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STATUE TOMBALE DE RENÉ DE CTIALON, PAR LIGIER RICHIER

(Église Saint-Pierre, à Bar-le-Duc.)

Bar-le-Duc, où elle est connue sous les noms d’ Écorché , de Squelette ou de Statue de la Mort.

Contrairement à tout ce que nous avons vu jusqu’ici, le cadavre, dans un état de décomposition avancée, se dresse dans une attitude pleine de vie. Il retient du bras droit un écusson désarmorié (car la mort efface toute distinction ). La tête, rejetée en arrière et tournée dé côté, dirige vers le ciel les orbites sans regard; dans cette même direction, le bras gauche, d’un g’este plein d’ampleur, élève un cœur qu’il offre à Dieu; La face est réduite à l’état de squelette. La mâchoire est édentée. A la nuque adhèrent encore quelques mèches de cheveux. Le cou, qui conserve encore les débris musculaires du sterno-mastoïdien et du trapèze, montre à nu le larynx et la trachée-artère. La poitrine n’est plus qu’un squelette auquel péndent des lambeaux de chair. La peau de l’abdomen est perforée, un grand lambeau retombe sur le pubis. Les membres ne sont pas dans un état moins lamentable; le tégument présente de larges érosions, il se plisse sur les muscles desséchés, il se colle autour des grandes articulations dont l’osSature se dessine nettement. Ce morceau de sculpture témoigne d’une scièbce anatomique profonde.

Quant à la représentation des ravages de la putréfaction, c’est d’un réalisme plus apparent que réel. L’artiste en a puisé, il est vrai, les principaux traits dans la nature, mais il les a coordonnés, arrangés, transformés d’une façon savante, où l’art et l’imagination tiennent une large place. Il nous suffira de citer la peau du ventre dont les plis transversaux retombent à la manière de ceux d’une draperie tendue. Nous ajouterons que Ligier Richier a négligé la représentation des auxiliaires de la décomposition : les larves, les vers du tombeau que d'autres artistes ont figurés avec tant de soin, ainsi que nous le verrons plus loin, sont ici absents, ainsi qu’un de nos amis de Bar-le-Duc a bien voulu, sur notre demande, s’en assurer. C’est qu’ici nous n’avons plus seulement la représentation banale du cadavre en putréfaction. Le grand artiste qui a conçu cette œuvre étrange ne s’est servi de la mort que comme d’un moyen d’expression, et son cadavre est vivant. Tous les historiens de Ligier Richier s’accordent sur l’intensité de vie répandue sur cette statue, mais la désaccord s’établit lorsqu’il s’agit d’en expliquer le mouvement.

Une question subsidiaire se pose sur laquelle les avis sont partagés et qu’on discute avec passion. Le Squelette, dans son état primitif, tenait-il à la main

LES MORTS

un cœur de vermeil ou, selon la tradition, un sablier *'? Ce détail n’a qu’un intérêt secondaire et le problème est ailleurs.

Nous pouvons nous demander si nous sommes ici en présence d’une représentation funèbre banale, d’une simple statue de la Mort, comme celle du cimetière des Innocents, par exemple, placée autrefois à la tour de Notre-Dame-du-Bois et qu’on voit aujourd’hui au Louvre, ou bien d’une statue tombale représentant le défunt lui-même. Nous savons, par les monuments funéraires que nous avons étudiés précédemment, combien il était dans les habitudes de l’époque de réunir sur les mausolées deux effigies du mort, l’une le représentant pendant sa vie souvent dans l’attitude de la prière, l’autre après la mort à l’état de cadavre. Ici l’artiste, par un trait de génie, n’a-t-il pas réuni les deux images en une seule? Le mort et le vif ne font qu’un. C’est le cadavre lui-même, le cadavre putréfié, qui se lève et adresse au ciel sa dernière supplication.

La légende rapporte que René de Chàlon avant d’expirer demanda qu’on fît, pour son tombeau, sa portraiture fidèle, non comme il était en ce moment, mais comme il serait trois ans après son trépas. Vraie ou apocryphe, cette version montre tout au moins combien notre interprétation est conforme aux idées du temps. L’œuvre de Ligier Richier vient prendre rang’, mais, avec un caractère tout spécial, dans cette série de statues tombales des xvc et xvic siècles, où l’artiste n’a pas craint do figurer le défunt après sa mort, soit

1. A l’époque de la Révolution, la main qui tenait un cœur de vermeil aurait été brisée et remplacée ensuite par une main tenant une clepsydre ; ce n’èst que plus tard que l’on y substitua définitivement un cœur. « Grâce à cette restauration, ajoute M. Cornault qui adopte la manière de voir de l’abbé Souhaut, la statue a repris la signification primitive : l’élan de la créature vers son Créateur. »

Mais survient un érudit et un chercheur, M. Marcel Lallemand, qui nous prouve, textes en main, que le squelette ne tenait pas un cœur. Il penche donc pour la clepsydre. « Le squelette, dit-il, en élevant le sablier, s’adresse à Dieu et lui répète les paroles du psalmiste : « O Dieu! Voici : tu as fait mes jours mesurables et ma substance est comme rien devant toi : Ecce mensurabites posuisti (lies meos et substantiel lanquam nihilum ante te’. »

D’ailleurs, s’il établit que le cœur n’existait pas, il ne prouve pas autrement que par la tradition et des raisons de sentiment l’existence du sablier. Il est une troisième hypothèse que nous proposons timidement. La main ne peut-elle être supposée ouverte, et est-il bien nécessaire pour expliquer le geste et l'attitude d’y placer un objet? Ce bras tendu vers le ciel n’est-il point le geste de l’appel désespéré, de la supplication, de la prière ardente en un mot ; geste d’ailleurs complété par celui de la main droite largement posée sur la poitrine comme pour protester d’une vie innocente ?

portant les pràntièrs' indices .de la décotoposition, soit en proie déjà à la putréfaction la plus avancée.

Les représentations qui furent: faites: alors du personnage symbolique .de la

Mort , confirment cette manière de voir. Le plus souvent la Mort est figurée sous les traits d’un squélètte. Il existe bien, il est vrai, quelques figures de la Mort avec les apparences d’un putréfié, témoin celle du cimetière, des Innocents, que nous citions tout à l’heure. Cette Mort hideuse, avec sa tête de squelette, son ventre ouvert, ses chairs en décomposition, est d’une anatomie fort rudimentaire.

Mais son attitude est bien différente de; celle de la statue de Ligier Richier. Elle se tient droite, dans une pose de Majesté qui trône, la main droite avait pour sceptre une faux qui manque aujourd’hui; de la main gauche, elle. ' s’appuie sur un bouclier armorié, La tête haute semble dominer la foule des pâles

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