LE TRAGIQUE, LE COMIQUE
Quoique notre imagination contemplative ne puisse entrer en exercice sans mettre notre âme
en mouvement, les émotions qu'elle nous procure sont toujours suivies d'un sentiment de repos. Nous nous absorbons en quelque mesure dans tout objet que nous admirons ou qui nous charme ; nous ne sommes occupés que de lui, il se fait en nous comme une suspension de notre existence personnelle, et tout ce qui nous sort de nousmêmes nous repose. Dans notre commerce avec la beauté, avec la grâce, avec le sublime, nous ressemblons, pendant quelques minutes au moins, à ces esprits célestes qui voient tout en Dieu et dont la vie n'est plus qu'un regard. Mais le repos n'est pas toujours pour nous le souverain bien. Nous jouons souvent pour nous désennuyer, et c'est ainsi que nous cherchons dans les jeux de notre âme, tantôt un délassement noble, tantôt un remède à nos langueurs, un excitant qui nous exalte sans nous troubler. Cet excitant, notre imagination afifective ou sympathique nous le fournit; elle se charge de réveiller notre vie qui s'endort en nous faisant vivre de la vie des autres. Le propre de l'imagination sympathique est de s'intéresser moins à l'être qu'au devenir; elle se sent moins curieuse de la forme essentielle des choses que de leurs modalités, de leurs accidents, de leurs affections, de leurs souffrances. Pour qu'elle nous fasse vivre de la vie des choses, il faut que cette vie soit analogue à la nôtre, et c'est bien ainsi qu'elle la voit. Les forces de la nature
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sont pour elle des passions qui parlent une langue particulière, qu'elle se flatte de comprendre. Un bel orage lui plaît ; c'est une colère du ciel. Dans le désordre d'une mer démontée et blanche d'écume, elle reconnaît les violences d'une âme qui ne se commande plus. Les fleurs la séduisent par ce qu'il y a d'expressif dans leurs couleurs comme dans leurs attitudes ; elle leur suppose des joies, des tristesses, des modesties, des fiertés. Les animaux la charment par leur candeur; elle lit dans leurs yeux des pensées toutes pareilles à celles qui hantent notre cerveau, mais plus naïves, plus ingénues. Ils lui peignent l'ho mme primitif avant qu'il eût inventé les bienséances et les feintes; on croit honorer les souverains en les traitant de majestés, elle croit rendre justice aux bêtes en leur disan t : « Votre humanité m'amuse infiniment. »
L'imagination afifective, qui est essentiellement anthropomorphite, a joué un grand rôle dans l'histoire des religions ; elle est le principe même de la mythologie. L'homme, quoi qu'on en dise, n'a jamais adoré le soleil, la lune, la terre, la pluie et le beau temps ; si ses divinités n'avaient pas été des âmes, à quoi bon leur rendre un culte? La prière et les sacrifices servent à agir sur des volontés terribles, mais muables, à co njurer des colères qu'apaisent les flatteries et les offrandes. L'homme a toujours tenu ses dieux pour des
puissances surnaturelles, mais semblables à lui, et auxquelles la nature fournissait un corps. Suivant ridée qu'il se faisait de lui-môme, ils lui apparaissaient tantôt comme le feu qui dévore ou la flamme qui purifie, et il les appelait Baal, Jahveh, Apollon, tantôt comme Peau qui féconde, et il voyait sortir du fond des marais Astarté ou Aphrodite, mère des voluptés. Il changeait sans cesse, et ses dieux changeaient avec lui ; leurs métamorphoses répondaient aux siennes. A mesure qu'il se civilisait, il sentait davantage le besoin de les civiliser aussi, il apprivoisait, leur humeur farouche et leurs goûts cruels, et quand la terre tremblait ou qu'un ouragan fracassait les arbres et brisait les rochers, il disait comme Élie dans la caverne de l'Horeb : « Mon Dieu n'était pas là; il est dans les sons doux et subtils qui caressent l'oreille. »
De même qu'ils ont toujours façonné, le divin à leur image, les peuples, quelles que fussent leurs croyances et leurs mœurs, ont toujours humanisé la nature. Le moyen âge croyait aux esprits élémentaires, aux gnomes, aux pygmées, aux nixes ou aux ondines, qui ne sont que des femmes aquatiques qu'on entend rire dans les ruisseaux, aux sylphes, race aérienne, qui ne sont que des âmes pourvues d'ailes. L'Hindou s'était reconnu dans la bête et dans la plante. La plainte des alcyons, le gazouillement de Thirondelle, le cri
aigu de Tépervier racontaient aux Grecs des destinées tragiques. Les silences mêmes de la nature parlaient à leur imagination : c'étaient les siestes de Pan, qui n'aime pas qu'on le réveille et se venge des indiscrets en les frappant de terreurs paniques. « — Il est défendu, berger, de jouer de la flûte à midi. Nous craignons Pan, quand il se repose des fatigues de la chasse. C'est un dieu irascible, et le fiel amer est toujours près de sa narine. » Quoique Pan et ses colères ne nous fassent plus peur, le profond repos des bois à midi nous étonne, nous intimide, comme une image de certains grands silences de l'âme, aussi sacrés que le sommeil d'un dieu, et bien que nous ne croyions plus aux ondines et aux sylphes, il nous semble par moments que les choses ont comme nous leurs souvenirs, leurs espérances et leurs félicités, que comme nous elles souffrent, gémissent, se lamentent ou s'indignent.
