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FIG. 318. — FRAGMENT DU TOMBEAU DU CARDINAL DE LAGRANGE

(Musée d’Avignon.)

s’appliquent sur le squelette ou forment des- cordes saillantes. Le squelette se dessine sous la peau parcheminée avec une grande précision anatomique.

Nous signalerons comme particulièrement bien observés les reliefs de la cage thoracique, la rétraction de l’abdomen, les saillies des os costaux, des rotules, des tibias1, etc.

1. Avignon possédait autrefois un célèbre tableau aujourd’hui disparu et dû au pinceau du bon, roi René. A cause du sujet qu’il représentait, il convient de le rapprocher du tombeau du cardinal de Lagrange. Nous empruntons les curieux détails qui suivent à l’histoire de René d’Anjou par le vicomte Villeneuve-Bargemont (cité par M. le comte de Quatrebarbes dans les œuvres complètes du roi René) : « M. le président de Brosses, dans un spirituel

C’est à peu près à la même époque (commencement du xvc siècle) qu’appartient un très curieux dessin, conservé au musée du Louvre (Fig’. 318), de Jacopo Bellini (1405 ?-1470?), le père de Gentile et Giovanni, les fondateurs de l’École vénitienne. Ce dessin représente, étendu sur la pierre tumulaire, un cadavre à demi putréfié. Les avant-bras croisés reposent sur le milieu du corps. Les membres sont desséchés, la main est fine, les. doigts sont effilés.

Giraudon, phot.

FIG. 319. — ÉTUDE POUR UN TOMBEAU, DESSIN DE JACOPO liELUNI. (Musée du Louvre.)

Le ventre excave laisse apparaître la ceinture osseuse du bassin dont la largeur révèle le sexe féminin, accusé d’autre part par des seins flasques et tombants. Dans cette figure macabre on voit que le réalisme est poussé très loin. La tète du cadavre est presque entièrement réduite à l’état de squelette.

voyage d’Italie, dit que René, fondateur des Célestins d’Avignon, peignit à la détrempe un tableau représentant sa maîtresse, qu’il avait vue dans son tombeau quelques jours après sa mort. Il fut, ajoute-t-il, si frappé de l’état horrible où elle était, qu’il voulut la peindre ainsi. C’est un grand squelette debout, coiffé à l'antique, recouvert de son suaire, les vers mangent le corps d’une manière affreuse, sa bière est ouverte, appuyée debout contre la croix du cimetière et pleine de toiles d’araignées fort bien imitées. »

LES MORTS

Dans un autre dessin du même maître, également au musée du Louvre, nous relevons une autre figure de « gisant » d'un aspect moins lugubre.

Le cadavre étendu roide sur la pierre du tombeau, les deux mains jointes sur le milieu du corps, les yeux clos, tout en présentant tous les signes de la rigidité cadavérique, n’offre encore aucun indice de putréfaction.

Les mausolées royaux de l’abbaye de Saint-Denis montrent les statues de trois rois et de. trois reines, représentés nus à l’état de cadavre, étendus sur la pierre sépulcrale. C’est Louis XII et Anne de Bretagne, François Ier et Claude de France. Henri II et Catherine de Médicis. Chacune de ces œuvres remarquables mérite dë nous arrêter un instant.

DE LOUIS Xir F/r (Basilique de Saint

Nous n’avons pas à nous étendre ici sur la disposition architecturale de ces mausolées, qui sont de véritables petits édifices, élevés par les soins des artistes les plus éminents de L’époque et décorés de morceaux de sculpture, basreliefs et statues dont plusieurs sont des chefs-d’œuvre. Aux parties supérieures du monument, sur la plate-forme, les personnages royaux sont représentés sous le costume d’apparat, agenouillés dans l’attitude de la prière. Puis, sous la voûte, les mêmes personnages sont figurés à l’état de cadavre, étendus sur la pierre qui couvre le sarcophage. Ce sont ces statues de « gisants » que nous nous bornerons à décrire.

Le tombeau de Louis XII et d’Anne de Bretagne est attribué à Jean Juste (xvic siècle). Lès deux cadavres sont deux chefs-d’œuvre d’exactitude (Fig. 320).

L'artiste a poussé le scrupule de la vérité jusqu’à représenter sur l’abdomen la

suture de l’embaumement, détail que nous n’avons pas observé ailleurs. Étendues chacune sur un suaire, les deux statues entièrement nues ont la tête appuyée sur des coussins. Le visage du roi est profondément altéré, les orbites sont caves, la bouche est eritr’ouverte, les lèvres rétractées laissent voir les dents et la lang’ue aplatie. Les deux bras raidis sont ramenés sur le devant du corps, les mains recouvrent les org’anes. Les saillies musculaires sont exagérées par la rigidité cadavérique. Les tendons sont saillants, et les extrémités osseuses dég’ag’ées se dessinent très exactement sous la peau . Les orteils sont rétractés.

