‹ L'art et la révolution. Traduction de Jacques MesnilChapitre 2 sur 2 · i Mai 1898 Les Maubkrts. ( Ciirondh · texte numérisé non relu

i Mai 1898 Les Maubkrts. ( Ciirondh

Presque uiiiversellenient aujourd'hui les artistes se plaignent des dommages que la Révolution leur porte. Ce n'est ni ce grand combat de rue, ni l'ébranlement brutque et violent de Tédilice social, ni le changement rapide de gouvernement qu'ils accusent, i'impres^sion que d'aussi formidables événements, considérés en eux-mêmes, iaisseni à leur suite, est, toutes proportions gardées généralement, passagère et ne cause qu'un trouble peu durable : mais c'est le caractère particulièrement persistant des dernieis ébranlements, qui affecte d'un î'agou si mortelle les modernes manile.vtations d'art. Les bases sur lesquelles reposaient jusqu'ici le gain, le commerce, la

richesse sont inaiuteiuint menacées, et malgré le réttîblissement du calme extérieur, malgré le retour complet de la physionomie de la vie sociale, un cuisant souci, une torturante angoisse ronge profondément le cœur de cette vie : la pusillanimité de l'esprit d'entreprise parah'se le crédit ; qui veut conserver sûre- Tîient rpiionce à un gain incertain, l'industrie languit, et l'Art n'a plus de quoi vivre.

Userait cruel de refuser une pilié humaine aux milliers d'êtres en proie à cette détresse. "Il y a pou de temps encore, habituellement. Vartiste en vogue recev;iii de la classe aisée et insoucieTîse de notre société fortunée un salaire »d'or en prix de ses productions qui plaisaient, «et pouvait prétendre également à la vie aisée ^t insoucieuse : aussi est-il dur pour lui de $:e voir aujourd'hui repoussé par des mains anxieusement fermées, et livré à la misère de la lutte pour le pain quotidien: il pai'tage par là le sort du travailleur manuel, qui jadis pouvait occuper ses mains a^lroites à créer pour le riche mille commodités agréables, et doit maintenant les laisser oisives et les appuyer sur son. ventre alTamé. Il a donc le droit de se plaindre, car à celui qui souîTre la nature a doiuié les larmes. Mais a-t-il le droit de se confondre avec l'Art même, de considérer dans ses plaintes sa propre détresse comme la déti'esse de l'Art, et d'accuser la Révolution

parce qu'elle diminue la facilité qu'il avait de pourvoira sa subsistance ? — voilà la quet^ticn qu'il faudrait poser. Avant de la résoudre l'on devrait au moins interroger les artistes, qui par leurs paroles et par leurs actions firent connaître qu'ils aimaient et pratiquaient l'Art purement pour l'Art même, artistes qui (ceci peut se démontrer) souffraient également à l'époque où les autres se réjouissaient.

La question concerne donc l'Art et son essence même. Ce n'est point une définition abstraite de l'Art que nous cherchons ici : il ne s'agit naturellement que d'approfondir la signification de l'Art comme résultat de la vie commune, de reconnaître l'Art en tant que produit social. Une rapide vue d'ensemble des principales époques de l'histoire de l'Art en Europe nous rendra à ce sujet de précieux services et nous aidera à éclaircir la question importante que nous nous posons.

En y réfléchissant, nous ne pouvons faire un pas dans l'étude de notre art sans nous apercevoir de sa cohésion avec Tart des Grecs. En réalité notre art moderne n'est qu'un chaînon de l'évolution artistique de l'Europe entière, et cette évolution a son point de départ chez les Grecs.

Lorsqu'il eut triomphé de la grossière religion naturelle de la patrie asiatique et qu'il eut placé au sommet de sa conscience religieuse le bel et fort homme libre, l'esprit grec — tel qu'il se manifesta à son apogée dansl'Etat et dan^ l'Art — trouva son expression la plus adéquate en Apollon, qui fut réellement le dieu souverain, le dieu national des races helléniques.

Apollon, le meurtrier de Pj'thon le dragon du chaos, Apollon qui avait anéanti de ses coups mortels les fils de la vaniteuse Niobé, révélait par la bouche de sa prêtresse de Delphes la loi primitive de l'esprit et de l'essence grecs et mettait ainsi sous les yeux de l'homme entraîné dans une action passionnée, le miroir calme et clair de son intime et inaltérable nature grecque: Apollon était l'exécuteur de la volonté de Zeus sur la terre grecque, il était le peuple grec même.

Ge n'est point sous la forme de l'efféminé musagète — forme unique sous laquelle nous l'a transmis l'an plus tardif et plus luxuriant de la sculpture — que nous devons nous figurer Apollon à l'époque de pleine floraison de l'esprit grec, mais empreint d'une joie grave, beau mais fort, tel que le connut le grand tragique Eschjie. Ainsi apprenait à le connaître le jeune Spartiate, quand par la danse et par la lutte il développait la grâce et la force de son corps svelte; quand, enfant, emporté achevai par l'aimé, il était entraîné au loin dans des aventures audacieuses ; quand, adolescent, il prenait rang parmi ses compagnons, auprès desquels il ne faisait pas valoir d'autres titres que ceux de sa beauté et de son charme, qui constituaient seuls sa puissance et sa richesse. Ainsi le voyait l'Athénien quand toutes les impulsions de t^on beau corps, de son esprit

incessamment actif, le poussaient à faire renaître son essence intime par l'expression idéale de l'Art; quand sa voix pleine et sonore s'élevait dans le chœur pour chanter les créations du dieu et marquer aux danseurs le rythme plein d'élan de la danse, qui, par sou mouvement gracieux et hardi, représentait ces actions mêmes; quand sur des colonnes harmonieusement ordonnées il voûtait le noble toit, qu'il rangeait les uns au-dessus des autres les vastes hémicycles de l'amphithéâtre et projetait les dispositions ingénieuses de la scène. Tel encore le dieu splendide apparaissait au poète tragique, inspiré par Dionysos, qui montrait à tous les éléments des arts, arts surgis non par ordre, mais d'eux-mêmes, par nécessité naturelle intérieure, le mot hardi qui enchaîne, le but poétique sublime où tous devaient se réunir comme en un foyer unique, pour produire la plus haute œuvre d'art concevable, le Drame. '^

Là les actions des dieux et des hommes, leurs souffrances, leurs joies — telles qu'elles étaient révélées sombres ou claires dans l'essence supérieure d'Apollon sous forme de rythme éternel, d'éternelle harmonie de tout mouvement — prenaient une réalité sensible ; car toutes les choses qui s'agitaient et vivaient en elles, comme elles s'agitaient et vivaient dans l'âme du spectateur, trouvaient leur expression la plus ac<'omplie là où l'œil et

l'oreille, l'esprit et le cœur, saisissaient et j percevaient tout en pleine vie, directement, voyaient en réalité, corporellement et spirituellement, tout ce que l'imagination eût été sans cela réduite à construire. Ces jours de tragédie étaient des fêtes divines, car le dieu s'exprimait alors clairement et distinctement: le poète était son grand prêtre, il s'incorporait réellement avec son œuvre, conduisait les danses, élevait la voix dans le chœur et en paroles sonores proclamait les sentences du savoir divin.

Voilà l'œuvre d'art grecque, voilà Apollon incarné dans un art réel, vivant — voilà le peuple grec dans sa vérité, dans sa beauté la plus haute.

Ce peuple, montrant en chacune de ses portions, en chacune de ses unités une individualité et une ori^^inalité surabondantes, incessamment actif, ne voyant dans le but d'une entréprise que le point de départ d'une entreprise nouvelle, éprouvant des froissements intérieurs continuels, faisant et défaisant chaque jour des alliances, chaque jour s'engageant dans d'autres luttes, réussissant aujourd'hui, échouant demain, menacé aujourd'hui par un péril extrême, accablant demain son ennemi jusqu'à l'anéantir, se développant à l'intérieur et à l'extérieur le plus constamment, le plus librement possible,— ce peuple refluait

— sodé l'assemblée, du tribunal, de la cainpa.i^ne, des vaisseaux, des camps, des contrées les plus lointaines, et venait remplir un amphithéâtre de trente mille places pour voir représenter la plus profonde de toutes les tragédies, le Promèthèe, pour se ressaisir devant l'-euvre d'art la plus puissante, pour comprendre sa propre activité, pour s'identifier le plus complètement possible avec son essence, son âme collective, son dieu, et redevenir ainsi dans le calme le plus noble et le plus profond, ce qu'il avait été peu d'instants auparavant dans l'agitation la plus infatigable et l'individualisation la plus outrée.

Le O-rec, toujours jaloux de son indépendance personnelle la plus grande, poursuivant partout le «tyran» qui, fût-il lui-même sage et noble, pouvait chercher à le dominer et à comprimer son libre et hardi vouloir ; méprisant cette confiante mollesse qui à l'ombre flatteuse d'une sollicitude étrangère se couche pour se reposer paresseusement, égoïstement; sans cesse sur ses gardes, repoussant infatigablement les influences étrangères, n'accordant à aucune tradition, si ancienne et si respectable fût-elle, un pouvoir sur la liberté de sa vie, de ses actions, de sa pensée actuelles, — le Grec se taisait à l'appel du chœur, il se soumettait volontiers à la convention pleine de sens de l'ordonnance scénique, il obéissait de bon gré

à la grande Nécessité, dont l'auteur tragique lui proclamait les sentences sur la scène par la bouche de ses dieux et de ses héros. Car dans la tragédie il se retrouvait lui-même, il retrouvait la partie la plus noble de son être unie aux parties les plus nobles de l'âme collective de la nation entière; de lui-même, des profondeurs de sa nature dont il prenait conscience, il interprétait par l'œuvre d'art tragique l'oracle de la Pythie, — il était dieu et prêtre à la fois, splendide homme di\in, lui dans la communauté, la communauté en lui, semblable à l'une de ces mille fibres, qui dans une seule plante vivante surgissent du sol, s'élèvent dans les airs d'un mouvement élancé, pour porter une seule fleur superbe qui jette à l'éternité son enivrant parfum. Cette fleur était l'œuvre d'art, ce parfum l'esprit grec, qui aujourd'hui encore nous grise et nous transporte au point de nous faire reconnaître que nous aimerions mieux être pendant une demi-journée grec en face de l'œuvre d'art ragique, que dans l'éternité dieu et non grec.