S'il est vrai que tout parle dans l'univers, rien n'est plus parlant que le visage de l'homme, et parmi tous les chapitres du grand livre, c'est celui que l'imagination affective lit et relit avec le plus d'agrément. Elle est moins sensible à la beauté des figures qu'au jeu des physionomies. « J'ai perdu l'appétit, disait un Imaginatif; je ne dîne plus en ville que pour me donner le plaisir de déchiffrer des visages, et ceux qui me plaisent le plus sont ceux qui mentent le mieux » L'infinie
diversité des grimaces, les fausses gravités, les fausses tristesses, les gaietés forcées, le naturel étudié, les modesties d'emprunt, les empressements trompeurs, les douceurs feintes, les caresses hypocrites et le velouté artificiel du regard, le mensonge des sourires confits, le déguisement des jalousies, les indififérences simulées, il aimait à débrouiller tous ces cas obscurs, à découvrir les dessous de la politique des cœurs, et il rapportait chez lui une collection d'images qui le consolaient de ses mélancolies d'estomac.
« N'êtes-vous point las d'un monde où tout s'agite et où tout se méprend? » s'écriait un éloquent prédicateur. Notre imagination afifective n'en est jamais lasse. Ce monde fallacieux, mais très mouvementé, s'offre à elle comme un grand théâtre, où se joue une pièce à cent actes divers. Qu'est-ce que la vie humaine ? le perpétuel conflit du désir et du destin, un éternel jeu de passions qu'une puissance souveraine et fantasque encourage tour à tour, favorise, traverse ou condamne. Des projets qui n'aboutissent point, des inquiétudes et des espérances également vaines, des mesures savamment concertées qu'un incident déconcerte, de faux sages qui le plus souvent ne savent pas ce qu'ils font, qui tantôt travaillent à leur ruine en travaillant à leur fortune, récoltent des chagrins où ils cherchaient des plaisirs, leur humiliation où ils pensaient trou-
ver leur gloire, tantôt se sauvent miraculeusement par ce qui devait les perdre, vraiment ce spectacle n'est jamais ennuyeux. De fâcheuses ou d'heureuses méprises, voilà le nœud de l'intrigue, et quoique la pièce soit toujours la même, elle est toujours variée. On sème avec crainte ou avec joie, et on ne reconnaît que rarement son blé de semence dans sa moisson.
Pour jouir de la pièce, il faut assister à la représentation en spectateurs désintéressés et recueillis, qui ont quitté pour quelque temps la partie et regardent jouer les autres. C'est ce qui nous arrive quand nous ne vivons plus que par l'imagination. Dans ces moments heureux, l'avare, miraculeusement affranchi de sa passion dominante, s'amuse des lésineries de son voisin et du ridicule qu'elles lui attirent; le superbe constate avec un rire de parfait contentement que quand l'orgueil arrive, les disgrâces ne sont pas loin; le voluptueux se divertit des déconvenues du libertin, l'ambitieux des mésaventures de l'ambition; le philosophe est charmé de voir un sage démentir en un instant les maximes de toute sa vie et s'échauffer pour des misères, s'émouvoir d'une bagatelle, d'une salière renversée, d'un château de cartes qui s'écroule. Ils se trouvent tous dans l'état d'esprit qu'a peint Diderot, quand il disait : « Oh ! que ce monde-ci serait une bonne comédie, si l'on n'y faisait pas un rôle ; si l'on existait, par exemple,
dans quelque point de l'espace, dans cet intervalle des orbes célestes où sommeillent les dieux d'Épicure, bien loin, bien loin, d'où l'on voit ce globe, sur lequel nous trottons si fièrement, gros tout au plus comme une citrouille, et d'où l'on l'observât, avec le télescope, la multitude infinie des allures diverses de tous ces pucerons à deux pieds qu'on appelle les hommes. » Nous avons sur les dieux sommeillants d'Epicure cet avantage que leur suprême indifférence ne saurait comprendre nos passions; de temps à autre, ils aperçoivent nos gestes, mais ils entendent mal nos discours, et notre vie a pour eux l'obscurité d'un rébus ou d'une pièce écrite dans une langue qu'ils parlent à peine. Il n'est point de passion que notre âme ne puisse concevoir et ressentir; elles y sont toutes en germe. Les plus honnêtes gens de la terre ont commis en idée des vols et des meurtres ; les plus paresseux, les plus lâches se sont plus d'une fois couverts de gloire dans leurs songes. Il y a dans tous les hommes un héros et un criminel en puissance ; mais ils meurent pour la plupart sans que la graine ait levé. Diderot ne voulait voir les scènes de la vie qu'en petit, « afin que celles qui ont un caractère d'atrocité, se trouvant réduites à un pouce d'espace et à des acteurs d'une demi-ligne de hauteur, ne lui inspirassent plus des sentiments d'horreur ou de douleur violents. » Il ajoutait : « N'est-ce