Le cadavre de la reine est traité avec tout autant de scrupule. La tête est renversée en arrière, la bouche entr’ouverte. La poitrine, très maigre, porte des mamelles flétries. La main droite, étendue le long’ du corps, est crispée par la rigidité cadavérique. La main gauche protège les organes recouverts d’un pli du suaire. Sur les deux cadavres, le ventre est modelé d’une façon très exacte et, en outre des sutures de l’embaumement, est marqué de plis cutanés très exactement observés.

Nous voyons, en outre, sur différents points du corps, au cou, sur les bras, les, mains et les pieds, les veines dessinées d’une façon pour ainsi dire schématique, sous la forme de petits cordons très aplatis et discrètement indiqués. Nous avons dit plus haut que, sur le cadavre, les veines ne forment point de saillies marquées, et que leurs traces apparaissent plutôt sous la forme de traînées bleuâtres ; le dessin tout conventionnel que nous relevons ici, tout en s’éloignant de la réalité, constitue un mode d’interprétation qui défie la critique.

Le monument de François P1' et de Claude de France a été édifié par Philibert Delorme, qui confia à Pierre Bontemps (xvi° siècle) l’exécution des statues des « gisants ». Nous ne trouvons pas ici le réalisme que nous avons signalé dans lès statues de Louis XII et d’Anne de Bretag’ne. Et cependant l’image de la mort est rendue avec non moins de force. La poitrine saillante et la tête fortement renversée en arrière, François I" est étendu rigide, les deux mains ramenées sur le milieu du corps, recouvert d’un pli du suaire (Fig. 321 j. Le ventre est rétracté, et le sentiment de rigidité cadavérique est admirablement exprimé dans tout le corps par la saillie égale des muscles antagonistes. L’absence des saillies veineuses est à noter. « Nous ne pensons pas, a dit de

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Guilhermy, que les artistes du xvie siècle aient jamais reproduit rien de plus beau que ces deux figures, qui nous ont paru des chefs-d’œuvre accomplis. La tête de François Ier est d’une noblesse admirable; la poitrine, les bras et tout le reste du corps ont été modelés avec une distinction et une science qui se trouvent rarement réunies avec le même ciseau. A côté de cette majestueuse statue, le sculpteur a personnifié, dans celle de la reine, la grâce la plus exquise et la sensibilité la plus suave. Claude de France, morte à la fleur de l’âge (vingt-cinq ans), laisse deviner sur ses traits charmants l’expression d’un douloureux regret pour une vie qui s’ouvrait devant elle si brillante et si fortunée. » Le monument de Henri II et de Catherine de Médicis fut confié au Primaticc, qui chargea deux artistes différents du soin de sculpter les figures du roi

FIG. 321. — STATUE TOMBALE DE FRANÇOIS Ier, PAR PIERRE BONTEMPS. (Basilique fie Saint-Denis.)

et de la reine à l’état de cadavre. Germain Pilon (15I5?-1590) eut la commande du « gisant » et Girolamo della Robbia celle de la « gisante ainsi que l’a parfaitement établi M. Courajod. Mais Girolamo, mort le 4 août 1566, n’eut pas le temps de terminer. Germain Pilon hérita de la commande, et les deux statues tombales qu’on voit à Saint-Denis sont dues au même ciseau (Fig. 322). Toutefois, l’œuvre inachevée de Giralomo della Robbia nous a été conservée ; elle est dans la chapelle de l’École des beaux-arts, et nous y reviendrons tout à l’heure.

Nous avons vu, dans l’effigie couchée de Louis XII, la mort représentée dans son effrayante vérité. Ici, Germain Pilon a montré l’intention très arrêtée d’en atténuer l’horreur. Henri II, la tête renversée en arrière, porte sur les traits l’imag’e d’un sommeil calme, exempt de terreur et de souffrance. Néanmoins le corps rigide, avec la main droite crispée, les jambes roidies, et tous

les muscles durcis par la rigidité cadavérique, est bien celui d’un cadavre. Mais il est encore un détail de morphologie qui rappelle la vie. Les veines sont en général très marquées; la veine jugulaire au cou, les veines des bras, les arcades veineuses des mains et des pieds n’appartiennent point à un mort.

Les caractères de la vie sont encore bien plus accentués sur la figure de la reine, dont lapose cherchée rappelle celle des Vénus antiques. Elle est représentée (avec les formes pleines de la jeunesse.

FIG. 322. — STATUES TOMBALES DE HENRI II ET DE CATHERINE- DE MËDICIS,' PAR GERMAIN PILON.

(Basilique 'de Saiiit-DeÜis.)

Il n’est pas sans intérêt de faire remarquer que cette œuvre était exécutée du vivant même de Catherine de Médicis, qui se faisait poiirlraire ainsi quelque vingt-cinq ans avant sa mort.

