CHAPITRE III
CHAPITUK III.
l’our e.vplii(uc*r r.\ti et la Vie d’un homme, tout critique doit avoir son système et ses procédés. Nous n’avons point dissimulé les nôtres qui consistent essentiellement k faire connaître et à démontrer l’un par l’autre.
tàiux qui ont pris la peine de nous lire , ont pu reconriaitre, ilès V Introduction , que nous appartenions à l’école <le la Critique nnturelle', qui veut être en histoire littéraire et en critique, disciple de Bacon. Cette école pense <|ue la production littéraire n’est pas séparable de l'homme et qu’il faut, pour la bien connailre et la juger, étudier ii la fois l’un et l’autre.
l.a deuxième partie de ce livre nous permettra de montrer combien cette méthode naturelle qui consiste à expliquer l’au/m’c par l'homme e.sl justement appliquée il Stendhal. Elle ne pourrait tromper que dans le cas où Henri Beyle aurait été un homme — de — lettres dans le sens le plus étroit du mot. — En effet, l’homme de lettres est parfois un plaideur de causes , qu’il accepte bonnes ou mauvaises, suivant le courant du jour; parce (|u’il faut vivre, et que pour vivre ,
Nous verrons bienlôt que riniliatoiir de la Cri/igue na/ure/U n’eül
autre que Stendhal hii-ni^ine.
162 l’art et la vie de Stendhal.
pour tirer profil de sa plume, il importe de plaire. C’est un habile et docile interprète du goût régnant , qui n’a pa.s toujours la liberté du choix. Au fond de la conscience , l’homme peut tenir un autre langage que l’écrivain. — Dans Stendhal, au contraire, qui se piquait de n'étre qu’un amateur, l’écrivain et l’homme ne font qu’un. Nous savons que ses livres sont l’écho fidèle de sa vie intérieure. V^'oici pourquoi , dès les chapitres qui vont suivre , nous mettrons un soin scrupuleux à nous enquérir de sa manière habituelle d’agir, de sentir et de penser, de ses inclinations , de sa personne morale et de son être intime : en un mol, de ses goûts et de sou cararti're.
Le caractère est au moral ce que sont au physique la constitution et le tempérament. Nous qui voulons connaître l’homme entier, .ses plus secrets penchants physiques et moraux, nous nous demanderons ce que Stendhal pensait des femmes et do l’amour, des plaisirs du théâtre et de la conversation , comment il aimait les lettres et les arts ; enfin de quelle fat;on il comprenait la vie et les voyages, et quels profits il savait en tirer’?
Celle enquête instituée sur la personne de Stendhal nous donnera le mol de son œuvre et nous ne courrons point risque de la juger mal en déduisant de ces données biographiques ou psychologiques un jugement littéraire motivé.
Nous allons étudier d’abord ses goûts et son ca-
SF.S GOUTS |;T son f.ARACTÈRK. IBU
raclt'-ro tlaiis sa rorrcxiioiKtanrfi. Nous poursuivrons ensuite colle iHude îi travers ses oiivrajïes : critique d’arl , voyages ou romans.
Sa Corrispoudaiirr.
Il serait bien à désirer, écrivait un biographe anonyme peu de temps après la mort d'IIcnri Beyle, que ses lettres fussent un jour publiées ; elles feraient, disait-il, connailre et aimer un homme dont l’esprit et les e.xcx'llentes (jualités ne vivent plus que dans la mémoire d’un petit nombre d’amis.
(le souhait anonyme a été réeemmenl réalisé. La libi'airie Lévy a publié , en 1855 , deux volumes de lettres qui n'élaienl certainement pas destinées par l’auteur à voir le jour.
(.lelle Correspondance inédite d'Henri Beyle est le complément naturel et nécessaii-e de sa Biographie. Elle a le grand mérite d’être sincère , franche jusqu’au scandale, et de n’avoir pas été faite, comme tant d’autres, en vue du public qui la juge aujourd’hui.
Elle se compose de deux cent .soixante-douze lettres, écrites au vol de la plume et de la pensée, pendant une période de trente-trois ans , du 5 avril 1809 au
• f« dts Quarüitfe.
164 l’akt et la vie de stendhal.
'29 janvier 18i2. — Ce sont de vraies lettres timbrées d scj iatre coins de l’Kurope; elles sont datées, d’abord, de toutes les haltes de l’armée française: Strasbourg, Donawerth , Lanshut, Wels, Saint-Polten , Vienne en 1809; puis de Paris en 1810 et 1811 ; de Smolensk, de Moscou , de Mayence en 1812 ; dans les deux années suivantes : de Baulzen , Sagan , Dresde , Milan , Grenoble, Chambéry, Paris. Enfin, de 181G îi 1842, année de sa mort, d’Italie ou de France.
Dans cette correspondance si variée et qui n’est pas un livre ni une convention , l’homme (jui signa Stendhal, Cotonet, Louvet, Robert frères, Dominique, Chapelain , l’Ennuyé , baron Dormant, baron Itaisin , Condotti , 48, etc., etc., cet homme si soupçonneux et si inquiet de la police, se montre à nous .sans aucun voile. — Nous y voyons se dérouler sous nos yeux la vie intérieure , la vie intime de ce penseur passionné qui s’analyse et qui raisonne ses sentiments au moment même où la pa.ssion l’agite et régne sur son cœur. Quelle que soit la lettre que l’on interroge , Beyle s’y montre tel qu’il est, sans hypocrisie ni vanterie , non pas toujours convenable aux yeux de la bonne compagnie, mais toujours individuel, indépendant, original, tel que sa biographie a commencé déjà à nous le faire connaitre , tel que nous le retrouverons bientôt dans ses ouvrages , qui ne sont encore que des pages de sa vie vécue, tant cet homme qu’on ' a accusé d’étre
* M. J. Barbey d’Aurevilly.
faux et Tartufe , était, au contraire, naturel et vrai , tant il détestait prati(iuement le rôle et la pose , tant il est iiupossiblc de dédoubler on lui l’hoinnie et l'auteur!
Uareté charmante! son Art n’a pas fait sa Vie, mais sa Vie, au contraire, réfléchie et analysée, la plume à la main, a fait scs livres et son Art.
I.’imprévu de cette vie d’artiste cosmopolite fait, de la correspondance ipii la reflète, un miroir amusant, curieux, plein lui-même de nouveauté et d'imprévu. On y trouve des notes de voyage, des croquis, des ébauches, des anecdotes, des manifestes, bien des commencements et des projets. Stendhal s’y montre, sans crainte, comme sans modestie, sensualiste et sceiHique avec candeur. Il dévoile devant ses amis , avec une bonne foi, une franchise bien rares! ses goûts, .ses penchants, ses opinions, ses habitudes, son humeur naturelle et son art réfléchi, ses pensées et son caractère. A ses sensations sont mêlées ses saillies, ses maximes, les priiiiupes curieux du Délisme, avec mille détails curieux, imlle ob.servations cl traits de mœurs, ("est tout le décousu et le piquant d’une conversation très- bi'i liante à la Diderot. L’esprit de Dey le, dit à propos de cette correspondance un de ses meilleurs critiijues ', est une machine électrique, dont le cordon, en touchant chaque objet, pétille
' M. Lien'liaucl.
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16Ü l'art KT la vil de STENDHAL.
«i’élincelles. Or, coiiiiae disait le prince de I-igne , « une seule petite phra.se où il y a des ^ ues et de l'imagination est préférable :i la Ribliolhi-que des Sarntits. »
Cette correspondance nous offre sous forme épistolaire, des croquis do romans, des ébauches de drames, des fragments de mémoires, historiijues ou non , des feuilletons de littérature et d’art, (jui parurent dans le Globe et dans quehiues revues anglaises; des projets de joui naux , de pamphlets, des notices de biographie, des articles de polémique. Tout ce qui, en un mot, l’a préoccupé toute sa Vie et qui, plus étendu et plus développé, compose lesvingtou trente volumes de ses Œuvres.
Dans cette variété amusante, nous allons négliger l’intérêt purement littéraire, pour grouper dans ce chapitre tout ce qui est de nature à nous révéler le tenqiérarnent , l’àine et les o|iinions de riiomme et de l’auteur.
giiùts, srs opinions, son rararterr d'après sa ronrspondincr.
Pour bien connaître les goûts et le caractère d’Henri Beyle, nous avons indiqué, dès Ylutroduction , un certain nombre de que.stioiis à lui faire : — Que
' .M. IH’fi'tioiii't.
l)ciisail-il en religion ? — Comment était-il alTeclé du spectacle de la nature ? — Comment se comportait-il sur l’article des femmes’? — Sur l’article d’argent’? — Ktait-il riche, était-il pauvre’? — Sur toutes ces ipiestions importantes, la Correspondance ini-dite va nous répondre. Et d’ahord (pielle était son humeur et .sa préoccupation habituelles, sa manière journalière de vivre’? Ce n’est point là une question inutile ou seulement curieuse. D’ai)rôs le système physiologique de Stendhal, les inclinations dépendent de la constitution et du tempérament; et le caractère d’un homme, résultant de l’ensemble de ses goûts, apparaît dans sa manière habituelle de chercher le bonheur. La vertu, dans CO système, est l’art de choisir le plus noble bonheur, ou mieux encore l’art de s’élever soi-mème de façon à se rendre digne du plus grand bonheur dont notre organisation soit capable.
Le caractère, dit Heyle, est comme les traits, on commence à les voir à deux ou trois ans, il est bien reconnaissable à seize ou ilix-sept, on l’aperçoit dans toute .sa force à vingt-six ou tnmte. Au-dessus du caractère vrai, qui reparaîtra dans toutes les occasions importantes, il peut se trouver un certain vernis de politesse, d’usage du monde et de prudence. C’est au-dessous ipi’il faut chercher. Ayant jugé son propre caractère, l’honmie .s;ige on tire parti; et peut s’attendre, dit Stendhal, au bien et au mal prédits dans les livres ipii en donnent la description. Mais poin-
168 l’art et la vie de Stendhal.
juger le caraclcrc dans un autre, il faut connaître sa conduite et se représenter avec exactitude le détail ordinaire de sa journée.
Dans une lellro, datée de Milan, le I"'' décembre 1817, adressée à M. le baron de M..., à Paris, Henri Heyle décrit ainsi .sa manière habituelle de vivre : « .le lis jusqu’à deux heures; je me promène jusipi’à quatre el dine à cinq; à sept, je fais une visite ou deux ; à huit, je parais dans la loge de ma sœur ; un ou deux amis à moi viennent m’y relever, et je commence mes petits tours dans la Scala jusqu’à minuit. Je reviens chez moi, oii, dans mon lit, je lis jusqu’à une heure. Je lis les lettres de Dalembcrt, Montesquieu et autres à madame DudelTant. L(;s lettres de Dalembert m’ont fait beaucoup d’impression , vu que ce sont pour nous, mon cher ami, des arguments ad homiiiem. 11 était, en 1764, content avec mille sept cents francs de rente ; si content qu’il refusait une grande place à Berlin. Kt vous avez l’effronterie , vous, qui faites l’amour, qui plus est, de vous plaindre ! — Ce cpii a intéressé surtout, c’est le détail de vos journées et soirées. J’ajoute, à ce que je vous ai dit de moi, que mon diner d’hier, excellent et chez le restaurateur le plus noble, nous a coèlé six lire à deux ; la loge six lire ; les deux billets
quatre lire. Or, une lira vaut soixante-seize centimes. (à3tte vie est tout ce qu’il y a de plus noble et de plus splendide.
» Ceci me conduit au malriinonio de Besançon. Si la fille a cent cimiuante mille francs, si elle est fille unique, et qu’il n’y ait qu’une mère, je conseillerais d’épouser, parce qu’alors on peut rester à Paris en se mofiuant foncièrement de tout. Mais voilà ma condition sine (/(/à non. Rester à Paris pour trembler cba([ue malin d’étre supprimé dans quelque nouvelle organisation, c’est l’antichambre de l’enfer; je crois que tous les employés de province sont dans ce cas.
» Ce (pie vous me dites de la itlare est vrai ; mais je ne sais pas solliciter. Vous rappelez-vous l’efTort que nous eûmes à faire sur nos caractères, pmtr nous mettre en bas de soie et aller chez madame B..., et , quand nous fûmes chez le portier, nous restâmes tout pantois d’aipprendre (]ue depuis quinze jours elle ne recevait plus. N’est-ce pas là une maladresse insupportable, un mamiue absolu de talent’? (Jiiand vous avez eu un oncle ministre, vous avez fait comme moi (paand j’avais un cousin, vous avez réussi. De plus, vous êtes de la faction, si ce n’est dominante, du moins aimée eu secret ; moi, je suis ouvertement un chien de libéral, pour tout potage... .l’ai éprouvé, d’ailleurs, que pour tous les sots, je sens l’orgueil d’une lieue. Sans haïr personne, j’ai toujours été finement abhorré pai' la moitié de mes relalions
170 l’a BT ET LA VIE DE STENDHAL.
ofTicielles. Enfin fltalie me plait. Je passe, de sept heures à minuit, chaque jour à entendre de la musique et à voir deux ballets; le climat fait le reste. Savezvous bien, Monsieur, que depuis six jours (la lettre est du 21 mars), nous sommes ii quatorze degrés de Réaumur? Savez-vous qu’à Venise on vit dà signore pour neuf lire et que cette /icu-là vaut cinquante centimes? — Je vis encore un an ou deux à Milan, puis autant à Venise, et puis, en 1821, pressé par le malheur, je vais à Cularo ', je vends la nue-propriété de l’étage de M. de Salvaing, dont B. m’offrait dix mille francs cette année, et je vais tenter fortune à Paris... Vous me trouverez fou; maisiiue voulez-vous? Tout ce qui en vaut la peine dans ce monde est soi. Le bon côté de ce caractère est de prendre une retraite de Ru.ssie comme un verre de limonade. Prenez-vous-en à vous-même, mon aimable ami, si je vous ai parlé aussi longuement du moi. »
Revenant encore sur ce sujet, sur cette place qu’il redoutait et qu’il Unit par accepter, en 1830, il disait, douze ans auparavant : « (le qui fait que je ne sollicitei'ai que le plus tard possible, c’est que je passe trois soirées au plus, par semaine, de onze heures à deux heures après minuit, avec madame Elena Viganô, fille du grand compositeur de ballets , et qui est le premier amateur d’Italie. Nous sommes-là quinze ou
' Grenoble.
viiijjt ; 011 parle ou l’on se tail avec le plus parfait naturel ; vous m’entendez, vous, qui connaissez l’Ilalie, et Nina nous chante sept :» huit airs, quinze ou vingt, quand le cujur lui en dit. Lc.s trê.sors de la lampe merveilleuse ne pourraient payer, pour moi, les délices de ces .soirées. Songez ipj’on y va en hottes, archi-bottes, et que souvent je n’y prononce pas nu mol. On s’étend sur un canapé et on se laisse cltnnncr.