pas une chose bien bizarre que la révolte que Tinjustice nous cause soit en raison de l'espace et des masses? J'entre en fureur si un grand animal en attaque injustement un autre. Je ne sens rien si ce sont deux atomes qui se blessent; combien nos sens influent sur notre morale! » Ils influent aussi, mais autrement, sur notre imagination mise au service de nos jouissances esthétiques. Si vous voulez l'amuser, montrez-lui en petit les scènes de la vie; elle doit les voir en grand pour ressentir des terreurs et des pitiés qui lui soient agréables ou pour connaître, selon l'expression de Racine, « cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie ». Tout ce qui nous égaie nous est bon; mais nous choisissons les malheurs qui doivent nous donner de la joie; ils ne nous plaisent que s'ils nous paraissent dignes d'être pleures. Les choses ont leur fierté, et les images ont leur gloire, qui se communique à l'âme qu'elles émeuvent. Plus les sujets qu'on lui présente sont grands et nobles, plus les passions qu'ils lui inspirent l'agrandissent, l'ennoblissent elle-même. La sympathie que nous éprouvons pour une action héroïque ou pour les tribulations d'un grand cœur nous flatte ; l'honneur des belles infortunes et des belles morts rejaillit sur ceux qui les admirent en les plaignant ; le miroir réflecteur s'enorgueillit de l'éclat de la lumière qui le frappe et que son obscurité reflète.
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« Les combats de coqs me révoltent, disait un journaliste anglais, parce que je n'attache pas assez de prix à la vie et au courage d'un gallinacé pour surmonter ma répugnance à voir couler son sang. » Ce même Anglais avait eu l'occasion d'assister à une bataille, il déclarait que ce spectacle l'avait transporté: la grandeur de l'événement en avait sauvé l'horreur, et il avait vu sans répugnance couler le sang des hommes. Les honorables philanthropes qui travaillent à supprimer la guerre ont notre raison pour eux; mais l'imagination se passionnera toujours pour les terribles jeux de l'épée ; et il semble qu'en lui promettant la paix perpétuelle, on lui promet un éternel ennui. Qui n'est curieux de parcourir les champs et les collines où le choc de deux armées a décidé du sort d'un empire? La terre a bu le sang ; vous avez les nerfs assez tranquilles pour contempler à l'aise le vaste échiquier, pour y distinguer la case où par le mouvement imprévu d'une tour, d'un cavalier, d'un simple pion peut-être, le mat fut donné. Ce qui nous réconcilie avec les horreurs de la guerre, ce n'est pas seulement la grandeur des intérêts en jeu ; c'est qu'elle fournit aux hommes Toccasion de montrer tout ce qu'ils valent, tout ce qu'ils sont et de se surpasser euxmêmes dans le bien comme dans le mal. Les grands hasards sont la source des grandes inspirations, et il se passe des choses étonnantes dans
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rame d'un homme qui a fait le sacrifice de sa vie, comme aussi parfois dans le cœur d'une bête qui se sent mourir. Un jour, à la Pla^a de toros de Madrid, je fus témoin d'une scène que je n'ou* blierai jamais. Après avoir reçu le coup mortel, le taureau, encore debout, embrassa du regard l'immense arène comme pour choisir l'endroit où il tomberait, et bientôt, d'un pas chancelant, il alla s'abattre à côté d'un des chevaux qu'il avait éventrés et sur la poitrine duquel il laissa choir et reposer languissamment sa lourde tête : ce mourant avait fait la paix avec ce mort. Toute l'assistance l'applaudit, le salua par de longues acclamations. Un de mes voisins, à demi fou d'enthousiasme, agitait son chapeau avec fureur et criait à tue-tête : « Il vaut la peine de vivre. Oh ! la belle fin ! »
Selon que nous choisissons de regarder ce monde et les scènes de la vie par le petit ou le gros bout de la lunette, les pièces que nous voyons jouer ici-bas sont pour nous des drames ou des comédies. Ce qui détermine notre choix, ce n'est pas seulement la disposition naturelle de notre esprit, la pente de notre tempérament ; ce sont aussi les conséquences plus ou moins graves des actions et plus encore le caractère des acteurs, déterminé lui-même par la nature des mobiles qui les font agir. Il y a des tragédies bourgeoises représentées sur un très petit théâtre et où le sang
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ne coule point; elles n'en sont pas moins tragiques. Il y a des héros obscurs dont l'histoire n'enregistrera jamais le nom; ils n'en sont pas moins des héros.