La décadence de la tragédie se produit eii même temps que la dissoiation de l'Etat athénien. Tandis que lame collective se dispersait en mille directions é^'oïstes, se résolvait aussi en lesdiirérentsélémenls d'artqui la constituaient la^i'aude œuvre d'art commune de la tragédie; sur les ruines de la tragédie pleura avec un rire lou le poète comique Aristophane, et toute création d'art cessa tlnalement pour taire place aux graves méditations delà philosophie, qui réiléchit aux causes de l'instabilité de la beauté et de la force humaines.

C'est à \diphilosop}iie, non à l'Art, (ju'appartiennent les deux mille ans qui se sont écoulés depuis la mort de la tratrédie grecque jusqu'à nos juui-s. i)e temps a autre il est vrai l'Art

jeta des éclairs à travers la nuit de la pensée inassouvie, de la folie du doute qui possédait l'humanité; mais ce n'étaient là que des cris de douleur et de joie de l'individu qui échappait au chaos général et, comme un étranger venant de lointaines contrées, égaré par bonheur, arrivait à la murmurante source solitaire de Gastalie, et y tremoait ses lèvres assoiffées sans pouvoir offrir au monde la boisson rafraîchissante; ou bien l'Art servait l'une de ces idées, l'une de ces imaginations qui, tantôt plus mollement, tantôt plus durement, opprimaient l'humanité souffrante et enchaînaient la liberté de l'individu comme celle de la communauté; jamais il n'était l'expression libre d'une communauté libre: car le véritable art est la liberté la plus haute et il ne peut proclamer que la liberté la plus haute, il ne peut laisser naître aucune autorité, aucun pouvoir,, en un mot aucune force antiartistique.

Les Romains, dont l'art national avait précocement cédé à l'influence des arts grecs complètement développés, se firent servir par des architectes, des sculpteurs, des peintres grecs, leurs beaux esprits s'exercèrent à la rhétorique et à la versification grecques; mais ils n'ouvrirent pas le grand théâtre populaire aux dieux et aux héros du mythe, aux libres danseurs et chanteurs du chœur sacré; des

bètes féroce&>', des lions, des panthères et des éléphants devaient se déohirer dans l'ampliithéâtre pour* flatter les yeux romains ; des j^ladiateurs, esclaves dressés aux exercices de l'orce et d'adresse, devaient réjouir de leurs râles les oreilles romaines.

Ces brutaux vainqueurs du monde ne se plaisaient qu'aux plus positives réalités, leur imagination ne pouvait s'assouvir que de la manière la plus matérielle. Les philosophes, qui fuyaient craintivement la vie publique, ils les laissaient se livrer en paix à l'abstraction; publiquement même ils aimaient à s'abandonner à la plus concrète soif de meurtre, à voir paraître devant eux la souffrance humaine dans son absolue réalité physique.

Ces lutteurs et ces gladiateurs étaient les fils de toutes les nations d'Europe, et les rois, les nobles et le peuple de ces nations étaient tous également esclaves de l'empereur romain, qui leur prouvait ainsi pratiquement que tous les hommes étaient égaux: mais cet empereur à son tour voyait ses obéissants prétoriens lui montrer fort souvent d'une manière nette et tangible que lui même n'était rien qu'un esclave.

Cet esclavage qui se manifestait réciproquement et en tous sens si clairement, bi indéniable ment, réclamait, comme toute chose générale au monde, une expression spécifi-

que. L'abaissement et l'infamie communes, la conscience de la perte complète de toute dignité humaine, le dégoût — finalement inévitable — des plaisirs matériels, les seuls qui leur fussent restés, le profond dédain d'une activité propre qui avait perdu depuis longtemps avec la liberté toute âme et toute impulsion artistique, cette lamentable existence sans vie réelle, active, ne pouvait trouver qu'une expression, expression qui — générale sans doute commecetétat même— devait être précisément l'antipode de l'Art. L'Art est la joie d'être soi-même, de vivre, d'appartenir à une communauté; l'état général à la fin de la domination romaine était au contraire le mépris de soi-même, le dégoût de l'existence, l'horreur de la vie commune. La faculté de traduire cet état appartenait donc non à ïArt, mais bien au Chnstianisme.

Le Christianisme justifie une existence sans honneur, inutile, lamentable de l'homme sur terre, par le merveilleux amour de Dieu, qui n'a nullement créé l'homme — ainsi que le croyaient erronément les beaux Grecs — pour vivre sur la terre avec une joyeuse conscience de soi, mais l'a enfermé ici-bas dans un répugnant cachot pour lui préparer, en récompense <ie s'être imbibé là du mépris de lui-même, -après la mort une éternité de la plus commode et de la plus inactive des splendeurs. L'homme

pouvait donc, ot mémo devait rester dans le plus profond état d'abaissement inhumain, il ne devait exercer aucune activité vitale, car cette vie maudite était l'empire du diable, c'est-àdire des sens, et par toute activité dans cette vie il aurait travaillé au protit du diable: c'est pourquoi le malheureux qui s'emparait de la vie avec une force joyeuse devait souffrir après la mort l'éternelle torture de l'enfer. L'on n'exigeait de l'homme que la Foi, c'est-àdire l'aveu de son dénûment et le renoncement à tout effort persouuel pour s'arracher à ce dénûment, dont seule la Grâce imméritée de Dieu devait le délivrer.

L'historien ne sait point avec certitude si telle a été également la pensée de ce pauvre fils de charpentier galiléen, qui à la vue de la misère de ses semblables s'écriait qu'il était venu sur la terre pour apporter non la paix mais le glaive, tonnait avec une indignation pleine d'amour contre ces pharisiens hypoci'ites qui flattaient lâchement la puissance romaine, et d'autant plus cruellement comprimaient et enchaînaient le peuple, prêchait enfin l'universel amour de l'homme, amour dont il n'aurait point certes pu croire capables ceux qui devaient se mépriser eux-mêmes. Le penseur distingue plus nettement l'enoi'me zèle avec lequel Paul, le pharisien merveilleusement converti, suivait d'une manié-

re évidemmeat heureuse pour convertir les païens le précepte : « soyez prudents comme les serpents, etc»; il peut également éprouver le terrain historique, caractérisé par le plus profond et le plus général abaissement du genre humain civilisé, d'où la plante du dogme chrétien finalement achevé surgit fécondée. Mais ce que l'artiste probe reconnaît du premier coup d'œil, c'est que le christianisme n'était pas de l'art et ne pouvait en aucune manière donner naissance au véritable art vivant.

Le Grrec libre qui se plaçait au sommet de la nature pouvait, de la joie de l'homme intérieur, créer l'Art : le chrétien, qui rejetait également la nature et lui même, ne pouvait sacrifier à son dieu que sur l'autel du renoncement, il ne pouvait lui porter en don ce qu'il faisait, ce qu'il produisait, mais il croyait se le devoir rendre favorable en s'abstenant de toute création personnelle hardie. L'Art est la plus haute activité de l'homme physiquement bien développé, en harmonie avec lui-même et avec la nature; l'homme doit éprouver visà-vis- du monde physique la plus haute joie, s'il veut en tirer l'instrument d'art; car ce n'est que (lu monde physique seul qu'il peut prendre la volonté de faire œuvre d'art. Le Chrétien, s'il avait voulu réellement créer l'œuvre d'art correspondante à sa croyance, aurait au

contraire dû dans l'essence de l'esprit abstrait, la grâce de Dieu, prendre la volonté et trouver l'instrument, — mais quel aurait pu être son but ? Ce ne pouvait être la beauté physique qui selon lui émanait du diable ! Et comment l'esprit aurait-il pu d'ailleurs produire quelque chose de perceptible aux sens ?

Toute subtilité de raisonnement est ici stérile; les événements historiques montrent le plus clairement possible le résultat des deux mouvements opposés. Tandis que les Grecs pour leur édification se réunissaient dans l'amphithéâtre pendant quelques heures remplies d'impressions profondes, les Chrétiens s'enfermaient leur vie durant dans un cloître: là-bas c'était l'assemblée du peuple, ici l'Inquisition qui jugeait ; le développement de l'Etat conduisit là à une démocratie sincère, ici à un absolutisme hypocrite.

