ENTRE LES DOCTRINES
l'idéalisme RÉALISTE ET LE REALISME IDEALISTE.
Les doctrines ont leur importance, qu'il ne faut pas exagérer. Le vrai talent est rarement doctrinaire, en quoi il ressemble à la nature, qui s'amuse à mettre les classificateurs dans l'embarras, en dérangeant par ses caprices les règles auxquelles ils prétendent l'assujettir. En vertu de la loi primordiale de Tart, qui est destiné à satisfaire à un double besoin de l'âme humaine, et qui a ses limites périlleuses au delà desquelles il n'est plus l'art, tout artiste, quels que soient son tempérament, ses instincts et son esthétique, s'oblige à nous montrer des images qui tout à la fois nous rappellent vivement les réalités et nous en délivrent. Qu'il se dérobe à Tune ou à l'autre de ces obligations, il a trompé notre espérance, et un réaliste qui n'est pas à sa manière un libérateur de notre imagination, un idéaliste qui dégénère en abstracteur de quintessences et dont les œuvres sont mortes, nous manquent tous deux de parole. Nous avons le droit de les traiter de faux artistes et de les renvoyer dos à dos.
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Il y a eu dans Thistoire de Part, comme nous lavons déjà remarqué, des âges heureux où les tendances contraires s'accordaient sans effort et pour ainsi dire sans négociation préalable. On avait au même degré Tamour du réel et Tamour du style, et le cœur n'avait pas besoin de se partager, c'était un seul et même amour. Témoin Téglise del Carminé et les fameuses fresques de Masaccio, complétées par Filippino Lippi, auxquelles toute la peinture italienne est venue demander des conseils et des inspirations. On y voit des apôtres qui, pour la plupart, sont de bons bourgeois florentins dessinés d'après nature, très individuels, très vivants, et pourtant ces bourgeois sont de vrais apôtres, des hommes de forte conviction, prêts à mourir pour ce qu'ils croient. Comment s'est opérée cette miraculeuse fusion? L'artiste avait à la fois le don d'observer et le don de croire, et il a rendu dans le même instant, du même coup, ce que voyaient ses yeux et ce que voyait son âme.
Dans les fresques non moins fameuses de Sainte- Marie-Nouvelle, Ghirlandajo nous fait assister à la naissance de la sainte Vierge, et nous pouvons vraiment dire : « Nous y étions». Le détail abonde; il n'a rien oublié, ni l'eau qu'on fait chauffer dans une bassine pour laver l'enfant, ni les voisines accourues pour prendre des nouvelles. C'est le caquet de l'accouchée ; et cependant, jusqu'au moin-
dre détail, tout est simple et grand, tout annonce que cette naissance n'est pas un événement ordinaire; animé d'un grand sentiment, le peintre a su donner à cette scène très bourgeoise la dignité d'une scène d'histoire. Les époques heureuses dont je parle ont été pour l'art un temps d'innocence paradisiaque. Il n'avait pas encore mangé du fruit de l'arbre de la connaissance, il faisait instinctivement le bien sans le distinguer du mal. L'Éternel avait rassemblé sous les yeux de l'artiste toutes les bêtes des champs, tous les oiseaux du ciel, pour voir comment il les nommerait, et le nom qu*il leur donnait leur restait. Il disait en contemplant la nature : « Celle-ci est l'os de mes os, la chair de ma chair ». Ill'aimait, il s'en croyait aimé. Sa force était revêtue de douceur et les œuvres de ses mains respiraient la joie candide et pacifique propre au génie qui s'est trouvé sans avoir eu la peine de se chercher.
Ce qu'on faisait par instinct dans les âges d'innocence, on l'a fait plus tard par sagesse. Dans tous les siècles, les grands artistes ont su se plier à la double loi de l'art, accorder leurs goûts avec leur devoir et concilier ce qui semblait inconciliable. A quelle école appartenait Rembrandt? Il avait le sens profond du réel et de la vie, et par l'emploi qu'il faisait de la lumière, il donnait aux plus vulgaires réalités quelque chose de prestigieux, de surnaturel, de sorte que les œuvres de
cet enchanteur sont en même temps des morceaux de nature et des contes fantastiques, des féeries ou les visions d'une grande âme. Dans quelle classe rangerons-nous Shakspeare? S'il aimait le compliqué, si souvent il Ta trop aimé, où est le poète qui a su mieux que lui trouver les paroles magiques qui nous font tout voir et résument l'univers? Etait-ce un pur idéaliste que Racine? Il s'appliquait à simplifier ses héros, mais dans la peinture des sentiments, quel autre a mieux entendu la dégradation des ombres et des lumières, la science des couleurs nuancées, des tons et des demi-tons? Etait-ce un idéaliste, était-ce un réaliste que l'auteur de Manon Lescaut^ qui, dans ce chef-d'œuvre du roman français, nous enseigne à la fois comment s'y prend le malheur pour purifier les âmes et changer le vice en vertu, et comment l'art doit s'y prendre pour peindre les avilissements, les ignominies de la passion, sans que jamais le cœur nous lève? D'un bout à l'autre de cet incomparable récit, quelle sobriété, quelle discrétion! quel moelleux et quelle noblesse de touche ! quelle attention continuelle à sauver les détails odieux, à jeter un charme sur nos dégoûts ! Dira-t-on qu'il n'y a là qu'une question d'opportunité, que les deux systèmes ayant chacun leurs avantages respectifs, selon les temps et les lieux, l'un vaut mieux que Tautre, qu'ils doivent se partager à l'amiable le domaine de l'art, que
le réalisme convient aux petits sujets et à Tart familier, Tidéalisme aux grands sujets et à Tart héroïque? Un jour que Donatellp, se disposant à dîner avec Brunelleschi, lui apportait des œufs dans son tablier, Brunelleschi lui fit voir un crucifix qu'il avait exécuté en secret et qui se trouve aujourd'hui encore dans une des chapelles de Sainte-Marie-Nouvelle. Donatello eut un tel saisissement que le tablier lui échappa des mains et que les œufs se cassèrent. « Tu es né, s'écria-t-il, pour faire des Christs, je ne suis bon qu'à faire des paysans ! » Partagerons-nous les artistes en faiseurs de paysans et en faiseurs de Christs et dirons-nous que ceux-ci doivent viser au grand, ceux-là à la perfection du naturel ? Le contraire a plus de chances d'être vrai, et ce qui distingua les âges heureux de l'art, ce fut précisément le besoin de nous familiariser avec les grands sujets, en les abaissant jusqu'à nous sans les dégrader, et le désir de relever les petits par la façon de les traiter.
