DEUXIEME PARTIE
L'IMAGINATION, SES LOIS, SES MÉTHODES. SES JOIES DANS SON COMMERCE AVEC LA NATURE
LE DOUBLE TRAVAIL DE L*IMAGINATION RÉDUISANT LES OBJETb SENSIBLES A LEUR FORME PURE ET DONNANT UNE FORME SENSIBLE AUX IDÉES ABSTRAITES. VÉRITÉ RELATIVE DES IMAGES ; LEURS VARIATIONS, LEURS ASSOCIATIONS PAS- SAGÈRES OU DURABLES.
C'est une vérité triviale que les fonctions diverses de notre esprit ne sont pas des facultés particulières et distinctes, qu'il n'y a pas en nous une sensibilité, une mémoire, un jugement, une raison ; que le même moi tour à tour perçoit, s'émeut, se souvient, pense ou raisonne, et le plus souvent, fait tout cela à la fois. Mais si Ton devait s'interdire tous les abus de langage, on ne parlerait plus. Nous savons depuis longtemps que le soleil ne tourne pas autour de la terre, et nous
y s l'art et la nature.
continuons de dire qu41 se lève et qu'il se couche. Pourvu qu'on s'entende, il n'y a pas grand inconvénient à parler de nos facultés comme d'organes différents et séparés. Il y en a moins encore à traiter notre imagination comme une personne. Choses inanimées ou êtres abstraits, elle personnifie tout : c'est son habitude et son plaisir, et nous ne l'empêcherons Jamais de se personnifier elle-même.
Une erreur beaucoup plus grave est de la considérer comme une faculté spéciale à certains hommes, comme un superflu, un luxe dont nous n'avons que faire dans notre vie de tous les jours, ou aussi de ne voir en elle qu'une puissance dangereuse, décevante, cause de tous nos troubles et de tous nos désordres. Assurément, elle nous fait faire beaucoup de folies ; mais il faut la comparer au levain : qu'il aigrisse trop, le pain sera malfaisant ; n'en mettez pas, ce ne sera plus du pain. Les fantaisies déréglées gâtent tout, dérangent tout ; mais s'il n'y avait pas en nous ce ferment secret et toujours actif que nous appelons l'imagination, notre pâte ne lèverait pas et nos perceptions, qui demeureraient confuses, les abstractions de notre esprit, qui resteraient informes et inertes, ne pourraient plus servir à la nourriture de notre vie. Cette fonction de notre moi étant absolument nécessaire au jeu normal et journalier de notre existence, un homme inca-
pable de rien imaginer serait inférieur au chien, au lièvre, aux rossignols, dont Buffon disait a qu'ils rêvent, et d'un rêve de rossignol, et qu'on les entend, dans leur sommeil, gazouiller à demivoix et chanter tout bas ». Nous sommes tous des êtres fatalement Imaginatifs, et les hommes ne diffèrent les uns des autres que par le caractère de leur imagination et l'usage qu'ils en font. Ceux qui se qualifient eux-mêmes avec orgueil d'esprits positifs la méprisent et la décrient : ils ont celle qui fait souffrir, ils n'ont pas celle qui rend heureux.
Qu'est-ce donc que l'imagination ? Selon Littré, ce serait « la faculté de voir en quelque sorte les objets qui ne sont plus sous nos yeux ». Cette définition est bien incomplète. Nous n'avons pas seulement la faculté de revoir en imagination les choses absentes, nous pouvons les respirer, les flairer, les ouïr, les toucher. Je songe à des plaines de neige, et j'en sens la fraîcheur; je pense aux ardeurs du Sahara, et pendant que j'y pense, j'ai chaud. Il ne tient qu'à un gourmand de se représenter si vivement le goût et le parfum d'une truffe que l'eau lui en vienne à la bouche. J'ai connu un vieux musicien allemand qui avait de grands chagrins domestiques et qui s'en consolait en lisant le soir, dans son lit, des partitions d'opéras. Ces notes gravées chantaient : il entendait distinctement la prima donna^ le ténor, les
frémissements des violons, les hautbois, les flûtes, l'éclatante fanfare des cuivres, et tour à tour il frissonnait de plaisir ou pleurait d'admiration. Si nous ne pouvions nous représenter les sons par des images, quelle pâture les aveugles-nés donneraient-ils à leur imagination ? Pour eux, la beauté d'une femme, c'est sa voix, et quand l'amour s'en mêle, la douceur de cette voix les accompagne partout. Voici des vers d'aveugle-né :
Eclat vibrant, note touchante, Son timbre en moi vint se graver; Elle me plut... elle m'enchante!
Tous ses attraits me font rôver...
Cette voix que j'adore absente Et dont l'écho suit tous mes pas, Je la voudrais toujours présente.
Car l'écho ne m'en suffit pas (i).
Nous avons le pouvoir de renouveler par des images toutes nos perceptions, que ce soient nos yeux ou nos oreilles, l'odorat, le goût ou le toucher qui nous les ait fournies. Mais ces images, d'où nous viennent-elles? Notre imagination les avait créées au préalable en travaillant et façonnant les choses à sa mode, et c'est là son principal office.
Nous nous distinguons de tous les animaux
(i) Chants et légende de l'aveugle, par Edgar Guilbeau, professeur d'histoire à l'Institution nationale des jeunes aveugles. Paris, 1891.
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par l'étendue de nos curiosités, par l'intérêt que nous prenons à ce qui se passe autour de nous, à tous les accidents divers de cette grande machine qu'on appelle le monde. En notre qualité d'êtres pensants, nous nous intéressons aux genres, aux espèce^, et nous tâchons de nous en faire une idée précise : en tant qu'êtres sensitifs, nous sommes curieux des individus et nous cherchons à nous représenter nettement ce que leur caractère a d'original et de marqué. Tel objet nous plaît ou nous déplaît, nous attire ou nous répugne, nous étonne, nous charme ou nous effraie. Il nous devient intéressant, et, devenus attentifs, nous nous appliquons à l'étudier, non comme des savants qui recherchent le pourquoi des choses, mais comme des observateurs qui aiment à se rendre compte de leurs impressions. Si simple qu'il soit, cet objet est le composé d'une foule de détails; c'est une confusion à démêler. Parmi ces détails, les uns nous semblent insignifiants : ce sont des quantités négligeables, et nous avons bientôt fait de les éliminer. D'autres nous paraissent caractéristiques : nous les retenons, nous les combinons, nous en formons un tout, qui est une image. Si, comme il arrive souvent, ce travail d'analyse et de synthèse est rapide, hâtif, presque instantané, l'image ne sera qu'une ébauche; mais, esquisse ou tableau, elle sera toujours
le sommaire, le résumé de l'objet réduit à sa
forme, c'est-à-dire à Tensemble des qualités par lesquelles il fait sur nous une impression particulière.
Pour le minéralogiste, l'or est le plus malléable, le plus ductile de tous les métaux, le plus pesant après le platine; il a la plus grande affinité pour le mercure et il est dissous par l'acide hydrochloro-azotique; pour l'imagination, c'est un corps lourd, d'un jaune luisant, dont l'éclat fascine et qui joue un grand rôle dans les affaires humaines. Pour le botaniste, la rose est la fleur d'un genre type de la grande famille des plantes dicotylédones et polypétales qu'on appelle les Rosacées, et le caractère principal de cette fleur est d'avoir des pistils inadhérents, insérés sur toute la paroi interne du tube du calice. Pour le premier venu, une rose est une fleur qui dit aux yeux et à l'odorat ce qu'aucune autre ne peut leur dire. La rose du botaniste est une idée ; la rose de tout le monde est une image, et le botaniste a sur tout le monde le même genre de supériorité qu'a une idée sur une image ; mais une image a le mérite de procurer au commun des hommes des plaisirs abondants et faciles que ne donnent pas les idées.
Non seulement nous aimons à nous faire des représentations abrégées et sommaires des objets sensibles; par un penchant naturel, fatal, nous donnons une forme sensible à nos idées les plus
abstraites et il se fait dans notre esprit une transmutation incessante d'idées en images. Quand notre imagination s'exerce sur les choses extérieures, elle les simplifie ; elle n'en garde que l'essentiel et fait abstraction du reste. Par un procédé inverse, quand elle travaille sur nos idées, elle les particularise. Le triangle idéal est une figure qui a trois angles et trois côtés, et c'est tout; mais il m'est difficile de raisonner sur le triangle sans m'en faire une image qui me le montre, et aussitôt il se détermine ; celui que je vois est rectiligne ou sphérique, rectangle, isocèle, équilatéral ou scalène; ce n'est plus le triangle, c'est un triangle. Assurément, la plus abstraite de toutes nos idées est celle de l'infini ou de l'être pur. Dans tous les temps, les hommes ont senti le besoin d'imaginer l'infini ; que de formes diverses et particulières ne lui ont-ils pas données! Roland se le représentait comme un seigneur féodal, et, avant de mourir, il lui tendit son gant. Tel courtisan du grand roi le considérait comme un souverain de l'univers qui ne pouvait être qu'un Louis XIV amplifié, sans péché et sans faiblesse, et peut-être avait-il de la peine à le voir sans perruque. Ce qui chagrine le plus les nègres convertis est qu'ils se font un devoir de se figurer Dieu comme un blanc. Peut-il avoir une autre couleur que le missionnaire qui le prêche? Si pieux qu'ils soient, il sera pour eux l'éternel étranger.
On a qualifié d'imagination passive celle qui consiste à retenir une impression des objets; on l'oppose à l'imagination active de l'artiste, qui arrange et combine. Notre imagination n'est jamais passive; pour nous faire une image des choses, il faut que nous y discernions un tout et des parties, et le rapport de ces parties entre elles et avec le tout; il faut, en un mot, que nous composions l'objet, et ce travail, bien que l'habitude nous l'ait rendu plus facile, ne laisse pas de nous coûter quelque effort. Il ne suffit point d'avoir des oreilles pour se plaire au chant du merle, ni d'avoir des yeux pour admirer une rose. Toute forme qui nous plaît ou nous intéresse a été dégagée par nous d'une multiplicité de détails, et partant est une création de notre âme secondée par la nature. Que je devienne passif, que mon âme, fatiguée ou distraite, refuse son concours à mes sens, je continue de voir les mêmes objets, des arbres, des rochers, des nuages, la terre et le ciel ; mais le tableau s'est évanoui : cette plaine et ces collines, dépouillées de leur prestige, attendent que le magicien se réveille de son assoupissement et renouvelle le charme, et ce magicien, c'est moi. Supposez un homme absolument dénué d'imagination; il pourra faire le tour du monde sans y rencontrer ni un paysage, ni une jolie femme.