«... .le passe une heure ou deux dans la loge de M. Louis de Brème, lils du Brème qui a deux cent mille francs de rente, ami de madame de Staël, de M. Broughani, etc., et les autres soirées 'avec Bossini et Monti ; tout pesé, j’aime mieux les hommes extraordinaires ([ue les ordinaires. — Je vous quitte pour aller dîner avec Rossini ; il est fort dréle cl a de l’esprit ; il est juste it la hauteur des lettres de Bombet, il crée sans savoir eoiiioieiil. »
Ainsi chaque être intelligent s’en va tous les matins à la chasse du bonheur, et les chemins qu’il suit nous découvrent son cœur. Les différentes manières de se rendre heureux, étudiées chez des hommes d’un caractère supérieur, voilà l’utilité et le séiieux attrait des correspondances sincères.
(.ju’est-ce que le honheur, se disait souvent Henri Beyle? n’est-il pas avant tout personnel? n’est-il pas bien plus dans le goût que dans les choses? Pour être heureux, pensait-il, il faut tout d’abord être »of. Aussi le bonheur qu’il cherchail était bien le sien propre,
17*2 l’aut et la vie de stendual.
et non le plaisir à la mode, un bonheur personnel, c’est-à-dire celui qui résultait du déploiement libi'oel complet de sa iiuture. s .le me surprends souvent , disait-il, 5 me trouver plus heureux que lorsque j’avais vingt ans. Cependant je vais atteindre la quarantaine (4 septembre 182'2).
» .le me repens de ne m’être i>as mis loi somedi , en 1803 , quand j’avais vingt ans, à faire la liste de mes actions de toute la semaine, .le n’ai rien à objecter au.\ actions que j’ai faites comme utiles ( actions pour me faire des protecteurs, pour gagner de l’argent, etc.), ou faites par devoir, comme marquer ma rcconnai-ssance à l’oncle qui a élevé ma jeunes.se.
» Mais c’est au.x actions que j’ai faites comme fiijrêahles que j’ai bi'aucoup à dire. La plupart des choses (pie je faisais comme nijri’ablc^, (>n 1803, étaient ngvénhles pour les jeuni's gens de bon ton que je voyais, pour les jeunes gens élégants plus âgés ipie moi ; mais, dans le fait, ne me faisaient nul plaisir. Voilà jiounjuoi je suis plus heureux en 1822; je ne fuh que ce qui »ue cauae rêeUemenl du plaisir. » — Kt il indiquait comme une source de ridicule la conduite contraire. « Un homme d’esprit, qui voit un jeune homme se porter, comme à un plaisir, à une chose ipii réellement l'ennuie, a une occasion superbe de si^ moipier de lui ; car l’eunui transpire, il se voit. .Vu contraire, rien ne donne un air plus respectable à un jeune homme , que de le voir s’abstenir d'une action ipii plaît à tous les
SES GOL'TS ET SON CAHACTÈUE. 17:!
jeunes yens, uniqueineni parce quelle l’emiuic.
J* H n’y a que l’exceplion de la mnnvaiai; houle. Rien n’ost ridicule comme de voir Charles , âgé de vingt ans, qui prend un plaisir qui l’ennuie , pour imiter son ami Adolphe, âgé de vingt-huit ans, jeune homme de bon ton, qui, dans le fond, s’ennuie aussi de celte chose, .l’ai vu un homme de quarante ans faire rire toute une .société, pendant six mois, de la prétention de Charles et d'Adolphe.
» Faire un .samedi, jour par jour, lundi, mardi, etc., la liste de toutes les actions qu’on a faites , comme amusantes, dans la semaine, et se demander (mauvaise honte à pail) : ai-je eu du plaisir réellement? »
Ün voit , jusqu'à quel détail , il poussait l'habitude d’analyser tout et de ne supporter le convenu en rien. Le bélistrie , ainsi qu’il appelait la collection de ces maximes pratiques , consistait au fond à trouver la raison des choses et à leur donner, en toutes circonstances, leur explication naturelle.
Il écrit de Moscou le 2 octobre 1812 , qu’il vient de lire les Confessions de Rousseau. « C'est uniquement faute de deux ou trois principes de bêlisme qu’il a été si malheureux. Celle manie de voir des devoirs et des vertus partout , a mis de la pédanterie dans son style et du malheur dans sa vie. Il se lie avec un homme pendant trois semaines : crac ! les devoirs de l’amitié, etc. Cet homme ne songe plus à lui après deux ans ; il cherche à cela une explication noire. Le hélisme lui
174 l’art et la vie de Stendhal.
ei'itdit: « Deux corps se rapprochent, il nait de la chaleur et une fermentation ; mais tout état de cette nature est passager. C’est une fleur dont il faut jouir avec volupté, etc. » Saisis-tu mon idée? Les plus belles choses de Rousseau sentent l’empyrcume pour moi, et n’ont point cette grâce corrégienne que la moindre ombre de pédanterie détruit. »
Sous le coup d’une maladie très-grave, en Silésie, et mal remis encore d’une fièvre pernicieuse qui lui avait fait voir la piort de près, il écrit à un cousin de Grenoble : « .l’attribue ma maladie au hasard d’abord, ou à la fermentation inaperçue des corps, et ensuite à l’eiinui. Je me débattais comme un diable pour m’en délivrer ; je travaillais énormément. Mais ce travail n’occupe pas toute ma force ; si je n’ai pas tpielque douce pensée îi chantonner entre mes dents, en faisant mes lettres officielles, je suis un animal flambé. — La supêrioriUi, si elle n’est que de quelques degrés, vous rendra aimable, vous fera rechercher et vous rendra les hommes nécessaires : voyez Fontenellc. Si elle est plus grande, elle rompt tout rapport entre les hommes et vous. Voilà la malheureuse position de l’homme soi-disant sujiérieur, ou , pour mieux dire, difléreid ; c’e.st là le vrai terme. Ceux ipii l’environnent ne peuvent rien pour son bonheur; les louanges de tous ces gens-là me feraient mal au cœur au bout de vingt-quatre heures, après l’efTet de première sensation ; et leurs critiques me
feraient de la peine. — -Mon vrai malheur ici est l’absence totale des sensations qui me nourri.ssent , les arts, l’amour ou son image, et l’amitié. »
A. chaque instant, dans cette correspondance de 1809 à 1813, à l’étranger, il revient sur son amour des arts et de la solitude. « Quand je suis seul, écritil de Dre.sde, le 30 juillet 1813, je ris et pleure pour un rien ; mais les pleurs toujours pour les arts. » — « Sans solitude absolue , il n’y a point de véritable attention pour moi. J’ai l’expérience des sept mois de travail de l’année dernière. Solitude absolue jusqu’à six heures; alors une société oii l’on rit, ou un bon opéra bulTa. G’est parce r[ue j’espère trouver cela que je ne suis pas jaloux des (piarante multi]diés par soixante de Jenny : c’est énorme. Je crois que nous avons gagné tous deux à la décision du hasard.
Je serais un lichu , et probablement elle me serait
bien à charge, ou par son amour si elle m’aimait, ou par sa dissipation si elle était femme à aimer le bruit. Ce sera probablement un élégant petit maître sans caractère. Je te remercie de m’avoir parlé d’elle. Je suivrai toujours son histoire avec plaisir.
ï Pour moi , personnellement, un dome.stique me suflit, avec six mille francs. — Pour me forcer à voir le monde, il me faut une place. J’envie le bonheur de Plana, de pouvoir vivre dans une solitude entière avec la musique, les poètes et les jardins. Cette grande âme fait à cette heure un voyage en Italie,
l’art et la vie de STENDHAL.
Hu’il voulait faire avec moi ; il parj le 20 juillet de Milan pour Naples! Ohimê!y>
Ceci nous conduit tout naturellement à questionner Stendhal sur l’article d’argent.
Il était pauvre et n’aimait la richesse que pour l’indépendance et le loisir qu’elle procure. Lariches.se permet les voyages cl par h'i elle ouvre l’e.sprit, étend les idées, et multiplie les observations dans heaucoup de mondes divers. De plus elle facilite le séjour de Paris ; et la vie est d'autant plus intéressante qu’elle a lieu dans une plus grande ville. Henri Beyle déteshiil la sotte vie de province et surtout le séjour de Grenoble (|u’il connaissait mieux et qu’il appelait « le quartier général de la petitesse. »
Dans le journal de son triste séjour à Grenoble, il écrit : « ma raison me dit bien qu’on ne doit pas être plu.s itelit et plus bète à Cularo ' que dans une autre ville de vingt-deux mille émes ; mais je sens infiniment plus les mauvaises qualités de gens dont je connais la vie antérieure. .l’ai eu pourtant quelques moments de solitude ipii sont les moins infectés d’ennui que j’ai passés à Grenoble. »
la mort de son père (20 juin 1819) Henri Beyle
* Urcnolile.
espérait avoir pour sa part cent mille francs. Il comptait les placer en rente, en terres, à fonds perdu, de façon à s’en faire neuf mille francs de rente. « Je m’abonnerai bien à avoir sept mille francs. Il faut que j’aille m’ennuyer à Cularo. Je serai électeur ; parlez-moi de cette comédie. Vous êtes mon Conseil des anciens. Dans la suite avec sept mille francs de rente, faut-il vivre à Paris ou à Milan? » — Mais les aperçus qu’on lui avait envoyés sur la fortune de son père étaient exagérés. Quand il eut fini de mettre ordre à ces affaires , il se trouva à peine la moitié de la somme sur laquelle il comptait. 11 eut alors envie de réaliser trente ou (|uarante mille francs, afin de se faire banquier à Bologne. « J’y songe sérieusement, disait-il; Bologne est une ville de soixante-dix mille Urnes, où les femmes ne sont pas prudes et où l’on rit. Une terre me rendra quatre et demi au plus dans le délicieux pays de Cularo, et à Bologne je gagne en un clin-d’œil trois et demi pour cent. Tout y est d’un tiers moins cher que dans mon nid habituel.
» En un tour de main, j’ai été présenté à toute la société; si j'avais dix ans de moins, j’aurais fait merveilles; les femmes vous toisent un liomme îi la troisième minute, et elles font bien. Nos prudes de Paris sont bien bêtes, comme je m’apprête à le prouver par ma docte dissertation intitulée De l’Amour.
Si l’on n’a pas le bonheur de sentir l’arnour-passion ,
178 l’art et la vie de Stendhal.
au moins le plaisir physique, et si on s’en prive pendant deux ans , on y devient inhabile ; voilà ce que je voudrais dire à nos Françaises qui injurient les Italiennes.
s Cela avec le huit pour cent, voilà mes deux pensées dominantes à Bologne. — ... L’essentiel, c’est que pour cent mille francs on a huit mille francs net d'impôt, dans le plus beau pays du monde, oii vos vieux habits râpés de Paris feraient la gloire d'un élégant. ï
Stendhal ne réalisa pas son projet de banque à Bologne et, de 1819 à 1830, ayant dépensé son petit capital en expériences, il se vit contraint d’accepter une place officielle qui l’ennuya et le gêna singulièrement dès qu’il l’eut.
a Je suis comme Auguste, écrit-il de Trieste, le 4 décembre 1830, j’ai souhaité l’Empire , mais en le souhaitant, je ne l’ai pas connu. Je crève d’ennui, et personne ne se conduit mal avec moi ; cela aggrave le mal. Cependant l’héritage de mon père ayant passé en expériences, il faut tâcher de s’accoutumer à ce manque absolu de communication de la pensée. »
Et plus tard : a Je n’ai jamais mieux senti le malheur d’avoir un père qui se ruine. Si j’avais su, en 1814, le père ruiné, je me serais fait arracheur de dents, avocat, juge, etc. Être obligé de trembler pour la conservation d’une place où l’on crève d’ennui ! »
Cette plainte devient la note habituelle de sa cor-
respondance. « Hélas! Madame, écrit-il de Trieste, le l"' janvier 1831 , je meurs d’ennui et de froid. Voilà ce que je puis dire de plus nouveau aujourd’hui !“'■ janvier 1831. Je ne siiis si je resterai ici. je ne lis que la Quotidienne et la Gazette de France; ce régime me rend maigre. Pour être digne et ne pas me perdre, comme il m’était arrivé à Paris, je ne me permets plus la moindre plaisanterie. Je suis moral et vrai comme le Télémaque. Aussi l’on me respecte. Grand Dieu 1 quel plat siècle, et bien digne de tout l’ennui qu’il ressent et qu’il transpire ! »
Si Stendhal avait eu le choix, il aurait adopté le loisir par système, non point par paresse, mais au contraire, dans une pensée de travail et de liberté. Il était de ces esprits indépendants qui croient, avec raison, qu’une profession enchaîne et rétrécit l'individu, le fixe à des occupations mesquines et monotones , l’assujettit à des opinions étroites et convenues, enfin qu’un travail imposé affaiblit et abaisse l’esprit. En effet, dit un philosophe contemporain', tout le monde a observé combien les hommes de professions diverses diffèrent par le tour et par le genre des idées , combien le caractère se tourne et se transforme par les occupations : sous ce rapport, quoi de plus différent qu’un médecin , un homme de lettres, un militaire, un industriel? Tous ces hommes
• M. P. Janet.