Vhy^^caiste est le trait le plus saillant, la physionomie propre de tous les siècles chrétiens jusqu'à nos jours, et ce vice s'accusa toujours plus vif et plus éhonté à mesure que l'humanité tirait de son intarissable source intérieure, malgré le christianis-me, une fraîcheur nouvelle et devenait miîre pour la solution de son véritable problème. La nature est si forte, elle enfante toujours à nouveau si inépuisablement qu'aucune puissance imaginable ne serait capable d'amoindrir sa force de

production. Dans les veines malades du monde romain se répandit le sang sain des jeunes nations germaines; malgré l'adoption du christianisme, un tort instinct d'activité, le goût des entreprises hardies, une indomptée confiance en soi-même restèrent l'élément des nouveaux maîtres du monde. De même que dans toute l'histoire du moyen âge, nous rencontrons toujours la lutte du pouvoir temporel contre le despotisme de l'église romaine comme le trait le plus saillant, l'expression artistique de ce nouveau monde ne pouvait se taire jour, là où elle cherchait à se manifester, qu'en opposition, en lutte, avec l'esprit du christianisme : en tant qu'expression d'une unité parfaitement harmonique du monde —tel était l'art du monde grec — l'art du monde chrétien ne pouvait se manifester, car au plus profond de .lui-même existait entre la conscience et l'instinct vital, entre l'imagination et la réalité, une irréparable et irréconciliable scission. La poésie chevaleresque du moyen âgé qui, comme l'institution de la chevalerie elle-même, devait opérer la réconciliation, ne put que mettre en évidence dans ses productions les plus marquantes le mensonge de cette réconciliation: plus haut et plus hardiment elle s'élevait, plus visible devenait l'abîme qui s'ouvrait entre la vie réelle et l'existence imaginaire, entre la conduite grossière, vio- ^

lente de ces chevaliers dans la vie matérielle, et l'aspect idéalisé, ultra tendre sous lequel on les représentait. La vie réelle, sortie de mœurs populaires nobles et nullement dénuées de charme, devint sale et vicieuse, précisément parce qu'elle ne pouvait nourrir de son essence même, de la joie d'être et de se manifester au dehors, l'instinct artistique, mais devait- s'en . rapporter pour toute activité psychique au christianisme, qui de prime abord rejetait, en la représentant comme damnable, toute joie.de vivre. La poésie chevaleresque fut l'hypocrisie honnête du fanatisme, le délire de l'héroïsme: l elle substitua la convention à la nature. f

Du jour où le feu religieux de l'Eglise fut éteint, où l'Eglise ouvertement ne se manifesta plus que comme despotisme temporel directe ment sensible, en relation avec l'absolutisme temporel du souverain, absolutisme sanctifié par elle et non moins directement sensible, de vait se développer ce que l'on appelle la Renaissance desarts. Les choses dont ons'étaitsi longtemps tourmenté le cerveau, on voulaitlesvoii enfin réellement devant soi, comme on voyait l'Eglise elle-même rayonnante de splendeurs mondaines; et l'on ne pouvait y arriver autrement qu'en ouvrant les yeux et en rendant ainsi leurs droits aux sens. Or se représenter les choses de la religion, les créations extatiques de la fantaisie sous une forme sensible

— sodé beauté et prendre un plaisir artistique à cette beauté, c'était la négation complète du christianisme même : et le fait de devoir chercher pour ces créations d'art un guide dans l'art païen des Grecs fut l'outrage le plus humiliant que dut subir le christianisme. Néanmoins l'Eglise s'appropria cet instinct artistique réveillé et, en conséquence, ne dédaigna pas de s'orner des plumes étrangères du paganisme et de se poser ainsi publiquement en menteuse et hypocrite.

Mais le pouvoir temporel eut aussi part à la renaissance des arts. A.près de longues luttes, ayant affermi les bases de leur pouvoir, les princes, en possession de richesses sûres, sentirent s^éveiller en eux le désir de jouir de ces richesses avec plus de raffinement: pour ce faire, ils prirent à leur solde les arts empruntés aux Grecs : l'art « libre » était au service du grand seigneur, et, tout bien considéré. Ton ne saurait dire lequel était le plus hypocrite : Louis XIV, qui à son théâtre royal se faisait réciter d'habiles tirades contre les tyrans grecs, ou Corneille et Racine, qui, aux applaudissements de leur maître, mettaient dans îa bouche de leurs héros de théâtre l'ardeur de liberté et la vertu politique de la Grèce et de la Rome anciennes.

Est-ce qu'un art réel et sincère pouv^ait donc exister là où il ne s'élevait pas de la vie com-

me l'expression d'une communauté libre, consciente d'elle-même, mais était au service de puissances opposées au libre développement de la communauté, et par conséquent devait être transplanté aibitraii ornent de contrée? étrangères? Certes non. Et cependant nous allons voir que l'Art, au lieu de se délivrer de maîtres quasi convenables comme l'étaient l'Eglise spirituelle et les princes instruits, se vendit corps et âme aune maîtresse bien i^ire:V Industrie.

Le Zeus grec, le père de ia Vie, envoyait de l'Olympe en message aux dieux, quand ils erraient de par le monde, le dieu jeune et beau Herniès\ il était la pensée active de Zeus: porté par ses; ailes il descendait dps hauteurs pour annoncer Tomni-présence du dieu suprême; il assistait aussi à la mort de l'homme, il accompagnait les ombres des trépassés dans le calme royaume de la nuit; car partout où la grande Nécessité de l'ordre naturel s'annonçait clairement, Hermès agissait et se manifestait comme la volonté accomplie de Zeus.

Les Romains avaient un dieu, i^f(?y'Ci^/•6^, qu'ils comparaient à l'Hermès grec. Mais son activité ailée acquit chez eux une signification pratique: elle devint à leurs yeux l'esprit d'industrie sans cesse en éveil de ces marchands, bas trafiquants et usuriers, qui refluaient de toutes les extrémités du monde romain vers le centre, pour fournir aux richards en échange d'un payement avantageux tous les plaisirs des sens que le pays environnant ne pouvait leur offrir. Les Romains, considérant le com- j merce dans son essence et dans ses mani-

festation?, y vo3'aieiit en màins temp-i une supercherie, et bien que, à cause de leur soîf toujours grandissante de plaisir, ce monde mercantile leur semblât un mal nécessaire, ils nourrissaient un profond mépris de ses pratiques: ainsi pour eux le dieu des marchands. Mercure, devint ég"alement le dieu des trompeurs et des fripons.

Mais ce dieu méprisé se vengea des Romains orgueilleux, et s'érigea à leur place en maître du monde : couronnez sa tête de l'auréole de l'hypocrisie chrétienne, ornez sa poitrine de l'inane insigne d'ordres de chevalerie féodaux trépassés, et vous l'aurez le dieu du monde moderne, le très saint et très noble dieu du cinq pour cent, le chef et l'ordonnateur des fêtes de notre «art» d'aujourd'hui. Vous le voyez devant vous, en chair et en os, dans la personne d'un banquier anglais bigot, dont la fille a épousé un chevalier de l'ordre de la jarretière ruiné, faisant chanter en sa présence les premiers chanteurs de l'opéra italien, dans son salon plutôt qu'au théâtre ( bien entendu même là en aucun cas lé saint jour du dimanche), parce qu'il a la gloire de les devoir payer là plus cher encore qu'ici. Voilà Mercure et son docile serviteur Vart moderne.

I Voilà l'art, tel qu'il remplit à présent tout lie monde civilisé! Sa véritable essence est t l'industrie, son but moral le gain, son prétexte

— oo —

esthétique la distraction des ennuyés. Du eœur de notre société moderne, du centre de son mouvement circulatoire, la spéculation en grand, notre art prend son suc nourricier; il emprunte une gràciî >ar.s âme aux restes sans vie d'une convention chevaieres(iue moyenâgeuse, et daigne descendre de là, avec l'afTectation de la charité chrétienne qui nemé prise pas même l'obole du pauvie, jusqu'aux profondeurs du prolétai'iat,— énervant, démoralisant, déshumanisant, en quelque endroit <[ue le poison de sa sève se répande.

C'est au théâtre qu'il siège de prélérence, tout comme l'art grec à son apogée; et il a droit au théâtre, étant l'expression de la vie publique de notre époque. Notre art théâtral moderne incarne l'esprit dominant de notre vie publique, il l'exprime et le répand quotidiennement comme jamais art ne le lit, car il prépare ses fêtes chaque soir dans presque toutes les villes d'Europe. Ainsi, sous forme d'art dramatique extraordinairement répandu, il caractérise apparemment la lloraison de notre civilisation, comme la tragédie grecque caractérisait l'apogée de l'esprit grec: mais cette floraison est celle de la pourriture dun ordre des choses et des relations humaines vide, sans âme, contre nature.

Nous n'avons pas même besoin de caractériser ici plus exactement cet ordre de choses; il

nous suffit il'éprouver lioiinètement le contenu etl'action pubiiifue de notre art, et particulièrement de l'art tiiéâtral, pour reconnaître en lui comme en un miroir fidèle, l'esprit dominant de la généralité; (^ar l'art public l'ut toujours un miroir fidèle.

Et ainsi nous ne reconnaissons en aucune manière dans notre art théâtral public le véritable drame, cette œuvre d'art unique, indivisible, la plus grande de l'esprit humain ; notre théâtre "olfre simplement le lieu adapté à la représentation séduisante de productions isolées, à peine relices supei-riciellenient, artistiques ou mieux artistes. Combien notre théâtre est incapable d'opérer dans un drame véritable Tunion de toutes les branches de l'Art sous la forme la plus haute, la plus accomplie, apparaît déjà dans sa division en deux genres: le drame et Vopéra, par laquelle on enlève au drame l'expression idéalisante de la musique, et Ton refuse déprime abord à l'opéra l'essence et la haute portée du véritable drame. Tandis que en général le drame ne pouvait ainsi jamais prendre un essor poétique, idéal, mais — sans même mentionner l'infiuence, négli geable ici, d'une publicité immorale — devait par le fait même de la pauvi-eté de ses moyens d^expression tomber des hauteurs dans les bas-fonds, de l'élément réchauffant de la passion à l'élément refroidissant de l'intrigue.

l'opéra devint un véritable chaos d'éléments matériels voltisfeant les uns parmi les autres, sans attache ni lien, dans lequel chacun pouvait ctioisir à son gré ce qui convenait le mieux à sa faculté de jouissance, soit les bonds élégants d'une danseuse, soit les passages périlleux d'un chanteur, soit l'effet brillant d'un décor, soit un déconcertant et volcanique éclat de l'orchestre. Ne lit-on pas en effet aujourd'hui que tel ou tel opéra nouveau est un chef-d'œuvre, parce qu'il contient de beaux airs et de beaux duos en grand nombre, que l'instrumentation de l'orchestre est très brillante, etc ? Le but, qui seul peut justifier l'emploi de moyens si variés, le grand but dramatique, personn^e-n'y songe plus.