Les choses étant toujours plus compliquées que
rimage que nous nous en formons, le même objet peut nous en fournir plusieurs fort différentes; tout dépend de la façon de les mettre en perspective et du point de vue où Ton se place. Un planteur, un philanthrope, un peintre visitent ensemble un marché aux esclaves. Ils y voient un beau noir, robuste, bien constitué, mais qui semble sujet à des absences d'esprit : il rêve à la case où il est né et qu'il ne reverra plus. Le planteur lui trouve la figure d'un bon outil, le philanthrope la figure d'un grand malheur, et le peintre se dit : Quel admirable modèle ! Ce même peintre a cru trouver, dans un moulin bien situé et encadré de fraîches verdures, un intéressant sujet de tableau. Il en a fait, à quelques jours d'intervalle, deux croquis. Dans le premier, il avait tout subordonné à la roue, qui lui semblait l'âme de la maison. Dans le second, la roue n'est plus qu'un accessoire. C'est que, la veille, passant par là, il a vu la meunière, qui est une belle blonde, se pencher à sa fenêtre. De ce moment, cette fenêtre est devenue l'objet principal, le centre autour duquel tout gravite. L'intérêt s'est déplacé, ce moulin n'est plus pour lui qu'un endroit habité par une belle meunière, et il le montrera tel qu'il l'a vu. Nous ressemblons tous à ce peintre. De quoi qu'il s'agisse, selon que la meunière est laide ou jolie, les moulins ont pour nous un autre visage.
Notre imagination est la plus subjective de nos
facultés ; elle a son caractère, qui est le nôtre, et, comme l'artiste se met dans son œuvre, nous nous mettons dans nos images. Elles varient avec le tour et les habitudes de notre esprit : il y a des yeux, semble-t-il, qui amplifient, qui agrandissent les objets; il en est qui voient tout en petit et que rien n'étonne; que, l'un après l'autre, un optimiste et un pessimiste vous peignent le monde tel qu'il se réfléchit dans leur cerveau, vous aurez peine à croire qu'ils habitent le même univers. Elles varient selon les goûts et les occupations. Prêtres, juges d'instruction, soldats, commerçants, instituteurs, chaque état a ses images professionnelles. Si les têtes devenaient transparentes et que vous pussiez comparer entre eux les portraits divers de la même femme se dessinant à la silhouette dans l'imagination de sa couturière, de son coiffeur, de l'avocat qui plaide son procès, de son médecin, de son confesseur et de son amant, vous seriez frappé de leur dissemblance et croiriez avoir affaire à six femmes différentes.
Les images varient encore selon les tempéraments : il y a des cœurs éternellement jeunes, dont les impressions ne se défraîchissent jamais et à qui les choses sont toujours nouvelles; il y a des sensibilités promptes à se refroidir, à s'user; il y a des raffinés qui renoncent à se satisfaire : tout leur paraît égal, et, comme le disait celui des orateurs sacrés qui a le mieux connu les passions.
« ils courent à un plaisir au sortir d'une pompe lugubre, et voient des mêmes yeux ou un cadavre hideux ou la créature qui les captive ». Elles varient surtout selon les âges. Le jardin où s'est ébattue notre enfance nous semblait un monde; nous l'avons revu avec des yeux d'homme; que son immensité nous paraît petite !
Tel vieillard n'a plus la force de se créer des images nouvelles, et ses anciennes images, ayant conservé toute leur vivacité et leur couleur, lui font illusion. Il se persuade que le présent ne vaut pas le passé, que le monde est en décadence. Un vieux poète espagnol se plaignait que tout avait dégénéré; que, dans sa jeunesse, les jambes des danseuses étaient plus légères, les taureaux plus vaillants. Il n'aurait dû se plaindre que de luimême et de son imagination affaiblie, émoussée. Mais à mesure que nos jours déclinent, la mémoire s'affaiblit à son tour et les images d'autrefois pâlissent, s'effacent. On ne se livre plus alors à des comparaisons chagrines; présent, passé, tout se noie dans le gris, et il ne reste plus qu'à se dire avec VEcclésiaste que tous les fleuves vont à la mer, que ce qui a été sera, que la vie est un recommencement perpétuel, qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, et que s'il est un temps de naître, il est un temps de mourir. Ce temps est venu, car l'indifférence, c'est la mort. Heureux les hommes qui meurent tout entiers! Ceux-là con-
servent jusqu'à la fin et le pouvoir d'imaginer et la mémoire toujours vivante de leurs premières impressions. Mêlant leurs souvenirs à tout ce qui peut leur arriver encore, ils les font servir à l'em* bellissement de leur arrière-saison. Ils ont dans la tête comme un riche magasin de décors, et, quelque pièce qui se joue dans leur âme, le théâtre n'est jamais nu.
Nouvelles ou anciennes, nos images forment entre elles des associations passagères ou durables, dont les effets sont quelquefois bizarres. Elles reflètent, déteignent les unes sur les autres, marient et assortissent leurs couleurs. On vous a présenté l'autre jour un étranger, avec qui vous avez échangé trois mots ; sa figure vous a paru très ordinaire. On vous raconte sa vie, qui est un roman. En le revoyant, il vous semble que ce visage ordinaire est devenu subitement fort expressif; vous lisez une histoire dans les yeux de cet homme, vous le voyez à travers son roman. Au siècle dernier, un Anglais, qui avait visité la Valteline, disait à son retour : « Je ne conçois pas que Richelieu ait dépensé tant d'hommes et d'argent pour empêcher ce pays de devenir espagnol. Il est tout petit, et je n'en donnerais pas mille livres sterling. » Lord Chesterfield citait cc mot comme un exemple de mémorable étourderie. « Ce triple sot, disait-il, aurait dû savoir que la Valteline étant la seule voie par où l'Espagne pût communiquer avec les
possessions de l'Autriche dans le Tyrol, Richelieu ne devait rien épargner pour l'en chasser à jamais. S'il l'avait su, ce petit pays lui aurait paru fort remarquable. » Chesterfield pensait avec raison que les jugements de notre esprit, transformés en images, influent sur nos impressions sensibles, et que les imaginations savantes ont des jouissances que ne connaissent pas les ignorants. Un badaud, qui avait fait une partie de plaisir à Montlhéry et déjeuné au pied de la tour, disait: « Eh! oui, voilà une ruine bien située, mais qui, après tout, ressemble à beaucoup d'autres. » S'il avait connu l'histoire de cette tour, il lui aurait trouvé un air de brigand féodal, il l'aurait vue à travers les exploits de File-Etoupe.
Telles de nos images, quoique fort dissemblables, s'unissent si étroitement ensemble que nous ne pouvons plus les disjoindre. A peine l'une se présente à notre esprit, l'autre apparaît à sa suite, comme une mouche accompagnant sa frégate.
Vous vous êtes foulé le pied en traversant une prairie bordée d'acacias en fleur, qui embaumaient l'air. Toutes les fois que vous pensez à votre foulure, vous croyez respirer l'odeur des acacias fleuris, et vous ne pouvez respirer cette odeur sans vous rappeler votre accident. Une femme avait pris la fièvre typhoïde à Naples, où elle passait l'hiver. Elle faillit en mourir. Au premier printemps, dès qu'elle fut transportable, on l'emmena à Sorrente,
et dans ce pays délicieux, de jour en jour, elle se sentit ressusciter. Aujourd'hui encore, elle assure qu'elle consentirait volontiers à ravoir sa fièvre pour ravoir sa convalescence. Voulez- vous lui être agréable? Parlez-lui d'affections typhoïdes: son visage s'illumine, elle revoit Sorrente.
Enfin il est des images qui prennent sur nous tant d'empire qu'elles réduisent toutes les autres à l'état de simples accessoires. Violentes, impérieuses, tyranniques, elles s'emparent à ce point de notre âme que, privés de notre liberté de choix, nous ne pouvons plus nous occuper que d'elles seules et que tout nous les montre. Comme l'olive absorbe le sel, comme l'éponge absorbe l'eau, elles absorbent toute notre vie. Elles se mêlent à toutes nos perceptions ; quelles qu'elles soient, nous les retrouvons, malgré nous, dans tout objet qui frappe nos sens, et le monde n'est plus à nos yeux que l'image d'une image. Dans les transports de sa passion, l'homme ne voit dans l'univers que ce qu'il hait ou ce qu'il aime. « Je te porte partout avec moi dans le filet de mes yeux, a dit un Grec malade d'amour. A peine me suis-je assis sur le rivage de la mer, tu émerges du sein des flots. Si je traverse une pelouse, tu surgis du milieu des fleurs. Quand je contemple le ciel étoile, ce ne sont pas les astres, c'est toi cui m'éclaires. Quand je marche le long d'un fleuve, par je ne sais quel enchantement il disparaît soudain, et tu coules à
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pleins bords dans son lit. » Ici la rêverie confine à Phallucination. L'image qui nous possède se substitue aux objets eux-mêmes, et nous sommes la dupe de notre fantôme. Toute passion violente est le début d'une folie.
l'imagination opérant sous les ordres de nos passions
ou DE NOTRE PENSEE ET l'iMAGINATION LIBRE OU ESTHÉ- TIQUE. — PENCHANT DE l'iMAGINATÎON ESTHÉTIQUE A NOUS ASSIMILER AUX CHOSES OU A LES TRANSFORMER A NOTRE RESSEMBLANCE. — SES PROCÉDÉS, SA LOGIQUE, SA FAÇON DE TRAVAILLER QUI EST UN JEU.
Comme une image épurée, travaillée par la réflexion, tient le milieu entre Tidée claire et nette qu'un homme qui pense se fait des choses et les perceptions confuses dont se contente un enfant, on peut dire, en employant le langage de la vieille psychologie, que notre imagination est une faculté intermédiaire entre notre sensibilité et notre raison, qu'elle les relie l'une à l'autre et nous permet tantôt de raisonner sur nos sensations, tantôt de voir et d'entendre nos pensées. Si nous n'avions pas le pouvoir d'imaginer, nos perceptions ne se transformeraient plus en idées, et nos idées, supposé que nous en eussions encore, n'auraient plus guère d'action sur notre vie.
Ce sont nos images qui le plus souvent déci-
dent de notre conduite, de nos sentiments, du choix de notre carrière, de nos antipathies et de nos amitiés, de la façon dont nous comprenons nos intérêts. Que de projets et d'entreprises, que de mariages et de divorces, que d'actes de lâcheté ou de courage, que de dévouements et de scélératesses s'expliquent par leurs suggestions secrètes ! Le raisonnement et le calcul sont des méthodes plus sûres, mais plus compliquées, plus laborieuses ; une image, peut-on dire, est une voie abrégée de persuasion, et les procédés expéditifs nous conviennent; la vie est si courte et les passions courent d'un pas si pressé ! Ce sont des images qui ont inspiré à Napoléon ses plus grandes pensées, ses coups de génie et de profonde politique; ce furent des images aussi qui le précipitèrent dans les neiges de la Russie, et, après l'avoir ramené de l'île d'Elbe, renvoyèrent mourir à Sainte-Hélène. Supprimez les images, il n'y aura plus guère dans ce monde d'avares et de prodigues, d'ambitieux et d'intrigants, d'hommes de plaisir et d'hommes d'affaires; mais peut-être aussi n'y aura-t-il plus de sages. Entrez dans le cabinet d'un ministre, d'un agent de change, dans une étude d'avoué, de notaire, d'huissier, vous trouverez partout des imaginations qui fermentent, se travaillent, s'industrient ou se méprennent. L'homme le plus positif de la terre emploie une partie de ses journées à se créer des
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images, à les comparer, à les combiner, une partie de ses nuits à les revoir en songe, et la faculté qu'il a de juger des choses sur leurs apparences fait, selon les cas, l'heur ou le malheur de son destin. Qui que nous soyons, notre vie est une imagerie perpétuelle.