180 l’art kt la vie de Stendhal.
pensaient à peu près les mêmes choses dans leur jeunesse ; ils se revoient vintjt ans après , chacun a pris son pli, sa physionomie, son costume et son nia.sque. Non -seulement la profession a absorbé l’homme, mais encore elle a amorti l’individu. Vous n’ètcs plus MU homme, vous n’étes plus vous-mème; vous êtes ceci ou cela. Dans quelques professions où l’homme e.xerce continuellement son esprit d’une manière générale, il peut lutter avec avanUage contre l’envahissement de la profession ; mais, même dans ce cas, le petit nombre de faits qu’il est appelé à manier dans le cercle de ses e.xpériences quotidiennes l’empêche d'étendre et île généraliser ses vues, et la servitude de l’état se fait toujours sentir par quoique endroit. »
On comprend donc combien un esprit supérieur, comme Stendhal , eût préféré échapper Ji ce joug et conserver sa liberté de vivre, de penser et d’écrire, en renonçant à tout état et en choisissant la noble profession d'homme libre.
N’étre iussujetti à aucune occupation li.xe et imposée, ne dépendre d’aucun maître, cultiver noblement son esprit dans tous les sens, faire des expériences très-étendues, n’ôtre étranger à rien et enchaîné à rien, n’cst-ce pas là, dit M. Janet, le comble du bonheur humain? — Quelques hommes de génie ont suivi ce système de conduite et s’en sont bien trouvés. — Descaites nous raconte que, pendant
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neuf années de sa vie, il n'a fait autre chose * que rouler çà et lii dans le monde, tâchant d’y être spectateur plutôt qu’acteur en toutes les comédies qui s’y jouent. » Il employa, nous dit-il encore, « sa jeunesse à voyager, h voir des cours et des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir diverses expériences, ;’i s’éprouver soimème dans les rencontres (lue la fortune lui proposait, et partout à faire telle réfle.xion sur les choses qu’il en pût tirer queh[ue profit. » Quelle admirable école! Quel stage merveilleusement instructif pour des esprits bien doués ! Et Stendhal lui-même a-t-il fait autre chose que de .suivre l’exemple de Descartes, en vivant, le plus longtemps qu’il a pu, de cette vie libre et générale, avant déconcentrer les observations, les pensées, tout le profit de ses voyages dans les œuvres que nous allons bientôt analyser et qui font aujourd’hui sa gloire?
Transféré de Trieste à Civita-Vecchia, Stendhal écrit à son ami d’enfance, M. Fl. Colomb, le 10 septembre 183i : « Je commence à être bien las du métier, et j’envie bien profondément l’homme qui , à cinquante ans, a cinq mille francs de rente. Que sert à un homme qui n’aime pas la cha.sse d’ôtre dans un pays fécond en lièvres et en perdrix ? Que .sert de pouvoir jouer le deuxième rôle à .Vbeille ', si le ba-
' Civila Verchia.
182 l’art i:t la vie de Stendhal.
vardago important, l’air importatit , la façon grave de parler des occupations du matin et de la correspondance du dernier courrier, sont mon horreur ? l\\en ne me semble bôte, au monde , comme la gravité.
» Voici une commission ; Uche de vendre ma place à quelqu’un, pour quatre mille francs par an.
» Hier j’ai été îi un dîner charmant, le plus beau lieu des environs ; des arbres, un vent frais et trentetrois convives, qui se trouvaient honorés de la présence d’un consul. Mais pas une idée fine ou forte. Mourrai-je étouffé par les bétes? Il y a grande apparence. Je suis aimé, considéré, j’ai eu le meilleur morceau d’un poisson de quatorze livres, le meilleur de son genre ; j’avais un excellent cheval qui a fait cinq mille et demi en trois quarts d’heure ; mais je crève d’ennui. Le soir, en rentrant, j’ai lu le Dante jusqu’à une heure du matin ; malheureusement je le sais par cœur, ou, du moins, en lisant un vers, je me rappelle celui qui suit. Que je serais heureux, écrivant un ouvrage, à Paris, à un quatrième étage, si j’avais du pain ! »
Dans toutes les lettres de cette longue période (1830-1842) on retrouve ce refrain d’ennui, ir Je crève d’ennui ; je ne puis faire la conversation avec personne ; je voudrais une place de quatre mille francs à Paris. Ma vraie place était d’être aux gages de Marc-Michel Rey, libraire hollandais , qui me donnerait quatre mille francs par an pour un ou deux
volumes in-octavo. C’est là le seul travail qui ne me semble pas ridicule. Quoi ! vieillir à Civita-Vecchia ! ou même à Rome ! j’ai tant vu le soleil !
« ... Je ne voudrais pas de Gibraltar; l’anglais morose et ayant besoin de donner un coup de poing au carreau de vitre pour s’amuser, est ma bête noire. Je ne voudrais rien casser, pas même les sots Komis, qui m’ont pris en grippe, mais seulement les oublier.
D’Alembert avait la pierre à soi.\ante-quinze ans , il n’osait se faire opérer; il disait: « Qu’ils sont heureux ceux qui ont du courage! n Je dis, moi, qu’ils sont heureux ceux qui ne s’ennuient pas! Croirez-vous que je mourrais de joie si j’étais cassé ?
« Je .sais bien qu’il y a du ridicule à se plaindre toujours ; mais peut-on se plaindre trop haut de n’être pas né avec quatre mille francs de rente? Avec vous je pense tout haut. (Mon père avait douze ou quinze mille francs de rente, et s’est ruiné en 1818). Quelle perspective de vivre et de m’éteindre ici, ne pouvant parler que d’argent et de chasse ! .Aujourd’hui 1“'' novembre, il fait un soleil magnifique, et beaucoup trop chaud pour se promener sous scs rayons. Je viens de rencontrer le plus aimable des hommes de Civita-Vecchia; il m’a appris ce que dessus, sur 1e soleil, et puis nous n’avons su que nous dire. — J’ai été réveillé à trois heures et demie du matin par un courrier que j’ai expédié à midi pour Livourne, par
184 l'art kt la vif, de Stendhal.
le bateau à vapeur. J’ai couru à la messe, j’ai déjeuné avec du thé, et me voilà tout pantois. — Ma fenêtre est à soixante pieds au-dessus de la mer, et je jette dans cette mer les fraf;ments de papier ipii ivssteut sur la table, après avoir fait une enveloppe. — Que de caractères fmids, que de géomètres seraient heureux, ou, du moins, Lrampiilles et satisfaits à ma place! Mais mon Ame, à moi, e.st un feu ipii soulTre s’il ne flambe pas. 11 me faut trois ou quatre pieds cubes d’idées nouvelles par jour, comme il faut du charbon à un bateau à vapeur.
Il y a cent fois plus de passion ici qu’en France
Mais tout cela ne vaut pas les idées nouvelles que je trouverais chez Madame de K.., si j’y allais vingt fois de suite ; le mardi chez madame Ancelot, le mercredi chez Gérard , le samedi chez M. Cuvier, trois soupers par semaine au café Anglais , et je suis au courant do ce qui se dit à Paris. J’ai aussi les salons de M. Joseph Bernard , l’ami de Béranger, ceux de madame Curial, etc.; avec cela, pour parler comme M. Hugo , j'ai une fenêtre, ouverte sur la vie , et toute la matinée je travaille avec plaisir à mon in-octavo, qui peut-être ne vaut rien. M. Guizot devrait me nommer profe.sseur de l’histoire des beaux-arts ( peinture , sculpture , architecture et musique) avec cinq mille francs. Rien ne relèverait mieux le goût français, qui tend sans cesse au tableau de genre et au vaudeville ( cela tient à la vanité et à l’amour du piquant. ) Chaque année
je donnerais des idées saines à deux cents jeunes gens , dont plusieurs destinés à avoir des salons dans Paris vers 1850. Je serais piquant et instructif, je tâcherais de ne pas paraître fou aux gens sages.... M. Ampère lils, professeur au collège de France, avec cinq mille francs, et qui est à Rome, m’a promis sa voix pour la chaire d'histoire des beauxarts. .\ctueltement trouvez-moi un ministre ami. »
En résumé Stendhal n’a jamais accepté un poste ofliciel que par nécessité , à son corps défendant. Une seule place aurait pu lui convenir: celle de professeur à l'école des beaux-arts. L’auteur original de « l’/Zistoirc de la peinture en Italie » aurait aimé ü faire profiter les jeunes artistes français de ses observations et de son expérience. Il aurait été dans cette chaire un digne prédécesseur et précurseur de M. Taine. D’ailleurs nulle ambition ni de rang ni d’argent. Il disait avec une fierté sincère: « Je suis pauvre, et j’estime beaucoup plus la pauvreté (jue la richesse. Je m’ennuie toujours dans un salon quand le maître de la maison a cent mille livres de rentes : « A Paris l'esprit amusant est en raison inverse de l'argent possédé. »
Maintenant que nous connaissons à peu près sa manière de vivre et sa manière de voir en fait d’ar-
186 l’art et la vie de Stendhal.
gcnt et de places , voyons comment ce touriste infatigable entendait les voyages et savait en jouir.
Gomme il aimait Milan, cette riche républiijuc adonnée aux beaux-arts et à la volupté, Henri Heyle aimait les voyage.s iju’il considérait t-omme une source toujours jaillissante de sen.sations et d’imprévu. Il les aimait tant, nous dit-il, qu'il éprouva toujours un mouvement de joie, toutes les fois (ju’il fut ipiestion de partir et de voir du nouveau. — Le bonheur, pour lui, n’étant pas autre chose que la vie sentie, et réfléchie par la pensée, il trouvait que les voyages qui la renouvellent et où se rencontre un juste mélange de nouveauté et d'habitude étaient une des meilleures occasions de bonheur. Et puis, disait-il , les voyages enseignent la véritable philosophie qui est de tourner tout au gai. Seulement il trouvait ijue la soirée, si aimable à Paris, est la partie pénible des voyages, surtout « quand on a le malheur de ne pas aimer la vie de café et de ne plus trouver le bonheur au fond d'une bouteille de vin de Champagne. » — J’ai éprouvé, écrit-il, durant les premiers jours de .son séjour à Vienne (mai 1809) ce contentement intérieur et bien-être parfait que Genève seule m’avait rappelé depuis l’Italie. Cet état est un peu diminué par l’habitude qui commence à se former. 11 n’en reste pas moins que Vienne est pour moi une ville trcs-agréablc . . . — Le séjour de Vienne me charme et produit une singulière tristesse : trop de penchant
à l’amour, une jolie femme à chaque pas. Quel rojïret de n’avoir pas consacré ma vie aux talents que Montbadon possède si bien, au talent de leur plaire.
I.e 22 avril 1818, il écrit, de Milan, à M. le baron de M. à Paris : « Je prêche pour les voyages. Voyez les trois ans de voyage de feu M. le baron do Montesquieu. — Quelle bonne chose tpie les Mémoires d’un homme non-dupe et qui a entrevu les cho.ses ! C’est, je crois, le seul genre d’ouvrages que l’on lira en 1850. On lira huit hommes de génie, car il n’y en a guère plus ; ensuite du Saint-Simon , du Bezenval et du Duclos, toujours ; on en tire le jus do la connaissance de l’homme.
— On ne devrait jamais écrire de voyage sur un pays qu’on habite qu’un an. — Pourquoi? — C’est qu'on ne le connaît pas. — Ah ! ah ! — J’avais à Paris deux mille francs; j’en ai dépensé neuf cents par mois. Sachez qu’un philosophe de mon espèce ne peut jamais aller plus loin. Me voilà donc condamné à ne pouvoir jamais parler, et, ce qui est bien pis, imprimer sur les femmes de Paris.
A propos de son premier journal de voyage, publié en 1817, sous le titre de Rome, Naples et Florence, il écrit l’année suivante : a Je ne nierai point que Stendhal n’ait eu souvent des nerfs à Rome; mais dans ce siècle fardé, n’est-ce rien qu’un livre de bonne foi?... Sur la vanité des jeunes français , nous ne sommes pas d’accord. Il est trop clair que ce n’est
188 l’art et la vie ue stenühal.
plus dans le jabot et dans les femmes qu’ils la mettent; mais c’&st dans tout. Parailre est toujours plus pour eux qu’être. Dans Home, Naples et Florence. je n’ai pas eu d’autre intention que de donner à qui lit tranquillement, auprès du feu, quelque idée de celte Italie qui n’est, à vrai dire, qu'une occasion de sensations.