Qu'il soit né sur la paille ou dans la pourpre, qu'il habite une chaumière ou un palais, ce qui fait le véritable héros, c'est la générosité de l'âme. Son moi a de la substance, de l'étofiFe ; capable de grandes vues et de se gouverner par des principes, il y a de l'impersonnel en lui, il représente quelque chose et son existence intéresse d'autres que lui. S'il était parfait, il n'aurait point d'histoire, ou ses malheurs ne seraient que des accidents, et les infortunes vraiment pathétiques sont toujours les filles d'une faute. Cet homme généreux veut le bien de ses semblables ; mais il mêle à sa magnanimité des faiblesses dangereuses ou à ses nobles intentions une chimère qui l'égaré. Il s'est chargé d'une mission trop lourde pour ses épaules, et il succombe sous son fardeau; peut-être son orgueil corrompt sa vertu et, croyant travailler pour les autres, il travaille pour lui-même; peut-être aussi la patience des saints lui manque et il compromet ses entreprises par les fougues d'une volonté qui ne sait pas attendre, ou bien il a dû opter entre deux obligations contraires et celle qu'il a méprisée se venge, ou bien encore il est combattu par deux passions, l'une grande, l'autre égoïste : il sacrifie son hon-
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neur à son plaisir, son petit moi triomphe de son grand moi, et cette victoire qui est une défaite, devient son supplice. Cet homme de bien, sujet à s'égarer, tantôt voit clair en lui-même, tantôt n'y voit que ce qu'il veut voir, et il a afifaire à une destinée aussi perfide qu'inexorable, qui nous aveugle sur les suites de nos actions et nous demande compte des événements comme si nous les avions voulus. En mécanique, l'effet est toujours exactement proportionnel à la cause, le choc à la raison composée de la vitesse et de la masse. Ce qui rend tragique la vie humaine, c'est l'effrayante disproportion entre les causes et les résultats et, partant, entre les délits et les peines. Tel crime est moins puni que la faute la plus légère, et il suffît d'une défaillance ou d'un emportement pour attirer sur une noble tête une irrémédiable disgrâce. Ces inégalités blessent notre justice ; mais elles plaisent à notre imagination, parce qu'elles donnent au gouvernement de ce monde un air d'aventure, de fantaisie, et au conflit des passions et du destin le caractère d'un jeu.
Le personnage comique est un être purement subjectif, un moi sans substance et sans valeur. Quoiqu'il ne représente rien, il attribue une importance énorme à sa personne, qui n'en a point. Ce plaisant atome disparaîtrait du monde sans y laisser le moindre vide, et il rapporte tout à lui, il se prend pour l'univers. Le héros est une vo-
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lonté qui se connaît et que brise une destinée qu'elle n'a pas su voir ; le personnage comique est inconscient : c'est une insignifiance qui s'ignore, une misère qui se rengorge, un néant qui fait la roue. Il n'a pas d'autre occupation que de contenter sa passion dominante ; mais il a l'esprit si court que, toujours malheureux dans le choix de ses moyens, ses méprises finissent par lui attirer de cruels mécomptes, que personne ne plaindra. Poursuivant des fins qui n'intéressent que lui, gouverné par des penchants aveugles dont le secret lui échappe ou par une idée fausse qu'il n'a jamais discutée, c'est une marionnette mue par des ficelles qu'elle n'aperçoit pas et que nous voyons, et la seule fonction utile qu'il puisse remplir est de servir à notre divertissement.
Ce spasme, ce mouvement convulsif, cette contraction saccadée du diaphragme et des muscles faciaux que nous appelons le rire est causée par la surprise que nous ressentons en découvrant soudain un contraste frappant, une disparate, une contradiction sensible entre une apparence et une réalité, un dehors et un dedans, un résultat et une intention, un effet et une cause. Plus ce contraste nous frappe, plus le sentiment que nous en avons est subit, plus aussi notre gaieté est vive. Un mot plaisant qui nous fait rire est un propos qui donne à la raison une apparence d'absurdité ou de folie; mais ce qui nous amuse encore plus, c'est une
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folie débitée ou faite de bonne foi par un maître sot qui prend sa sottise pour une raison. En vous promenant, la nuit, dans un jardin, vous croyez apercevoir un fantôme, et le cœur vous bat. Vous êtes brave, vous allez droit au prétendu fantôme; il se trouve que c'est un drap qu'on avait étendu sur une ficelle pour le faire sécher, et vous riez de vous-même parce qu'il y a une disproportion choquante entre un drap qui sèche et un fantôme qui vous fait peur. Qu'un fat, qui porte beau, vienne à glisser sur le pavé, s'étale à nos yeux sur le trottoir, il nous fera rire comme l'astrologue tombant dans un puits. Sa chute l'avertit subitement de la vanité de ses prétentions, lui démontre que son orgueil qui plane habite un corps soumis, comme celui d'un gueux, à l'hu miliante loi delà pesanteur. Un sot nous semble comique quand nous découvrons qu'il se croit un homme et qu'il n'est, en vérité, qu'une marionnette ou une machine. La nature, qui n'aime pas à rire, n'a créé, hormis nous, que des êtres qui ne rient pas et qui, pour la plupart, ne sont pas risibles. Les seuls animaux qui nous donnent la comédie sont, avec le chameau et les lamas, certaines espèces de gros volatiles à l'air triste, empêtré. Ils semblent se remuer par ressorts; comme les sots, à la gaucherie de leur démarche, ils joignent une gravité solennelle, un air d'importance, un sentiment exalté de leur moi. Peut-on voir