La plus noble besogne dont l'art se soit chargé, c'est assurément de présenter aux hommes l'image de leurs dieux, et ce fut aussi la plus audacieuse de ses entreprises. Que l'architecture leur bâtît des maisons assez belles pour qu'ils se plussent à les habiter, que la musique donnât une voix à l'âme qiii les adore et lui enseignât à exprimer ses terreurs et ses joies par des cris mélodieux, dignes de monter au ciel avec la fumée de l'encens, que
la poésie racontât dans une langue pleine de grâce et d'harmonie leurs actions et leurs décrets, leurs vengeances et leurs miséricordes, tout cela semblait conciliable avec le respect qui leur est dû. Mais que les arts plastiques et la peinture prêtassent à ces immortels, qui se cachent plus souvent qu'ils ne se montrent, un corps et un visage, cette irrévérence était presque un sacrilège. Les dieux sont ces puissances invisibles auxquelles nous rêvons en contemplant le monde et qui possèdent ses secrets. Leur donner une forme, n'était-ce pas les convertir en idoles?
Longtemps Tartiste hésita; s'il aimait passionnément son ébauchoir, il craignait la foudre, et il y avait beaucoup de respect dans son irrévérence. Il commença par représenter ses dieux sous quelque forme symbolique empruntée à la nature. Il nous paraît tout simple de croire qu'en créant une âme, elle fait une plus grande chose qu'en créant une étoile, et nous regardons ses successions comme des progrès; c'est une idée très moderne. La géométrie est l'ordre parfait, et aussi bien que la raison humaine, la nature est géomètre quand il lui plaît ; mais elle ne l'a été que dans le commencement de sa carrière, lorsqu'elle façonna les mondes et leur marqua leur chemin, ou plus tard quand elle fit les cristaux. Les êtres vivants n'ont presque plus rien de géométrique, et sujette à mille accidents, la vie est un désordre. C'est ainsi du
moins qu*en jugèrent les hommes durant des centaines de siècles, et ils pensaient que leurs divinités en devaient juger de même, qu'à leurs yeux un être qui se permet de vivre, de vouloir, prend une grande et scandaleuse liberté et se met hors du droit commun, qu'elles souffrent cet insolent désordre sans s'engager à le souffrir toujours, que partant ce monde n'existe que par tolérance, en vertu d'une concession perpétuellement révocable. Après cela, pouvait-on, sans lui manquer, donner à un dieu la forme de ce qui vit?
L'artiste finit par oser, et d'audace en audace, il prêta à l'invisible la figure d'une plante, puis d'une bête, et enfin de l'être aux courtes pensées, qui, fier de sa raison, se trace à lui-même son orbite, et dont la vie n'est souvent qu'un long égarement. Par un reste de pudeur, il voulut d'abord que cette face divine fût impassible, muette et mystérieuse, jusqu'à ce que, s'enhardissant de plus en plus, il la rendît expressive et lui fît dire des choses que les hommes comprennent et qu'ils se disent à eux-mêmes. Grâce au sculpteur, les maîtres du ciel étaient devenus des habitants de la terre, et l'être aux courtes pensées pouvait causer avec ses dieux, qui lui répondaient quelquefois. Ce n'étaient pas des rois de théâtre, ils avaient un exquis naturel, et pourtant il y avait en eux quelque chose qui tenait les cœurs à distance, et si les peuples, en levant les yeux sur
leur visage, se souvenaient de leur légende humanisée déjà par la poésie, ils ressentaient aussi ce qu'on éprouve en contemplant les espaces célestes, la mer immense et la fierté des montagnes. Ce prodige ne s'est accompli qu'une fois; la religion grecque pouvait seule avoir des Phidias et des Praxitèle.
