SCULPTURE
La sculpture, plus réduite dans ses moyens d’expression, était moins apte qun la peinture à représenter l’agitation excessive : des démoniaques et la mise/ en scène souvent recherchée et tapageuse qui accompagnait les exorcismes.' •
Cependant cet art nous a laissé, bien qu’en moins grand .nombre , il est vrai, des spécimens tout à fait remarquables dont, nous allons' dire quelques «mots.
Nous1 ne reviendrons pas sur les premiers essais dont iL a; été-; déjà parlé, ivoire du y c siècle, bas-relief en bronze du xi% auxquels on pourrait joindre les petits -.bas-reliefs extérieurs de la cathédrale de Lucques et de celle de Modène * du xiiie siècle.
Vers la même époque un homme célèbre dans d’histoire, de la sculpture — Nicgolô Pisano >(‘1200 7-1270?) — mettaiben scène les ‘.possédés dans deux œuvres importantes.
C’est à -c.et artiste, en effet, qu’on a coutume de faire : remonter, en , ce qui concerné là sculpture, la première impulsion de ce ' grand mouvement artistique qui, deux siècles plus tard, fut la Renaissance. Pendant que Cimabué et Giotto ouvraient à la peinture des horizons nouveaux en la ramenant à l’élude de la nature, c’est Niccolô Pisano, architecte et sculpteur à la fois, qui découvrait, dans la contemplation d’un bas-relief antique, tout le parti que la sculpture pouvait tirer d’une méthode semblable. Et si son œuvre pèche encore par bien des imperfections dans la facture et dans la composition, elle témoigne du moins d’une tendance manifeste à abandonner les figurations symboliques et à introduire dans l’art les éléments puisés dans l’observation de la nature. Les bas-reliefs dont nous allons parler en sont la preuve.
Le tombeau de sainte Marguerite, dans l’église de Sainte-Marguerite à Cortone, est décoré de plusieurs sculptures. Sur le sarcophage lui-même sont
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sculptés les principaux- événements de là vieMe la sainte. Immédiatement audessous, entre les consoles qui le soutiennent, se trouvent deux bas-reliefs qui nous intéressent plus particulièrement. Le bas-relief de gauche présente un groupe d’infirmes dont nous reparlerons plus loin en raison du réalisme de la figuration de certaines difformités. Quant à celui de droite, il nous montre un
FIG. 49. — MIRACLES OPÉRÉS PAR LES DISCIPLES DE SAINT DOMINIQUE, PAR NICOLAS PISANO-.
(Bas-relief du sarcophage de saint Dominique, à Bologne.)
jeune garçon possédé du démon amené au tombeau de la sainte pour obtenir sa délivrance.
L’attitude du jeune possédé traduit surtout l’agitation. Une agitation assez marquée puisqu’il est hors d’équilibre et que deux aidés sont obligés de le maintenir. Mais nous n’y relevons aucun signe caractéristique. Bien plus typique est la figure du possédé du sarcophage de saint Dominique à Bologne . Sur l’un des bas-reliefs de ce sarcophag’e, Niccolù Pisano a représenté les miracles opérés par les disciples de saint Dominique.
Trois scènes d’intervention miraculeuse occupent le premier plan de la composition, l’arrière-plan étant comblé par des personnages accessoires.
Le groupe du milieu est particulièrement intéressant. Un jeune possédé, la taille soutenue par un aide, se renverse exagérément en arrière formant un arc de cercle caractéristique (Fig’. 49). La figure est 'peu mouvementée, la bouche est close. Cependant les yeux ouverts semblent convulsés en haut et en dedans. Le bras droit passé derrière le cou de l’aide est dans une attitude
Brogi, plie:.