D'habitude, l'imagination est en état de vasselage. Elle travaille sous les ordres de notre sensibilité ou de notre entendement. Nos passions, nos intérêts, nos désirs, nos espérances, nos craintes, nos affections, nos pensées la prennent à leur service et la chargent de leur fournir des représentations vives et colorées des objets qui les occupent. Elle fait ce qu'on lui dit de faire, et, selon les ordres qu'on lui donne, elle est, comme les génies des contes arabes, un serviteur utile ou dangereux, une puissance bienfaisante ou funeste.
Nous lui devons de grands bonheurs, nous lui devons aussi de grands ennuis. Elle prolonge indéfiniment la durée de nos félicités et par des jouissances anticipées et par les délices du souvenir. C'est elle qui a inventé tous les petits bonheurs; elle a l'art de faire quelque chose avec rien. Elle arracha un cri de tendresse à Rousseau en lui montrant une pervenche qui lui rappelaic la plus douce saison de sa vie, les caresses d'une voix argentine et les cheveux blonds qu'il avait aimés. Si les liards sont plus amis de la joie que
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les louis, si les petites filles s'amusent plus longtemps d'une poupée de trois sous que des princesses en porcelaine articulées et parlantes, c'est à elle qu'en revient la gloire. Tous nos bonheurs négatifs sont son ouvrage ; elle adoucit nos chagrins en nous représentant sous des couleurs noires les maux dont nous ne souffrons pas. Mais souvent aussi elle gâte nos plaisirs par l'image exagérée et décevante qu'elle nous en avait tracée d'avance. « C'est singulier, disait le grand physicien Ampère à son fils, en le retrouvant après une longue absence, c'est singulier, j'avais cru que je serais plus content de te revoir. » Si elle embellit nos espérances, exalte nos joies, mêle un peu de gloire à nos occupations les plus obscures, elle accroît nos terreurs, aigrit nos ambitions, exaspère nos rancunes. Massillon parle de pécheurs blanchis par les années, qui se rappellent avec complaisance les amusements de leur jeunesse « et font revivre par l'erreur de l'imagination tout ce que l'âge et les temps leur ont ôté.» Il en est d'autres dont elle éternise les dégoûts ou les remords. Enfers et paradis, elle a tout vu et nous fait tout voir; mais il faut convenir qu'elle s'entend mieux à faire hurler les démons qu'à faire chanter les séraphins, et que lorsqu'elle nous peint la béatitude des élus, le bonheur parfait qu'elle nous propose ressemble un peu au parfait ennui.
Elle travaille tour à tour à nous rendre heureux ou malheureux, et tour à tour elle prête son efficace et ardente assistance à nos vices ou à nos vertus. On a dit « que l'amour est rétoffe de la nature brodée par l'imagination »; on peut en dire autant de la plupart de nos sentiments. Le caractère de nos passions est déterminé par celui des images qui les accompagnent, et si nous savions ce qu'un homme imagine quand il aime et quand il hait, nous saurions exactemen ce que vaut cet homme. Caligula, Néron, Domi tien, avaient le don de se représenter fortement les choses, saint François d'Assise, saint Vincent de Paul, ne l'avaient pas moins; c'est grâce à leurs images que les uns ont eu le génie de la des truction et les autres le génie de la pauvret volontaire et de la pitié.
Si, en exaltant leur sensibilité, l'imagination porte les hommes à excéder les bornes de la nature soit dans le bien, soit dans le mal, quand elle se met au service de notre entendement, elle l'aide à trouver la vérité qu'il cherche et souvent aussi à la manquer. On chasse mal avec un chien mal dressé, mais on ne chasse pas sans chien. Tout acte de connaissance est précédé d'un acte d'imagination. Comme le disait Voltaire, avant d'inventer une machine, il faut commencer par se peindre nettement dans l'esprit sa figure, ses propriétés ou ses effets, et il y avait beaucoup
d'images dans l'esprit d'Archimède. Sans imagination, un médecin ne pourrait lire dans le corps d'un malade, un politique n'aurait pas le sentiment vif et précis des situations, un naturaliste ne recevrait pas l'impression profonde des objets et n'aurait aucune vue d'ensemble, un historien serait incapable de reconstruire une âme, de pénétrer le secret d'une destinée. Dans les sciences mathématiques elles-mêmes, les images sont nécessaires. Les grandes découvertes sont presque toujours la justification ou la correction d'une hypothèse, et on ne suppose pas sans imaginer. On va à l'erreur par la vérité, on va à la vérité par l'erreur. S'il avait été moins Imaginatif, Darwin ne se serait jamais trompé, mais il n'aurait rien découvert. Si Kepler ne s'était fait une conception mystique et imagée de l'harmonie et de la musique des sphères célestes, s'il n'avait cru à l'astrologie comme à Pythagore, il n'eût jamais cherché ses fameuses lois, ni conquis l'immortalité ; mais s'il a laissé à Newton la gloire de trouver le principe de l'attraction universelle, c'est peut-être la faute de ses visions, qui, après lui avoir montré le chemin, l'ont égaré.
Au surplus, ceux qui accusent notre imagination de nous tromper plus souvent qu'elle ne nous éclaire se plaignent en pure perte; ils ne réussiront jamais à fermer cette grande fabrique d'images qui est en nous. C'est par une loi, par
une nécessité de notre nature que nous revêtons d'une forme et la matière opaque de nos perceptions et la matière subtile de nos idées. Jéhovah a bien pu défendre à son peuple de se tailler aucun simulacre des choses qui sont dans les cieux, sur la terre ou dans les eaux; mais pouvait-il lui interdire de s'en faire des images intérieures? Il semble qu'en bannissant les arts du temple, les réformateurs du xvi* siècle aient voulu empêcher les fidèles d'imaginer leur Dieu, et pourtant ils leur recommandaient de réciter sans cesse l'oraison dominicale, de répéter chaque jour : « Notre père qui es aux cieux, que ton règne vienne! » Dans ces dix mots, il y a trois images, et il faut beaucoup d'imagination pour se représenter l'être infini comme un père qui est un roi et qui habite le ciel. Certains athées sont aussi inconséquents que les réformateurs : ils prêtent un visage déplaisant à un Dieu qui n'est pas et ils lui disent des injures. Par une égale inconséquence, les raisonneurs moroses qui déclament contre l'imagination en parlent comme d'une magicienne qui nous abuse; elle n'est qu'un mode ou une fonction de notre être, et ils en font malgré eux une personne : c'est sa vengeance.
Nous avons vu jusqu'ici l'imagination travailler au service de nos passions ou de notre pensée, nous aider tour à tour à débrouiller nos sentiments à éclaircir nos conceptions. Mais il arrive
par intervalles que, reprenant sa liberté, s'afifranchissant de toute dépendance, de tout joug incommode, elle s'émancipe à ne plus travailler que pour son compte. Elle n'a plus alors d'autre loi que son plaisir, et tout ce qui émeut nos sens, notre âme, notre esprit, lui sert à se procurer des joies d'un genre particulier. C'est l'imagination esthétique, la seule dont nous ayons à nous occuper.
Notre existence est une fièvre intermittente; si les accès n'étaient pas interrompus par des repos, la fatigue de vivre nous tuerait. Or on ne se repose qu'en s'oubliant. Dans le train ordinaire de leur vie, les hommes
. . . N*ont l'âme occupée Que du continuel souci Qu'on ne fâche point leur poupée.
Et leurs poupées, ce sont leurs affaires, leurs intérêts, leurs ambitions, leurs jalousies, leurs convoitises, leurs craintes. Il y a d'autres soucis plus nobles; nous avons des problèmes à creuser, des obligations de conscience, des devoirs à remplir; mais les inquiétudes qui nous honorent ne sont pas celles qui nous font le moins souffrir. Quels que soient nos goûts et nos attachements, nous sommes entourés de choses qui nous semblent désirables et que. nous ne possédons pas; d'autres nous gênent et nous voudrions les sup-
primer; d'autres sont des dangers dont nous cherchons à nous défendre; d'autres sont des mystères que nous nous efforçons de pénétrer. Tout nous resserre, nous borne, nous limite, et si notre orgueil était de bonne foi, il conviendrait que notre moi est bien peu de chose et tient une très petite place dans l'univers.
Mais il y a des heures de détente où, nous dérobant à nos appétits, à nos spéculations ou à nos devoirs, nous ne sommes plus des êtres affairés et passionnés, raisonnants et pensants. Affranchis pour un temps de nos préoccupations personnelles, nous ne voyons plus dans les choses des buts, des moyens ou des obstacles. Qu'elles soient ou ne soient pas, peu nous importe ; quand elles seraient de pures apparences, elles nous paraîtraient dignes de notre attention; ce n'est plus leur réalité qui nous intéresse, c'est leur forme, Pair qu'elles ont, leur caractère et leur façon de l'exprimer. Nous avons cessé d'être des acteurs sur la scène du monde, nous sommes descendus à l'orchestre, et la vie n'est plus pour nous qu'un spectacle; nous ressemblons à ces comédiens en vacances qui se délectent à voir jouer les autres. Tout en nous est sorti de l'ordre accoutumé; ce qui commandait obéit, ce qui obéissait commande. Nos sens, notre sensibilité, notre raison elle-même ne sont plus que les auxiliaires de notre imagination, devenue la pa-
tronne de la case, et s'emploient à lui fournir des matériaux pour ses plaisirs ou l'aident à ordonner et à varier ses fêtes. Dans ces moments heureux, nous sommes à la fois infiniment curieux de tout et très indifférents sur le fond des choses. Montrez-nous Polichinelle ou Marat, des sites enchanteurs ou des solitudes mornes, un ciel doux ou sombre, des eaux claires ou fangeuses, des voluptés ou des horreurs, des enfers ou des paradis, tout nous sera bon pourvu que les objets aient du caractère et nous inspirent cet intérêt désintéressé qui est le secret du plaisir esthétique. Dans les jours qui suivirent la bataille d'Eylau, Napoléon parcourut chaque matin k champ de carnage; il reconnaissait les lieux et faisait relever les blessés enfouis dans la neige : « Qu'on se figure, écrivait-il dans le 5i* Bulletin de la Grande Armée, sur un espace d'une lieue carrée, neuf ou dix mille cadavres, quatre ou cinq mille chevaux tués, des lignes de sacs russes, des débris de fusils et de sabres, la terre couverte de boulets, d'obus, de munitions, vingt-quatre pièces de canon auprès desquelles on voyait les cadavres des conducteurs tués au moment où ils faisaient des efforts pour les enlever : tout cela avait plus de relief sur un fond de neige. » Ce n'est pas le grand capitaine qui a écrit ce Bulletin, c'est un artiste : en visitant le champ de bataille, il avait éprouvé de vives impressions et composé un tableau.
Comme nous l'avons vu, pour qu'un paysage, une scène de la vie humaine produisent sur nous tout leur effet, il faut que notre imagination les travaille, qu'elle prépare sa matière, qu'elle combine, qu'elle compose. Mais elle ne procède pas par des méthodes raisonnées; elle suit son instinct, son inspiration, et son instinct le plus impérieux la porte à se figurer et à nous persuader que les choses nous ressemblent ou que nous ressemblons aux choses. C'est le premier article de son credo.