un marabout sans lui dire : <c Ton humanité me divertit ? »
Tels sont les paradoxes de Timaginâtion sympathique, telles sont les diversités de son humeur. Tantôt elle se plaît à regarder les forces physiques comme des puissances animées et sensibles, tantôt elle s'amuse à considérer l'homme comme un automate qui croit vouloir et penser, et tour à tour elle bannit la mécanique du monde ou elle ne voit dans les âmes que leur machine. L'esclavage des habitudes, des préjugés, des formules, les tics de l'esprit, la monotonie des sentiments et des procédés, les perpétuelles redites d'une passion aussi irréfléchie qu'un instinct, un éternel mouvement de va-et-vient et, de temps à autre, le grincement d'un rouage mal graissé, le cri d'un ressort qui joue mal et se fâche, ainsi se manifeste à nous l'automatisme d'un être intelligent dont le cerveau s'est rouillé et qui cherche toutes ses inspirations dans sa moelle épinière. De même que la machine ne se lasse pas de refaire ce qu'elle a fait, il recommence de plus belle, se répète sans cesse ; il dira vingt fois, comme Géronte : « Maudite galère ! » Plus son machinisme est apparent, plus notre imagination affective se gaudit, et ce qui accroît singulièrement notre joie, c'est de voir de temps à autre un accident fâcheux déranger, démonter une de ces vaniteuses horloges, toujours fières d'elles-mêmes et qui, allant tout de
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travers, se croient faîtes pour nous sonner l'heure. Les héros sont en lutte avec le destin ; mais une machine est indigne d'avoir un autre ennemi que l'accident, et quand un avare cache si bien son trésor qu'il le perd, quand un fat s'attire inopinément de cruelles mortifications, quand un matamore, qui ne brave que les fauxpérilSy se rencontre nez à nez avec un danger réel, nous trouvons que sa majesté le hasard met beaucoup d'esprit dans ses jeux.
Les incidents tragiques ou comiques de la vie réelle, outre les émotions intéressantes ou agréables qu'ils nous causent, ont pour effet de nous rendre contents de nous; c'est une joie qui s'ajoute aux autres. Après nous être ennoblis par notre sympathie pour les malheurs d'une âme généreuse, le destin qui la frappe nous semble, tout compté, tout rabattu, juste dans ses injustices, et notre conscience, en lui donnant raison, a le plaisir flatteur de s'identifier avec le gouvernement du monde. D'autre part, tout ce qui épanouit notre rate chatouille en même temps notre orgueil. L'homme-machine dont nous rions nous paraît inférieur non seulement à l'idée qu'il se fait de lui, mais à nous-mêmes; nous sommes certains d'appartenir à une autre espèce ; en le dégradant, nous nous rehaussons dans notre propre estime; plus sa sottise, sa folie et son inconsciente servitude nous amusent, plus nous nous sentons libres
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et raisonnables. Dès demain, dans quelques heures d'ici, rendus à nos affaires et à notre vie personnelle, spectateurs redevenus acteurs, et à notre tour marionnettes de nos passions, nous donnerons des spectacles à notre prochain, et nous serons assez inconscients pour ne pas nous douter que nous sommes quelquefois, nous aussi, de fort plaisantes machines, car rien n'est plus plaisant qu'un automate qui a des désirs, des frayeurs, des espérances, des tendresses, des haines, et un orgueil démesuré, dont la fortune fait son hochet.
3° l'imagination rêveuse, —ses chimères et ses extases. — les joies que notre imagination esthétique sous ses trois formes éprouve en jouant avec les réalités ou avec elle-même sont-elles sans mélange ?
Si la contemplation du beau nous récrée en faisant jouer notre esprit, si notre imagination affective se plaît à considérer la vie comme un Jeu terrible ou réjouissant, nous aimons, dans nos rêveries, à jouer avec le monde. Les réalités ne sont plus alors pour nous que ce que nous voulons qu'elles soient ; nous les teignons de notre couleur, nous les approprions à nos convenances.
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nous disposons d'elles à notre guise. Et pourtant notre vie se passe à sentir des résistances, et il nous semble que la qualité essentielle des choses est d'être résistantes, de contrarier notre vouloir, de nous affliger par leurs refus. Mais quand nous rêvons, rien ne nous résiste plus, rien ne nous gêne, rien ne nous pèse. Un pauvre homme abîmé de dettes, à qui ses créanciers ne laissaient point de repos, disait mélancoliquement : « Dieu bénisse les dominos et celui qui les inventa! Pendant que je joue, j'oublie qu'il y a des huissiers. » L'imagination rêveuse n'oublie pas seulement qu'il y a des huissiers; elle ne se souvient plus que le monde est un étranger dont les mœurs ne sont pas les nôtres, dont l'humeur s'accorde rarement avec nos goûts et à qui nous sommes fort indifférents. Elle se l'assimile, elle se reconnaît en lui; elle confond ses images avec les choses et les choses avec ses images.