Puisque nous sommes en train de faire connaître les goûts et le tempérament du voyagenr, le portrait de l’auteur de « Home, Naples et Florence, » des « Mémoires d'un Touriste a et des « Promenades dans Home a doit trouver sa place ici. Voici comment le voyageur lui-niéme se présente et s’expli(|ue ; « Le grand mal de la vie, nous dit-il, c’est l’ennui. Ma tète est une lanterne magique; je m’amuse avec les images, folles ou tendres, que mon imagination me pré.senle. Un quart d’heure après que je suis avec un sot, mon imagination ne m’offre plus que des images ternes et fastidieuses. V Inconstant raconte que ce qui charme dans les voyages, c’est « qu'on ne revoit jamais ce qu'on a déjà vu. » Je suis inconstant d’une manière un peu moins rapide ; ce n’est qu’à la seconde ou troisième fois qu’un pays, qu’une musique, qu’un tableau me plaisent extrêmement. Ensuite, la musique, après cent repré.sentations, le tableau, après trente visites, la contrée, au cinquième ou .sixième voyage, commencent à ne plus rien fournir à mon imagination , et je m’ennuie.
On voit que mes bôtes d’avereions, ce sont le vubjaire et l'affenté. Je ne suis irrité que par deux choses ; le manque de liberté et le papisme, que je crois la source de tous les crimes. Un être humain ne me parait jamais que le résultat de ce que les lois ont mis dans sa tête, et le climat dans son coeur. Quand je suis arrêté par des voleurs, ou qu’on me tire des coups de fusil, je me sens une grande colère contre le gouvernement et le curé de l’endroit. Quant au voleur, il me plaît s’il est énergique, car il m'amuse.
Comme j’ai passé quinze ans à Paris , ce qui m’est le plus indifférent au monde, c’est une jolie femme française. Et souvent mon aversion pour le vulgaire et l’affecté m’entraîne au-delà de l’indifférence. Si je rencontre une jeune femme française et que, par malheur, elle soit bien élevée, je me rappelle sur-lechamp la maison paternelle et l’éducation de mes soeurs ; je prévois tous ses mouvements et jusqu’aux plus fugitives nuances de ses pensées. C’est ce (jui fait que j’aime beaucoup la mauvaise compagnie, où il y a plus (Vimprévu. Autant que je me connais, voilà la fibre sur laquelle les hommes et les choses d’Italie sont venus frapper. »
Avant de fermer, sur Stendhal, voijageitr, les deux volumes de la Correspondance inédite, on aimera sans doute à lire, comme échantillons, un ou deux extraits de ses lettres.
Au début de la retraite , il écrit de Moscou : a Nous
190 l’art et la vie de Stendhal.
sortîmes de la ville éclairée par le plus bel incendie du monde , qui formait une pyramide immense , qui avait, comme les prières des fidèles, sa base sur la terre et son sommet au ciel. La lune paraissait auflessus de cette atmosphère de flamme et de fumée. C’était un spectacle imposant, mais il uumit fallu iHre seul ou entouré de gens d'esprit pour en jouir. Ce qui a güté pour moi la campagne de Russie, c’est de l’avoir faite avec des gens qui auraient rapetissé le Colisée et la mer de Naples. »
En arrivant à Rome , le H Novembre 1825 , il écrit à son ami R. Colomb une longue lettre si simple et si intéressante que je voudrais pouvoir la citer entièrement ; * A trois ou quatre lieues de Rome, on commence à remarquer cette solitude parfaite, cette désolation sublime , dont tant de voyageurs ont parlé. Si jamais un grand roi, comme Napoléon, parvenait à rendre à la culture VAgro Roinano, Rome perdrait les trois quarts de sa beauté. Je traverse des paysages admirables, c’e.st-à-dire tristes, tranquilles, grandioses, remuant l’ilmc profondément, et du souvenir de.squels on ne peut plus se détacher. Je n’ai jamais rien vu d’approchant, et cependant j’ai bien couru l’Europe.
» Rome est entourée d’une muraille qui est, en architecture , ce que la campagne voisine est pour le paysage. Ce mur, bûti , relevé , réparé par vingt hommes célèbres , entre autres par Bélisaire , a cinquante pieds de haut sur huit à dix d’épaisseur.
J’arrive à une niche dans ce mur ; au fond de la niche est une porte, c’est la célèbre porte du Peuple, arrangée par Michel-Ange. Cette porte et l’entrée dans Rome , qui la suit , sont fort au-dessous de leur réputation ; cela est plein de petitesse. Je trouve une attention bien aimable de M. le cardinal Lante. Le pauvre étranger qui arrive à Rome est impitoyablement conduit il la douane, pour la vi.site de ses effets. Pour peu qu’il y trouve deux ou trois voitures arrivées avant la sienne , on le retient quatre ou cinq heures, et bien loin de l’enthousiasme divin , ses premiers moments dans la ville éternelle se passent en mouvements d’impatience contre les douaniers.
» En présentant mon passe-port à la porte du Peuple, ‘on m’a dit ; Êtes-vous M G.? — Oui. — Voici une autorisation de faire visiter vos effets chez vous. J’ai eu peu de débarras aussi agréables dans ma vie. Je laisse à mon domestique le soin de chercher un logement. Pour comble de bonheur, je vois une calèche attelée de deux chevaux très-vifs ; c’est un fiacre. Irai-je au Colisée ou à Saint-Pierre ? Que préférerai-je de l’architecture antique, rendue encore plus grandiose par les injures des siècles, ou du chefd’œuvre de la religion chrétienne et de l'architecture moderne ?
» Je dis : au Colisée. — Je traverse toute cette magnifique rue du Corso , la rue de l’Europe qui a le plus de style. Je vois la colonne Trajane et la superbe
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basilique déterrée par Napoléon ; je traverse le Forum romain. La crainte d’étre confondu avec nos petites femmes , jouant toujours la comédie , m’empêche presque d’écrire combien mon ccrur battait en entrant au Colisée et en me trouvant au milieu de cette vaste solitude. — Chant des oiseaux perchés sur les buissons qui couronnent les ruines des étapes supérieurs. .l’ai passé une heure dans cet attendrissement extrême , dont on a honte de parler, même aux amis les plus intimes. Je monte aux étages supérieurs du Colisée. — Vue admirable de la pyramide de Cestius, à travers les arcades ruinées. Me voici au troisième étage du Colisée ; vue au delà des jardins des moines de San l'ietro in Vincoli. Voilà le sublime du pay.sage ; mais ce n'est pas le paysage riant; les tristes pins couronnent de tous côtés les collines de la ville éternelle. Quoi! c’est ici que Camille a vécu? C’est là, tout près de moi, que Romulus a fondé sa ville? — L’extrême des passions est niais à noter : je me tais.
« Sommes-nous loin , dis-je à mon cocher en .sortant, des Thermes de C^racalla? — A une demiheure. — Courons. »
» Le sentiment de l’admiration profonde, le ravissement de l’antique , .si je puis ainsi dire, sont encore plus vifs. Enfin je dis au cocher : « Menez-moi à Saint- Pierre ; » je monte dans la calèche et je ferme les yeux. La machine humaine ne peut résister aux sensations de cette (Ôrce. C.ette demi -journée -ci me
récompense de Unit le lemp.s (|ue j’ai passé à étudier l’architecture, mais i» l’étudier à ma manière, sans Jamais en parler à aucun homme vivant ; la petitesse et l’alTectation actuelles m’auraient tout empoisonné.
» Le cocher me dit: Ecco San Pietro. .l’étais déjà^ lorscpie j’ouvre les yeux, au milieu des deux fontaines admirables, tout près de l’obélisque. Je mets pied à terre, au bas de l’escalier de Saint-Pierre; je repousse avec colère une trentaine- de pauvres, qui me poursuivent avec une insolence extrême : ils sont chez eux. Ici, un mendiant ;jaleux est une espèce de moine au petit pied.
I- Je monte la rampe ; mauvaise façade. J’entre dans Saint-Pierre; le charme opère. Que dire d’un premier rendez-vous avec une femme qu’on a longtemps aimée !
» J’ai mon logement sur le Cours, dans le palais Huspoli. Alfreuse saleté des rues ; l’odeur de tronçons lie choux pourris me poursuit jusqu’à la nausée. — J’entre chez un apothicaire , pour un flacon de sel anglais. Cet apothicaire se trouve être un homme d’esprit et de bon sens , qui a été à Londres ; nous parlons anglais; il me fait voir ses procédés pour faire le kinine. En un mot, j’ai eu le bonheur de devenir l’ami de M. Agostino Manni. Je ne lui ai jamais dit le mal que je pense de certaines choses ; mais, à tout prendre , sa maison est et sera pour moi la ressource
la plus agréable pendant mon séjour à Rome. Je dois
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à M. Manni la connaissance de .M. Mcdaxa et de plusieurs autres médecins fort instruits, avec lesquels j’ai approfondi la question des marais Pontins. Mais j’ai eu l’attention de no jamais dire un mot de politique. Je souhaite aux étrangers l'amitié d’un homme tel que M. Manni ; il sait la chimie comme nos Caventon et nos Vauquelin.
» Je retourne au Colisée. La beauté du ciel tl'Italie nulle part n’est plus sensible qu’au travers des fenêtres du Colisée , vers le nord.
«Je reconnais Canova, de loin, dans une petite gravure placée au pied de la croi.x du Colisée ; c'est la gravure d'un tableau de ce grand sculpteur ; je m’approche, môme style que dans ses statues. — Dans la tête de la madone , on remarque le peu de distance du nez à la bouche.
» Je ne puis revenir de mon étonnement des di.x ou douze pieds de terre qui sont tombés du ciel sur les ruines de l’ancienne Rome et sur les environs. D’où est venue cette terre ?
B Tu vois la curiosité qui parait pour la première fois avec ses doutes , ses raisonnements , et vient diminuer l’émotion. En effet, à Rome, peu à peu je suis devenu comme un savant, avec de la curiosité et point de cœur; mais, grâce au ciel , conservant toujours un peu de cette logique sévère que m’a donnée l’habitude des affaires. M. Nibby, le moins bôte des savants romains, a déjà donné, dans ses
ouvrages imprimés , cinq dénominations dilTérentes au temple de Jupiter Stator, et la dernière dé<;ouverte est toujoui’s également indubitaNe.
» I.e manque de logique est incroyable en Italie parmi les savants ; c’est que dans leurs académies , si l’on contredit un collègue , l’on se fait un ennemi mortel. Un savant protégé par un cardinal est ici un animal invulnérable.
» Aujourd’hui, venant du Colisée et allant, au hasard , vers le palais Quirinal ( Monte Cavallo ), j’ai rencontré une jeune fille de di.x-hnit ans, qui faisait les sept stations , marmottant des prières ; c’est la plus grande beauté , dans le genre de Raphaël , que j’aie vue de ma vie. Je l’ai suivie, mais avec le respect convenable, pendant plus de trois quarts de lieue. — Figure absolument dans le genre de la Madona alla Seggiola (du palais Pitti ). Nous voyons dans la lettre de Raphaël au comte Castiglione , que ce grand homme ne faisait guère que des portraits. Me trouvant dans le pays où il a vécu , je rencontre ses tètes dans les rues : rien de plus simple ; cela m’est déjà arrivé à Parme pour le Corrége , à Bologne pour les Carrache , etc. J’ai éprouvé aujourd’hui que pour bien sentir la beauté il faut n’avoir absolument aucun projet de séduction sur la femme qu’on admire.
» Magnili(jue fontaine de Monte Cavallo , devant les colosses. Cette fontaine est tout simplement parfaite. J’éprouve cette sensation si rare , qui consiste dans
196 l’art et la vie de Stendhal.
l’impossibilité où se trouve l’imagination de rien ajouter à la beauté de ce que l’on voit. — Belle cour du palais de Monte Gavallo. — Je vois fort bien le cardinal Consalvi rentrant chez lui. — Tout est tranquille à Rome comme dans un village. L’absence de la fatuité militaire, de la manière bruyante de marcher d'un général de brigade important , m’est agréable. Le premier ministre rentre chez lui à pied , comme un bourgeois ; il rencontre près de sa porte un groupe de trois ou quatre poules, qui grattaient la terre tranquillement pour chercher à vivre. Ici , personne n’a l’air pressé. — Beauté admirable des yeux du cardinal, saillie extrême des sourcils, air fin du grand monde, mais nullement l’air grand seigneur comme Fleury. Quel dommage que cet homme d’esprit n’ait jamais lu Adam Smith et Jérémie Bentham! s
La Correspondance d’Henri Beyle nous a révélé jusqu’ici sa manière de vivre, son horreur des places officielles et des petites villes, son désintéressement , son amour des voyages et de la liberté. Nous avons à l’interroger encore sur bien des choses, sur ses opinions et scs goûts, en art, en musique, et même sur des choses plus intimes. Commençons par cellesci et demandons lui tout d’abord comment l’auteur
SKS GOUTS KT SON CARACTÉRK. 197
du livre de l'Amour se comportait sur l’article des femmes. Sur ce |)oint délicat, je compare volontiers Stendhal à Denis Diderot. Ce furent deux nobles et aimables natures. .Vucun ne s’enferma dans une carrière spéciale. Ils menèrent, tous deux, une vie libre, studieuse, artisticpie, éminemment utile et se suflisant à elle-même. Par exemple, Stendhal n’auraitil pas si<iné, pour son compte, celte paj^e du dialogue de Diderot avec le neveu de Hameau.