FIG. 50. — • LA. TRANSLATION DU COBPS DE SAINT JEAN GIÏALBERT, FRAGMENT PAR BENEDETTO.DA HOVEZZANO. (Musée (des. Offices, iu Florence.),
qui n’a rien d’anormal. Le bras gauche au contraire est tout à fait significatif. La main fermée, les doigts crispés sur la paume, et comprimés par le pouce qui passe au-dessus d eux, l’avant-bras demi-fléchi et tordu en pronation forcée, tout cela indique une violente contracture du membre supérieur, sans doute observée sur le vif et rendue avec une remarquable sincérité d’exécution.
C est là assurément une des meilleures représentations dans l’Art d’une manifestation hystérique bien connue, et si le possédé de Niccolô Pisano ne se présente pas avec l’appareil grimaçant et désordonné qui fut choisi plus tard
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par les artistes de la Renaissance pour caractériser les démoniaques comme nous l’avons vu plus haut, il mérite néanmoins de prendre place au premier rang- parmi les documents relatifs à l’hystérie.
FIG. 51. — SAINT IGNACE GUÉRISSANT UN POSSÉDÉ, PAR ANGE ROSSO. , (Gravure de de P oilly, ^d’après un bas-relief en bronze, dans l’église du Grésil, à Rome.)
A signaler, encore un bas-relief en albâtre (xve siècle) de la cathédrale de Sainte-Waudru, à Mons, sur lequel une fig-url de possédée assez mutilée rappelle bien l’attitude générale de la convulsion démoniaque, puis un bas-relief
du musée des Offices, à Florence, sur lequel Benedetto da Rovezzano (I480?-1550?) a représenté la Translation du corps de saint Jean Gualbert.
Cette dernière sculpture compte parmi les chefs-d’œuvre du maître, qui eut pour émules Sansovino et Bandinelli. Elle fait partie d’une suite de cinq bas-reliefs, dont les sujets sont tirés de l’histoire de saint Jean Gualbert, et qui, après des vicissitudes diverses, se trouve aujourd’hui au musée des Offices, Le corps du saint est porté par des moines, et tout autour se pressent des malades accourus pour obtenir le soulagement de leurs maux. Parmi eux, et au premier plan, on voit un possédé porté par deux hommes (Fig. 50). Son torse à demi découvert, la façon même dont il est maintenu, témoignent de la violence d’une agitation que l’artiste n’a pas jugé à propos de souligner par des traits plus réalistes. Les signes les plus typiques sont réunis sur la face, crispée douloureusement, dont la bouche ouverte laisse voir la langue à demi sortie.
Mais les spécimens les plus importants et les plus caractéristiques que nons ait laissés la sculpture dans la figuration des possédés appartiennent au xvne sièçle.
Un élève du Bernin, Ange Rosso (trav. de 1625 à 1670), a sculpté, pour la chapelle de Saint-Ignace, dans l’église du Gésu de Rome, un haut-relief qui représente le saint exorcisant un possédé (Fig. 50), Sculpture tourmentée et tapag’euse, bien faite pour lutter avec les ors et les matériaux précieux jetés à profusion dans la chapelle.
L’énergumène sort littéralement du cadre. Soutenu par un homme vigoureux, il se renverse violemment en arrière, le poing droit crispé, la main gauche étendue en avant, les jambes fléchies et les pieds contracturés, celui de gauche en extension forcée. La tête, rejetée vivement en arrière, laisse voir les yeux comme élargis par l’épouvante, avec les prunelles tournées de côté. La bouche, grande ouverte, laisse échapper des cris qui doivent être terribles.
Il se dég-age de toute cette figure, malgré, ou mieux peut-être, à cause de son aspect théâtral, un sentiment d’effroi bien en rapport avec la violence des convulsions démoniaques chez les hommes, et dont Rubens et Jordaens nous ont donné de si remarquables exemples. Sans avoir cherché à faire une œuvre naturaliste et sévèrement documentée, l'artiste a été servi ici par sa manière tourmentée et tumultueuse. Nous n’en dirons pas autant du groupe
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du saint et de ses disciples, qui manque certainement de grandeur et de simplicité.
Ce bas-relief a été gravé par de Poilly.