Dans la Grèce antique, ce fut la sculpture qui prit à tâche de naturaliser ici-bas le surnaturel ; dans le monde chrétien, la peinture s'appliqua à remplir le même office, elle se chargea de celte périlleuse mission, et tour à tour elle eut les mêmes perplexités et les mêmes audaces. L'art byzantin n'avait guère connu que des dieux sombres, dont la fonction propre était de menacer et de juger, et dont la triste maigreur semblait reprocher aux hommes tout ce qu'ils donnent à leurs sens. Ces dieux farouches, qui maudissent la vie et ses joies, eussent été souillés par le contact des choses de la terre; pour écarter d'eux tout voisinage impur, on les représentait sur un fond d'or, emblème du ciel inaccessible du haut duquel ils nous voient et nous condamnent.
L'Italie commença par copier servilement Byzance ; mais elle s'affranchit par degrés, et un événement survint qui l'y aida. Un homme extraordinaire conçut le projet de ressembler parfaitement au Christ par son cœur et par sa vie, de l'imiter dans ses plaisirs, dans ses délassements
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comme dans ses souffrances, de n'avoir plus d'autre caractère que son absolue conformité aux mœurs du dieu qu'il adorait et de le faire en quelque sorte revivre en lui. Avant sa conversion, ce fils d'un riche marchand d'Assise avait aimé passionnément les joyaux, les belles étoffes, la soie, le velours, le brocart, l'or et l'argent; quand la grâce l'eut touché, il devint par une combinaison étrange le plus ascète à la fois et le plus esthétique de tous les saints. Personne ne se traita avec plus de rigueur, et jamais personne ne fut plus sensible aux joies que donne la nature à quiconque est capable de jouir sans posséder. La lumière, le soleil, les arbres, l'herbe des prairies, la musique des bois et des eaux courantes mettaient son âme en fête, et quand pour manger un morceau de pain bis, il s'attablait devant un rocher de marbre, dont il admirait l'éclatante blancheur, il se croyait en paradis.
Cet homme exerça sur l'arj italien la plus heureuse influence. Grâce à saint François d'Assise, le Christ était ressuscité ; il n'y avait plus douze siècles accomplis entre lui et les peintres qui racontaient son histoire, il était devenu leur contemporain : on l'avait rencontré, on avait entendu sa voix, touché ses mains, ses pieds et ses plaies. Désormais ils pouvaient en sûreté de conscience encadrer sa figure dans les sites de rOmbrie qu'avait parcourus et aimés celui qui
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avait été son image vivante. Le fond d*or fit place à de vrais ciels, voilés ou transparents, à de doux paysages naïvement imités, sur lesquels son regard se reposait avec complaisance. Il semblait dire : « Laissez venir à moi les fleurs, les bêtes des champs et les oiseaux; le royaume divin appartient à ceux qui leur ressemblent. »
La peinture, délivrée de ses superstitions et de ses scrupules, avait marié le profane au sacré, mêlé les choses de la terre aux choses du ciel ; elle ne s'en tint pas là. On s'avisa que, de même qu'un roi, dans une réception publique, se distingue de ses courtisans par l'aisance, la liberté de ses manières, c'est à la perfection du naturel qu'on reconnaît une vraie divinité. Comme l'a remarqué Hegel, dans les tableaux où les vieux maîtres allemands ont représenté la Vierge et l'enfant Jésus entourés de la famille des donateurs qui s'agenouillent devant eux, ils ont eu soin de donner à ces hommes et à ces femmes en adoration un air de circonstance, de cérémonie. Ces humbles mortels se sont ahrachés à leurs occupations, à leurs pensées quotidiennes pour s'acquitter d'un devoir ; leur recueillement est profond, leur pitié est touchante, mais leur physionomie exprime un sentiment qui n'est pas une habitude. La Vierge et l'enfant Jésus ont leur visage de tous les jours ; ils sont ce qu'ils sont, et leur figure a du jeu. Qu'est-ce qu'un roi
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à qui il ne paraît pas tout simple de régner ? Qu'est-ce qu'un dieu à qui il ne semble pas tout naturel d'être dieu ?
Ce fut ainsi qu'à toutes les grandes époques on comprit la peinture religieuse. Le plus glorieux emploi que les artistes aient pu faire de leur génie fut de représenter des êtres pour qui l'extraordinaire est une chose très ordinaire ; ils ne diffèrent de nous que par la souplesse d'une âme supérieure aux événements et que rien n'étonne : il leur en a peu coûté de devenir nos semblables, ils savent bien que nous ne serons jamais leurs égaux; ce qu'il y a de miraculeux dans cette affaire, c'est que la lampe est d'argile et qu'elle répand une lumière divine. Personne n'a plus vécu que le Christ de Rembrandt ; il a connu toutes nos misères, il a sué toutes nos sueurs, et s'il nous paraît adorable, c'est qu'il est encore plus homme que nous.