« Je ne méprise point les jouissances des sens ; j’ai aussi un palais cpii est flatté du goîU d’un mets délicat ou de celui d’un vin exquis ; j’ai un cœnret des yeux, j’aime comme un antre à posséder une jolie femme, à l’embrasser, à presser mes lèvres sur les siennes , à pui.ser la volupté dans ses regards, à m’enivrer de plaisirs dans ses bras; quehpiefois il ne me déplaît pas de passer une .soirée gaie, même nn peu débauchée, avec des amis ; mais croyez qu’il m’est infiniment plus doux d’avoir sei^ouru un malheureux, d’avoir terminé une affaire épineuse, d’avoir donné un conseil utile, d’avoir lu un bon livre, de m’être promené avec un ancien ami, d’avoir fait la connaissance d’un homme estimable , d’avoir écrit une bonne page, dit à celle ipie j’aime quelques choses tendres et douces qui amènent ses bras autour de mon con. Je connais telle action que je voudrais avoir fuite pour tout ce que je po.ssède. C’est nn sublime ouvrage que Muhoniet : j’aimerais mieux avoir réhabilité la mémoire des Calas. »
198 l’art et la vie de stendhal.
S’ils se resseiiilileiil parle caractère, Stendhal est aussi en critique et en philosophie de la famille de üiderol. S’il est moins éloquent, il est peut-être plus exact dans scs analyses, et serrant de plus près les causes. — A le ju;4er dans son enscmhle, Stendhal est un observateur <jui a passé sa vie ii étudier la nature sous ses formes les plus hautes et les plus intéressantes pour l’homme, je veux dire la nature humaine et dans l’homme l’amour et les passions les plus élevés. — Naturaliste des esprits, il a voulu comprendre et décrire le plus de faits possibles dans le monde moral: (groupant les anecdotes, rassemblant avec art, les matériaux et les observations, en vue d’une science de philosophie naturelle, plus générale, plus méthodique, bien jeune encore et qu’il appartiendra à nous et à nos successeurs d’organiser.
Nous développerons cet aperçu en faisant connaître au chapitre prochain ses vues sur l’amour et le mariage. Pour le moment tenons-nous quelque temps encore à son caractère et à ses gortts.
A première vue, il parait peu aimable, surtout peu capable d’aimer. La réflexion continuelle d’une intelligence très-vive, l’amour-propre inquiet et souffrant, la crainte du ridicule, la vanité, — car il en avait, bien qu'il s’en défendit, — semblent avoir, à la longue, desséché les parties tendres et sympathiques de son âme.
Il avait cependant, (’oinine nous allons voir, un cipui’ très-sensible et capable d’aniour-passionné.
Seulement, dans ces amours mêmes, l’esprit d’observation nuisait ii son bonheur. Il aimait trop à se rendre un compte exact de la cau.se de ses sentiments et il était toujours, même avec sa maîtresse, « observateur du cœur humain. » Or, un esprit aussi rélléchi ne sera jamais qu’un médioi re amoureux et un médiocre épicurien, l’our bien jouir des choses aimables, il faut les voir dans leur ensemble et les respirer dans leur Heur. La science dessèche lu plante et lui ôte son parfum. L’analy.se amuse l’esprit et peut l’instruire, mais elle enlève le charme et désenchante. .\ppli(piée à l’amour, elle le refroidit et l’éteint plus qu’elle ne l’explique. Nécessaire pour connaître ou du moins pour di.stinguer les mystères naturels qui nous entourent, elle est nuisible aux plaisirs simples et à toutes les joies ignorantes qui nai.ssent de vivre, je veux dire par cela qu’on vit. On y perd donc en volupté tout ce que l’on y gagne de science. L’habitude de chercher la raison de toutes choses, nous mène involontairement à leur fin.
Par cette triste prévision, on est dégovité par avance de l’objet môme de ses désirs.
Pour être heureux, comme pour être amoureux, il faudrait donc ne pas analyser ni réfléchir. — Vaut-il mieux cependant, pour un homme, aimer sans savoir comment et jouir sans savoir pourquoi, se laisser
200 l’art KT la VIK RK STKNÜllAL.
aller à la p.-ission qui nous emporte ou s’agiter, au
s<ileil , sans réflexion, sans but, comme un enfant?
On pose ces (jueslions sans les résoudre ; eai’, cliacun suit en cela sa nature, sans se douter (|ue ce «ju’on nomme ordinairement notre liberté, n’csl (pie l’ignorance des mobiles secrets qui nous font agir. Stendhal soutenait .souvent que notre liberté, notre indépendance d’actions contre nous-mêmes et contre les choses sont, en réalité, bien petites. Le tempérament nous gouverne, même alors ipj’on .se flatte de ne lui pas obéir. — Nous, en voyant les résultats, peut-être aussi le ressort prochain, nous nous sentons et disons libres, mais la suite et la chaîne fatale des conséquences nécessaires qui ont fatalement amené le dernier acte, nous ne les voyons pas et c’est pourquoi nous aflirmons la liberté de l’hoinme quand il n’a fait cependant ([u’obéir aux influences infinies dont il dépend et qui l’entourent.
Telles sont les idées par lesquelles Stendhal expliquait ce qu’on appelle à tort le libro-arbitre. Nous exposerons et nous discuterons plus au long ces idées dans le chapitre consacré à sa jihilosuphin. Pour le moment c’est encore à l’homme et à l’amoureux que nous avons alTaire. — Sous ce rapport, Stendhal est encore un disciple de l’école de Diderot, d’Ilelviitius et de Condillac.
Il pense, avec eux, que l’homme n’a point tort de suivre la nature, de chercher son bonheur et, tous
les jours, il fait la chasse à ce gibier rare avec toute l’ardeur d’un tempérament nei’veux et sanguin et le calme d’une conscience tranquille. Comme eux, il avait des goûts nobles, aimant sincèrement les lettres et tes arts, vivant autant et plus par l’esprit et le coeur que par les sens.
11 vantait surtout l’amour-goùt, sans être incapable d’éprouver l’amour-passionné. Je crois cependant qu’à tout prendre le fond de ses sentiments en amour étaient tels qu’on peut les attendre d’un épicurien délicat.
Il était bien pei-suadé (pi’un des plus grands bonheurs possibles est celui que donne l’amour, et comme tous les jours, il allait à la chasse du plaisir, cette recherche lui avait valu uu grand nombre d’aventures, les unes assez romanesques, les autres très-bouffonnes et dont il aimait à faire le récit dans l’intimité. « Ses amours, dit un spiritualiste sévère', ses amours étaient tout-à-fait celles d’un sceptique, ni très-désintéres.sées, ni trè.s-j)latoniques, ni trèsdélicates. Le nombre même de ses passions dit a.ssez (pi’il n’était pas de ces àtnes difliciles (]ui se donnent une foi.s et pour la vie. Il se donnait avec une générosité proiligue, et ne cotnprenait du reste l’amour que du côté le moins noble. Il lui fallait la preuve authentique de la sensation ; il se moquait beaucoup
* l.'aiileur rie» morales Ir temps présent , M. Caro.
202 l’art et la vie he stkndiial.
du platonisme et de l’amour pur. » — Pounpioi ne pas tout dire? S’il était d'un goût raffiné en amour et volontier.s changeant, Henri Beyle était certainement aussi capable de constance. Nous en fournirons tout à l’heure des preuves tirées de .sa correspondance, et l’on peut, sur ce point, s’en rapporter i» ceux de ses amis qui l’ont très-intiniement connu. « H y avait, dit M. Mérimée, une personne dont il ne pouvait prononcer le nom sans que sa voix .s’altérAt. En 1836, je le revis après une longue absence. Nous nous étions donné rendc/.-vous à une trentaine de lieues de Paris, et nous avions mille choses fi nous dire. Nous devisâmes longtemps le soir allant et revenant sur la promenade publique d’une petite ville, c’est-à-dire dans un des lieux les plus solitaires de France. Là il me parla de ses amours avec une émotion profonde. C’est la seule fois que je l’aie vu pleurer. Une affection, ipji datait de très-loin, n’était plus partagée. Sa maitresse devenait raisonnable, et lui était demeuré fou comme à vuigt ans. « Comment |iotJve.z-vous m’aimer «encore, disait-elle, j’ai quarante-cinq ans?» — « Pour moi, me disait Beyle, elle a l’âge qu’elle avait » lorsqu’elle s’est donnée à moi pour la première » fois. » H voyait dans un avenir prochain la rupture d’une liaison qu’il avait toujours chérie. Une pensée 5 laquelle il rapportait tout allait être effacée. Il me racontait les témérités d'autrefois île cette femme, aujourd’hui si prudente, et ces .souvenirs le transpor-
SKS GOUTS KT SON CARAUTFHK. 20;<
taient. Puis avec l’esprit d’observation qui ne l’abandonnait jamais, il détaillait tous les petits symptômes, toutes les indications d’indilTérence croissante qti’il avait dû remanpier. La lo-tjique n’était pas oubliée. « Sa conduite, après tout, disait-il, est raisonnable. «Elle aimait le whist, elle ne l’aime plus; tant pis » pour moi si j’aime encore le whist. Elle est d’un » pays oii le ridicule est le plus grand des malheurs. 0 Aimer à son âge est l idicule. 11 y a di.\-huit mois » qu’elle ri.sque ce malheur pour moi. (”est pour moi » dix-huit mois de bonheur que j'ai volés. »
De cette confidence il ne résulte pas que Beyle ait toujours été inconstant ou incapable d’alTection jjrofonde. D’ailleurs il aimait à aitaer ; peut-être direzvous encore que c’était par égoïsme , et pour se rendre plus heureux? Il ne vous aurait pas démenti, car il disait, dans ce sens, qu’en se renfermant en soi, on diminue le nombre de ses plaisii's. E'égoisme le plus intelligent est celui qui procure le plus de bonheur, et ce serait s’aimer sottement que de se refuser les nobles plaisirs de l’amitié et de l’amour. Au contraire, clans la théorie de Stendhal, chaque alTection nouvelle ajoute un plaisir nouveau :’i notre existence, en sorte que multiplier, a])profondir ses affections, c’est approfondir et multiplier son bonheur.
Pour indiquer le ton de sa correspondance en cette matière, je vais citer, parmi beaucoup d’autres, une de ses lettres à Madame G... « Je me connais, Ma-
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204 l’art et la vie de stendhal.
daine, lui écrit-il, je vous aime pour le reste de ma vie ; tout ce <(ue vous forez iio clianj^ora rien à l'idée qui a frappé mon âme, à l’idée que je me suis faite du bonheur d’étre aimé do vous et au mépris qu’elle m’a donné pour tous les autres bonheurs ! Enfin , j’ai besoin, j’ai soif de vous voir. Je crois que je donnerais le reste de ma vio pour vous parler un ipiart d’heure des choses les ]ilus indiirérenles.
» Adieu , je vous ipiitte pour être plus avec vous, [mur oser vous parler avec tout l’abandon, avec toute l’énergie de la [tassion ipii me dévore.
)i.\h! Madame, écrivait-il dans une autre lettre datée de Varèse, le 7 juin 181!), ah ! Madame, qu’il est ai.sé h l’homme qui n’a pas de [lassion d’avoir une conduite toujours mesurée et prudente ! .Moi aussi , quand je puis m’écouter, je crois ne pas niani|uer de discrétion ; mais je suis dominé par une pa.ssion funeste qui ne me laisse plus le maître de mes actions. Je m’étais juré de m’embarquer, ou au moins de ne pas vous voir, et île ne pas vous écrire jusqu’à votre retour ; une force plus [uiissante que toutes mes résolutions m'a entraiué aux lieux où vous étiez. Je m’en aperçois trop, cette passion est devenue désormais la grande affaire de ma vie. Tous les intérêts, toutes les considérations ont [làli devant cellelà. Ce funeste besoin que j’ai de vous voir m’entraîne, me domine, me transfiorte. 11 y a des moments, dans les longues soirées solitaires, où, s’il était be.soin
d’assassiner pour VOUS voir, je deviendrais assassin. Je n’ai eu (jue trois passions en nia vie : l'ambition de 1800 à 1811 , l’amour pour une femme ipii m'a trompe de 1811 à 1818, et, depuis un an, cette passion qui me domine et qui augmente sans cesse. Dans tous les temps, toutes les distractions, tout ce qui est étranger à ma passion, a été nul pour moi; ou heureuse ou malheureuse, elle remplit tous mes moments.
» Au milieu du bouleversement de mon être, où me jette ce besoin impérien.x de vous voir, il e.st une qualité que cependant j’ai conservée ; c’est une véracité parfaite... mais non. Madame, votre éme a trop de noblesse jiour ne pas avoir compris la mienne. Je n’ai jamais eu le talent de séduire qu’envers les femmes que je n’aimais pas du tout. Dés que j’aime, je deviens timide, et vous jiouvez en juger jiar le décontenancement dont je suis auprès de vous.
» Quand un être est dominé par une passion e.vtréme, tout ce qu’il dit ou tout ce qu’il fait , dans une circonstance particulière, ne prouve rien à son égard; c’est l’ensemble de sa vie qui porte témoignage pour lui. Ainsi, Madame, quand je jurerais à vos pieds toute la journée, que je vous aime ou (|ue je vous bais, cela ne devrait avoir aucune influence sur le degré de croyance que vous pensez pouvoir m’accorder. (”est l’en.semlile de ma vie qui doil parler, ür, quoique je sois fort peu connu et encore moins
iiitércs.sant pour les personnes qui me connaissent, cependant, faute d’autre sujet de conversation , vous [louvez demander si je suis connu pour manquer d’orgueil ou pour manquer de constance.