Nous débutons tous dans la vie de l'esprit par deux actes de foi. J'admets comme un fait indiscutable l'existence réelle des objets qui m'entourent ; je ne les connais pourtant que par mes sensations, qui ne sont que des modifications de mon être et dont la cause certaine est en moimême ; mais, comme l'a dit un philosophe, nous ne nous bornons pas à juger que nous avons des sensations; nous sommes accoutumés de bonne heure à nous en dépouiller pour en revêtir les objets. D'autre part, nous croyons également, sans en avoir de preuve, que ce monde extérieur que nous distinguons de nous-mêmes a de grandes affinités avec nous. L'enfant croit fermement à la réalité de la table contre laquelle il s'est heurté ; mais il croit aussi que, comme lui, elle est capable de vouloir et de souffrir, et il la punit de sa perfidie en lui rendant coup pour coup. C'est
qu'il est gouverné par son imagination, et que nous ne pouvons créer aucune image sans y mêler la nôtre, sans y mettre quelque chose de nous et sans transformer ainsi les objets à notre ressemblance.
Notre entendement applique aux choses les formes de notre esprit; c'est notre moi subjectif avec ses sentiments et ses passions, que notre imagination y retrouve. Après son accident de la rue Ménilmontant, Rousseau perdit longtemps connaissance; il éprouva, en revenant à lui, une impression délicieuse : « Je naissais dans cet instant à la vie, et il me semblait que je remplissais de ma légère existence tous les objets que j'apercevais. » C'est ce qu'il avait fait toute sa vie, et ce qu'ont fait avant lui et feront à jamais tous les hommes doués de quelque imagination, fût-elle dix fois moins puissante que la sienne. Notre imagination esthétique, c'est sa loi, projette continuellement notre ombre dans l'image des choses et en forme un mélange où nous ne discernons plus ce qui leur appartient et ce qui est à nous.
En vain la raison et la science protestent; l'imagination les laisse dire. Aussi bien leur a-t-elle imposé longtemps sa méthode et ses visions. Pour l'alchimiste du moyen âge ou de la Renaissance, les affinités chimiques étaient des sympathies, les éléments des corps avaient des appétits et des répulsions, des désirs et des répugnances, des
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amours et des haines, et l'homme ne finissait pas où commençait la nature. Le monde sensible ressemblait à cette forêt enchantée du Tasse, pleine d'apparitions, de nymphes, de démons artificieux, où les arbres entr'ouvraient leur écorce pour montrer à Tancrède le visage de Clorinde, à Renaud les yeux et la bouche d'Armide. Mais quand Renaud eut brandi son épée, frappé le fantôme, le charme fut soudain levé, les apparitions s'évanouirent ; les arbres ne furent plus que des arbres, où perchaient des oiseaux ignorants et incurieux des affaires humaines, et cette forêt, qui n'était plus qu'une forêt, offrit son bois aux bûcherons. Le Renaud des temps modernes qui désenchanta la nature n'était pas un chevalier, mais un penseur de génie, lequel enseigna que le monde sensible se réduisait à l'étendue et au mouvement, qu'il n'y avait rien de commun entre les corps et les esprits et que les animaux eux-mêmes n'étaient que des machines.
La philosophie, de son propre chef, en a appelé depuis ; elle a rapproché, conjoint de nouveau ce que Descartes avait séparé, et tour à tour elle a matérialisé l'esprit ou spiritualisé la matière. Mais qu'importent à l'imagination les théories des philosophes ? Elle obéit à sa loi, à son penchant, elle est moniste sans le savoir, et éternellement elle projettera sur le monde notre figure et notre ombre.
Il y a en nous un principe de vie, que nous appelons notre âme; Timagination vivifie, anime tout. Nous sommes des personnes ; elle personnifie sans cesse les êtres inanimés. Elle nous fait voir dans les forces de la nature des volontés semblables à la nôtre; elle leur prête des intentions et des sentiments, des affections et des pensées, et nous n'avons qu'à la laisser faire pour nous retrouver partout. Il lui semble que les lignes d'un paysage se cherchent, se poursuivent et que leurs rencontres sont des aventures, qu'une plaine se réjouit quand le brouillard se lève et que la lumière la caresse, qu'il se passe quelque chose entre une eau qui court et les arbres qui la bordent, que les vieux chênes sentent le poids de leurs années, que telle montagne, regardant de haut les affaires de ce monde, se complaît dans son orgueilleuse solitude, que comme les lézards, les rochers de granit prennent avec volupté des bains de soleil, que les boutons de rose ont des désirs et des joies, qu'il leur tarde de s'épanouir et de déployer leur gloire. Gomme saint François d'Assise, elle dit aux hirondelles : « Vous êtes mes sœurs ! » au vent et au feu : « Vous êtes mes frères ! » Persuadés par elle, tout dans le monde nous semble fait de notre chair et de notre esprit.
Les habitudes que nous a données notre imagination contribuent à notre bonheur, et nous ne les perdrons jamais. On ne pourrait les changer
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sans changer aussi la langue que nous parlons, et qui est en partie son œuvre. Certaines métaphores nous sont devenues si familières qu'elles n'en sont plus pour nous; ce sont des images éteintes par le long usage. Le moins poète des hommes dit qu'une campagne est riante ou sévère, triste ou gaie, qu'un ciel est mélancolique ou serein, que la vigne pleure, qu'il faut hâter des fruits trop paresseux et faire la guerre aux branches gourmandes, que l'aiguille d'une boussole est affolée, que le feu lèche et dévore, que le vent gronde ou soupire, que la terre est en amour ou la mer en fureur. Cette projection de nous-mêmes dans le monde sensible est nécessaire à nos plaisirs esthétiques. Quel charme auraient pour nous les plus beaux paysages, si nous ne pensions y reconnaître certaines scènes de notre vie intérieure, la représentation de certains états de notre âme ? Qui n'a ressenti l'ivresse du premier printemps ? Pour la savourer, nous avons besoin de croire que les arbres qui commencent à feuiller sont en fête comme nous, que les lilas en fleur répandent dans l'air des espérances mêlées à leur parfum, que les oiseaux qui essaient leur chant nous racontent un bonheur semblable à celui que nous pouvons ou connaître ou désirer. «Je ne fais pas, disait le comique latin, comme ces amants qui content leurs misères à la nuit et au jour, au soleil et à la lune ; quant à moi, je pense que nos plaintes humaines
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les touchent peu, et qu'il ne leur chaut guère de ce que nous voulons ou ne voulons pas. » Tant que nous serons des êtres Imaginatifs, nous raisonnerons quelquefois comme ces amants, et nous croirons que nos plaintes sont entendues, que nos joies sont partagées, qu'il y a entre les choses et nous une mutuelle et silencieuse sympathie, qui est le secret de l'univers, après quoi nous nous réveillerons.
Si l'imagination esthétique voit la nature autrement que les naturalistes, le monde physique autrement que les physiciens, elle regarde la vie humaine avec d'autres yeux que les moralistes, non qu'il faille l'accuser d'immoralité; mais elle est très indulgente, et elle pardonne facilement au vice, pourvu qu'il l'amuse, au crime lui-même, pourvu qu'il lui fournisse des spectacles qui rétonnent ou l'émeuvent. Quand M. Jourdain eut appris de son maître de philosophie que la morale traite de la félicité, enseigne aux hommes à modérer leurs passions, il ne voulut plus en entendre parler : « Non, laissons cela. Je suis bilieux comme tous les diables, et il n'y a morale qui tienne, je me veux mettre en colère tout mon saoul, quand il m'en prend envie. » Notre imagination donne raison à M. Jourdain ; si lui-même l'intéresse, lui plaît beaucoup, c'est qu'il est naïvement passionné ou passionnément naïf. Le bien et le mal, la science des devoirs, la règle des
mœurs et des actions, elle s'occupe peu de tout cela. Elle ne demande aux hommes que d'avoir du caractère, et elle donne la préférence à ceux qui, bons ou mauvais, sont bien ce qu'ils sont et dont elle peut se tracer des images nettes, vives et frappantes.
Elle a une tout autre humeur, de tout autres goûts que les moralistes. Elle est indifférente à ce qui les émeut, elle se passionne pour ce qu'ils méprisent. Ils lui en veulent de se laisser éblouir par la pourpre et même par le clinquant et l'oripeau ; elle leur défend de toucher à ses plaisirs. Ils vantent les existences unies, réglées et les époques heureuses où régnent l'ordre, la justice et la paix ; elle aime les vies agitées, les entrepri ses, le vin qui bout dans la cuve et les temps où il se passe quelque chose. Ils maudissent la guerre comme un affreux désordre; elle leur reproche de vouloir la priver de ses plus beaux spectacles. Ils préfèrent les gens de bien dont personne ne parle aux conquérants qui ravagent le monde; elle adore les grands hommes, elle fait grâce à leurs déraisons, à leurs fourberies, à leurs violences, elle leur sait un gré infini d'avoir été ce qu'ils étaient, elle estime qu'on n'aurait pu leur ôter leurs dé • fauts sans les gâter, sans faire trou, et si elle a horreur des trous, il y a des taches qui ne lui déplaisent point.
On s'est appliqué mainte fois à lui prouver que
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la Révolution française fut un bouleversement inutile, qu'on aurait pu réformer sans détruire, qu'on aurait dû s'entendre au lieu de s'entre-tuer, que Napoléon fut un fléau, qu'il a arraché à l'agriculture des millions de bras. Supprimez la Révolution, le serment du Jeu de paume, la Convention, les volontaires, la Terreur, les folies du Directoire, supprimez Napoléon, son épopée et sa légende, Arcole, Austerlitz, Montmirail, Sainte- Hélène, quel appauvrissement, quel désastre pour l'imagination ! Elle bénit tous les jours le ciel de l'impuissance des moralistes. Si on les chargeait de faire l'histoire, elle sécherait d'ennui, elle périrait de misère.
Ce qui la charme dans l'histoire des grands hommes, c'est que leurs aventures éclatantes nous révèlent avec plus d'évidence la destinée des penchants et des passions, et lorsqu'elle s'occupe des humbles, qu'elle réussit à déchiffrer leurs secrets, c'est encore là ce qui l'intéresse. La morale croirait rabaisser l'homme si elle ne le considérait comme un agent libre, maître et responsable de ses actes, ayant à toute heure la faculté d'option entre le bien et le mal. Quand nous examinons notre passé à la lumière de notre conscience, nous nous persuadons que nous aurions pu disposer autrement de nous-mêmes, éviter nos fautes et nos malheurs, que nous avons toujours conduit le fil de nos affaires, qu'il ne dépendait que
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de nous de le nouer ou de le rompre. Quand, au contraire, nous repassons notre vie en imagination à la seule fin de nous en faire un tableau, nous la voyons comme un ensemble de bonnes et mauvaises actions, où efforts méritoires et défaillances, prospérités et revers, tout se tient, tout s'enchaîne, et il nous paraît que des puissances mystérieuses s'en sont mêlées, qu'un invisible tisserand a fait courir la navette, que cette toile n'est pas notre ouvrage, qu'en un mot ce n'est pas nous qui avons fait notre vie, que c'est elle qui nous a faits. Notre imagination est instinctivement fataliste ; elle ne goûte que les histoires où, jusqu'au moindre détail, tout est nécessaire, et qui ressemblent à ces images bien composées auxquelles on ne peut rien ôter ni rien ajouter sans leur faire tort. Ennemie de tout ce qui dérange ses combinaisons, de tout ce qui désaccorde ses tableaux, elle ne voit dans le libre arbitre qu'un principe de confusion et d'anarchie, qui met de l'incohérence dans les caractères et en détruit l'unité. Nos vertus comme nos passions sont à ses yeux des forces de la nature, qui, s'entr'aidant tour à tour ou se combattant, décident de notre sort.