Nous avons vu, dans la chapelle Saint-Dominique de l’église Saint-Jean et Saint-Paul, à Venise, un haut-relief en bronze, représentant Saint Dominique guérissant, une malade démoniaque (Fig. 52 et 53). Il est de Giuseppe Mazza de Bologne (16607-174I).
Tout le haut de la composition est occupé par des anges au milieu de nuages. En bas, saint Dominique, la main droite levée, s’avance vers la démoniaque qui occupe le coin gauche du tableau. Affaissée sur un seul genou, elle se renverse sur un homme qui la maintient par derrière, et dont un genou apparaît du côté gauche. La tête, penchée de côté, touche presque à l’épaule' gauche qui est découverte.
Les yeux sont convulsés- en haut, la bouche est entrouverte, la physionomie exprime la souffrance. De la main droite, elle a saisi une poignée de cheveux ; de la gauche, elle tire sur son vêtement.
Dans son attitude et dans ses mouvements, cette figure se ressent du genre affecté et maniéré du maître. Mais il serait injuste de méconnaître les traits par lesquels l’artiste a cherché à reproduire la nature. L’attitude des deux mains, entre autres, semble inspirée de la Démoniaque du Rubens, du musée de Vienne.
Le groupe de la possédée est en ronde-bosse et de grandeur naturelle.
C’est ici le. lieu de signaler un curieux et très important ouvrage de sculpture italienne d’ailleurs très peu connu.
Il s’agit d’une représentation de la Transfiguration par le g’roupement de vingt statues en terre cuite peinte, de grandeur naturelle, dans la chapelle XVII du sanctuaire du Sacro-Monte di Varallo, en Valsésie (Fig, 54 et 55).
Celte œuvre, due au concours de plusieurs artistes, rappelle, par la disposi-
FIG. 52. .— SAINT DOMINIQUE GUÉRISSANT. UNE DÉMONIAQUE, PAR GIUSEPPE MAZZA DE BOI.OGNE.
(Fragment d’un haut-relief en bronze. Église Saint-Jean et Saint-Paul, à Venise, croquis d’après l’original.)
tion générale des personnages, celle qui a été adoptée par Raphaël et par Déodat Delmont, dans des œuvres que nous avons examinées plus haut. Nous avons vu comment le personnage possédé de l’étage inférieur avait été compris différemment par les deux peintres, le maître romain composant une figure conventionnelle, pendant que le peintre flamand puisait son modèle dans la réalité. Les artistes valsésiens ont suivi les traces de ce dernier.
Tout en gardant, dans leur ensemble, les données principales de la composition de Raphaël, ils y ont apporté de nombreuses modifications de détail, surtout dans la scène inférieuré dont le personnage possédé forme le centre. Ce personnage lui-même a subi une transformation complète. Cette fois, ce n’est
prophètes sont de Petera di Varallo. Sur le sommet du Thabor, les trois statues des disciples ont été faites par Jean d’Enrico. Enfin, toute la- scène qui se ^asse au bas de la montagne est l’œuvre de Gaudenzio Soldo de Camasco.
Mais.il est encore un autre document- peut-être encore, plus curieux, parce qu’il ne se rattache à aucune des autres figurations de convulsionnaires que nous connaissons. C’est une statue en marbre du musée de l’État à Amsterdam (Fig. 55), qui a été signalée par M. Obreen, directeur général de ce musée, au Dr Meige, avec lequel nous en avons donné la description.
Cette statue est originaire de l’ancien hospice des aliénés d’Amsterdam. Elle date d’environ 1615, et c’est peut-être une œuvre du sculpteur hollandais Hendrick de Kijeser, né en 1565, mort en 1621. Wagenaër, dans sa description de la ville d’Amsterdam (tome 11, p. 309), raconte que cette statue est l’ Image du délire , et qu’elle était placée dans le jardin de l’hospice au milieu
riG. 53.
(Détail du croquis ci-dessus, fig. 52.)