De semblables jugements sont bornés mais sincères; ils montrent tout bonnement ce dont le spectateur s'occupe. Il y a également un grand nombre d'artistes en vogue qui ne contestent nullement qu'ils n'auraient d'autre ambition que de satisfaire ces spectateurs bornés. Très justement ils jugent ainsi: quand le prince, après un dîner laborieux, le banquier après d'énervantes spéculations, l'ouvrier après une fatigante journée de travail, arrivent au théâtre, ils veulent se reposer, se distraire, se divertir, et non point tendre leur esprit et s'exciter de nouveau. Cet argument est d'une vérité si frappante que nous n'avons

à y opposer que ceci : pour atteindre le tut proposé tous les moyens imaginables sont préférables à remploi de TArt comme instrument et comme prétexte. Mais à cela on nous répond que, si Ton ne Toulait pas employer l'Art de cette façon, TArt cesserait d'exister et ne pourrait pins d'aucune manière être mis en contact avec la vie publique, — c^est-à-dire que l'artiste n'aurait plus de quoi vivre.

En ce sens tout es~t lamentable, mais sincère^ vrai et honnête : abaissement civilisé, imbécillité chrétienne moderne f

Mais que devons nous dire — les conditions étant incontestablement telles — de la comédie hypocrite Jouée par certains de nos héros d*art, dont la g-loire est à Tordre du Jour, quand ils se donnent Tair mélancolique d'artistes véritablement inspirés, quand ils cherchent à saisir des idées, emploient des rapports profonds, Jouent les émotions violences, remuent ciel et terre, en un mot, quand ils procèdent comme les honnêtes artisans de tantôt pensent qu'il ne faut pas procéder si l'on veut se débarrasser de sa marchandise ? Que devons-nous dire quand ces héros refusent réellement de ne faire que divertir et même affrontent le danger d'ennuyer afin de passer pour profonds, quand ils renoncent ainsi à de ^ands profits, et même — mais ceci n'est au pouvoir que fl'un homme riche par la naissance — dé-

pensent de l'argent pour leurs créations et accomplissent ainsi le plus grand sacrifice de soi aujourd'hui concevable ? Dans quel but cette monstrueuse dépense ? Ah ! il existe encore quelque chose en dehors de l'argent, une chose que l'on peut entre autres plaisirs se procurer de nos jours aussi grâce à l'argent: la Gloire l — Mais quelle gloire peut-on acquérir dans notre art public ? La gloire de la publicité même en vue de laquelle cet art est combiné et que l'ambitieux ne peut atteindre sans sa^^oir se soumettre à ses triviales prétentions. Ainsi il ment à lui-même et au public en lui livrant son œuvre disparate, et le public le trompe et se trompe en lui prodiguant ses applaudissements ; mais ce mensonge réciproque est bien digne déjà du grand mensonge de la gloire moderne, et en général nous savons du reste couvrir nos passions les plus égoïstes des beaux mensonges capitaux du « patriotisme >, de « l'honneur » , de la « légalité », etc.

Mais d'où vient que nous jugions nécessaire de nous tromper si ouvertement les uns les autres ? — De ce que ces idées et ces vertus existent, il est vrai, dans la conscience de notre société actuelle, sinon comme vertus, du moins comme remords. Car s'il est certain que le vrai et le sublime existent, il est certain aussi que le véritable art existe. Les esprits les plus élevés et les plus nobles — esprits

devant lesquels Eschyle et Sophocle se fussent inclinés en sii^ne de joie comme des frères — ont depuis des siècles élevé leurs voix dans le désert ; nous les avons entendus et leur appel résonne encore à nos oreilles : mais dans nos coeurs vains et vulgaires la résonnance vivante de leur appel s'est éteinte ; leur gloire nous fait trembler, mais leur art nous fait rire ; nous leur avons permis d'être de nobles artistes, mais nous les avons empêchés de faire l'œuvre d'art ; car la grande, la véritable, l'unique œuvre d'art ils ne peuvent la créer seuls, nous devons y collaborer aussi. La tragédie d'Eschyle et de Sophocle était l'œuvre d'Athènes.

A quoi nous sert cette gloire des nobles artistes ? A quoi nous servit que Shakespeare^ comme un second créateur, nous révélât la richesse infinie de la vraie nature humaine.? A quoi nous servit que Beethoven donnât à la musique une force poétique virile, autonome? Interrogez les misérables caricatures de vos théâtres, interrogez les rengaines infimes de vos musiques d'opéra, et vous entendrez la réponse I Mais avez-vous même besoin d'interroger ? Oh non ! Vous savez pertinemment ce qu*il en est ; vous ne voulez du reste pas qu'il en soit autrement, vous faites seulement semblant de ne pas le savoir !

Qu'est-ce donc que votre art, votre drame?

La révolution de février enleva à Paris aux théâtres la protection officielle, et beaucoup d'entre eux menacèrent de tomber. Après les journées de juillet, Gavaignac, char«:é du maintien de Tordre social existant, vint à leur secours et réclama aide pour conserver leur existence. Pourquoi ? Parce que la famine, le prolétariat seraient augmentés par la chute de» théâtres. Voilà donc le seul intérêt que l'Etat | prenne au théâtre ! Il voit en lui l'établisse- ! ment industriel; et accessoirement, aussi un dérivatif affaiblissant l'esprit, absorbant le mouvement, souverain contre l'agitation menaçante de l'intelligence humaine échauffée, qui, dans la plus profonde tristesse, couve les moyens par lesquels la nature humaine déshonorée reviendra à elle-même, fût-ce aux dépens de l'existence de nos institutions théâtrales si bien adaptées à leur but !

Eh bien î voilà qui est honnêtement dit, et l'on peut rapprocher de la franchise de cette sentence les lamentations de nos artistes modernes et leur haine de la Révolution. Mais qu'est-ce que l'Art a de commun avec ces soucis, avec ces lamentations?

Comparons maintenant l'art public de l'Europe moderne dans ses traits capitaux et l'art public des Grecs, afin de faire voir clairement leur différence caractéristique.

L'art public des Grecs, tel qu'il était à son apogée dans la tragédie, était l'expression de ce qu'il y avait de plus profond et de plus noble dans la conscience du peuple : ce qu'il y a de plus profond et de plus noble dans notre conscience d'hommes est l'antithèse, la négation, de notre art public. Pour le Grec la représentation d'une tragédie était une fête religieuse, sur la scène les dieux paraissaient et prodiguaient aux hommes leur sagesse:

notre mauvaise conscience place notre théâtre !:ii bas dans l'estime publique, qu'il peut entrer dans les attributions de la police d'interdire au théâtre de s'occuper en quoi que ce soit de choses religieuses, ce qui est également caractéristique pour notre religion et pour notre art. Dans le va^te espace de l'amphithéâtre grec le peuple entier assistait aux représentations ; dans nos théâtres distingués paresse seulement la portion fortunée du peuple. Ses instruments d'art, le Grec les tirait des produits de la plus haute culture sociale ; nous les tirons des produits de la plus profonde barbarie sociale. L'éducation du Grec faisait de lui, corps et âme, des sa plus tendre jeunesse un objet de développements et de jouissance artistiques ; notre éducation stupide, restreinte le plus souvent en vue des seuls profits industriels à venir, nous donne la sotte et pourtant orgueilleuse satisfaction de notre inaptitude artistique, et nous fait chercher les objets de toute distraction artistique hors de nous-mêmes, avec un désir semblable à celui du débauché qui recherche une jouissance passagère auprès d'une prostituée.

Le Grec était lui-même acteur, chanteur et danseur ; par sa participation à la représentation d'une tragédie il prenait le plus grand plaisir à l'œuvre d'art même, et il considérait à juste titre comme une distinction d'être

admis a ci' plaisii- '^rà<'ii ;i sa beauté et à sa cLiltut'c : ffdîis faisons dresser pour notre divci'tiss(>:iH'nt uiu' certaine portion de notre pi'oh'lariat sucial, qui se rencontre en vérité dans r(»utrs les classes ; une vanité impure, le désii- de plaire et dans ■ certaines conditions la perspective de profits pécuniaires lapides et abondants, emplissent les ran^^s de notic personnel théâtral. Tandis que l'artiste grec, en outre du plaisir qu'il prenait perf«onnellemnt à l'reuvre d'art, était récompensé par le succès et par l'approhation du public, l'artiste moderne est engagé Q^imi^è. Ainsi lionc nous arrivons à caractériser d'une façon détinitivc et rigoureuse cette dillerence essentielle : l'art public des Grecs était précisément de l'art, le nôtre o^t nn mciicr arti>tii|ue.

L'cn-iistc, abstraction faite du but de son travail, prend jilaisir à ce travail même, à manier la matière, à lui donner forme ; la production pri>e en elle môme constitue pour liîi une activit('' rjui !e ré.iouit et le satisfait, non nn labeui'. L'ouvrier s'occupe seulement du but de ses eiloi-ts, du profit que son travail lui apporte : ractivité qu'il déploie r.e le réjouit pas, (dlc n'est pour lui qu'une peine, une inéluctalde nécessité, et il en cliargerait (le giand cr.-wv une machine : il ne peut s'attaclier à son travail que par obligation ; a'.issi

son esprit n'y est-il point présent, mais se porte-t-il sans cesse au-delà vers le but qu'il voudrait atteindre le plus directement possible. Mais si le but immédiat de l'ouvrier n'est que la satisfaction d'un besoin personnel, par exemph? la êonstruction de sa propre demeure, la fabrication de ses propres outils, de ses vêtements, etc, le plaisir qu'il prendra aux objets utiles restés en sa possession, fera naître aussi en lui peu à peu un penchant à travailler la matière selon son goût personnel ; lorsqu'il se sera ainsi fourni du nécessaire, son activité, dirigée vers des besoins moins pressants, s'élèvera d'elle-même au niveau de l'art: mais s'il doit se dépouiller du produit de son travail, s'il ne lui en reste que la valeur pécuniaire abstraite, il est impossible que son activité s'élève jamais au-dessus d'une activité machinale ; elle n'est pour lui qu'une peine, un triste, un amei' labeur. C'est là le sort de l'esclave de l'industrie ; nos fabriques actuelles nous olfi'cnt l'image lamentable de la plus profonde dégradation de l'homme : un labeur incessant, tuant l'âme et le corps, sans joie ni amour, souvent presque sans but.