» Voilà cinq ans que je suis à Milan. Prenons pour fau.x tout ce qu’on dit de ma vie anterieure. Cinq ans, de. trente-un à trente-six ans, sont un intervalle assez important dans la vie d’un homme, surtout quand durant ces cinq ans il e.st éprouvé par des circonstances difliciles. Si jamais vous daignez, faute de mieux, penser à mon caractère , daignez. Madame , comparei' ces cinq ans de ma vie avec cinq années prises dans 1a vie d’un autre individu quelconque, t ous trouverez des vies beaucoup plus brillantes par le talent, beaucou|> plus heureuses; mais une vie plus pleine d’honneur et de constance que la mienne, c’est ce que je ne crois pas. Combien ai-je eu de maîtresses en cinq ans à Milan ? combien de fois ai-je faibli sur l’honneur?
» .àimez-moi si vous voulez, divine Métilde ; mais, au nom de Dieu, ne me méprisez pas. Ce tourment est au-dessus de mes forces. Dans votre manière de penser, qui est très-juste, être méprisé rn’empôcherait à jamais d’élre aimé. »
Kt dans une autre lettre il revient encore avec insistance sur sa discrétion, sa constance et sa tidélité :
a Depuis cinq ans que je suis à Milan, le peu de
personnes qui me connaissent peuvent le certifier, il ne m’est pas arrivé une seule fois de nommer une femme. Je ne parle pas il'ime personne qui voulut, malgré moi, me loger chez elle. Une autre femme s’est affichée au bal masqué ce carnaval ; mais elle l’a bien voulu, et je n’y ai pas eu la moindre part, et ce qui me démontre bien fratic du collier sur cet article, c’est que mes amis les plus intimes ont été trèsétonnés de cette relation déjà ancienne et terminée depuis longtemps. Il est vrai que je n’avais ces femmes que comme des filles. Mais cela, loin de nuire à la petite vanité de s’en vanter, ne ferait que lui donner un vernis de meilleur ton. Je défie la personne qui vous écrit de faire nommer sur mon compte deux autres femmes. A propos de quoi. Madame, vous aurais-je donné la préférence pour une infamie, à vous, surtout, que l’estime publique rend si difficile d’attaquer sur ce point? J’ajouterai que dans ma jeunesse j’ai toujours été trop ami de la gloire véritable, et, grâce à beaucoup d’orgueil, j’ai toujours eu trop d’espoir d’y parvenir, pour aimer la gloire du men- -songe. »
Voilà comment se montrent à nous, à travers sa correspondance, le cœur et les habitudes d’Henri Beyle. Nous voyons <iue pour lui le plus grand plaisir d’aitner, c’est d’aimer, même sans retour, et qu’il prend la foi au bonheur pour le bordieur lui-mérne. Le seul reproche qu’on pourrait lui faire serait peut-
208 l’art et la vie üe Stendhal.
<^tro de raisonner trop. Mais quelle chaleur d’enthousiasme, quelle sincérité de passion, quelle ardeur dans son Ame ! S’il est vrai que la plus p-ande maladie de l’Ame soit le froid, Henri Beyle, tout en vieilli.ssant, conservait la jeunesse du cœur. Qu’il écrive , qu’il aime, qu’il jouisse de la musique et des arts, il est toujours ému, toujours passionné. Il admire avec feu, il hait, il s’enthousiasme. Son Ame est un feu qui « souffre s’il ne flambe pas. »
Il a réalisé cette existence que Pascal trouvait admirable quand il était dans le monde des vivants, cette existence (|u’il se souhaitait à soi-même avant de donner sa démi.ssion d’homme pour se faire janséniste et chrétien . « Qu’une vie est heureuse, disaitil alors, mieux inspiré, qu’une vie est heureuse qui commence par l’amour et finit pai- l’ambition ! Si j’avais à en choisir une, je prendrais celle-l;i. Tant que l’on a du feu , l’on est aimable ; mais ce feu s’éteint , il se perd ; alors que la jilace est belle et grande pour l’ambition ! La vie tumultueuse est agréable aux grands esprits ; mais ceux <|ui sont médiocres n’y ont aucun plaisir ; ils .sont machines partout. C’est pourquoi l’arnour et l’ambition commençant et finissant la vie, on est dans l’état le plus heureux dont la nature humaine est capable. »
SKS GOUTS KT SON CAEAAGTÈRli.
Nous allons maintenant examiner quelques opinions et jugements de Stendhal.
« Parmi les objets importants de la vie, nous dit un jtliilosoplie contemporain il faut placer au premier rang, /es o/n'/iion.s, c’est-à-dire ces jugements gém"'raux et habituels (|ue nous portons sur les principales matières qui intéressent notre destinée. Avoir des oi)inions, c’est penser quelque chose sur les devoirs et les droits, sur la nature humaine, sur la société, sur la religion, sur les beaux-arts et les belles-lettres, et c’est tenir à ce (|u’on pense, y piersister, se servii' de ses pensées comme de principes pour juger les faits, les hommes, les livres, en un mot tout ce qui .se présente à notre regard. N'avoir pas d'opinions, c’est ne rien penser sur ces diverses choses. » — Nous allons indiquer quelques-unes des opinions, littéraires et politiques, les plus importantes de Stendhal; mais il est naturel de montrer, auparavant, son amour pa.ssionné des livres et son goût pour l’étude, puisque la réflexion, la plume et les livres ont tenu une si grande place dans son existence.
Nous pa.sserons rapidement sur ses lectures immen.ses qui seraient bien de nature à effrayer notre paresse conlemporaine. On me croira sur parole si
' M. l’aul J.nm-I.
210 l’art et la vie de Stendhal.
je dis que Beyle lisait heaucoup, à toutes les époques de sa vie , car on ne peut pas parler si légèrement et si sensément des sujets les plus graves, sans un fond de lecture immotse. Il faudrait trop citer pour en fournir les preuves. Cependant pour montrer que la lecture lui était un besoin et qu’il lisait partout , même en campagnes, j’ouvre au hasard le premier volume de sa Correspondance. Je vois qu'il écrit de Strasbourg, le 5 avril 1809 . a Abonne-moi m Journal de Paris , b la Dihllothiujue brilannirjue , h tout ce que tu voudras. » Quelques jours après, le 3 mai , il écrit de ^Vels ; « J’ai besoin d’imagination ; achètemoi les Martyrs de M. de Chateaubiaand, trois volumes, et envoie-les moi par les bureaux de la liste civile. » — Il n’aimait pas Chateaubriand, parce qu’il aimait le style sobre, clair, nourri de faits ; il préférait ù la nôtre la critique et la littérature anglaises. « Fuitesmoi acheter, écrit-il , la collection complète de mon cher Edinbburg reriew. Cela faip vingt-sept volumes. Pour votre peine, gardez-en dix pendant si.x mois, car il ne me faudra pas moins pour dévorer les dixsept autres. La moitié est à sauter net; mais le reste vaut un peu mieux que la façoti de MM. Villemain , Auger et même Lacretelle. Cela bat diablement en ruine la ci-devant soi-disant littérature française. — J’attends pour le 30, les livres de Joubert, et j’attends comme la manne dans le dé.sert. Tenez-moi au courant des livres que vous lisez. Je trouve plats tous
ceux qui nous arrivent de Françoise ne sont que des faclurns pour ou contre un parti , et la vérité y étant dite avec la crainte de M. de Marchant', ils ne seront pus même bons pour 1 histoire*. » — 11 nous semble inutile de poursuivre ce genre de citations. Pour juger du nombre immense de livres qu’il lisait, il faut voir dans la Correniiotulance les comptes-rendus qu’il envoyait à Londres. On y trouve l’analyse rapide et complète de tous les ouvrages sérieux ou curieux de son temps. Ses lettres à M. \... à Londres sont quelque chose comme la Correxpondauce de Grimm. Mais avant d’enlreprendi'c cette revue critique des livres nouveaux, Henri Beyle, pour son propre compte, li.suit déjà d’une fa(;on étonnante. On peut dire que la lecture quotidienne fut une de ses passions les plus fortes , un île ces goûts dominants qu’on satisfait partout et qui nous accompagnent depuis l'enfimce jusciu’à la mort. — Sous cet homme du monde, il y avait donc un homme d’étude qui dissimulait, sous sa nonchalance épicurienne, un travail obstiné. Henri Bt^yle était doué de cette grande curio.sité qui s’intéresse à tous les problèmes, qui veut tout savoir et tout comprendre. Dès .sa jeunesse et durant toute sa vie, il donna son attention à toutes les manifestations de l’esprit (|ui la méritaient en Europe. 11 voulait apprendre tout ce qu’un honnête
* Celle lettre est datée de Milan, le 3 seiiteiubre
212 l’art f.t la vie de Stendhal.
homme pouvait connaître de son temps. 11 travaillait .sans cesse, se tenant au courant du mouvement des idées en .\llema!j;ne, en Angleterre et en Italie, comme en France. Et non-seulement il se ménageait partout des sources d’informations, mais il refaisait pour luimônie les travaux historiques ou philosophiques qu’il lisait. 11 voulait savoir par lui-même, par lui seul, ne rien accepter sur parole et tout vérifier par la critique et la réllexion. Dès l’âge de seize ans, il avait eu l’excellente ambition de remi>lacer toutes ses idées apprises par des idées comprises; il disait (pie chaque homme doit inventer lui-même lesnègtes de sa conduite, qu’en tout, il doit se faire â lui-môme ses principes et ses opinions. Il avait réuni, sous le nom de lîclisme, les idées et les maximes (|ui lui étaient particulières. Il prétendait ipie pour avoir un caractère, jiour être soi, il fallait oulilier comme lui ces principes d’habitude qu’on imisc, sans y songer, au collège ou dans la famille, et qu’il fallail les remplacer par des principes consentis. Il pensait, avec Descarte.s, que le progrès de la l'aison consiste précisément à substituer, en toutes malières, l’esprit d’e.xamen ii l’esprit de crédulité. Émancipé Irès-jeune du joug do l’autorité et n’admettant pour juges ipie sa concience et sa raison, il affirmait (jii’il appartient à l’homme, au sortir du sommeil de l’obéi.ssance passive, d'examiner tout ce iju’on lui propose de croire et de se diriger lui-même par des principes librement choisis.
SES GOlîTS ET SON C.AR.VCTÈnE. 213
Il avait pratique le doute méthodique de Descartes , paire qu’il avait aussi la même ambition : i réformer ses proiires pensées, et bâtir en un foml i[ui fûl tout à lui. » — trest ce ipie chacun, dans la limite do ses forces, devrait faire ou du moins tenter.
Ce fut cette tournure originale et indépendante de son esprit qui le conduisit à écrire. « I/activité de la pensée, disait-il, est immense en France. Autrefois il fallait être homme, de lettres pour écrire, .\ujourd’hiii que nous avons tous a[ipi is à écrire correctement, un capitaine à la demi-solde ou un préfet destitué .se met à écrire pour O'-cuper ses matinées. Cette disposition est favorable aux. lettres. Des gens qui ont u<ji mettront plus de pensées en circulation que des gens de lettres uniquement occujiés, pendant leur jeunesse, à peser un hémistiebe de Racine, ou à rechercher la vraie mesure d’un vers de Pindare. 1,’invasion des idées libiiralett, disait-il encore, va amener une nouvelle littérature. La |iremière qualité exigée par les nouveaux besoins do nos cœurs est la frintcliisc , soit dans le caractère, soit dans les écrits, .le crains que le jésuitisme , (ilus ou moins adroit, ne soit pour toujours pas.sé do mode. »
Il écrivait beaucoup, sans .se douter du métier, pour SC faire plaisir à lui-même et pour un petit nombre de ces Ha/ipij-few auxquels seuls il s’adres- •sait, sans se préoccuper le moins du monde d’avoir la vogue et le succès vulgaire.
214 l’art kt la vie de Stendhal.
Avant d’e.\aininer son style et de montrer, en la jugeant, sa façon d’éerire, nous allons indiquer encore quelques-unes de ses opinions en littérature et en politiipie, et quelipies-uns de ses jugements rapides sur les personnages qu'il avait connus.
■ Bcyle fut un des premiers à attaquer le système littéraire régnant. Hèsles i>reniicrs jours de la Hrslaiiralion il était déjà romantiiiiie. Il réunit plus tard ses arguments dans ses brochures intitulées Haciue et Sluikxpearc, mais depuis longtemps il en causait iléjà avec ses amis, et il leur donnait ses rai.sons dans lesquelles on retrouvera peut-être avec plaisir f|uelques-nnes des idées fiu’il devait bientôt déveloiiper et qui sont, jHiur ainsi dire, en germe dans sa Correspoiulance.
« Nous ne sommes pas moins éloignés en tragédie qu’en politique , écrit Stendhal à un ami de J’aris, M. le baron do M... Un médecin vous sauve en vous donnant l’émétique ; cela diminue-t-il la gloire du médecin qui me sauve ici, à trois cents lieues de vous, en ne me donnant pas d’émétique'? V'oilii le principe du romanticisme tpie vous ne sentez pas assez. Le mérite est d’administrer an public lu drogue juste qui lui fera plaisir. Le mérite de M. Manzoni est d’avoir saisi la saveur de l’eau dont le public italien a soif. Cette eau ferait peut-être mal au cceur au public de la rue Richelieu ; qu’est-ce que cela me fuit à Milan? Sentez bien ce principe du romanticisme; là il n’y a pas d'académie de Turin entre vous et moi... Vous êtes
SES OOIÎTS ET SON CAnACTÉRE. 215
rhonimc (le Pari», moi rhomine de Milan ; le loin inlellecliiel (jui nouri’il nos esprits dojMiis six ans est dilTêrent. l’ne hoiiteilic no pmtt pas contenir, à la fois, lin Chainpaj^ne et du Hordoanx.