La statue de Girolamo délia Robbia (Fig. 323) est conçue dans un esprit tout différent. Aux stigmates réalistes de la mort s’ajoutent ceux de la vieillesse. Cette œuvre est très curieuse à étudier au point de vue de la vérité anatomique. La tête, renversée en arrière, fait saillir le. cou dont la maigreur accuse les reliefs du larynx et delà trachée. La cag’e thoracique se dessine sous la peau ridée et au travers des seins flasques et amaigris. Le ventre, très rétracté, accuse la

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proéminence de la ceinture osseuse du bassin dessiné avec beaucoup d’exactitude. Néanmoins, son étroitesse relative pourrait faire croire que l’artiste a eu pour modèle un cadavre masculin. Le bras gauche est étendu sur le côté, et le bras droit roidi est ramené en avant. La tête n’est qu’ébauchée. « Telle qu elle est, cependant, dit M. Courajod, la figure de Catherine de Médicis est une œuvre qui ne manque pas de mérite, si elle n’est point d’un aspect agréable. C’est la dernière œuvre d’un délia Robbia. »

Germain Pilon qui, dans 1 effig'ic mortuaire de Catherine de’ Médicis, avait surtout voulu, ainsi que-nous', venons de le voir, cacher les horreurs du trépas sous les images .de la grâce et de la jeunesse, a suivi dans un autre monument

funéraire d’une femme célèbre une voie tout opposée, il semble que l’œuvre de Girolamo délia Robbia ait été présente à sa mémoire, lorsqu’il exécuta le tombeau de Yalentinc Balbiani, femme de René Birague, qu’on peut voir aujourd’hui au musée du Louvre (Fig. 324). Sur la pierre tombale, c’est l’image de la vie. La statue de Valentinè Balbiani la représente jeune et belle, étendue sur des coussins, à demi soulevée sur le coude g’auche, tenant négligemment de la main droite un livre au-devant duquel un petit épagneul, qui cherche à jouer, vient s’interposer. Mais au-dessous, l’artiste nous a montré, sculptée en bas-relief, la morte nue, vieille et amaigrie.

Dans les œuvres qui précèdent, on a vu fart peindre la mort sans ménagements, offrant aux regards le cadavre nu et roidi, parfois même assombrissant encore le tableau des ruines de la vieillesse. Mais' ce n’est pas tout, et les

artistes, poussant- encore plus avant dans- cette -Vote,'-6ntmmê Te mausolée du cadavre envahi par la putréfaction. Nous Connaissons :dé ce : genre deux œuvres également remarquables-, Lien que -d’un camétërèTéut différent.

Nous parlerons d’abord du monument de Louis dé Brézé, dans la chapelle de la Vierge de la cathédrale de -RoUern Ce mausolée, dent on peut admirer le moulage au musée du Trocadéro, fut élevé, en 1686, à- la mémoire de Louis de Brézé, grand sénéchal et gouverneur -de ■Normandie, pefit-fîls de Pierre de Brézé et,' mari de la. célèbre Diane de. Poitiers, mort au château d’Anet,

le 23 juillet 1661. Nous né parlerons pas icl de la partie supérieure du monument où figure la-statue équestre du sénéchal: Sur un Sarcophage en marbre noir, posé pjrésq ue au niveau du dallage delà chapelle, est étendue la statue en' albâtre qui nous intéresse tout particulièrement, êt que - nous regardons comme un chef-d’œuvre de science et d’art. ( Fig. 325-). Elle représente Louis dé Brézé mort.- Le cadavre a demi enveloppé dans son suaire réposédirectement sur la dalle funèbre. Le bras droites! étenduisur deccôté,. le:gauche.est ramené sur le devant dû-corps:. .'La tête: n’est point .soutenue ;par-des:Co:us.sins. Elle se renverse sur. lanpierrëmue', . coiffée d’un pli du lincéulvlégèreméntiinclinée de côté dans un mouvement bien pris sur natùre. La mort est peinte sur la face,

no. 325.

LES MORTS

mais la mort déjà ancienne. Et la putréfaction qui commence est révélée par l’affaissement des chairs, l’excavation des orbites, la bouche entr’ouverte, la minceur des lèvres collées aux maxillaires. Le reste du corps est admirablement modelé, les reliefs musculaires notés sans exagération. L’anatomie en est irréprochable et bien supérieure, à notre avis, à celle des autres « gisants » que nous avons étudiés jusqu’ici. En présence de cette figure si profondément vraie et si pleine d’expression, nous nous demandons ce que noys devons admirer le plus, ou de la science qu’elle témoigne ou de l’art avec lequel elle a été composée. Le nom de son auteur est tombé dans l’oubli ! Elle a été attribuée, par divers écrivains, à Jean Cousin (?-1560) ou à Jean Goujon (1555 ?-1572).

La seconde statue dont nous voulons parler ici est du g’rand maître lorrain Ligier Richier (15007-1572?). Elle représente la mort dans toute son horreur, alors que la corruption a étendu fig, 326. sur tout le corps ses affreux ravages, mais avec une mise en

scène toute spéciale, qui en a fait une œuvre unique dans l’histoire de l’art.

Elle fut faite pour le mausolée de René de Châlon, tué devant Saint-Dizier en 1544. On voit cette statue aujourd’hui dans l’église de Saint-Pierre, à

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