C'est ainsi que tantôt elle transforme les choses à notre ressemblance, tantôt elle nous assimile aux choses. Elle prête une âme aux éléments, à la terre comme à l'eau, à l'air comme au feu, et
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elle tient nos passions pour des puissances élémentaires sur lesquelles nous ne pouvons rien et qui peuvent tout sur nous. Elle attribue aux lis et aux roses des émotions de plaisir ou de chagrin analogues aux nôtres, et elle nous regarde comme des plantes qui verdoient, fleurissent, fructifient et sentent tarir leur sève. Elle n'est pas éloignée de penser que les planètes, qui circulent éternellement autour de leur soleil, sont entraînées dans leur orbite par un enchantement, par un charme, par un espoir qui les possède, et elle considère nos amours comme des forces aussi fatales que la gravitation des astres. Si elle dit que la mer est en furie, elle compare nos propres fureurs au tumulte des vents, à des orages, à des tempêtes; elle voit des éclairs dans les yeux d'un homme qui se fâche, et quand il parle, elle se figure qu'il tonne. Elle n'admet pas qu'il y ait deux mondes, l'un gouverné par des lois naturelles, l'autre par les lois de l'esprit. La nature et la vie humaine sont pour elle deux formes du même univers, de la même nature. Sans avoir étudié la philosophie, elle croit à l'identité du sujet et de l'objet, du moi et du non-moi, de la pensée et de l'être, et cette croyance est nécessaire à ses plaisirs, car elle ne prend aucun intérêt ni aux corps qu'elle ne réussit pas à animer ni aux idées auxquelles elle ne peut donner un corps : elle n'aime que ce qui vit ou semble vivre.
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Dans ces mélanges qu^elle fait de nous et de ce qui n^est pas nous, dans ces relations constantes qu'elle établit entre les phénomènes physiques et les mouvements ou les puissances de notre âme, elle ne suit en apparence que son caprice. Elle n'a aucun goût pour les méthodes sévères, pour les raisonnements rigoureux; elle se contente d'à-peu-près, elle vit de fictions, mais ses fictions l'aident à mieux comprendre l'esprit intime des chosss. Quand nous nous figurons que le feu dort ou s'irrite sous la cendre ou qu'un homme a des passions de feu, quand nous nous représentons la lune comme un astre au front d'argent ou que nous admirons les grâces ondoyantes d'une femme, sa voix de cristal ou sa blancheur de lis, ces similitudes imparfaites sont des mensonges, qui expriment des vérités d'impression et de sentiment, les seules dont l'imagination se soucie. Son art consiste à mieux voir un objet en pensant à un autre, et je vois mieux cette femme quand je pense à ce lis, je vois mieux ce lis quand je me souviens de cette femme. La sultane validé, mère d'Achmet III, s'était prise d'une secrète inclination pour Charles XII, qu'elle n'avait jamais vu, mais dont les prouesses lui avaient été racontées par une juive. Elle ne l'appelait que son lion. « Quand voulez-vous donc, disait-elle au sultan son fils, aider mon lion à dévorer ce tsar? » Quoique Charles XII n'cûi ni
griflcs ni crinière, cette sultane validé, du fond de son sérail, avait su le voir tel qu'il était. Tallemant des Réaux nous apprend « que Tardeur avec laquelle Mlle Paulet aimait, son courage, sa fierté, ses yeux vifs et ses cheveux trop dorés, lui avaient valu le surnom de Lionne. » C'était Timagination qui le lui avait donné, et selon sa coutume, elle avait habillé une vérité en mensonge. Elle n'a pas d'autre logique que celle de l'inspiration, mais cette logique a ses règles. Les accidents de notre vie, les lieux, les temps, l'état de notre âme, notre santé, nos nerfs, tout influe sur le cours de ses pensées, et selon que notre humeur en décide :
... Il n*est rien Qui ne lui soit souverain bien, Jusqu'au sombre plaisir d'un coeur mélancolique.
Mais dans ses caprices mêmes, elle se règle toujours sur des principes de convenance et de disconvenance. Ses méthodes ressemblent à des aventures, ses découvertes sont des trouvailles, ses inventions sont souvent fortuites, elles ne sont jamais arbitraires. Les images qu'elle associe, qu'elle combine et qui semblent lui venir spontanément s'appellent les unes les autres par une sorte de nécessité qui nous échappe, comme le son fondamental appelle ses harmoniques. « Le génie, disait Balzac, a pour mission de chercher
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à travers les hasards du vrai ce qui doit sembler probable à tout le monde. » Notre imagination naturelle n'est pas tenue d'avoir du génie, mais la vraisemblance est sa loi. Le plaisir esthétique, avons-nous dit, s'adresse à l'homme tout entier; il faut que notre raison y soit partie prenante, et notre raison réprouve et condamne les similitudes forcées, les rapprochements absurdes ou incongrus, les contrastes cherchés, les fausses couleurs, les images qui dénaturent les objets, en obscurcissent ou eh déforment le caractère, simulacres trompeurs, pareils à ces larves grimaçantes que le délire évoque aux regards d'un fiévreux et qui ne sont qu'une traduction grossière ou le travestissement des réalités. Quand nous prêtons aux choses une figure et un langage humains, c'est une grande liberté que nous prenons ; mais il faut que cette figure d'emprunt nous rende leur vraie physionomie, que ce langage leur serve à nous répéter ce qu'elles disent tout bas dans une langue que nous ne parlons point. Le hautbois ne dira jamais ce que disent la flûte et le violon, et tout mêler, c'est tout perdre. L'imagination, pour peu qu'elle sache son métier, met de l'ordre dans son désordre, de la raison dans son apparente folie et s'il lui arrive de nous amuser par des contes de fées, elle s'applique à donner au merveilleux le plus invraisemblable un air de probabilité et de sagesse.
Dans tout ce qu'elle fait, la fortune et Tindustrie collaborent, et lorsqu'elle a du talent, elle tire parti des accidents mêmes qui la contrarient, comme le poète trouve des inspirations dans les difficultés et la gêne de la rime. Un travail auquel le hasard préside et qui ne laisse pas d'avoir des règles est ce qu'on appelle un Jeu, et voilà justement le caractère distinctif de l'imagination : elle est la seule de nos facultés qui travaille en jouant ou qui se joue en travaillant. Si nous n'avions que des appétits, des sentiments, des passions, des devoirs, des idées, nous garderions à jamais notre sérieux, qu'elle se plaît souvent à démonter. On raconte qu'une mère, .occupée à soigner la plus jeune de ses filles dangereusement malade, s'écria dans un accès de désespoir: « Mon Dieu, laissez-la-moi et prenez tous mes autres enfants! » Un de ses gendres s'approcha d'elle et lui dit d'un ton grave : « Madame, les gendres en sont-ils? » Tout le monde se mit à rire, même cette mère désolée : une image imprévue s'était placée soudain entre sa douleur et le lit où se mourait sa fille et avait fait jouer son esprit.
Notre imagination joue avec elle-même, avec ses images, avec les réalités. La vue que nous avons des choses dépend de ce que nous sommes, le sujet crée l'objet. Le monde est pour l'ambitieux une grande affaire très compliquée, pour l'homme d'appétits un marché où on a peine à trouver ce
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qu'on cherche, pour le moraliste une école, pour Tascète une maison de correction, pour le philosophe un ensemble dont les détails sont des moyens servant à une fin qui n'est pas la nôtre. L'imagination détourne les choses de leur fin naturelle et les fait servir à ses plaisirs. Elle joue et prend le monde pour partenaire. Les jeux de la fortune, de la guerre, de la nature, le jeu des physionomies, le jeu des couleurs, de l'ombre et de la lumière, sont des expressions inventées par elle. Qu'elle rencontre dans un bois un corps de bête morte, dont un rayon de soleil, glissant entre les feuillages, semble caresser la pourriture et l'horreur, vous ne l'empêcherez pas de croire que le soleil s'amuse. Que les éblouissants éclairs d'un orage nocturne changent le ciel et la terre en un tableau magique où tout paraît en feu, elle dira que la foudre est un grand artiste. Que les sages se perdent et que les fous prospèrent, que le cœur trouve son supplice où il cherchait sa félicité, elle dira que le sort a ses ironies. Elle ne voit dans tout l'univers que des forces qui se jouent et dont la vraie destination est de charmer nos yeux, d'étonner nos oreilles, d'offrir des spectacles à notre àme.
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LES TROIS SORTES DE JEUX ET LES TROIS VARIETES d'iMAGI- NATION ESTHÉTIQUE. — L'iMAGINATION CONTEMPLATIVE. -- LE BEAU ; LA GRACE ; LE SUBLIMS J L*INFORME ] LE DIFFORME.
Suivant notre humeur, nous demandons à nos jeux de nous procurer un repos sans ennui, ou une excitation qui ne soit mêlée d'aucune souffrance, ou Toubli des réalités et cette ivresse heureuse que n'accompagne pas la perte delà raison. Il en va de même des jeux de Timagination esthétique, et selon le tour qu'elle leur donne et l'effet qu'elle en ressent, nous pouvons la qualifier de contemplative, de sympathique ou de rêveuse.
Passons rapidement en revue les diverses sortes de plaisirs que, dans ces trois états, elle peut tirer de son commerce direct avec la nature et avec la vie.
C'est dans la pure contemplation qu'elle est le plus passive et qu'elle jouit de son repos comme du meilleur des biens. Les choses qu'elle préfère sont celles qu'elle convertit le plus aisément en images, et l'estime qu'elle en fait est proportionnée à la facilité de son bonheur. Que le hasard la mette en présence d'un objet qui a tout à la fois du caractère et de l'harmonie, elle s'en forme
sans effort une image qui la satisfait, et pour le récompenser de sa complaisance, elle le baptise du nom de beau. Qu'est-ce que la beauté? Un caractère harmonieux, un tout qui semble jouer avec ses parties, un ensemble qui joue avec ses détails. Elle éprouve alors cet étonnement mêlé de joie qu'on appelle l'admiration, auquel succède une quiétude, une tranquillité mêlée de douceur. « Un homme qui préfère les saints mystères aux voluptés, disait Platon, lorsqu'il aperçoit une figure qui lui semble belle, frémit d'abord et ressent quelque chose qui ressemble à de la crainte ; ensuite, à mesure qu'il la contemple, il la révère comme une divinité, et s'il ne craignait de passer pour un homme en délire, il lui sacrifierait comme à la statue d'un dieu. »
Ce n'est pas que le plus bel objet du monde, pour nous paraître tel, ne demande un travail à notre imagination. D'habitude, nous considérons le beau comme une réalité que nous n'avons que la peine de percevoir; c'est une grande illusion; à proprement parler, la beauté n'a rien de réel. La lumière est une force de la nature qui agit sur les plantes, bien que les plantes ne la voient pas ; l'électricité agit sur nos nerfs, mais nos nerfs ne la créent point, et les électromètres servent à déterminer la quantité de fluide électrique dont un corps est chargé. Mais il n'en est pas de même de la beauté; elle n'existe qu'autant qu'elle apparaît.