La déplorable influence du christianisme ici également n'est pas à méconnaître. En effet comme le christianisme plaçait le but de l'homme entièrement en dehors de son existence terrestre, et que ce but seul, le dieu

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absolu, exLi'ahumain, avait inio valeur poui* lui, la vie iio pouvait être l'objet des soucis de rhomnie qu'en proportion de ses plus inéluctables nécessité? ; car une fois qu'on avait reçu la vie, on était obligé de la conserver jusqu'à ce qu'il plût à Dieu de nous délivrer de son fardeau : mais ses besoins ne pouvaient en aucune façon éveiller en nous l'envie de travailler avec amour la matière que nous devions employer pour les satisfaire ; seul le but abstrait de la stricte conservation delà vie pouvait justifÎGr notre activité physique, et ainsi nous voyons avec horreur dans nos actuelles fabriques de coton l'esprit du christianisme directement réalisé : en faveur des riches Dieu est devenu l'Industî-ie. qui ne laisse vivre le pauvre ouvrier chrétien que jusqu'au moment où les célestes constellations commerciales amènent la bienheureuse nécessité de le congédier dans un monde meilleur.

Le Grec ne connaissait pas du tout le métier proprement dit. La satisfaction des soi-disantes nécessités de l'existence, qui, en vérité, constitue toute la préocupation dé notre vie tant privée que publique, ne parut jamais ;iu Grec digne d'être de sa part l'objet d'une attention spéciale et continue. Son esprit ne vivait que dans la communauté, dans l'ensemble du peuple : les besoins de cette commu

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nniîfô r-r.nstîtuaier.i >a ]H'<''OfrTp;i{''on : mais ceux-ci ('taiont ^ati>rait«? pai' [r patriote, l'iiommo (fntat, ^arti^to, non pas l'ouvi-iei*. Pour j)ai-ta^orlos plaisirs do la r-oinintFu.-niN'. le rîrec soi-tait irnu intéricnir sim]il(\ ^aiis i:\<ro : il lui am-ait jiarn hontr-Tix ot has «le -^c Iivit;-, deiT'i'l'e les niiirs soniptiioux iV\u] ]>a]ais ]t!!vo. â ropulonco ot aTix voliipti-s lafïinèos qui r-onstituont aiiîoiii'd'liiii toute l'essence (]o !a vie d'un Iiôros de la T)ouî'-e : caî' ou rooi îe (rj-en so. distiniïuait. proeisf'inent l'u bai'bar-i' ->rientan'sé é^croYste. Tl pou]'\-eyait à rentretirui de son eorps dans les bains et les :2'vninases pu])lif'S eommuns. I.es vète-nienfs. d'une n('d)M' -implîeité. étaient l'oljîot de soins artistiques' tn-ineipaîoment de la part des ieinmes, td partout on il so lieurtait h la n('>cpss;té i]\\ rra^'ail maiHud, il avait la faeulté naturcdle d'en dv^ira.iro]' le eôté artistique et de r<dever a la bautofir d'un a^-t. ]a^< plus iri'nssiéros des occupations domestiques, il s'en di'cliai'frenit suv J'f'sfJcff'p.

Co\ p.'^r/ai-^r' c<t devouTT luainfenanf l'axe laïai des destinées du monde. T/c^scIavc. uar sa simple oxistenoe d'esrdave estimée nécessaire, a dévoilé la vanité et rinstaldlitc'» de foute la l'oaut»'' ot lie toute la force de Kliumanisme partieularisto i]p< f^i-ees, ei a d(''monti'('' n tout Jamais qne /<-/ hpm/fr ci la f(,i<-{' inriinic l\m-

bonheur durable que si elles appartienne?} t à tous les hotnmes.

Mais malheureusement on en est resté jusqu'ici à cette démonstration. En vérité la révolution de l'humanité qui dure depuis des milliers d'années se manifeste presque uniquement dans le sens de la réaction : elle a abaissé jusqu'à elle, jusqu'à l'esclavage, l'homme beau et libre ; l'esclave n'est pas libre, mais l'homme libre est devenu esclave.

Le Grec considérait l'homme beau et fort seul comme libre, et cet homme, c'était évidemment lui : ce qui se trouvait en dehors de cet homme grec, prêtre d'Apollon, était à ses yeux barbare, et quand il s'en servait esclave. Il était très exact que le non-grec fût en réalité barbare et esclave ; mais il était homme, et sa barbarie, son esclavage n'étaient pas sa nature, mais son destin, le péché de l'histoire envers sa nature, comme c'est aujourd'hui le péché de la société et de la civilisation si les peuples les plus sains dans le climat le plus sain sont devenus des misérables et des estropiés. Ce péché de l'histoire devait bientôt atteindre également le libre Grec : comme la conscience de Vamour absolu de l'homme ne vivait pas dans l'âme des nations, le barbare n'avait qu'à subjuguer le Grec, et en même temps que de sa liberté c'en était fait do sa force, de sa beauté ; et, dans un

profond écra«:ement, deux cents millions d'hommes, jetés sauvagement pèle mêle dan s l'empire romain devaient bientôt éprouver que tous les hommes doivent être également esclaves et ?nisérables, dès que tous les hommes ne peuvent être également libres et heureux.

Ainsi donc nous sommes encore aujourd'hui esclaves, mais avec la consolation de savoir que nous sommes tous également esclaves : esclaves auxquels autrefois des apôtres chrétiens et l'empereur Constantin conseillaient de sacrifier patiemment un misérable ici-bas à un au-delà meilleur ; esclaves auxquels aujourd'hui des banquiers et des propriétaires de fabrique apprennent à chercher le but de l'existence dans le métier exercé pour gagner le pain quotidien. Libre de cet esclavage se sentait à son époque seul l'empereur Constantin, qui, en sensuel despote païen, disposait de la vie terrestre de ses bénévoles sujets, de cette vie qu'on leur représentait comme inutile; libre, au moins dans le sens de l'esclavage public, se sent aujourd'hui seul celui qui a de l'argent, car il peut à son gré passer sa vie à faire autre chose que gagner sa vie. Si l'effort fait pour se libérer de l'esclavage général se manifestait dans le monde romain et au moyen âii-e sous forme de désir du pouvoir absolu, il apparaît aujourd'hui comme soif de l'or; ne

nous étonnons donc pas si l'Art aussi rocherche l'or, car tout tond à sa liberté, à son diou : et notre dieu c'est l'or, notre religion le gain de l'or.

Mais l'Art en lui-même reste toujours ce qu'il est : nous devons seulement dire qu'il n'existe pas dans la communauté actuelle: mais il vit et a toujours vécu dans la conscience de l'individu sous forme d'art unique, indivisible. En conséquence la seule diflerence est celleci : chez les Grecs il existait dans la conscience publique, tandis que aujourd'hui il n'existe que dans la conscience d'individus séparés, en opposition avec l'inconscience publique. A l'époque de sa floraison l'Art chez les Grecs était conservateur, parce qu'il se présentait à la conscience publique comme une expression valable et conforme : chez nous le véritable art est révolutionnaire, car il n'existe qu'en opposition avec la généralité courante.

Chez les Grecs l'œuvre d'art accomplie, le drame, était la synthèse de tout ce que l'essence grecque présentait de propre à être figuré:

c'était la nation même, en rapport intime avec son histoire, qui se voyait représentée dans l'œuvre d'art, se comprenait, et, dans l'espace d'un petit nombre d'heures, prenait le plus noble plaisir personnel à se nourrir pour ainsi dire d'elle-même. Toute division de ce plaisir, toute dispersion des forces réunies en un point

unique, toute séparation des éléments en diverses directions particulières, ne pouvait être que nuisible à cette œuvre d'art splendidement unique, comme à l'Etat même, constitué d'un façon analogue, et c'est pourquoi elle pouvait seulement continuer à fleurir, mais non se modifier. En conséquence l'art était conservateur, comme les hommes les plus nobles de l'Etat grec à la même époque éta iènt conservateurs, et £'5c/t^/e est l'expression la plus caractéristique de ce conservatisme : son œuvre conservatrice la plus belle est VOrestie par laquelle il prit position comme poète vis-à-vis du jeune Sophocle, en même temps que comme homme d'Etat vis-à-vis du révolutionnaire Périclès. La victoire de Sophocle, comme celle de Périclès, était dans l'esprit de l'évolution progressive de l'humanité ; mais la défaite d'Eschyle fut le premier pas fait vers la décadence de la tragédie grecque, le premier moment de la dissolution de l'état athénien.

