nos jours. Nous pouvons donc faire là une ample moisson. Nous nous contenterons de signaler, au milieu de beaucoup d’autres, les œuvres qui, au point de vue où nous nous plaçons, présentent un réel intérêt.
Je signalerai tout d’abord d’anciennes œuvres qui, à une époque où la conven tion et la tradition régnaient en maîtresse, révèlent déjà, par certains traits, naturalistes, une tendance manifeste à la représentation de la réalité. De ce nombre est une fresque d’Oberzell (xi° siècle) qui représente la Guérison de V hydropique (Fig. 224). Ce malade estun hydropiqued’une nature particulière, et l’artiste anoté avec tant de bonheur, bien que d’unefaçon sommaire, les signes