Dans l'état de veille, je suis parce que je pense, et sachant que je suis, je me distingue de tout ce qui n'est pas moi. Dans le sommeil, j'existe sans savoir que j'existe, et il n'y a plus pour ma conscience ni moi ni non-moi. Si je viens à rêver, je me trouve dans un état intermédiaire entre le sommeil et la veille; je n'ai qu'un sentiment vague de mon existence, et je confonds et les choses et moi-même avec les images que je m'en forme.
Tout ce qui arrive de déplaisant ou d'agréable à
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ces images, je le tiens pour réel, leurs aventures sont les miennes. Il s'ensuit que j'éprouve en songe des joies et des douleurs aussi vives, aussi intenses que dans la veille ; mais elles ne durent qu'un instant, car leur vivacité même me réveille en sursaut, et je recommence à démêler ce qui se passe dans mon esprit de ce qui se passe dans le monde.
Les sens d'un homme endormi qui rêve étant comme morts, il n'a plus de relation avec les réalités que par leurs images conservées qui lui reviennent et qu'il prend pour elles. Il n'en va pas de même d'un songeur éveillé. Si profonde que soit sa rêverie, ses yeux voient, ses oreilles entendent, il communique encore avec les objets, mais il n'en a qu'une perception confuse, car n'étant plus qu'à moitié conscient de lui-même, il ne se distingue qu'à moitié de ce qui l'entoure, et la première condition pour percevoir nettement les choses, c'est de nous en distinguer tout à fait.
Dans l'habitude de la vie, nous sommes ou des animaux travaillés par leurs passions ou des êtres raisonnables et raisonneurs. Mais nos passions comme notre raison ont leurs sommeils, et par intervalles notre âme sensitive reste seule éveillée. Nous ne nous connaissons plus, nous nous sentons; nous ne connaissons plus les choses, nous sentons qu'elles existent et que nous ne sommes pas seuls dans le monde; nous ne vivons plus que
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de la vie de sentiment, nous sentons que nous sentons et nous savourons le charme de sentir. En nous et hors de nous, tout est vague ; notre existence nous apparaît comme un de ces paysages aux teintes fondues, à demi noyées, aux contours délicieusement incertains, aux horizons baignés d'une lumière pâle et vaporeuse. Nos désirs, nos espérances n'ont plus d'objet particulier ; qu'espérons-nous? que désirons-nous? tout ou rien. Nous éprouvons une joie diffuse, indéfinie, qui n'est sans doute que l'enchantement d'exister ; cette joie nous exalte comme les fumées du vin, elle nous grise d'oubli, et dans notre ivresse nous ne voyons plus que ce qui nous plaît. Nos douleurs, nos peines ont perdu leur âpreté, tout ce qu'elles avaient d'offensif et de nuisible. Nous sommes tristes et nous ne voudrions pas qu'on nous ôtât notre tristesse ; elle a comme par miracle la douceur d'un fruit mûr, bon à manger.
C'est l'heure de la rêverie ; mais pour qu'elle ait tout son prix, il faut que notre imagination s'en mêle et se charge de donner un corps à ces joies, à ces mélancolies, à ces sensations confuses dont nous jouissons sourdement; les sons, les formes, les lignes, les couleurs, tout lui sert à cet effet, et comme elle est ingénieuse, elle s'arrange pour qu'il y ait quelque liaison, quelque suite dans la succession des tableaux qu'elle nous présente. Quand nous rêvons en dormant, nous sommes à
la merci de nos visions; elles s'assemblent, se combinent par une sorte de fatalité sur laquelle nous ne pouvons rien. Dans les songes que nous faisons les yeux ouverts, nous demeurons en quelque mesure maîtres de nous et de nos images; si fortuites qu'elles nous semblent, nous en réglons secrètement les hasards; nous en écartons tout ce qui pourrait les gâter ou nous troubler, et tour à tour notre rêverie nous gouverne et nous gouvernons notre rêverie; c'est un jeu de pur hasard, semble-t-il, où nous gagnons toujours. Ainsi rêvait Rousseau, et, comme il le disait lui-même : « Ses chères extases, qui l'empêchaient de s'occupef de sa triste situation, lui avaient durant cinquante ans tenu lieu de fortune et de gloire, et sans autre dépense que celle du temps, l'avaient rendu dans l'oisiveté le plus heureux des hommes. » L'unique ressource de son incurable hypocondrie était cet art consolatif et charmant, dont les impostures nous servent à oublier ce que nous sommes et à nous reposer de nous-mêmes dans la société des fantômes.