Les Vierges de Raphaël lui-même ne sont pas nées dans les jardins du ciel; un jour de fête j'en ai rencontré plus d'une en me rendant de Frascati à Albano. Elles sont bâties comme les paysannes des parties les plus salubres de la campagne de Rome; elles en ont les formes pleines et robustes, l'air de force, de santé, la taille un peu épaisse. Ce sont d'incomparables nourrices ; on sent que leur lait est riche en caséum, en matière grasse, que c'est un de ces laits qui gonflent les joues des
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nourrissons. On sent aussi qu'elles sont aptes à toutes les besognes d'ici-bas, qu'elles ne croiront pas déroger en mettant un couvert ou en lavant des langes : les grandes âmes communiquent à tout ce qu'elles font un peu de leur grandeur, parce qu'en elles tout est naturellement divin ou divinement naturel. Mais viennent les Guido Reni, les Albane, viennent les temps où le sentiment religieux n'est plus qu'une grimace et la peinture d'église une industrie, alors apparaîtront les dieux qui représentent et qui posent, les Christs éthérés ou musqués, pédants, gourmés ou cafards, les Vierges prétentieuses et prudes, aux yeux noyés de langueur, à la chair nacrée, impropres à toutes les fonctions de la vie, et dont le principal souci est de ne pas compromettre leur divinité. N'étant pas de ce monde, elles n'ont jamais ni mangé, ni bu, et jamais elles ne parleront, n'ayant rien à dire. Elles ont choisi leur attitude, réglé jusqu'au moindre détail de leur toilette, conformément à rétiquette du ciel; si par l'effet d'une émotion subite elles y changeaient quelque chose, tout serait perdu. Leur immaculée pureté est une robe des dimanches que le peintre leur a prêtée; oseraient-elles la lui rendre si elles y faisaient une tache ou un accroc ?
Règle générale : plus les sujets sont nobles et grands, plus l'artiste sent le besoin de les rendre accessibles et familiers à notre imagination, de
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les mettre de niveau avec nous ou, pour mieux dire, de nous mettre de niveau avec eux. Un critique malavisé a reproché à Dante d'avoir mêlé à ses visions d'outre-tombe toute la gazette de Florence, de nous montrer des habitants de l'enfer, du purgatoire et du paradis à qui leurs tourments ou leurs béatitudes n'ont pu faire oublier la cité méchante qu'ils ne reverront jamais, et qui veulent savoir ce qui s'y passe. Ce grand poète ne pouvait mieux s'y prendre pour donner un corps de chair à ses fantômes, un air de vérité à ses rêves, et tel est le réalisme des vrais idéalistes : pour eux, Florence est un endroit d'où Ton voit le ciel, et le ciel est un endroit d'où l'on voit Florence. « Chez moi, s'écriait un contemporain de Dante qui goûtait peu la Divine comédie^ on ne chante pas à la façon du poète dont le cœur se repaît de vaines fictions, mais ici resplendit en sa clarté toute la nature, qui réjouit l'âme de qui sait l'entendre. Ici on ne rêve point par la forêt obscure ; ici je ne vois ni Paul ni Françoise de Rimini ; je ne vois pas le comte Ugolin ni l'archevêque Roger. Je laisse aux autres les radotages, je m'en tiens à la vérité. Les fables me furent toujours ennemies. » Ainsi parlent les réalistes, et cependant, comme s'ils sentaient, eux aussi, que l'art ne se laisse pas emprisonner dans un système, qu'il est plus grand que toute doctrine, que l'esprit vivifie, que la lettre tue, on les voit souvent, infidèles à
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leurs formules et idéalistes sans le savoir, s'occuper de hausser, d'agrandir leurs sujets par la façon de les traiter.
La peinture de genre n'est souvent aujourd'hui que de la peinture anecdotique; les peintres hollandais comprenaient autrement leur métier. Ils ont beau les détailler, les figures si nettement caractérisées qu'ils font vivre sous nos yeux sont des types. Leurs tableaux nous révèlent les mœurs, les habitudes, les sentiments, le génie d'un peuple libre et heureux de l'être, industrieux, travailleur et sensuel, unissant les gros goûts à l'esprit d'ordre, de ménage, de minutie, très appliqué aux petites choses, les faisant avec réflexion, avec gravité, et s'abandonnant dans ses fêtes à une joie folle et tumultueuse comme pour prendre une revanche sur son flegme et se venger de sa sagesse. Quand un peintre de genre a du génie, il y a toujours dans ses œuvres de l'au-delà; quoi qu'il nous montre, il nous oblige à voir quelque chose qu'il ne nous montre pas. « Des dessous et des horizons, voilà ce que je demande à l'art, » disait un homme d'esprit qui relit chaque année avec un égal plaisir Eschyle et Rabelais, et qui tour à tour préfère Léonard de Vinci à Terburg et Terburg à Léonard. Il lit quelquefois aussi l'Évangile, et il a sans cesse à la bouche ce verset : a II y a beaucoup de demeures dans la maison de mon père. »
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Combien d'artistes ne pourrait-on pas nommer qui, pour magnifier des sujets pris dans la vie commune, ont emprunté à l'idéalisme ses procédés et ses moyens! Sophocle a représenté de grands cœurs soumis à de grandes épreuves, et Aristophane des drôles ou des imbéciles aux prises avec de grotesques accidents; Racine a sculpté dans le plus beau marbre de Carrare des statues de princes et de princesses, Molière a peint comme personne des hommes changés en machines, La Fontaine a transformé des lions et des loups en héros d'épopée. Ils ont tous employé la même méthode, ils ont eu tous le secret de cette simplicité qui agrandit les objets.