» Vous vous moipiiez de moi i(uand je vous disais ipie le romnutifishic était la racine ou la queue du lUn’rulisutp ; il fait dire : exiiuiiiions et méprisoiin l'ftiiiien. — J'ai lu tout Scliiller, qui m’ennuie, parce qu'on voit le l'Iiéteur ; c’est Shakspeare que je veux et tout i>uf. Malheur en révolulion d’esprit ou d'intérêts au me:zo termine! »
Il postiit nettement la question en ces termes : |)our faire des tragédies qui puissent intéresser le (inhlic, en 1820, faut-il suivre les errements de Hacine ou de Shakspeare Le romantieiame lui semblait être runique salut du théâtre aux abois. Et il le dclitii.s.sait : l’art de présenter aux peuples les iruvres littéraires qui, dans l'état actuel de leurs babitudes et de leurs croyances, sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible. Son but était d’exposer avec clarté cominenl chaque civilisation produit ses poêles, commeid, par exemple, la civilisation de salon a fait naître l'abbé Delille en France, et, plus tard, la méliance et la HoliUule cuuiparnlivr, les odes de 15éranj.o3i'. Ce n’est que par ce chemin, disait-il, que l’on i>eul arriver à comprendre et surtout à sentir les poètes. Et c'est en effet en suivant celte voie, en organisant systéinali-
‘216 l’aut kt la vie de Stendhal.
([iieiiienl c;es idÔDs ijue rauLeur de « VUistoire de lu littêniturc uuglniw » o.'ipliiiue ct fait eouiprendro les ii'uvres d’arl de loiiles les écDle.s, de tous les pays el de tous les lcni|is.
« S’il semble au premier coup-d’u-il, éeril-il, cpie le romanticisme ne peut pas s’appliquer à lu musique, c’est qu’il s’y aiiplicpie trop ; c’est que dans cet art charmant, oii nous avons la bonne habitnile de n’apjilaudir <|ue ce (jui nous fait jtlaisir, le dasxieisme nous semblerait ti'op ridicule. Nous ue connaissons pas la musique des Grecs, et l’on n’écouterait pas un instant fl laS’f«/a la musi(|ue (jui ravis.sait nos pères en 1710.., J'ajoute que le carnaval prochain, puistjue nous avons le bonheur d’avoir Itossini, au lieu d’un opéra xeria, il faut lui demander un opéra buffu, ct que le lihrelto de cet opéra buj]'a no soit pas une traduction du français, mais une chose eraimeiit italienne, adaptée à nos moeurs, et, |Kir là, vraiment romantique. »
Dans une autre de ses lettres, il indiquait ainsi ce (pi’il faut à un roman pour rén.ssir. k Je vous dirai franchement. Monsieur, que i)oiir faire un livre qui ail la chance de trouver rpiatre mille lecteurs, il faut d’abord étudier deux ans le français dans les livres composés avant 1700 ; el puis étudier la vérité dex idées dans Bentham ou dans VKxjrrit d’Helvétius, et dans cent un volumes de mémoires, Gourville , Madame de Motteville, d’Aubigné, etc. Dans un roman, dès la deuxième page, il faut dire du nou-
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veau, ou, du moins, de l'iiidividtiel, sur le sile oii SI! passe l’aetion. Dès la sixième page, ou, tout au plus la Imilièine, il taul des aventures... Nous sommes bien loin de la fadeur ilu régne de Louis XVI. .\lors la faeon de conter pouvait l’emporter sur le t'onil ; aujourd’hui c’est le contraire. »
Il sei'ail fort intére.ssant d’extraire de sa Cm-reslioiidmicc (pielipies anecdotes curieuses, rapidement contées, et surtout les jugements qu’il porte sur les hommes les *plus remarquables de son temps: Inrd Ilyron, Silvio Pellico, Lanova, Viganè, le poêle Monli, sur MM. Visconti, rturatti, Rasori, liorsieri, Ilossini, etc., etc. On comprend ipie la place nous mani|ue pour relater ici tous ses jugements. Nous allons cependant, à titre d’excnq)le, en donner (piclque.suns. On cherchera les autres dans les deux volumes de la CorresfioiiiUiiice inrdite.
« Je mets, dit-il, au premier l'ang des hommes que j’ai connus, Napoléon, Canova et lord Byron ; ensuite Ibizori et Uossini. Razori est un des conspirateurs de Mantouo. Pauvre comme Job, gai comtne un pinson et gi-and comme Voltaire, au caractère près. Razori a une volonté de fer. Il est médecin et inventeur, do plus poète et écrivain du premier mérite. Il va vivre en faisant des livres ; il traduit en ce moment de l’allemand. Conversation étonnante, figure usée, mais superbe, figure de camée. Si vous étiez moins encroûtés, vous auriez un homme comme
218 l’art et la vie he stenimial.
cela pour huit mille franc^s à Paris, (âi .serait le brochet qui ferait courir vos carpes; il troublerait un (leu le concert de louanges réciproques que vos savants se renvoient sans cesse avec un accord si touchant.
» Je m'imagine que Paer et Spontini sont jaloux de Rossini. Vif, généreux, brillant, rapide, chevaleresque, aimant mieux peindre pou profond cpie. s’appesantir ; .sa musique, comme sa personne, est faite pour faire raffoler Paris. «
Il exalte souvent, et peut-être outre-mesure, le génie du compositeur de ballets, Viganè, et comme son correspondant de Paris s’étonne et .se récrie , Beyle lui répond : « Tout homme qui a un succès immense dans sa nation est remarquable aux yeux du philo-sophe. .le vous dis que Viganè a eu ce succès. Par exemple, on payait quatre mille francs par an les compositeurs de ballets ; lui a quarante-quatre mille francs pour i819. Un parisien viendra qui dira : « Fi, l’hon-eiif ! » Il peut être de bonne foi ; seulement je dirai tout bas ; « Tant pis pour lui. » Si Viganè trouve l’art d’écrire les gestes et les groupes, je maintiens qu’en iSGO on parlera plus de lui (jue fie Madame de Staël. Donc, j’ai pu l’appeler grand homme, ou fin moins, homme extrêmement remarijuable et sui)érieur, comme Rossini et Canova, à tout ce que vous avez à Paris en beaux-arts ou littérature. » Voici .son jugement, un peu trop sévère, mais clairvoyant sur Madame de Staël :
SES GOUTS ET SON CARACTÈm.. 219
« Il inc semble, écrit-il, voir une t'einine dépourvue de sensibilité et surtout de lapu<leur de la sensibilité, mais pleine d’imagination et d’esprit, sans aucune instruction antre que celle d’avoir lu Hume et peutêtre Montes((iiieu sans y rien comprendre. Klle est lancée dans les salons de l’Europe , et pusse sa vie avec les premiers hommes du siècle ; elle accroche une phrase sur chacun des grands problèmes qui sont en discussion depuis trente ans. Mais , au milieu de cette cohue du grand monde qui fait le bonheur de cette femme mélancolique, sa véritable étude est celle des succès de salon et des caractères divers de ses amis.
» La bonne compagnie ne peut être composée que lie gens qui emploient aux jouis.sances fines de l’esprit et du cœur le temps que les autres cla.sses sont obligées de consacrer au soin de leur fortune. La bonne compagnie est donc nécessairement aristocrate. Comment s’y prendra la fille d'un banipiier genevois pour vivre avec des duchesses’? Elle s’attachera au ministère comme à son patrimoine ; elle ne pourra vivre sans avoir un ministre dans sa famille ; elle parlera sans cesse de son père aux grandes dames, parce que, pour elle, c’e.st montrer ses parchemins.
» Ce qui me persuade ([ue les vues précédentes sont assez justes, c’est qu’elles rendent raison de l’étonnante bigarrure des Cousidêralionx.
» Comme la tète de l’auteur ne savait tirer des
220 i-'art et i.a vie de stendiiai..
conséquenc,es île rien dans les matières sérieuses, son livre est une collection de phrases ipii se Imu-henl bout à bout, mais dont chacune contredit la jirécédente ; c'est un résultat naturel de sa manière de com|)oser. Madame do Staël a casé dans sa mémoire toutes les phrases spirituelles qu’elle a dites et entendu dire, sur tout depuis quarante ans.
» C’était, cc|)endant, il faut le dire, un spectacle curieux et attrayant ipie celui qu’olfrait le château de Coiqiet, loi'sque Madame de Staël en faisait les honneurs. Le sentiment aristocratique d'appartenir à une société choisie, on doit l'avouei’, entrait itour les trois quarts dans le charme de ces réunions. Celte femme unique improvisait au milieu d’une foule de }>ens qui se trouvaient tout tiers d’être là. Ce n’étaient point l’épanchement et la i,Mieté qui animaient le salon de Coppet ; mais d’un coté ralfeclation et de l’autre le plaisir irenlendre dire, sans préparation, dos choses aussi étonnantes, .l’admirais la sotti.se de Napoléon de n’avoir pas su gagner un être aussi séductible et destiné à produire tant d'elTel sur des Français, l’ourquoi, par exemple, ne pas lui oH’rir la place de Madame de l’ompadour, «vec une dotation annuelle de deux préfectures et de cent places de juge ou de chambellan '!
» Le pi’incijial mérite de Madame de Staël est de bien peindre les hommes avec lesquels elle a diné : Sieyès, par exemple. Do i>lus, son livre contient un
bon choix d’anecdole.s ; mais combien ce style letidu et visant à l'effet est ati-dessous de sa cliarmante et entraînante conversation ! »
Uendant compte de l’ouvrage de M. ale Jouy , intitulé; üe la morale appliquée à la politique, il indique, en passant, les conditions du succès populaire.
» M. de Jouy est le lîook-maker ' à la mode ; c’est un homme aimable, et ses livres atissisont aimables, mais sans aucune profondeur; cela même est un avanUige qui se paie fort cher. La profondeur serait un défaut dans le vrai Hook-maker. l’n livre, pour se bien vendre , doit : 1” avoir un joli titre ; 2” être écrit sur un sujet fi la mode ; 3" être facilement compris.
» Or, maintenant, rien de plus îi la mode ipie les discussions politicjues, tantôt sur la meilleure forme de gouvernement, tantôt sur les chances de succès des deux partis ultra et libétraux. M. de Jouy a lu les Garanties de M. üaunou , les Principes politiques de M. IJenjamin tkjnstant; il a ti'aduit les idées de ces Messieurs en style de journal ; il s’est vanté dans le Constitutionnel et le Miroir, dont il fait la fortune, et voilà un livre dont on vend deux mille exemplaires et qui rapporte six mille francs à son auteur.
0 Du reste, le livre est amusant, la morale surtout est excellente. Le but de l’ouvrage est de prouver
Faineiir de livrer.
222 l’art et la vie de Stendhal.
que toute cruauté retombe tôt ou tard sur le parti qui la conseille au gouvernement. Mais c’est un livre i/ue les (jem instruits ne lisent pas, ils ont vu les mêmes choses mieux dites ailleurs. »
Avant de montrer quelles étaient ses tendances politiques, je puis dire en passant qu’il n’aimait pas la guerre , lui qui l’avait faite avec bravoure et qui l'avait vue longtemps et de près. Seulement, comme s’il eilt été humilié de paraître humain et sensible, il cachait son émotion comme une faiblesse. Il écrit de Wels, le 3 mai 1809 : « J’eus réellement envie de vomir en traversant Kbersberg, en voyant les roues de ma voiture faire jaillir les entrailles des corps des pauvres petits chasseurs à moitié brûlés. Je me mis à parler pour me distraire de cet horrible spectacle ; il résulte de là qu’on me croit un cœur de fer. » — Dans son journal écrit à Uuutzen , le 21 mai 1813, pendant qu’on se canonne,on trouve encore sa pensée très-énergiquement exprimée sur la guerre et ceu.v qui la font : « Les intérieurs d’ûmes que j’ai vus dans la retraite de Moscou, écrit-il dans ce journal, m’ont à jamais dégoûté des observations que je puis Caire sur les êtres grossiers, sur ces manches à sabre qui composent une armée. »
Dans ce même journal il indique très-bien ce qu’un témoin peut voir dans le spectacle d'une bataille. C’est une leçon pour ces braves militaires qui en racontant leurs campagnes , vous expliquent toutes les
évolutions successives des liftnes de la bataille, tandis que de leur place, dans le rang, ils n’ont pu évidemment en saisir qu'un cété imperceptible dans un horizon très-borné. Pour Henri Beyle, comme pour Fabrice tout ce qu’on peut voir d’une bataille se réduit !i très-peu de chose... On entend le canon, on voit voler la terre sous le choc des boulets, des mouvements sans suite, de la fumée, de la pou.ssière et du désordre. Tous ceu.x (|ni prétendent y voir davantage, sont des gens doués d’une vive imagination.
Voici quelques passages de ce journal écrit ù Hautzen, 1e 24 mai 4813, pendant qu’on se canonne:
« Le 20, à deu.v heures du matin, fau.s.se alerte. A onze heures, nous montrons assez de bravoure en allant trois fois ju.squ’à nos vedettes, sous le feu de la place, qui éUnl à un tiers de portée de canon, et qui pouvait nous foudroyer... J’ai toutes les peines du monde à engager ces i)etites Ames à venir voir la bataille. Nous apercevons parfaitement Bautzen du haut de la pente vis-à-vis de laquelle il est situé. Nous voyons fort bien, de midi à trois heures, tout ce qu’on peut voir d’une batuille, c’est-à-dire rien. Le plaisir consiste à ce qu’on est un peu ému par la certitude qu’on a que là se passe une chose qu’on sait être terrible. Le bruit majestueux du canon est pour beaucoup dans cet effet. Il est tout à fait d’accord avec l’im-
* Vuir le débul île /u Chartrvusr tie Paime.