Tant que durent nos songeries de dormeurs éveillés, notre personne n'est que l'ombre d'un moi; mais cette ombre ténue est immense, elle se projette au loin, jusqu'au bout de l'univers; elle se mêle à tout, et il nous semble que les choses n'ont été faites que pour représenter et multiplier notre image. Il ne nous suffit plus de leur prêter
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simplement une âme, il faut que cette âme, sœur de la nôtre, lui soit unie intimement par de mystérieuses sympathies. Les plaines, les collines, les arbres, les fleurs, les rochers, tout s'occupe de nous. Les vents et les oiseaux savent notre secret et le racontent dans une langue que nous pouvons seuls comprendre. Le monde entier est un vaste orchestre qui accompagne notre chanson et rhabille des plus magnifiques harmonies. Les choses ne sont plus des choses ; ce sont les témoins attendris de nos joies indéfinissables et des peines qui nous délectent. En quelque lieu que nous promenions nos rêves, nous sentons des regards qui tombent et s'arrêtent sur nous sans nous peser. Les étoiles sont des yeux d'or qui nous voient; le ciel recueilli dans son repos est un silence infini qui nous écoute.
Souvent aussi nous voyons dans tout ce qui nous environne des signes parlants, des symboles de ce qui se passe en nous. Les couleurs, les sons, les parfums ne sont que des emblèmes de nos sentiments; la nature n'est qu'une figuration de notre âme. Ce lis ne fleurit que pour témoigner par son immaculée blancheur de l'innocence des félicités auxquelles nous aspirons; cette rose baignée et luisante de pluie nous représente nos bonheurs les plus exquis, ceux qui nous font pleurer ; ces nuages légers, voyageant dans l'azur du ciel, sont nos pensées errantes ; s'il fait obscur dans une touffe de
chênes de haute futaie, c'est que par delà tous nos rêves il y a un inconnu qui nous inquiète, et ce sont nos doutes qui assombrissent les forêts. Un chevalier de la Table-Ronde, apercevant sur la neige une goutte de sang tombée de la blessure d'un héron, crut reconnaître dans cette tache rouge la bouche qu'il aimait, et ne sortit de son extase que lorsque la neige eut fondu. Comme lui, quiconque a une chimère dont il se plaît à rêver en retrouve partout l'image. Levons-nous les yeux, nous la découvrons dans les profondeurs éthérées, vêtue d'or et de pourpre et, sa harpe à la main, présidant à la ronde tournoyante des planètes et des soleils; si nous regardons courir les ruisseaux, une voix nous appelle, et cette voix, c'est la sienne ; si nous contemplons l'océan, nous la reconnaissons dans le sourire infini des flots ; un scarabée d'un vert d'émeraude s'est-il niché, enfoui dans la fleur qu'il adore comme pour s'ensevelir dans son amour, la fleur, c'est elle ; le scarabée, c'est nous. Il y a des moments où le ciel et la terre nous appartiennent; quoi qu'ils puissent se dire l'un à Tautre, c'est de nous qu'il s'agit : ils se disputent à qui nous fournira les plus riches matériaux pour bâtir à nos rêves des palais d'améthyste, de saphir, d'opale ou de diamant.
Heureux qui est possédé d'une chimère ! Heureux aussi l'homme qui s'est promené quelquefois en imagination sur les bords du Gange et qui,
l'art et la nature. i65
s'étant nourri de la sagesse que prêchent les lotus sacrés, aspire à se délivrer par instants de son moi, à se désapproprier, à goûter les joies des fakirs et le bonheur de n'être rien! On se le procure sans peine quand on sait rêver. Asseyez-vous sur la grève, laissez la vague qui clapote vous étourdir par degrés de son bruit creux, de sa sourde et monotone cantilène. Chargez-la de bercer vos rêves, et vous n'aurez plus qu'un sentiment obscur, languissant de votre existence. Vos yeux sont restés ouverts, mais vous ne savez plus bien où votre moi finit, où commence le non-moi. Mêlant votre vie à la vie universelle, il n'y a plus rien qui vous limite, qui vous borne, qui vous resserre; vous êtes en tout et tout est en vous. Vous n'apercevez plus qu'au travers d'un nuage ces rochers, ces buissons fleuris, et en les regardant, vous dites : Nous. La couleur de l'air qui vous enveloppe est celle de votre âme; le vent qui frémit est le souffle de votre poitrine ; le clapotis qui vous berce est une musique étrange qui sort de vous ; la lumière qui baigne vos yeux, vous ne la distinguez plus de votre regard, c'est lui qui la crée, et pourtant vous n'êtes rien, et votre pensée n'est que la pensée d'une pensée. Le sujet et l'objet se sont confondus ; le monde est un grand tout où vous vous perdez. Ces vagues qui dansent sur la surface de la mer ne font qu'apparaître et disparaître, elles n'ont pas le temps de dire : Moi.
Comme elles, vous ne sortez un instant de Tabîme immense que pour vous y replonger, et, selon le mot du poète, ce naufrage vous est doux. Un moment encore, ce grand tout ne sera plus pour vous qu'une vaine apparence, une illusion, un fantôme, un rêve du grand Pan qui dort et qui lui-même ne se distingue plus de ses songes.