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elle n'est qu'une apparence, elle n'a d'être véritable que dans notre âme, et notre âme n'en jouirait Jamais si nos sens, heureusement bornés et obtus, étaient assez fins, assez déliés pour percevoir le détail infini des choses. C'est le mot de Voltaire : « Vous ne voyez pas les cavités, les cordes, les inégalités, les exhalaisons de cette peau blanche que vous idolâtrez... Si Paris avait vu la peau d'Hélène telle qu'elle était, il aurait aperçu ui réseau gris jaune, inégal, rude, composé de mailles sans ordre; jamais il n'aurait étéamoureux d'Hélène. » Voltaire ajoute avec son admirable bon sens, toujours plus profond qu'il n'en a l'air : « La nature nous fait une illusion continuelle; mais c'est qu'elle nous montre les choses, non comme elles sont, mais comme nous devons les sentir. » Si notre œil était un microscope, aucun tableau ne pourrait le charmer; décuplez la finesse de notre ouïe, et le chant du rossignol nous fera tomber en syncope. Des sensations trop précises ou trop intenses empêcheraient notre imagination de jouer, et pour qu'un objet quelconque nous semble beau, il faut qu'elle joue, n'ayant pas d'autre façon de travailler.
Certains actes compliqués de notre esprit sont si rapides, si instantanés que nous n'en avons pas conscience. Il semble que pour décider si une femme est laide ou jolie, il nous suffise d'ouvrir les yeux, et cependant notre décision est toujours
précédée d'une enquête et pour peu que Taffaire soit douteuse, d'une contre-enquête. Tout d'abord, cette femme imprime dans notre rétine deux images renversées, que nous assemblons et redressons. Puis, par une autre opération non moins mystérieuse, nous faisons de cette image plane et réduite un objet qui a de l'étendue, du relief, de la profondeur, et que nous projetons dans l'espace. Que si notre vision est suivie d'un jugement esthétique, la beauté n'étant qu'une forme, il faut réduire de nouveau l'objet à l'état de pure apparence; cette seconde image se présente à notre esprit comme un ensemble ; nous étudions le rapport des parties entre elles et avec le tout. Si ce travail est aisé, si cette image a du jeu, si partant elle est conforme à l'idée que je me suis faite de la beauté d'une femme, elle produit en moi un sentiment de plaisir, et dans le cas contraire, un sentiment de déplaisance. Mon impression se réfléchit sur l'objet qui la cause, et je juge que cette femme est jolie ou laide selon que son image a été pour mon imagination contemplative une occasion de joie ou de chagrin. L'habitude aidant, que de choses peuvent se passer en une seconde!
La beauté est le pays des illusions et des mystères. Nous la prenons pour une entité, pour une essence, et elle est un acte; nous nous figurons qu'elle existe dans les choses, que nous l'y trou-
vons toute faite, et la vérité est qu'elle se fait devant nous et en nous, et que nous l'aidons à se faire. Nous la prenons aussi pour un type, et elle n'est jamais qu'une exception. Qu'il s'agisse d'un lion, d'un taureau, d'un cheval, d'un chant qui nous plaît, d'une voix qui nous touche, tout objet que nous qualifions de beau, aussi longtemps qu'il nous tient sous le charme, nous apparaît comme l'expression unique, adéquate, achevée d'une espèce. Telle rose, telle femme que j'admire sont pour moi la rose par excellence, l'idée même de la femme qui, sortie de ses limbes, s'est rendue visible. Mais à quelques pas de là. je trouve une autre rose très différente de la première et aussi parfaite, une autre femme aussi belle et aussi femme que celle que je prenais pour la femme, et je découvre qu'il faut des millions de femmes et de roses pour exprimer une idée, que les espèces se réalisent dans l'inépuisable diversité des individus, et que pour me sembler beau, un individu doit joindre à son caractère générique quelque chose de tout particulier qui ne soit qu'à lui. « Si tous les êtres étaient coulés dans le même moule, a dit Bichat, la beauté n'existerait plus. » A quoi un philosophe anglais ajoute que si toutes les femmes étaient des Vénus de Médicis, elles ne nous plairaient pas longtemps. Il nous faudrait de la variété, nous demanderions à ces exemplaires identiques d'une même Vénus de différer entre
eux par certains traits distînctifs s'exagérant aux dépens des autres. Lorsqu'un voyageur arrive pour la première fois chez une peuplade africaine dont le type lui est tout nouveau, il voit tous les visages à travers ce type qui Tétonne, les différences individuelles lui échappent, et s'il ne fait que passer, il écrira dans son journal que dans ce triste pays toutes les femmes se ressemblent et sont également laides. Comme le bonheur, la beauté est une comparaison, et pour comparer, il faut distinguer.
Si le beau est toujours relatif, d'où vient l'illusion qui nous fait croire à la beauté absolue? Pour qu'une chose nous semble belle, il faut que nous y trouvions à la fois du caractère et de l'harmonie. Le caractère est déterminé par la prédominance d'une qualité sur les autres; on n'est quelque chose qu'à la condition de n'être que ce qu'on est, et pour parler la languç de Spinoza, toute détermination est une limite, une borne, une négation. Mais un caractère harmonieux, si déterminé qu'il soit, n'éveille en nous aucune idée négative. Il s'offre à notre esprit comme un tout, auquel on ne peut rien ajouter parce que rien ne lui manque. Il est complet; nous n'y apercecevons rien de défectueux, nous oublions qu'il se distingue de tout autre autant par les qualités qu'il n'a pas que par celles qu'il a et qu'il a dû acheter par des exclusions et des sacrifices. L'har-
monie est l'infini dans le fini. A quelque genre qu'il appartienne, l'être qui me paraît beau se montre à moi comme un individu parfait, ce qui implique contradiction. Voilà pourquoi k beauté nous cause une surprise mêlée de joie ou nous réjouit en nous étonnant, et pourquoi, après nous être étonnés, nos regards se reposent sur elle avec tant de complaisance ; nous nous écrions alors avec l'auteur du Cantique des cantiques : « J'ai vu le pommier au milieu des arbres de la forêt, et j'ai désiré m'asseoir à son ombre. » Nous avons trouvé ce que nous cherchions, un être qui est lui et qui n'est que lui, et qui cependant nous semble parfait. Nous ne cherchons plus rien, car la perfection est notre repos. La beauté est un divin mensonge. Mais qu'importe qu'on nous trompe, pourvu que nous soyons contents?
Nous le serions plus souvent encore si notre imagination était plus souple, plus prompte à s'apprivoiser avec ses étonnements, avec les nouveautés qui dérangent ses habitudes. Elle est dans certains cas la plus routinière de nos facultés; quand elle a pris son pli, elle le garde. Elle apporte dans son esthétique beaucoup d'opi-nions préconçues, de préjugés superstitieux, et sa timidité nuit quelquefois à ses bonnes fortunes. La beauté humaine n'est assujettie à aucune norme fixe et universelle; cependant toutes les races dont
se compose notre grande famille se sont fait leur formulaire, leur canon.
Les Chinois, les Japonais tiennent beaucoup à l'obliquité des yeux, et on a remarqué qu'ils l'exagèrent encore dans leur peinture ; nous n'aimons pas les yeux obliques, mais après quelques semaines passées au Japon, il nous en coûtera moins de les aimer. — « Demandez à un crapaud, disait Voltaire, ce que c'est que la beauté; il vous répondra que c'est sa crapaude aux deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun. » — Cela suppose que les crapauds ont une imagination contemplative, et il est permis de croire, sans leur faire tort, qu'elle est rudimentaire. Les Cafres, qui en ont beaucoup plus, ne regardent avec plaisir que les visages d'un brun chocolat; l'un d'eux avait pour son malheur le teint si clair qu'il ne trouva pas à se marier. Qu'est-ce que le beau pour un Indien de l'Amérique du Nord? C'est, nous apprend un voyageur anglais, un visage de pleine lune, des pommettes saillantes, trois ou quatre sillons creusés au travers de chaque joue, un front bas, un gros menton, un nez massif en crochet, une peau bronzée et des seins tombant jusqu'à la ceinture. De petits nègres de la côte orientale de l'Afrique s'écriaient en apercevant Burton : — « Voyez-le ! ne ressemble-t-il pas à un singe blanc? » — Nous les trouvons absurdes, et
souvent nous ne le sommes pas moins. Notre imagination a besoin d'être formée, façonnée, étendue, assouplie par les voyages; elle arrive alors à comprendre jusqu'à la beauté tongouse, jusqu'à la beauté cafre. Je demandais à un célèbre explorateur s'il y avait de jolies femmes chez les Pahouins : — « Cela dépend, me répondit-il, de la façon de les regarder; pour un œil connaisseur, il en est d'agréables; pour un œil plus connaisseur encore, il en est de charmantes. » — Dans tous les pays du monde, certains visages privilégiés ont un caractère très personnel, et ce caractère a de l'harmonie ; en tout lieu, il y a des hommes qui, en apercevant la femme qui leur plaît, se disent dans une langue plus ou moins confuse : — « C'est elle ! c'est la femme ! » et leur cœur célèbre les grands mystères.
Si nos opinions préconçues nous gênent quelquefois dans nos appréciations de la beauté humaine, en d'autres matières nous avons le jugement plus libre, et pour multiplier nos plaisirs, il suffit de suivre notre instinct, qui nous porte à admirer les choses, quelles qu'elles soient, dont nous pouvons facilement nous faire une image où tout s'accorde et convient. Animaux et plantes, tout ce qui vit parle à notre imagination, et si les pierres elles-mêmes l'intéressent, c'est qu'elle a le pouvoir de les vivifier. Or la vie suppose un concours, une adaptation d'oiganes et de moyens à
une fin commune, et d'habitude cette convenance des parties et du tout se révèle dans la forme des êtres. Nous avons un penchant naturel à discerner les caractères et les rapports, et comme il y a dans chaque tribu, dans chaque famille des individus privilégiés, en qui ces rapports et ces caractères se manifestent avec plus d'évidence, et qui semblent s'égaler en quelque sorte à l'idée même de leur espèce, nous les admirons comme une aristocratie de la création et nous les appelons beaux. Plus notre imagination s'exerce, se cultive et s'affine, plus elle recule les frontières du royaume de la beauté. Tous les portraits fortement tracés lui plaisent et elle trouve jusque dans les animaux inférieurs et dans les végétaux en sous-ordre des harmonies qui la charment. Nous découvrons que certaines mousses, certains champignons sont aussi admirables dans leur genre que dans le leur certains chênes, certaines roses, que s'il y a de beaux lions, de beaux tigres, de beaux chevaux, de beaux chiens, il y a aussi de beaux serpents, de belles mouches et même de belles araignées. Qu'est-ce qu'une belle araignée? Ainsi qu'une belle femme, c'est une exception qui nous apparaît comme un type ou une règle.