Avec la décadence ultérieure de la tragédie, l'Art perdit toujours davantage son caractère d'expression de la conscience publique : le drame se résolut en ses parties intégrantes : rhétorique, sculpture, peinture, musique, etc, abandonnèrent la ronde où elles avaient dansé à l'unisson, et chacune suivit désormais sou chemin, et continua à se développer par elle-même, mais solitairement, égoistement. Et

ainsi il arriva que à la Renaissance nous rencontrâmes d'abord ces arts grecs isolés tels qu'ils s'étaient développés des ruines de la tragédie : la grande sj'ntlièse d'art des Grrecs ae pouvait se présenter du premier coup dans son ensemble à notre esprit dispersé, incertain de lui-même ; car comment l'aurions nous comprise? Mais nous sûmes bien nous 8.pproprier ces métiers d'art isolés ; car en tant que nobles métiers, degré auquel les arts étaient déjà descendus dans le monde gréco-romain, ils n'étaient pas si loin de notre esprit et de notre essence : l'esprit de corporation et de métier de la nouvelle bourgeoisie était en pleine activité dans les villes ; les princes et les patriciens prirent goût à faire construire et orner d'une manière plus agréable leurs caâteaux, à faire décorer de peintures leurs salles avec plus d'attrait que ne l'avait pu faire l'art grossier du moyen âge ; les prêtres s'emparèrent de la rkétorique pour les chaires, de la musique pour le chcjeur de l'église ; et le nouveau monde de métiers s'initia avec ardeur aux différents arts des Grecs, dans la mesure où ils lui parurent compréhensibles et adaptés à son but.

Chacun de ces arts séparés, grassement nourri et cultivé pour le plaisir et la distraction des riches, a maintenant entièrement rempli le monde de ses produits ; en chacun

d'eux de grand? esprits ont produit des choses merveilleuses : mais l'Art à proprement parler, l'Art véritable, n'a été ressuscité ni par la Renaissance, ni après elle; car l'œuvre d'art accomplie, la grande, l'unique expression d'une communauté libre et belle, le drame, la tragédie, ïi'G,^i^di.^ encore ressuscitèe — quelque grands que soient les poètes tragiques qui ont apparu de ci de là, — précisément parce qu'elle ne doit pas être ressuscitèe, mais bien être créée de nouveau.

Seule la grande Révolution de l'humanité, dont le début ruina jadis la tragédie grecque, peut aussi nous donner cette œuvre d'art ; car seule la Révolution peut du plus profond de sou sein faire surgir de nouveau, plus beau, plus noble, plus général, ce qu'elle arracha à l'esprit conservatif d'une période antérieure de culture plus belle mais plus bornée, et engloutit.

Mais c'est précisément la Révolution, et non la Restauration, qui peut nous rendre cette suprême œuvre d'art. Le problème que nous avons devant nous est infiniment plus grand que celui qui a déjà été résolu jadis. Si l'œuvre d'art grecque contenait l'esprit d'une belle nation, l'œuvre d'art de l'avenir doit contenir l'esprit de riiumanité libre en dehors de toutes les limites de nationalités r lo caractère national ne peut être en elle qu'un ornement, un attrait fourni par les diversités individuelles, non pas un obstacle. Nous avons donc toute autre chose à faire qu'à restaurer l'hellénisme; l'on a bien tenté la restauration absurde d'un faux hellénisme dans Tœuvre d'art, —qu'est-ce que les artistes n'ont pas jusqu'ici tenté sur

comiBande ? — Mais il n'en a jamais pu sortir qu'une jonglerie ; ce n'étaient là que des manifestations du même effort hypocrite, que nous voyons dans toute notre histoire officielle de la civilisation sans cesse tendre à éviter le seul juste effort, l'effort de la nature.

Non, nous ne voulons pas redevenir des Grecs ; car ce que les Grecs ne savaient pas, ce qui devait les faire tomber, nous le savons nom. Leur chute même, dont après une longue misère nous découvrons la cause au plus profond do la souffrance universelle, nous montre clairement ce que nous devons devenir : elle nous montre que nous devons aimer tous les hommes, pour pouvoir nous aimer de nouveau nous-mêmes et retrouver la joie de vivre. Nous voulons nous délivrer du dégradant joug d'esclavage universel d'êtres mécanisés à l'âme pâle comme l'argent et nous élever à la libre humanité artistique dont rame rayonnera sur le monde; de. journaliers de l'Industrie accablés de travail, nous voulons devenir tous des hommes beaux, forts, auxquels le monde appartienne, commeune source éternellement inépuisable des plus hautes jouissances artistiques.

Pour atteindre ce but nous avons besoin de la force toute puissante de la Révolution ; car seule est nôtre cette force révolutionnaire qui pousse droit au but, au but dont elle peut

JnstiHoi' la r(■'?!i^:ati();l uiiiffiu mont pai' le nir ([u'cllo t'xe!(;;i son arîiviir picroièi-o à la lii.-x» Intion tlo la tiaji'uic ^--lorvj'no, à la (!os-rî'mîi:!i (!<' r»*tat a. h ('ni on.

Où (îono (icxons-noiis ])iiiVor o( tto (ci! o dans notro rtat (!•' '!ôi>ilito pioToiaîc^ ? (^Vi l)renili-o la îoito hnnia.ino ])oiii' nVisicr a In ]ji'os-ion i)aiaiy>ain(' (l'inio <■)■vijj^a1io7i rrni fT»nio conij'lôtonio!]! riioninK- / pou?- )•(''.-i^ io a roiifpo-oiiiMaii'M' il'ii'io ciilturo "[ui ii'oniy>!(tM^ ['(esprit humain .{no commo j';irc(' moti-ico jjo la maoliine? Où trouvoi-la ]nm;èreoai)abi'' do di.vs iper ri'oi'7-ihlo i-ii]'Oi>ti{ini' lo^nanto qni vont -rno ootîo civili^riiri'. ( MTo / ii]i{:] r aiîiinova- !(Mii'plîis «.!]'aniîor[ii(> le vôi itablo l'omn;o vi\-an[ : qui v( ut ({iio i'iiommo ii'ait do valoîi}- looonni c q!]p commo ir>tj'rimont do co^ ai).-tiaitos jmi^- >anr-os dominaîi-ico?, non (\o iiai- Iii!-môm(^ rn tant quo homm<> ?

Là où lo modocin oxpôrimintô ost à hoiit 'ic rosFOiîrces, nous rotoin-non.'; onfin on (iososi),,iide. caiii^o à la ndU'rc La iiafni'o ot j'ion q-nc ;a natni'o, pont (>n oîTot rônssi)- à domoh^)- .^f n'o la ^Tando do«tii(('>o du inoinlo. Si la rivi!isa(i(,:j. partant i\o la croyanoo du o]ii-i,v.{i'?)ni.^n}o qm- la iiatiiro liiimaino i^<\ môpi-isahlo. a i-i^niô riiom- 7710, ollo s'ost ci'oô pai' là iin oïnioîni. qui doit nô('Ossair(M7iont l'abolir un jon7' dans la mosT:i-o où riiotîiîTîOTi ' t-ouvo ])n^- sa îdaoo (-w (d'er caieot onnoîui .••,>sl prV.(.;y,^n7ont la nntTiro ôlv^r-

nelle et seule vivante. La nature, la nature humaine dictera la loi aux deux sœurs, culture et civilisation : « Dans la mesure où je suis contenue en vous, vous vivrez et fleurirez, dans la mesure où je ne suis pas vous, vous périrez et vous dessécherez. »

Nous prév^oyons en tout cas que le progrès de la culture., hostile à l'homme, finira par apporter ua himreux résultat : à force de devenir accablante et de contraindre monstrueusement la nature, elle donnera enfin à l'immortelle nature comprimée la force d'élasticité nécessaire pour rejeter loin d'elle d'un seul coup tout le fardeau qui l'écrasait ; et tout cet amoncellement de culture n'aura fait ainsi qu'apprendre à la nature à reconnaitre son immense force ; le mouvement de cette force, c'est la Révolution. ^

Gomment s'exprime au point de vue actuel du mouvement social cette force révolutionnaire ? Ne s'exprime-t-elle pas d'abord en tant que hostilité de l'ouvrier, basée sur la conscience morale de son activité comparée à la paresse coupable ou à l'affaissement immoral des riches ? Ne veut-il pas, comme par vengeance, ériger le principe du travail en unique religion sociale autorisée, contraindre le riche à travailler comme lui, à gagner comme lui son pain quotidien à la sueur de son front ? N'aurions-nous pas à craindre quo

l'exercice de cette contrainte, la reconnaissance de ce principe n'élevât finalement cette mécanisation déshonorante de l'homme à la hauteur d'une rès"le absolue, universelle et, pour en rester à notre sujet principal, ne rendît l'Art à tout jamais impossible ?

En vérité c'est là la crainte de maint loyal ami de l'Art ; et même de maint sincère ami des hommes, qui n'a réellement d'autre préocupation que de conserver la plus noble essence de notre civilisation. Mais ceux-là méconnaissent la véritable nature du grand mouvement social ; ce qui les égare, ce sont les théories en vue de nos socialistes doctrinaires, qui veulent conclure d'impossibles pactes avec notre société telle qu'elle existe actuellement ; ce qui les trompe, c'est l'expression immf'diate de la colère de la portion la plus souffrante de notre société, colère qui en vérité sort d'un instinct naturel plus profond, plus noble, l'instinct de jouir dignement de la vie, dont l'homme ne veut plus payer péniblement l'entretien matériel eu dépensant toutes ses forces vives, mais dont il veut goûter la joie en homme : c'est donc, à proprement parler, l'instinct de se dégager du prolétariat pour s'élever à l'humanité artistique, à la libre dignité humaine.

Mais c'est précisément le rôle de l'Art de faire reconnaître à cet instinct social sa noble

sijiiiilcat;:^!!!. de ini montî-ei-sa vraie direction. J)o .«on état do barbarie civilisée le véritable art ii(^ p"iit ^'élever à sa dignité '[uo sur les épaules de notre giai^l inouvenient social ; il a du eorannii avec lui le but. et ils ne peu vent atteindre l'un et l'autre ce but que s'ils le reconnai-sent de concert. Ce ))ut c'est l'homme beau et for'. : ([ue la RêvoliUion lui donne Ja Foï'cc, rArl, la Brautf.i

Il no nous appartient pas d'indiqiier ici plus eYactemontla marche do l'évolution sociale, telle qu'elle se développera, à travers l'histoire ; en général du reste aucun calcul doctrinal no pourrait sous ce rapport présumer quoique ce soit des manifestations historiques, indépiulantes de toute hypothèse, do la nature sociale de l'homme. On ne crée rien dans l'histoire, mais tout se fait de soi-même selon sa nécessité intérieure. Mais il est impossible que l'élat auquel le mouvement aura un jour abouti comme à son but, ne soit pas diamétralement opposé à l'état actuel, sans quoi toute l'histoire serait un tourbillon tumultueux et confus, et nullement le mouvement nécessaire d'un fleuve, qui malgré tous les coudes, tous les détours, toutes les inondations, se déverse toujours dans la même direction principale.