Mais si tous les bonheurs sont fugitifs, le plus fugitif de tous, tant que nous vivons, est de s'imaginer qu'on n'est plus. Une mouche qui vous croyait mort vous a frôlé de son aile, vous avez tressailli, le charme est rompu. Le chaos se débrouille; du sein du gouffre où tout se perd, une vie, qui a votre forme, vient d'émerger; ce n'est d'abord qu'une vapeur, une fumée ondoyante et légère; mais d'instant en instant, elle se condense, s'épaissit, prend un corps et un visage; vous vous êtes retrouvé; c'en est fait de vos songes, de votre anéantissement béat, de votre absorption voluptueuse dans le grand Pan. Ainsi que vous, le ciel, la terre, les vagues, les buissons et les mouches, chacun est rentré en soi-même, chacun retourne à sesaffaires, et dansce réveil universel, vous voilà rendu aux huissiers, c'est-à-dire aux soucis que vous causent vos conflits quotidiens avec des réalités dont le caractère essentiel est d'être résistantes et de vous chagriner par leur force d'inertie, qui est, sans doute, un malin vouloir.
Tels sont, pour n'en faire qu'un résumé suc-
cînct, les plaisirs que notre imagination, quelque forme qu'il lui convienne de revêtir, goûte dans son commerce direct avec la nature, les joies abondantes et variées qu'elle se procure par ses contemplations, par ses sympathies, par ses rêves. Le beau, le sublime, la grâce, l'informe même et le difforme, les démêlés de la destinée et des passions, les terreurs, les pitiés, le rire, les songes et les extases, elle emploie tout à se rendre heureuse. Elle l'est toujours quand elle réussit à jouer avec elle-même, et que le monde se prête à ses jeux. « L'homme, a dit Schiller, n'est vraiment libre que lorsqu'il joue. » Essayez en vain de soulever un rocher, vous vous sentez esclave; qu'un enchantement centuple vos forces, et cette pierre qui vous résistait, vous la lancerez où il vous plaira; vous avez reconquis votre liberté. C'est un miracle que notre imagination opère tous les jours. Le monde est une grande affaire, très épineuse, elle en fait un jeu.
Ici se pose de nouveau la question de savoir à quoi lui servent les arts et à quelle fin elle les a créés. Si chaque homme trouve dans les réalités tous les éléments nécessaires â ses plaisirs esthétiques, pourquoi chaque homme n'est-il pas son propre et unique pourvoyeur? Qu'a-t-il besoin de peintres, de musiciens, de poètes, pour lui donner des fêtes qu'il peut se donner en les réglant à sa fantaisie? Pourquoi ne se contente-t-il
pas des mélodies que son cœur peut se chanter à lui-même, des tableaux que les choses tracent dans son esprit, des poèmes, des symphonies, des drames, des scènes bouffonnes que l'univers lui fournit? « Qu'ai- je besoin, disait dans un des romans de Balzac un clerc de notaire au poète Canalis, qu'ai-je besoin d'avoir un paysage de Normandie dans ma chambre, quand je puis l'aller voir très bien réussi par Dieu? Nous bâtissons dans nos rêves des poèmes plus beaux que VIliade, Pour une somme peu considérable, je puis trouver à Valognes, à Carentan, comme en Provence, à Arles, des Vénus tout aussi belles que celles du Titien. La Ga:[ette des Tribunaux publie des romans autrement forts que ceux de Walter Scott, qui se dénouent terriblement avec du vrai sang, et non avec de l'encre. Le bonheur et la vertu sont au-dessus de l'art et du génie. — Bravo, Butscha! s'écria Mme Latournelle. L'argument du clerc fut reproduit avec esprit par le duc d'Hérouville, qui finit en disant que les extases de sainte Thérèse étaient bien supérieures aux créations de lord Byron. » Si le clerc Butscha, Mme Latournelle et le duc d'Hérouville ont raison, qu'avons-nous affaire de lire Manfred^ Don Juan et les romans de Balzac ?
Pour résoudre cette question, il faut examiner s'il n'y a pas du mélange dans les jouissances esthétiques que le monde réel nous procure, si elles
ne sont pas souvent laborieuses, incomplètes et troublées, s'il n'arrive Jamais à notre imagination de chercher dans la nature quelque chose qu'elle n'y peut trouver. Ce point éclairci, nous saurons du même coup ce que l'art ajoute à notre bonheur, quelles peines ou quels labeurs il nous épargne, de quels mécomptes ou de quels chagrins il nous sauve, et pourquoi l'homme primitif s'avisa de graver sur des os de renne ou de mammouth, avec la pointe d'un silex, des figures d'hommes ou de bêtes, pourquoi il inventa la crécelle et le tambourin, pourquoi, à l'aide d'une calebasse pleine de noyaux, il régala ses oreilles et son âme d'une musique que les oiseaux ne connaissent pas et dont ils n'ont jamais senti le besoin.