Que dirons-nous de certains maîtres espagnols, qu'il est plus facile d'admirer que de classer? Ils possédaient au même degré la grandeur du sentiment et le don des heureuses familiarités. Voici le portrait d'une jeune infante. C'est la princesse qui épousera Louis XIV, et dont Bossuet dira un jour que l'éclatante blancheur qui paraissait sur son visage, I4 mort « Ta fait passer au dedans, » en la rebâtissant d'une lumière céleste. Velasquez, l'homm^ du monde qui sut le mieux faire chanter les griâ et les roses, n'a pas attendu qu'elle fût morte pour la revêtir de cette lumière céleste, et pourtant qu'elle est vivante ! qu'elle est réelle et qu'elle es^ jeune! Ce même Velasquez nous montre trois vieilles femmes qui
filent, et nous avons peine à deviner si ce sont des Parques déguisées en. bourgeoises ou des bourgeoises dignes de s'appeler Clotho, Lachésis et Atropos. Un autre peintre, dont on a dit qu'il avait trois manières, la froide, la chaude et la vaporeuse, et que quelquefois il les employait toutes dans le même tableau, nous fait voir des anges qui, rompus aux ouvrages terrestres et ne méprisant rien, se disposent à éplucher des légumes, pilent du grain dans un mortier, écument une marmite. Ces marmitons ailés sont charmants; nous admirons davantage encore ce mendiant accroupi, qui s'épouille. Il a près de lui une cruche, un panier de fruits, et l'univers lui appartient. Son visage est « confit en mépris des choses fortuites; » si sa gueuserie andalouse, mêlée de fierté castillane, accepte les aumônes, elle refuse les conseils ; il .semble vraiment que le soleil n'ait pas d'occupation plus noble que d'éclairer ses glorieux haillons et sa félicité, qui n'est qu'une indigence sans besoins.
Telle fut l'Espagne dans sa peinture, telle fut aussi sa poésie. Par la sobriété presque austère des descriptions, par la savante économie du détail, par la franchise, par l'étonnante largeur de la touche. Don Quichotte est un incomparable chefd'œuvre de réalisme idéaliste. Mendoza, qui créa la littérature picaresque, n'était pas un Cervantes; mais il avait appris l'art à la même école. Son
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Lazarille deTormes n'est qu'un ingénieux escroc, et cet escroc est une figure de grand style et un exemple mémorable de tout ce qu'un artiste qui n'a garde de tout dire peut ajouter par ses silences au peu qu'il dit.
Qui préférez-vous, d'un dieu parfaitement naturel ou d'un gueux qui a du style ? Selon les cas ou les saisons l'éclectique dont je parlais plus haut les préfère l'un et l'autre également ; mais il goûte peu les peintres, les poètes qui disent tout, la peinture et la poésie sans dessous et sans horizons.
CARACTÈRE PERSONNEL DE l'œUVRE d'arT, A QUELQUE ÉCOLE QU^ APPARTIENNENT LES ARTISTES. LEUR PERSONNALITÉ SE RÉVÉLANT DANS LEURS CHOIX, LEURS PRÉFÉRENCES, LEURS IMPRESSIONS, LEURS PROCÉDÉS, LEUR CONCEPTION DE LA VIE ET DU MONDE. CE QUI LEUR EST COMMUN A TOUS, c'eST
l'Étude constante et amoureuse de la nature.
Quel que soit le symbole, le credo d'un artiste, son œuvre doit avoir un caractère personnel, et c'est là ce qui diminue encore l'importance des questions de doctrines. Les notaires, les pharmaciens ont leurs formulaires; le peintre comme le poète n'en a point; il aide ou il ajoute à la lettre et les sagesses qu'il a apprises se combinent
secrètement avec sa propre nature et prennent sa physionomie. Il y a dans un véritable artiste quelque chose qui n'est qu'à lui; quand il chante un air connu, sa chanson paraît nouvelle. C'est en matière d'art surtout que, fût-il aigrelet, le petit vin du cru, pourvu qu'il ait le goût du raisin et qu'il sente le terroir, l'emporte sur les vins les plus savamment fabriqués. Soyez idéaliste, soyez réaliste, mais avant tout soyez quelqu'un et soyez vous-même. En vain, les prêcheurs d'orthodoxie déclarent que, hors de leur église, il n'y a pas de salut. Chaque talent est une hérésie individuelle.