L'admiration, la joie étonnée et reposante que fait naître en nous la rencontre de la beauté, est accompagnée d'un sentiment de délivrance .
Quand notre imagination ne se charge pas d'en-
chanter nos yeux et nos oreilles, la nature n'est plus pour nous qu'une puissance sévère, très insouciante de notre bonheur et dont les desseins croisent, traversent, contrarient sans cesse les nôtres; c'est une grande mécanique, gouvernée par des lois inconnues et travaillant avec une mystérieuse obstination à des fins qui nous sont étrangères. Il faut être Bernardin de Saint-Pierre pour supposer qu'elle a des intentions constantes de bienveillance à notre égard, qu'en donnant des feuilles aux arbres elle pensait à nous préparer des éventails, des parapluies et des parasols, qu'avant de faire les cerises et les prunes, elle a pris la mesure de notre bouche, qu'elle a taillé les poires et les pommes pour notre main, qu'elle a divisé par côtes les melons afin que nous puissions les manger en famille, qu'elle a créé le coq pour nous empêcher de dormir trop longtemps, l'alouette « pour inviter les bergères aux danses, » la grive gourmande « pour appeler aux vendanges les rustiques vignerons, » et que si elle a refusé le chant aux oiseaux de marine et de rivières, « c'est qu'il eût été étouffé par le bruit des eaux et que l'oreille humaine n'eût pu en jouir à la distance où ces volatiles vivent de la terre. »
Dans l'habitude de la vie, nous ne croyons rien de tout cela; mais lorsque, devenus contemplatifs, nous nous trouvons en présence de la beauté, nous sommes tous des Bernardin. Le monde
change alors d'aspect, cet étranger prend un visage ami; nous attribuons à la nature des désirs de nous plaire, nous la croyons occupée de nous procurer des spectacles ; nous nous figurons que le soleil et la lune, les bêtes et les plantes, tout ce qui brille, tout ce qui respire, tout ce qui fleurit a été fait à notre intention. Nous oublions que nous sommes pour beaucoup dans nos plaisirs, que le spectateur crée en partie son spectacle, que les plus beaux paysages sont des combinaisons de notre esprit. La vache, qui, après s'être repue, se couche dans Therbe et semble rêver, voit ce que je vois, et il n'y a point de paysage pour elle ; je contemple, elle rumine ; nous sommes heureux, elle et moi, mais chacun à sa manière. Bernardin confesse que Thomme est seul attentif aux accents des oiseaux, « que jamais le cerf, qui verse des larmes sur ses propres malheurs, ne soupira à ceux de la plaintive Philomèle ». Darwin assure, à la vérité, que les femelles des lépidoptères sont fort sensibles à réclat des couleurs, qu'elles ont une préférence marquée pour ceux de leurs mâles dont les taches sont les plus vives. Jusqu'ici, les femelles des lépidoptères n'ont dit leur secret qu'à Darwin; d'ailleurs, Darwin lui-même convient que la joie qui accompagne leurs préférences n'est qu'une excitation sexuelle, et le plaisir esthétique est tout autre chose. Il n'y a rien de commun entre la
conjonction des désirs et les embrassements d'une âme contemplative, à qui il suffit de sentir pour posséder.
Il faut rendre justice à la nature. Nous avons tout lieu de croire qu'elle n'a aucun souci de nous être agréable, qu'elle ne fait rien pour l'apparence, pour la montre; mais, si indififérente qu'elle soit à nos regards comme à nos songes, elle a pour nous des complaisances involontaires. Elle nous aide à prendre le change sur ses intentions, et, comme si elle savait que nous appelons beau ce qui fait jouer notre esprit, elle se prête à nos jeux. Depuis la matière inorganique jusqu'aux régions supérieures des êtres organisés, elle agit par des forces qui, soumises à des règles fixes, ne laissent rien au hasard ; mais ces forces, d'un ordre très différent, coexistent dans le temps et dans l'espace : elles se rencontrent, se modifient les unes les autres, et de leurs actions et réactions réciproques il résulte des combinaisons imprévues, des accidents souvent heureux, dont nous profitons. De quoi servent à la nature les sons et les accidents de lumière ? Nous nous persuadons facilement qu'elle les destine à récréer notre vue et notre ouïe, que les bruits ineffables qui sortent des forêts, le chant des oiseaux, les aubes et les aurores, les crépuscules, les levers et les couchers de soleil, sont des fêtes qu'elle nous donne. Un savant botaniste a soutenu que la fleur est une
maladie de la plante. D'un bout du monde à Tautre, toutes les races humaines rendent un culte à cette maladie délicieuse; c'est, de toutes les religions, la plus universelle. Soit qu'elles nous étonnent par l'intensité de leur éclat, soit qu'elles nous délectent par la musique de leurs couleurs, par la dégradation insensible de leurs teintes, par l'inimitable finesse de leurs nuances, les fleurs nous paraîtront toujours un luxe divin, un merveilleux décor, une joie de la terre.
a Fleurir sa maison, disait un Arabe, c'est fleurir son cœur. »
Les étoiles sont les fleurs du ciel, qui, tel qu'il s'offre à nos regards, n'est pas pour nous le ciel ordonné des astronomes. Nous sommes libres d'y voir ce qu'il nous plaît. Les peuples pasteurs de l'Asie croyaient retrouver, dans les splendeurs des nuits, l'image agrandie de leur vie errante; ils s'obstinaient à chercher des yeux le pâtre invisible qui poussait devant lui son troupeau de mondes à travers les steppes infinis du firmament. Ces nomades, dont les maisons étaient des tentes, adorèrent des dieux vagabonds comme eux, et ils glorifièrent dans leurs pensées la sublime aventure des cieux étoiles. Pour nous, qui ne sommes plus nomades, le ciel est un jardin immense, dont les fleurs, semées à pleines mains, étincellent comme des pierreries. Ces globes lumineux, répandus à profusion dans les profondeurs de l'es-
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pace, forment entre eux des assemblages fortuits et chimériques que nous appelons des constellations et qui figurent un grand et un petit chariot, un bouvier, une épée, une lyre, la moitié d'une couronne, la chevelure dénouée d'une reine, un archer qui bande son arc, un scorpion qui fait vibrer son dard, un chasseur sanglé dans son ceinturon, une chèvre escaladant un rocher, un chien vomissant du feu, une poule couvant ses poussins habillés d'or. Tout cela nous apparaît comme une harmonie cachée sous le plus magnifique des désordres, comme le jeu d'une imagination infiniment plus riche que la nôtre, qui s'amuse à étonner, à éblouir notre indigence, et qui, ouvrant à la fois tous ses écrins, en laisse couler au hasard ses diamants, ses rubis et ses perles.
Nous constatons la marche des astres, nous ne la voyons pas. Pour trouver des mouvements perceptibles à nos sens et qui nous plaisent, il faut redescendre sur la terre. Un être animé a pour nous d'autant plus d'attrait qu'il se meut avec plus de liberté. Nous avons donné le nom de grâce au plaisir que nous cause tout mouvement si aisé, si libre de toute contrainte, de tout effort et de tout soin qu'il ressemble à un jeu, et la grâce est un succédané de la beauté dont nous faisons tant de cas qu'il nous arrive souvent de le lui préférer. Ici, l'admiration est remplacée par le charme. Une figure que nous trouvons par-
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faite nous impose et nous étonne comme un type miraculeusement réalisé. Une femme, laide ou jolie, dont les yeux et le sourire disent tout ce qu'ils veulent, ou qui se meut devant nous avec une onduleuse souplesse, nous attire comme le bonheur. Il nous semble qu'elle a une délicieuse facilité à vivre; elle nous fait oublier que l'existence est un travail : nous sommes tentés de croire qu'être, c'est Jouer. Il y a de la grâce dans les ondoiements d'un champ de blé, dont les épis, remués par la brise, se balancent, se courbent et se redressent, dans la fuite nonchalante de l'ombre portée d'un nuage que le vent promène sur le flanc des collines, dans les détours imprévus d'un ruisseau qui, en suivant son cours sinueux, semble obéir moins à sa pente qu'à son caprice. Ce sont là des jeux illusoires; mais les sphères les plus élevées de la création nous en offrent de plus réels.
A mesure que la vie se perfectionne, l'importance des individus s'accroît; il se fait en eux une accumulation de force supérieure à leurs besoins, à la dépense journalière qu'exige l'accomplissement des fonctions de l'espèce. Leur bilan se solde par un excédent de recettes; toutes leurs dettes acquittées, ils disposent d'un fonds de réserve, et ce fonds leur sert à vivre un peu pour leur propre compte, à jouir d'eux-mêmes, à oublier leurs servitudes ou, si Ton veut, à s'é-
battre avec leurs chaînes. Comme Ta remarqué Darwin, rien n'est plus commun que de voir les animaux prendre plaisir à faire un usage inutile de leurs instincts. Les oiseaux de vol facile s'amusent à planer, à glisser dans l'air, comme on se complaît dans l'exercice d'un talent. L'épais cormoran lui-même joue avec le poisson qu'il va manger. Le tisserin, élevé en captivité, se fait un passe-temps de tisser avec art des brins d'herbe entre les barreaux de sa cage. Quand est passée la saison où ils courtisent les femelles, les oiseaux mâles continuent de chanter pour leur propre agrément, et bien habile qui empêcherait un jeune chat de folâtrer avec sa queue ou avec la queue des autres. L'homme insensible aux grâces de la race féline comme à la beauté des fleurs peut être un bon citoyen, un bon père, un ami sûr ; mais son imagination esthétique est pauvre, et, moins libre d'esprit qu'un matou, la vie ne sera jamais pour lui qu'une afifaire.
Comme les champs, les vergers, les nuages, les fleuves, les éperviers, les hirondelles et les chats, les âmes ont leurs grâces, et quand elles en ont beaucoup, l'estime qu'elles nous inspirent est mêlée de charme et tient de l'adoration. Quoi qu'on en dise, le bien et le beau sont d'essence fort différente ; c'est la grâce qui les réconcilie et les unit. L'impératif catégorique n'a rien qui réjouisse notre imagination, et la vie sans reproche
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d'un honnête homme qui s'acquitte de tous ses devoirs par conscience est un spectacle plus édifiant qu'esthétique. Mais il est des âmes à qui tout est facile, à qui rien ne coûte; elles ont en elles comme une abondance de joie qui se répand jusque sur leurs tourments, sur leurs sacrifices volontaires; elles savourent la volupté de souffrir. Ne leur parlez pas de leurs devoirs, elle ne vous comprendraient pas. En se donnant, elles ne songent qu'à se satisfaire; elles font le bien aussi naturellement que le soleil luit, que les plantes respirent, que les oiseaux volent, que l'eau coule, qu'une source s'épanche, que le ciel se fond en rosée. Ces âmes rares, nous les appelons belles ; cela signifie que leur vertu, qui est un jeu, a la grâce d'un sourire.
Un caractère qui est une harmonie, voilà la beauté ; une harmonie qui est un caractère, voilà la grâce, et il y a comme une liaison, comme une amitié naturelle entre l'imagination contemplative et tout ce qui lui semble beau ou gracieux. En revanche, elle a dans le monde deux ennemis, l'informe, qui manque de caractère, le difforme, qui manque d'harmonie. Mais les circonstances s'y prêtant, elle met ses ennemis à contribution, elle les oblige de fournir à ses plaisirs.