Dans cet état futur nous pouvons reconnaître les hommes, tels qu'ils seront, délivrés d'une dernière superstition, la négation de la

nature, cette superstition même qui a fait que l'homme s'est regardé jusqu'ici comme l'instrument d'un but extérieur à lui-même. Si riiomme sait enfin qu'il est lui même, lui seul, le but de son existence, s'il comprend qu'il ne réalisera ce but personnel le plus complètement possible que en communauté avec tous les hommes, sa profession de foi sociale ne pourra consister qu'en une confirmation positive des paroles de Jésus par lesquelles, il donnait ce précepte : «Ne prenez point souci de savoir ce que vous mangerez, ce que vous boirez, ni même ce dont vous vous vêtirez, car tout cela votre père céleste vous l'a donné de lui-même ! » Ce père céleste ne sera alors que la raison sociale de l'humanité, qui s'approprie la nature et sa fécondité pour le bien de tous. Dans le fait même que la simple conservation physique de la vie devait être jusqu'ici Tobjet de soucis, et de vrais soucis paralysant le plus souvent toute activité psychique, rongeant le corps et l'âme, dans ce fait résidait, le vice et la misère de notre organisation sociale ! Ces soucis ont rendu l'homme faible, servile, stupide et misérable et en ont fait une créature qui ne sait ni aimer, ni haïr, un bourgeois, qui abandonne à chaque instant le dernier reste de sa libre volonté, dès qu'il peut être allégé de ces soucis.

Quand l'humanité fraternisante aura une

fois pour toutes rejeté loin d'elle ces soucis et — comme le Orec en chargeait l'esclave — en aura chargé ia machine, cet esclave artificiel du libre homme créateur, que celui-ci servait jusqu'ici comme l'adorateur de fétiches sert l'idole qu'il a fabriquée de ses propres mains, alors tout son instinct d'activité délivré ne se manifestera plus que sous forme d'instinct artistique. Nous reconquérerons ainsi l'élément vital des Grecs, à un degré beaucoup plus élevé : ce qui était chez les Grecs la conséquence d'une évolution naturelle, sera chez nous le résultat d'une lutte liistorique ; ce qui était pour eux un don à demi inconscient, nous restera comme un savoir acquis à force de combats, car ce que la grande masse de l'humanité possède réellement, ne peut plus lui échapper.

Seuls les hommes /br^5 connaissant /'.4wowr, seul l'amour comprend la Beauté, seule la beauté forme l'Art. L'amour des faibles entre eux ne peut avoir d'autre expression que les chatouillements de la volupté ; l'amour du faible pour le fort est de l'humilité et de la crainte ; l'amour du fort pour le faible est de la pitié et de l'indulgence: seul l'amour du fort pour le fort est de l'amour, car il est le libre don de nous même à celui qui ne peut nous contraindre. Sous toutes les zones, dans toutes les races, les hommes pourront parvenir

par la liberté réelle à une égale force, par la force au véritable amour, par le véritable amour à la Beauté: mai?! la Beauté en action c'est l'Art.

Ce qui nous apparaît comme le but rie l'existence rèffle notre éducation et celle ne nos enfants. Le Germain était élevé en vue de la guerre et de la chasse, le chrétien sincère en vue de la continence et de l'humilité, le sujet de l'Etat moderne l'est en vue des profits industriels à acquérir, Mt-ce au mo.ven de l'Art et do la Science. Si notre libre homme de l'avenir n'a plus pour but de sa vie l'acquisition des moyens de subsistance, mais que, grâce à une nouvelle croyance, ou mieux science, devenue principe d'action, l'acquisition des moyens de subsistance en échange d'une activité naturelle proportionnelle n'est plus soumise à aucun aléa, — en un mot si l'industrie n'est plus notre maîtresse, mais bien notre servante, nous mettrons le but de la vie dans la joie de vivre et nous nous efTorcerons de donner par l'éducation à nos enfants la capacité et la force de jouir de cette joie le plus effectivement possible. L'éducation, partant de l'exercice de la force, des soins de la beauté physique, deviendra essentiellement artistique, grâce déj^ à un amour pour l'enfant, amour que rien ne troublera, et à la joie de voir croître sa beauté, et chaque homme, dans un sens, sera en vérité

artiste. En vertu de la diversité des penchants naturels les arts les plus variés, et en eux les courants les plus variés, atteindront dans leur développement une riche^sse insoupçonnée; et de même que le savoir de tous les hommes trouvera enfin son expression religieuse dans la science vivante de l'humanité libre, unie, tous ces ai1s richement développés convergeront en un point unique, qui en exprimera le sens le plus profond, dans le drame, dans la splendide tragédie liuniaine. Les tragédies seront les fêtes de l'humanité: en elles l'homme libre fort et beau, délié de toute convention et de toute étiquette, célébrera les ravissements et les douleurs de son amour, accomplira dignement et sublimement le grand sacrifice d'amour de sa mort.

Cet art sera de nouveau conservateur ; mais en vérité, à cause de sa réelle et durable force de floraison, il se maintiendra de lui-même, il ne se contentera pas de réclamer qu'on le maintienne en considération d'un but placé en dehors de lui, — car voyez : cet art là se passt de r argent !

« Utopie ! Utopie ! » clament grands sa^es et optimistes de notre moderne barbarie sociale et artistique, ces soi-disant hommes pratiques, qui dans l'exercice de leur pratique journalière ne peuvent que se couvrir du menson^^e et de la violence, ou — ({uand ils sont honnêtes — tout au plus de l'io-norance.

«Bel idéal, qui, comme tout idéal, doit nous flotter seulement devant les yeux,, mais qui malheureusement ne sera pas atteint par l'homme condamné à rimperh*ction, t^ Ainsi soupire la bonne âme sentimentale qui révç au royaume des cieux, où Dieu réparera, au moins pour elle, l'incompréhensible faute de la création de la terre et des hommes.

Ils yivent, soiiîTrent, mentent et calomnient effectivement dans les plus répugnantes conditions, dans les sales bas-fonds d'une utopie, en vérité forgée par l'imagination, et par là même irréalisée; ils s'efforcent et se surpassent dans tous les artifices de l'hypocrisie afin de maintenir debout le mensonge de cette utopie, de laquelle ils culbutent chaque jour misérablement, estropiés de la passion la plus vulgaire et la plus frivole, sur le terrain plat et nu de la plus stupide réalité : et ils considèrent et décrient le seul moyen naturel de les délivrer de leur ensorcellement comme une chimère, une utopie, de la même manière que les malades d'une maison de fous tiennent pour vérités leurs imaginations délirantes, et pour délire la vérité.

Si l'histoire connaît une véritable utopie, un idéal réellement inaccessible, c'est bien le christianisme ; car elle a montré clairement et nettement, et montre encore chaque jour, que ses principes ne pouvaient être réalisés. Comment ces principes auraient-ils pu du reste devenir vraiment vivants, passer dans la vie réelle, puisqu'ils étaient dirigés contre la vie, qu'ils reniaient et maudissaient tout ce qui était vivant ? Le christianisme a un contenu purement spirituel, supra spirituel ; il prêche riuimilité, le renoncement, le mépris de toutes les choses terrestres, et dans l'ambiance de ce

mépris — l'amour fraternel. Gomment la réalisation de ces préceptes se maniteste-t-elle en pratique dans notre inonde moderne, qui se prétend cependant chrétien et considère la religion chrétienne comme la base intan;,nble ? Sous forme d'orgueil de l'hypocrisie, usure, vol des biens de la nature et dédain égoïste du prochain dans la soulfrance. D'où vient ce contraste brutal entre l'idée et la réalisation ? Du fait même que l'idée était maladive, qu'elle avait germé du relâchement et de l'affaiblissement momentanée de la nature humaine, et qu'elle péchait contre la vraie, la saine nature de l'homme. Mais cette nature a démontré combien elle est forte, combien inépuisable est sa fécondité productrice sans cesse renouvelée, et cela précisément sous la pression universelle de cette idée, qui, si elle s'était accomplie jusqu'en ses dernières conséquences, eût en vérité extirpé complètement l'homme de la terre, puisqu'elle comprenait l'abstinence de l'amour sexuel au nombre des plus hautes vertus. Mais vous voyez que malgré la toute puissante Eglise il y a une telle abondance d'hommes, que votre sagesse d'état christiano-èconomique ne sait que faire de cette abondance, que vous cherchez des moyens sociaux d'extermination pour vous en débarrasser, que vous seriez même vraiment heureux si l'homme avait été tué par le Chris-

tianisme, de telle sorte que l'unique Dieu abi^trait de votre cher Moi piit seul encore avoir place en ce monde.

Voilà les hommes qui crient à «l'utopie» quand la saine intelligence humaine en appelle de leurs expériences insensées à la nature, qui seule a une existence visible et saisissable, et (Qu'elle ne demande pas autre chose à la divine raison humaine que de remplacer pour nous l'instinct de l'animal qui lui fait trouver sans souci, sinon sans peine, ses moyens d'existence. Et vraiment il nous suffit d'obtenir d'elle ce résultat en faveur de la société humaine, pour élever sur cette base unique, le véritable bel art de l'avenir.