Les moi ne naissent pas tout faits; ils se dégagent et croissent lentement, c'est la plus mystérieuse des germinations. Le plus souvent l'artiste conquiert son originalité en imitant longtemps un maître ; sans le Pérugin, Raphaël n'eût peut-être jamais découvert Raphaël. Le moyen âge avait raison de croire que c'est par les longues obéissances qu'on devient digne de s'appartenir, qu'il faut être page avant d'être chevalier, qu'il faut se perdre pour se trouver, qu'il faut se donner pour se posséder. Tel peintre, tel musicien a passé toute sa jeunesse dans la maison de servitude, et lorsqu'il est parti de chez les Pharaons d'Egypte, peut-être a-t-il emporté les vases d'or avec lui ; après quoi, amoureux des solitudes où l'on se recueille, il s'est enfoncé dans son désert : c'est
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presque toujours dans le désert que les peuples et les individus trouvent leur moi.
Du jour où Tartiste a trouvé le sien, il a ses préférences, ses affinités électives. Attiré par les objets les plus conformes à son génie et qui touchent plus fortement son cœur, il fait son choix dans ce vaste univers; les âmes qui savent chercher sont certaines d'y découvrir ce qu'elles aiment. Comme Ta dit Charles Blanc : « C'étaient les riants bocages qui attiraient Berghem, Ruysdaël les voulait sombres et mélancoliques, Hobbema n'en aimait que le côté agreste, il les voyait avec les yeux et l'humeur d'un braconnier.
Albert Cuyp ne regardait les heureux rivages de la Meuse qu'au doux soleil de quatre heures; van der Neer ne peignait les villages de Hollande qu'au clair de lune, voulant poétiser les chaumières par les lueurs et les mystères de la nuit; Nicolas Poussin ne sentait se dilater son cœur que dans la campagne de Rome; le Guaspre la tourmentait et y soufflait volontiers les orages; Claude Lorrain la préférait tranquille, solennelle et radieuse. »
Non seulement chaque artiste a ses spectacles favoris, il a sa façon propre de sentir, et comme il n'est point d'objet si simple qu'on ne puisse s'en faire vingt images différentes, sans qu'il soit possible de décider laquelle est la plus vraie, la vcritc dans l'œuvre d'art est une vérité de senti-
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ment, toujours particulière, individuelle, dont nous nous accommodons sans peine lorsqu'elle est persuasive. Calderon, Shakspare, Racine ont mis des rois en scène ; ces rois, qui sont également vrais, se ressemblent bien peu. Gluck et Mozart ont eu chacun sa manière de faire parler l'amour, et ni Tun ni l'autre n'a menti. « Une femme a passé dans les rues de Rome, dit encore Charles Blanc. Michel-Ange l'a vue et il la dessine sérieuse et fière; Raphaël l'a vue, et elle lui a paru belle, gracieuse et pure, harmonieuse dans ses mouvements, chaste dans ses draperies. Mais si Léonard de Vinci l'a rencontrée, il aura découvert en elle une grâce plus intime, une suavité pénétrante; il l'aura regardée à travers le voile d'un œil humide, et il la peindra délicatement enveloppée d'une gaze de demi-jour. Ainsi la même créature deviendra sous le crayon de Michel-Ange une sibylle hautaine, sur la toile de Raphaël, une vierge divine, et dans la peinture de Léonard, une femme adorable. »
Rien ne nous est plus personnel que nos impressions, et toute œuvre d'art digne de ce nom est née d'une impression vivement ressentie et sincèrement rendue. Chaque profession a ses vertus ; la parfaite sincérité est la vertu professionnelle de l'artiste; elle est pour lui ce qu'est la charité pour le chrétien, le respect de la justice pour le magistrat, l'honneur pour le soldat, la
pudeur pour la femme. Quelque modeste qu'il puisse être, un talent parfaitement sincère ne nous paraît jamais médiocre; il ne ressemble qu'à luimême, et les plaisirs qu'il nous donne, de plus grands que lui ne nous les donneraient pas. Un merle qui siffle des airs d'opéras ne nous amuse pas longtemps; nous lui disons : « Merle, tu es né merle; siffle-nous ton air. La voix de la linotte ne vaut pas la tienne : mais quand elle chante l'air que la nature lui enseigna, elle nous révèle ce qui se passe dans le cœur d'une linotte, et c'est là ce qui nous intéresse. » La vérité d'impression et de sentiment, la parfaite bonne foi, voilà le don suprême. Lorsqu'elle vient à manquer, l'artiste n'est plus une âme qui parle à la nôtre ; il n'est qu'un airain qui sonne, qu'une cymbale qui retentit, et si retentissante que soit cette cymbale, il n'y a rien dans notre cœur qui lui réponde.