Elle pardonne et s'intéresse à l'informe, pourvu qu'il lui impose par sa grandeur. La beauté est un caractère déterminé, qui nous fait oublier que
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toute forme est une limite; l'informe qui a de la grandeur est quelque chose d'indéterminé auquel sa grandeur même donne un caractère. Qu'éprouvons-nous à la vue d'un grand ciel uniformément gris, d'un vaste désert de sable, d'une plaine solitaire et nue, d'une mer immobile, huileuse et plombée, dont l'immensité muette se perd dans un horizon brumeux? Qu'éprouvons-nous encore en entendant la voix monotone d'un fleuve, le fracas retentissant d'une chute d'eau, l'éternel mugissement d'une cataracte qui étouffe tout autre bruit, réduit au silence tout ce qui voudrait parler autour d'elle ? Notre première impression est un étonnement accompagné de malaise. Notre âme est aux prises avec une force incommensurable; nous comptons sans avoir notre compte, nous marchons sans avancer, nous cherchons sans trouver le bout ; nous nous sentons très petits, réduits à rien. Mais, par degrés, la grandeur de l'objet se communique au sujet pensant, et après nous avoir déprimés, elle nous exalte. En présence de ce ciel, de cet océan, de ce désert, de ce grand fleuve qui parle éternellement pour dire toujours la même chose, notre imagination se sent bientôt immense comme eux. Nous sommes rentrés en nous-mêmes; nous nous sommes souvenus que notre raison nous avait fourni depuis longtemps la notion de l'infini et que notre mol lui-même est un infini en puissance. Quiconque
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a désiré, aimé ou pensé, a compté sans avoir son compte, a cherché sans trouver le bout, et quiconque a regardé dans son âme y a découvert de mystérieuses passions qui ne se laissent pas calculer. Nous familiarisant avec notre surprise, nous nous trouvons les égaux de l'objet souverain qui nous écrasait. Mais, l'instant d'après, nous nous étonnons de nouveau, et tour à tour comprenant et ne comprenant plus, anéantis et sentant notre grandeur, nous nous laissons comme bercer par cette vicissitude, par cette succession rapide d'images contradictoires, et nous avons le plaisir de jouer avec nous-mêmes.
L'impression que produit sur nous un objet informe qui nous frappe par sa grandeur, nous la ressentons devant tous les grands spectacles de la nature et de la vie, devant tout ce qui se présente à nous comme quelque chose d'extraordinaire qui nous dépasse. La beauté nous étonne et nous réjouit, la grâce nous charme, l'extraordinaire nous transporte, nous ravit. Contemplez l'un de ces paysages désordonnés et sans limites qu'on découvre du sommet de certaines montagnes, assistez à l'éruption d'un volcan, ou relisez certains chapitres d'histoire et revivez par l'imagination dans un de ces temps où, sous l'empire d'une passion puissante, un peuple a paru déployer des énergies surhumaines et oser l'impossible, vous éprouverez la même surprise, accompagnée
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des mêmes réflexions; vous vous direz ; « C'est plus fort que moi, et pourtant c'est moi ». Les grands hommes, qui font comme en se jouant des choses étonnantes, nous dépassent de la tête; mais, après tout, nous nous retrouvons en eux; c'est notre sang qui coulait dans leurs veines, ils étaient pétris de la même argile que nous, et tantôt nous les reconnaissons pour nos supérieurs ou nos dieux, tantôt nous les aimons comme nos semblables. Henri Heine parle d'un écolier très modeste, qui ne pouvait lire Plutarque sans regarder en pitié ses pantoufles ; les pieds lui démangeaient, il mourait d'envie d'aller prendre la poste pour devenir, lui aussi, un grand homme. Le sublime est quelque chose d'extraordinaire qui, à la réflexion, ne nous semble pas miraculeux, une seconde nature qui nous paraît aussi naturelle que la première, ou, pour mieux dire, le sublime, c'est le grand dans le simple, et plus il est simple, plus il nous paraît grand. Nous permettons au beau de se parer, nous voulons que le sublime s'offre à nous dans sa noble nudité ; tout ornement le diminuerait, et son caractère est d'être grand. Il a pour nous le prix d'une rareté; cependant, sans être jamais commun, il est moins rare que nous ne le pensons. Il nous arrive quelquefois de le rencontrer sans le reconnaître ; il ne fait rien pour attirer sur lui notre attention ; il ne se croit pas remarquable; comme tout ce qui est
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vraiment grand, il n'a pas conscience de sa grandeur. Un paysan russe, dont le visage m'est resté dans les yeux, avait été mordu au bras par un loup enragé ; il était venu trop tard chercher sa guérison à Paris. On le transporta àl'Hôtel-Dieu. Ses convulsions étaient si terribles qu'aucune patience d'infirmier n'y pouvait tenir. Une vieille augustine, d'apparence assez vulgaire, se sentit seule de force à se charger de lui. Depuis plus de vingtquatre heures elle n'avait pas quitté un instant ce possédé, qui, dans ses crises, se jetait sur elle, la bouche ouverte, comme pour la dévorer, et, dans ses courts apaisements, ployant le genou, lui couvrait les mains de baisers, de bave et d'écume. « Que vous devez être lasse, ma mère! » lui disje. Elle me répondit avec un sourire à la fois très vieux et très jeune : « Vraiment, je suis honteuse de l'être si peu. » Elle était à mille lieues de se douter qu'elle fût sublime, mais je m'en doutais bien.
Les jeux de la lumière peuvent embellir un site ingrat ; il suffit d'un sourire ou d'un mouvement de l'âme pour transformer un visage, et la grâce déguise tout. Le grand roi avait une impatience extrême de savoir comment Madame la dauphine était faite. Il envoya quelqu'un, qui lui dit : « Sire, sauvez le premier coup d'œil, et vous serez fort content. » La dauphine avait non seulement si bonne grâce, mais de si beaux bras, une si belle
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taille, une si belle gorge, de si beaux cheveux, qu'il en coûtait peu d'oublier que son front et son nez n'étaient pas proportionnés au reste de son visage. Quelquefois nous sommes contents à moins. L'informe nous déplaît ou nous inquiète ; la difformité nous attriste ou nous répugne, et pourtant nous lui disons par occasion, comme le comte de Rouci à sa fiancée : « Encore que vous soyez bien laide, je ne laisse pas de vous aimer. »
Il nous arrive souvent de traiter de monstre un être dont la conformation est si différente de la nôtre que nous ne pouvons la comprendre, et qu'elle nous paraît un désordre. Si nous considérons ces faux monstres comme des plaisanteries, des jeux de la nature, loin de les regarder avec répugnance, ils nous amusent. C'est l'effet que produit un rhinocéros sur les yeux et l'esprit d'un enfant, et jusque dans sa vieillesse notre imagination a ses enfances. Le naturaliste, qui a reconnu que l'organisation de ces affreux pachydermes est parfaitement adaptée à leur genre de vie, ne leur trouve plus rien de monstrueux, rien qui choque son esthétique professionnelle. Un célèbre voyageur, qui a beaucoup chassé en Afrique, assure qu'il y a pour lui de beaux hippopotames.
Le vrai monstre est un être dont la conformation offre de graves anomalies et nous paraît absolument contraire à l'idée que nous nous faisons
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de son espèce. Soit par excès, soit par défaut, soit par le renversement de ses parties, il déroge aux lois du type qu'il représente, et partant il nous semble en contradiction avec lui-même ; il ne devrait pas être et il est; ce n'est plus un Jeu de la nature, c'est une erreur. Mais la science nous apprend que les irrégularités elles-mêmes sont soumises à des règles, que l'atrophie d'un organe entraîne toujours après elle l'hypertrophie d'un autre, qu'il y a une harmonie secrète dans ce dérangement. Celle de la beauté résulte de la subordination de l'accessoire à l'essentiel ; dans les monstres, un accessoire devient l'essentiel, le centre autour duquel tout s'ordonne; cet ordre renversé est encore de l'ordre. Quand la difformité est complète, l'image de cet ordre renversé s'imprime facilement dans notre cerveau, et nous nous réconcilions avec l'objet monstrueux, nous lui faisons grâce ; nous disons : « Il est parfait dans son genre. » La seule chose que nous ne puissions pardonner à la laideur, c'est d'être imparfaite ; elle l'est trop souvent et nous rebute par l'effort qu'elle nous oblige à faire pour découvrir ce qu'elle a de trop et ce qui lui manque, pour démêler l'ordre caché dans son désordre. Je ne sais plus quel roi disait à un de ses bouffons, qui s'était procuré un onguent contre les verrues : « Si tu avais le malheur de devenir moins laid, je ne pourrais plus te regarder. »
En matière de tératologie morale, un monstre est un moi dont le centre s'est déplacé et en qui l'ordre naturel de l'âme humaine est à jamais dérangé : une passion, qui a le caractère d'une fureur, commande en souveraine absolue ; elle décide et règle tout ; c'est elle qui raisonne, et la raison est en délire. Ici encore, notre conscience et notre imagination ne se rencontrent pas dans leurs Jugements. L'une n'est indulgente que pour les petits pécheurs ; l'autre préfère aux dérèglements timides, aux vices médiocres et incomplets, les perversités déclarées,, insolentes dans leurs entreprises, ces âmes noires où tout est d'accord, dont toutes les actions découlent de la même source empoisonnée. Les médecins disent : « J'ai vu ce matin à l'hôpital une belle, une admirable tumeur. » Nous qualifions de belles horreurs des lieux tristes et désolés, où nous ne voudrions pas vivre, mais dont il nous plaît de nous souvenir, et il y a aussi pour nous de beaux crimes et de beaux criminels. Si nous aimons les grands hommes, nous ne pouvons nous empêcher d'admirer les Caligula, les Richard III, les Cartouche. Un beau monstre est un virtuose de la scélératesse, né pour la destruction et trouvant en lui une merveilleuse facilité à remplir sa destinée. Les belles âmes nous plaisent parce qu'elles ont le génie du bien et qu'elles le font en se jouant ; les beaux monstres nous agréent parce qu'ils sont
artistes à leur manière, et, qu'ayant le génie du mal, ils semblent se jouer en le faisant.
Dans le temps où Ton croyait au diable, tout à la fois on en avait grand'peur et on sentait pour lui un irrésistible attrait. Malgré sa queue et ses cornes, n'était-il pas un grand maître, le roi des ténèbres, celui qui n'a qu'à dire, et le crime est accompli? Il n'est pas de jfigure sur laquelle les imaginations se soient exercées avec plus d'acharnement et de secrète volupté. « Es-tu mâle ou femelle? Quelle est ta forme cachée?» lui demandait un grand docteur. Il répondait : « Je n'ai point de sexe, je n'ai point de visage qui me soit propre ; j'emprunte la figure sous laquelle on désire me voir ; j'aurai constamment la forme de ta pensée. » Et le grand docteur le voyait tour à tour sous l'image d'un vilain bouc, d'un porc, d'un singe, d'un serpent venimeux, d'un lion rugissant ou sous les traits immortellement pâles d'un dieu détrôné qui se venge.