Le véritable artiste, qui aujourd'hui déjà a saisi le juste point de vue, peut aujourd'hui déjà travailler à l'œuvre d'art de l'avenir, puisque ce point de vue est d'éternelle réalité. Du reste chacun des arts tréres a en vérité de tout temps — et également aujourd'hui d'ailleurs — manifesté en de nombreuses productions sa haute conscience de lui-même. Mais de quoi souffraient de tout temps, et souffrent surtout dans notre état actuel, les créateurs inspirés de ces nobles œuvres ? N'était-ce pas de leur contact avec le monde extérieur, c'est-à-dire avec le monde auquel leurs œuvres devaient appartenir ? Qu'est-ce qui a révolté l'architecte, lorsqu'il a dû gaspiller sa force créatrice à

construire sur commando des casernes et des maisons à louer ? Qu'est-ce qui aîHigeait lo peintre quand il devait faire le portrait d'un millionnaire au masque repoussant, ]i3 mu;icien quand il devait composer de la musique de table, le poète (juand il devait écrire des romans pour des cabinets de lecture ? Quelle était alors sa soull'rance? De devoir dissiper sa force créatrice au profit de l'Industrie, de devoir faire de son art un métier ! — Mais que doit souffrir enfin le poète dramatique quand il veut réunir tous les arts ? Toutes les souffrances réunies des autres artistes !

Ses créations ne deviennent œuvres d'art que lorsque par la publicité, elles entrent dans la vie, et une œuvre d'art dramatique n'entre dans la vie que par le théâtre. Mais quesontaujourd'hui ces théâtres disposant des ressources de tous les arts ? Des entreprises industrielles, mêmelàoùils reçoivent des dotations spéciales des états ou des princes : on en confie ordinairement la direction aux mêmes hommes qui hier dirigeaient une spéculation sur les blés, qui demain consacreront au commerce des sucres leurs connaissances sérieuses, à moins qu'ils n'aient acquis les connaissances nécessaires à la compréhension de la dignité du théâtre dans les mystères du service de chambellan ou de fonctions similaires. Aussi longtemps qu'on ne verra dans un théâtre qu'un

moyen propi'e à la circulation de l'argent et capable de faire produire au capital de gros intérêts, ce qui semble naturel étant donné le caractère dominant de la vie sociale et l'obligation pour le directeur de se montrer spéculateur habile vis-à-vis du public, il est logiquement de toute évidence qu'on n'en peut confier la direction, c'est-à-dire l'exploitation, qu'à un homme rompu à ces sortes d'affaires ; car une direction vraiment artistique, une direction, par conséquent, conforme au but primitif du théâtre, serait en effet fort peu apte à atteindre le but actuel. — De là ressert à l'évidence pour tout esprit sagace, que si le théâtre doit retourner à sa noble destination naturelle, il faut absolument qu'il se délivre de la contrainte de la spéculation industrielle. Gomment pourrait-on y parvenir ? Exempterait-on cette seule institution de la servitude à laquelle sont soumis aujourd'hui tous les hommes et toutes leurs entreprises sociales ? Certainement, c'est précisément le théâtre qui doit-être libéré le premier ; car le théâtre est l'institution d'art la plus complète, la plus influente ; et comment l'homme peut-il espérer devenir libre et indépendant dans des domaines moins élevés, s'il ne peut tout d'abord exercer librement son activité la plus noble, l'activité artistique? A présent déjà le service de l'État, leservice de l'armée ne sont du moins

plus des métiers industriels : commençons donc à délivrer Tart public, puisque comme je l'ai montré précédemment à lui est dévolu dans notre mouvement social, une tâche infiniment haute, une activité extraordinairement importante. Plus et mieux qu'une religion vieillie, niée par l'esprit public, plus elToctivcment et d'une manière plus saisissante qu'une sagesse d'Etat qui depuis longtemps doute d'elle-même, l'Art, éternellement jeune, pouvant trouver constamment en lui-même et dans ce que l'esprit de l'époque a déplus noble, une fraîcheur nouvelle, l'Art peut donner au courant des passions sociales qui dérive facilement sur des récifs sauvages ou sur des bas-fonds, un but beau et élevé, le but d'une noble humanité.

Si vous, amis de l'Art avez réellement souci de sauver l'Art menacé par la tempête, sachez donc qu'il ne sagit pas de le conserver seulement, mais de le faire parvenir au plein épanouissement de sa vie propre.

Hommes d'Etat honnêtes, qui vous opposez au renversement de la société pressenti par vous, probablement pour cette unique raison que, votre foi dans la pureté de la nature humaine étant ébranlée, vous ne pouvez comprendre ce renversement que dans le sens de la transformation d'une situation défectueuse en une situation pire encore : si vous avez

go

sincèrement Tintention d'inoculer à ce nouvel état de chose la force capable de produire une civilisation vraiment belle, aidez-nous de toutes vos forces à rendre IMrt à lui-même et à sa noble activité.

Vous, mes frères souffrants de toutes les classes de la société humaine qui sentez une sourde colère couver en vous, quand vous aspirez à vous délivrer de l'esclavage de l'argent pour devenir des hommes libres, comprenez bien notre tâche, et aidez-nous à élever l'Art à sa dignité, afin que nous puissions vous montrer, comment vous élèverez le métier à la hauteur de l'Art, le serf de l'industrie au rang de l'homme beau, conscient de lui-même, qui, avec le sourire de l'initié, peut dire à la nature, au soleil et aux étoiles, à la mort et à réternité : vous aussi vous êtes miens, et je ^uis votre maître!

Si vous tous à qui j'ai fait appel, vous vous entendiez et étiez d'accord avec nous, combien facilement votre volonté réaliserait les simples mesures qui auraient pour résultat inévitable la prospérité de la plus importante des institutions artistiques, le théâtre. L'Etat et la commune auraient comme premier devoir de X>roportionner les moyens au but, afin de mettre le tliéàtre en situation de ne s'occuper que de sa destination la plus élevée, la vraie. Gé but est atteint, si le théâtre est subventionné

suIRsamment, pour <iue t^a directioii ne puisse être que purement artistique, et personne ne peut mieux prendre cette direction que toupies artistes mômes qui s'unissent en vue de la réalisation de l'œuvre d'art et qui par une convention se garantissent mutuellement le succès de leur activité: seule la plus complète liberté peut les unir dans leurs eliorts vers le but proposé, en faveur duquel ils sont délivrés de l'obligation de la spéculation industrielle; cl ce but est l'Art, qui ne peut être compris que par l'homme libre, non par l'esclave de l'ai gent.

Le juge de leurs productions sera le publiclibre. Mais pour rendre celui-ci absolument libre vis-à-vis de l'Art, il faudrait encore faire un pas de plus dans la voie où l'on se serait engagé: le public devrait a\oir rentrée g ra tuile aux représentations théâtrales. Ausm longtemps que l'argent sera nécessaire à Ul satisfaction de tous les besoins de la vie, aussi longtemps qu'il ne restera à l'homme sans argent que l'air et peut-être l'eau, cette mesure ne saurait avoir d'autre but que d'enlever aux véritables représentations théâtrales l'apparence ({q productions coiitre payement, — cette façon de les envisager tendant à faire méconnaître le caractère des représentations d'art dans le sens le plus abominable : — il appartiendrait à l'Etat, ou mieux encore à la commu-

ne intéressée, de dédommag'3r les artistes par les sommes recueillies pour leur production, de les dédommager dans leur ensemble et non pas pour leur production individuelle.

Là où les ressources sont insufîîsantes, mieux vaudrait renoncer pour le moment et même à jamais, â un théâtre, qui ne peut trouver ses moyens d'existence que s'il prend le caractère d'entreprise industrielle, y renoncer aussi longtemps du moins que le besoin ne s'en fait pas sentir assez énergiquement, pour déterminer la communiuté à faire les sacrifices nécessaires.

Si donc un jour la société atteint le beau et noble développement iiumain, (rue nous n'atteindrons certes pas par la seule action de notre art, mais que nous pouvons espérer atteindre, que nous devons chercher à atteindre avec le concours des inévitables grandes révolutiona futures, à ce moment les représentations théâtrales seront les premières entreprises collectives d'où disparaîtra complètement la notion de l'argent et du gain ; car si, grâce aux conditions supposées précédemment, l'éducation devient de plus en plus artistique, nous serons tous un jour des artistes, en ce sens que, comme des artistes, nous pourrons unir nos efforts en vue d'une action collective libre, par amour de l'œuvre d'art même, et non pas dans un but industriel extérieur.

L'Art et ses institutions, dont l'orgaifisaiioD désirable ne pouvait être indiquée ici que très superficiellement, peuvent ainsi devenir les précurseurs et les modèles de toutes les institutions communales futures : l'esprit qui unit une corporation artistique se proposant d'atteindre son véritable but, pourrait se letrouver dans tout auti-e groupement social, qui se donnerait un but précis, digne de l'humanité; car toute notre conduite sociale future, si nous atteignons le véritable but, ne sera et ne pourra être que de nature artistique, nature qui seule convient aux nobles facultés <le l'homme.

Ainsi Jes(^5 nous aui-ait montré, que nous, hommes, nous sommes tous égaux et frères ; Apollon aurait mis à cette association fraternelle le sceau de la force et de la beauté, et conduit l'homme, qui doutait de sa valeur, à la conscience de sa plus haute puissance divine. Elevons donc l'autel de l'avenir, tant dans la vie que dans l'Art vivant, aux deux plus sublimes initiateurs de l'humanité ; — Jésus, qui souffrit pour Vhumaniiè, et Apollon, qui Vêleva à sa dig^iité pAeine de joie confiante.

Richard Wagner

:^\ L'HosTK — [imprimerie de la Bibliothê.)iie des Temps Nouveacx

"1. rne dc-^- EnoronnifTs. BRfXFtiEs.

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