Le germe de toute œuvre d'art est toujours une impression ; mais pour qu'elle fournisse à l'artiste un sujet, il faut que l'étude, la méditation, le rêve, l'aient fécondée. Ce sujet, après avoir beaucoup médité, beaucoup rêvé, il croit enfin le tenir; alors commence le dur labeur. Avant que le fer rougi ait reçu sa forme, le marteau doit causer longtemps avec l'enclume. Certains sujets sont plus faciles à maîtriser, à dompter; mais ils résistent tous. C'est la bataille de l'artiste; comme Jacob, il se bat corps à corps avec un mystérieux
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inconnu, dont il a juré d'avoir le secret et de conquérir les bonnes grâces, et il lui dit : « Je ne te laisserai point aller que tu ne m'aies béni ! » Ici encore se manifeste sa personnalité; chacun a sa méthode de combat, qui révèle son caractère. Les uns sont de la race des fiers, des superbes, qui aiment à vaincre de haute lutte ; d'autres sont des débonnaires, dont la patience et la douce obstination font des miracles. Celui-ci est un de ces violents qui ravissent le royaume des cieux, celui-là est un de ces rusés qui, fertiles en stratagèmes, enlèvent les places par surprise. Il en est qui ont la prudence du serpent; ils multiplient les précautions, ils prennent toutes leurs sûretés. D'autres ont la simplicité de la colombe ; ils se fient aux inspirations de leur cœur, ils n'entendent malice à rien, et souvent la nature se rend avec moins de résistance à ces innocents : elle se reconnaît en eux, et ils lui plaisent parce qu'elle les trouve aussi naturels qu'elle-même.
Chaque artiste a sa façon de sentir, chaque artiste a ses procédés, et comme l'imagination qui enfante les œuvres d'art n'est qu'une raison qui joue, chacun aussi à sa manière propre d'envisager et de concevoir le monde, de raisonner et de jouer. Ce n'est pas qu'un architecte, un musicien, un poète soient tenus d'étudier la métaphysique; mais après avoir beaucoup senti, le véritable artiste a beaucoup réfléchi et il s'est souvent
appliqué à chercher le général dans le particulier. Il a sa philosophie des choses, sa sagesse propre, conforme à son tempérament, à son tour d'esprit, aux circonstances de sa vie, aux événements heureux ou malheureux qui ont le plus influé sur ridée qu'il s'est faite de lui-même et de l'univers. Que sa sensibilité s'émousse, que sa fibre s'endurcisse, que ses nerfs cessent de frémir à tout vent qui ride la face de l'eau, c'en sera fait de son talent; mais son talent n'aurait jamais mûri, s'il s'était contenté de sentir. Cet éternel enfant n'a pas attendu que son poil grisonnât, pour acquérir la riche expérience d'un vieillard, et s'il tire de son cœur ses meilleures pensées, c'est que son cœur a appris à penser. Sa sagesse lui sert à discuter ses plus vives impressions, à les comparer, à les juger: il leur commande, les maîtrise assez pour jouer avec elles, pour traduire en images colorées, en phrases mélodiques ses émotions les plus sincères ou pour mettre en rimes les chagrins qui l'ont fait pleurer.
Quelque importancequ'aient la facture, l'industrie, la curiosité du travail, le tour de main, tant vaut l'âme tant vaut Tœuvre. Mais pour que son âme se porte bien, l'artiste doit entretenir un commerce intime, assidu, constant avec la nature. Elle seule peut lui donner l'excitation sacrée, l'infatigable désir de créer, la Joie qui féconde et la fraîcheur de l'inspiration. Il y a des heures où il
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s*aime trop, et d'autres où il se dégoûte de luimême. Hypertrophie d'un moi qui s'idolâtre ou lassitudes, dégoûts et langueurs, elle sait des remèdes à tous les maux, et quand il s'abandonne à sa bienfaisante influence, il se sent rajeunir au contact de son éternelle jeunesse.
Elle n'est pas seulement le grand médecin, elle est la souveraine institutrice des talents et ses écoliers ont toujours besoin de ses leçons. Dès qu'ils négligent de la consulter ou n en veulent plus croire que leur génie et leur orgueil, ils s'égarent. On reprochait au corpulent et vorace Johnson de faire parler les petits poissons comme une baleine ; d'autres font parler les baleines comme un petit poisson. Cette langue des signes, par laquelle l'artiste doit exprimer tout ce qu'il a dans l'esprit et dans le cœur, est si compliquée qu'il est condamné à la rapprendre sans cesse, et la nature seule l'enseigne. Depuis ses astres de première grandeur jusqu'au plus vil de ses insectes ou au moins régulier de ses cristaux, toutes les choses qu'elle a créées sont ce qu'elles doivent être et ne disent que ce qu'elles doivent dire. Vivantes ou inanimées, elles obéissent à une loi secrète, à une logique immanente, dont elles ne s'écartent jamais. La nature inspire à l'artiste l'amour de créer, et elle lui apprend comment on crée ; elle l'instruit à traiter ses sujets comme elle-même traite les siens, à respecter toujours leur caractère originel
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et à trouver Teffet sans lechercher. Une paysanne me disait, en me montrant une feuille de fougère dont les nervures formaient un réseau semblable à la plus fine dentelle d'or : « Regardez plutôt, elle est si belle qu'on jurerait qu'elle a été faite à la main. » Qu'Isis lui pardonne son blasphème ! Les œuvres d'art sont des créations de l'esprit, mais les plus admirables sont celles dont on pourrait croire que c'est la nature qui les a faites ou qu'elles se sont faites toutes seules.
Cette maîtresse souverainement sage, qui a des règles et point de routines ni de manière, s'entend seule à discipliner les talents sans les contraindre ni les asservir. Si elle leur enseigne la loi, elle les met en garde contre les vaines superstitions, elle les soustrait à la tyrannie du convenu. Mais ce n'est pas seulement le talent de l'artiste qu'elle émancipe, c'est son esprit. L'artiste est un libérateur : il nous affranchit des troubles, des inquiétudes que nous cause la nature, et c'est la nature qui l'a affranchi lui-même. Il a pénétré si avant dans son intimité qu'elle ne l'inquiète plus ; quand il semble l'arranger, il nous la montre telle qu'il la voit; il ne se laisse plus abuser par ses apparents désordres, et il lui sait gré d'être immense, parce que cette immensité, à laquelle il mesure tout, l'aide à trouver petites beaucoup de choses qui paraissent grandes au commun des hommes. Les dogmes, les partis, les sectes, les
formules, tout ce qui nuit au jeu libre de Tesprit est funeste à l'art. La nature n'a jamais dogmatisé ; ses oiseaux, ses fleurs ne catéchisent ni ne prêchent ; son soleil luit sur les boucs comme sur les brebis, sur les orties comme sur les roses, sur les erreurs comme sur les vérités. En vivant sans cesse avec elle, l'artiste sent son cœur s'élargir, ses entrailles se dilater ; comme elle, il devient plus grand qu'un système, plus souple qu'une doctrine, et si tenaces, si obstinées que puissent être ses préférences et ses antipathies, il acquiert la faculté de comprendre ce qu'il n'aime pas, de s'intéresser à ce qu'il méprise.
Que le poète soit chrétien, juif ou musulman, protestant ou catholique, dévot ou philosophe, libéral ou absolutiste, royaliste ou républicain, le poète est avant tout poète, et si sa muse l'ordonne, il scandalise les sectaires par ses généreuses inconséquences. Lucrèce l'épicurien, qui faisait profession de ne croire qu'aux atomes, n'a pas laissé d'invoquer Vénus, souveraine des mondes, et c'est elle qui, touchée de sa prière, a répandu à pleines mains sur ses vers les grâces qui ne vieillissent jamais. Milton était un puritain, et plus que personne il a glorifié Satan, en le revêtant d'une sinistre beauté. Dante* a gu concilier avec la foi d'un humble disciple de saint Thomas d'Aquin les hérésies d'un grand cœur. L'art vit de sympathie; c'est par là qu'il est une grande école d'hu^
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manité. Les civilisations, les mœurs, les lois, les cultes, les philosophies se transforment, la face du monde se renouvelle, et les chefs-d'œuvre de Tarchitecture, de la statuaire, de la poésie survivent aux sociétés qui les ont vus naître et qui les avaient inspirés ; alors que tout est changé en nous, hormis ce qui fait l'homme, nous les goûtons encore, leur gloire est immortelle comme celle des étoiles et des montagnes, et quand nous relisons certains vers composés il y a trente siècles, il nous semble qu'en les écrivant le poète pensait à nous. Nous ne croyons plus à Jupiter, et VIliade et ï Odyssée ont conservé pour nous toute leur fraîcheur et toute leur vertu persuasive; si demain l'Europe cessait d'être chrétienne, ou elle tomberait en barbarie ou nous continuerions d'admirer pieusement les cathédrales gothiques, le Christ d'Amiens et les Vierges de Michel-Ange.
Le culte de la nature est la seconde religion des artistes qui en ont une et en tient lieu à ceux qui n'en ont point d'autre. Schiller raconte que le jour où les dieux permirent aux hommes de se partager la terre, à peine Mercure eut-il sonné la curée, chaque profession, chaque métier courut s'emparer d'un lopin à sa convenance. L'agriculteur s'adjugea les champs gras, le gentilhomme chasseur prit les forêts, le commerçant fit main basse sur les routes et les mers, l'abbé commendataire sur les nobles coteaux ou mûrit la vigne, le roi
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sur les défilés et les ponts. Le poète, qui s'oubliait à rêver, arriva le dernier, et regardant ses mains vides, il se plaignit. « Que faire? lui répondirent les dieux. Nous n'avons plus rien à donner, tout a été pris. Veux-tu vivre avec nous dans Téternel azur de notre ciel? Aussi souvent que tu viendras, tu trouveras la porte ouverte. » Il accepta; mais il n'a pas besoin de se déranger : dans ces heureux moments où, libre de tout souci, son cœur ressemble à un instrument bien accordé, il fait à sa volonté descendre le ciel sur la terre.
Poète, peintre ou musicien, l'artiste le plus sceptique ou le plus sensuel a ses symboles, ses rites et cette foi qui est la démonstration de ce qu'on ne voit point. Ses plus fugitives sensations se convertissent comme d'elles-mêmes en sentiments et en rêves; dans le parfum d'une seule violette il respire l'odeur et l'ivresse de plusieurs printemps. Il jette un charme sur le monde, et ce qui ne passe pas lui apparaît dans ce qui passe, l'invisible dans ce qui se voit; une paix délicieuse, une douceur divine coule alors au fond de son être, et quelque chose qui sort de son âme se mêle au pain qu'il mange et au vin qu'il boit. C'est la messe de l'artiste.