'2-2i l’art kt la vik de Stendhal.
pression. Si le canon produisait le hmil ai^n du sifflet, il me .semble qu’il ne donnerait j)as tant d’c'motioii. ■le setis bien que le bruit du silTIet deviendrait terrible, mais jamais si beau que celui du canon. »
Voih'i tout ce que l’on (leut voir d’une bataille, quand on ext bien ]>laré. « Les spectateurs, MM. 1’..., M..., K..., etc., ajoute Heyle, voient beaucoup avec leur imagination. Ils racontent tous les mouvements que vient de faire un carré, qui a changé de position, de foi’me, etc. Je les laisse dire , Un quatrième ai'rivant, de iMinne foi, auxquels ils parlent de leur carré, leur demande si ce n’est pas idutôt une baie. On ne voit bien distinctement que les coups de canon ; on entend un feu plus ou moins nourri de fusillade. * Kt c’est tout, c’est ce rien (]ui prête tant è dire à tous ces vieux braves qui, à force de raconter, s’imaginent .sérieusement el réidlement avoir vu ce qu’ils décrivent.
Stendbal dit la vérité, et c’est cette fiancliis»' , dénuée de toute exagération qu’il apporte partout et qui devient si rare. Stendhal qui n’est pas dupe, ne cherche pas non idus à vous en faire accroire. Il a le respect de la vérité.
lîien qu’il tie se soit jamais beaucoup préoccupé do |iolitiquc, il aimait trop la liberté et rindépendancc dans la vie privée pour ne pas la vouloir dans la vie publiipie. Il éUit donc lil)éral de tempérament, autant que de rénexion et d’étude. « Dominique, disait-il.
en 1818, .se fiche d’être conquis; il aime mieux le jury pour la presse et les Prussiens. » Il détestait le gouvernement personnel auquel il préférait spirituellement le gouvernement par soi-même. Il voulait, dans toute sa réalité, une constitution libérale et parlementaire, une véritable représentation de la nation tpii est, disait-il, ou plutôt qui doit être la seule maîtresse de ses destinées. « Nous n’aurons pas toujours des gens de génie pour ministres. M. de Choiseul était bien puissant, il a. eu pour successeur l’inféme d’Aiguillon. Si les deux tiers des Français disaient qu'il est nuit à dix heures du matin, le kimj doit dire de même si le métier lui plaît.
» Je ne vois pas de milieu, il faut être tyran de fer comme Bonaparte, ou l'aisonnable et laissant raisonner. Je veux la constitution actuelle (1818) moins les deux noblesses, et plus le jun' pour la presse... La France aura la colique jusqu’à ce qu’elle accouche de cela ; c’est l’avis, à peu près unanime, des voyageurs anglais. »
Il sentait bien que ce passage du despotisme à la liberté ne peut pas se faire sans difficultés. Il faut se donner la peine de vouloir, et apprendre à marcher tout seul, après qu’on a été longtemps garotté et tenu en lisières. « Remarque bien , dit-il à son ami Colomb, que la sensation pénible qu’un individu éprouve à rompre des habitudes vicieuses est également rc.ssentie par un peuple. La liberté druiande
226 l’art et la vif, de stkndhai,.
qu’on s’en ocr.upe. Durant les premières années, cette gène masque aux yeux des sots le bonheur qui doit résuller des nouvelles institutions. »
C’est cette gène des premiers moments d’un régime libre qui a seule empêché en France l'établissement durable de la République. D’ailleurs il ne croyait guère à l’eflicacité de l’arbitraire, de la contrainte et des lois d'exception inventées par le despotisme. Une collection de baïonnettes ou de guillotines, écrivaitil à un riche ullm de ses amis, ne peut pas plus ari ôter une opinion (pi’une collection de louis ne peut arrêter la goutte. « Un lisant votre lettre , je riais de bon cœur de votre ignorance politique. Vous, me rendez ce rire i|uand je vous parle rie Viganô et nous avons tous deux raison, car il n’y a pas de moral , et nos physiipies .sont diirérents... Le bon, entre amis, c’est d’être francs ; comme cela, on se donne le plaisir de l’originalité. Donc, à l’dge près , je voudrais être Grégoire. Mon seul défaut est de ne pa.s aimer the blood ; mais, puisipte on ne peut compter sur rien, pas même sui' la Charte, je me réjouis tle l’élection de Grégoire', bien plus (pi’au moment oü nous la fîmes. »
On voit qu’il ne craignait pas de dire bien franchement sa pensée à un homme important du pai'ti
' (Jirs<olre a\HÎl cl*^ tiomm'’, urjce à Un cl à isci ür-put'* de
a UicnoUic.
contraire. Il se moquait des idées arriérées de son ami l'ultrà et se montrait ;'i lui ouvertement : un chien de libéral. — Tout ce qui a le temps de penser en France, lui disait-il, tout ce (|tii a quatre mille francs de rente en province, et six mille francs à Paris, est centre gmirhe'. On veut l’exécution de la Charte sans secousse, une marche lente et prudente vers le bien ; que surtout le }iouverneinent se môle le moins possible du commerce, de l’industrie, de l’agriculture; qu’il se borne à faire administrer la justice et à faire arrêter les voleurs par ses gendarmes.
a Trouver ilu plaisir à faire le mal du plus grand nombre, pour le plaisir du petit, id est ultrà.
» Vous trouverez ce que dessu.s ridicule, et nous n’en serons pas moins bons amis; au contraire, il n’y a rien de plus agréable que de se dire de bonnes injures. Le Commentaire sur Montesquieu contient exactement mon Credo politique. Lorsque l’auteur* me donna le livre, il me dis de n’en pas parler; c’est pourquoi je vous le dis de JelTei’son. Si on en fait une seconde édition, envoycz-m’en deux exemplaires... Surtout continuons à nous moquer du fond du cœur l’un de l’autre ; tout le reste est fade. »
Ces opinions libérales d’Henri Beyle, si nettement
' Le inêpcis île» «eii.s que je ni’^prine in'cjl iuiliirérenl Si J'avais des opitiionii À émeUrts jt* Heraiii centre (/anrhe * M. LkMlutt (le Tiacy.
228 l’art et la vie de Stendhal.
exprimées, n’ont pas été indiquées par ses biographes et bien (jue Stendhal ait été bien plus un philo.sophe et un amateur de lettres et de beaux-arts qu’un homme politique, on ne peut pas être complet dans sa critique, en passant ces opinions-là sous silence.
En lisant ces jugements et ces opinions, extraits de sa Correspondance , on peut déjà juger le style de Stendhal , car sa façon d’écrire est la même partout ; dans ses lettres et dans ses ouvrages. Il écrit rapidement, sous la dictée de ses sentiments et de ses idées , absolument comme il pense et comme il parle, en ne songeant à rien ipi’à la clarté. Tous les jours il prenait la plume, pour se faire plaisir à lui-même et pour ces amis inconnus auxquels il dédiait ses livres: tu the happij few, c’est-à-dire à ce petit nombre de gens heureux ijui ont des loisirs occupés et qu’il définissait en disant qu’ils ont plus de cent louis de rente et moins de vingt mille francs. C’est dans cette classe d'hommes libres et indépendants qu'il appelait la classe pensante, (pTil espérait trouver ses lecteurs. Il ne voulait p(ùnt d’autre public. Les gens riches il les récusait à cause de leur paresse, et de leurs préjugés, et d’un autre côté il ne jæuvait être compris dans la classe qui travaille pour vivre, qui a
peu de loisir et qui n’a, malheureusement, ni le goût ni le temps de lire. Combien peu d’hommes, disait-il, ont le temps ou le désir de se faire une bonne logique, un art Ji eux de penser juste ! et je n’écris que pour ceux-là. Quant à la gloire, il disait qu’un ouvrage est un billet à la loterie. 11 laissait donc au hasard le succès de ses livres, comme le soin de les composer. 11 aimait à écrire, il écrivait beaucoup, mais avec négligence, au jour le jour, sans plan prémédité et il en convenait. Je ne fais pas métier d’écrire, disait-il, j'aime mieux encourir le reproche d’avoir un style heurté que celui d’être vide... J’écris comme on fume un cigare ; une page (jui m’a amusé est toujours bonne pour moi... Je n’ai point de style, mais je pense tout ce que j’écris. Combien d’auteurs à Paris peuvent en dire autant? — Il se flatte de voir juste et de déduire rigoureusement. On ne lui voit, comme écrivain, aucun autre genre d’ambition. La plume ne lui sert qu’à préci.ser les faits et les idées qui doivent lui servir pour son étude de l'honitne, sujet unique de ses pensées comme de ses ouvixiges. — Il ne se disait point d’avance je vais traiter tel sujet, je vais composer un tel livre. Non, — préoccupé de la science du bonheur qui lui paraissait être la première et la plus importante pour l’homme, il n’a jamais songé qu’à cet éternel et capital objet d’intérêt pour l’esprit humain. Il a con.sacré toute sa vie à cette science utile et pratique et c’est sa vie elle-même qui fait le fond et
la siiLslance de Ions ses ouvrages. C'est un peu la méthode épicurienne de Montaigne, méthode originale qui a bien des dangers, mais qui a aussi des avantages.
Au lieu de faire un livre avec préméditation: il vaut mieux vivre et le lai.sser se faire en nous. Moins régulier, sans doute, il sera de cette façon plus naturel et plu.i humain. On |)réfôre un homme qui pense et s’exprime avec une m^gligence aimable qu’un habile jongleur de la jihra.so dont tout le mérite consiste à enfiler des mots. J’aime mieux, pour mon compte, les pages de notes de Stendhal qui écrit pour s’amuser, en amateur-philosophe ; quand il en a le temps et l’envie, j’aime mieux ces pages même négligées de forme, (elles ne le sont pas toutes,) que ces ouvrages académiques dont la belle ordonnance masque le vide et la banalité.
Cependant Stendhal est plus qu’un amateur, c’est un artiste paresseux qui ne ceint pas ses reins et parfois se néglige. Comme il écrit toujours sans rien compo.ser, au jour le jour et par juxtaposition, la suite, la progression d’intérêt manquent à la plupart de .ses cruvres dont les volumes pourraient être indifféremment plus petits ou plus gros. C’&sl là l’inconvénient qu’on signale !... — Eh, mon Dieu, je ne l’ignore pas; mais il faut tout dire pour ne pas être injuste. grand charme, le grand mérite est (ju’il n’y a jamais de remplissage et qu’il fait plus penser dans une page
qu’un professeur titré dans un iiros livre couronné par l’Institut. — Q land on se fait un métier d’écrire, on tire à la li«ne et à l’alinéa, on se rend la main plus habile, la plume plus souple û ht ro/u'e, on allonge, on parait plus fécoml ; mais on multi[)lie de la sorte les t nonvfiautês,' d sans penser /dns: de telle façon qu’il y a beaucoup plus de pages et plus de droits d’auteur pour le même nombre d’idées. Mien des gens gagneraient il n’écrire, comme lui, qu’à leurs heures, sans violenter la muse, aux seuls moments d’inspiration. Kcrivez, quand cela roi<.<i amuse , et ne prenez jamais la plume à contre creur ou à regret. Est-ce du .sybalitisme, du dilettantisme'? Non, c’est de la conscience, c’est de la haute morale littéraire. Écrivez, parce que cela étend, conserve et multiplie la Vie, parce que cela y fait pénétrer l’.\rt ; parce que c’est le seul travail qui ne se fa.sse pas à part et en dehors d’Elle; parce qu’enlin on continue et souvent on élève et on honore son Existence en l’employant ainsi. Tous les autres emplois de la Vie la mutilent, (je parle des emplois réputés les plus grands;) .seul l’Art y ajoute et l'embellit. Écrivez, comme le fit Stendhal, c’est-à-dire comme un homme qui pense, qui .sent le beau, le bon et qui l’exprime, sans songer à rien d’autre qu’à le bien exprimer.
Ce que j’aime encore dans Stendhal, c’est que
' Cliei les librairi'd.
232 l’art i£t la vie de Stendhal.
n’ayant jamais songé, d’avance à faire des livres, il fait imprimer et paraître .ses opuscules quand ils sont faits : d’abord pour les pouvoir lire plus aisément lui-même, et puis, pour être utile à quelques esprits curieux. Dès qu’ils sont terminés, il les donne au public sans s’inquiéter beaucoup, d’ailleurs, de leur succès. — Comme ce n’est pas îi la foule qu’il s’adre.sse, peu lui importe le bruit et la vogue. Pour les fuir, il n’est pas de prête-noms qu’il ne prenne, ni de ruses redoublées (ju’il n’enq)loie. Il sait bien que, malgré leurs masques, ses livres iront à leur adresse, c’est-à-dire à ces hommes d’esprit sérieux qui réfléchissent, qui devinent; qui ne craignent pas de trouver dans un livre matière à raisonnements et à déductions logiques. Quant à la gloire, il disait qu’un ouvrage est un billet à la loterie. « U Africa est oubliée et c'est par des sonnets que Pétranpie est immortel. Écrivons donc beaucoup. D'ailleurs, après l’e.xercice que pratique notre amie S..., écrire est, pour un pauvre diable, le plus grand plaisir. »
Les livres de Stendhal , je l’avoue , ne sont au fond que des pages de sa vie vécue. Il prend de temps en temps, quand bon lui semble', une feuille
* ■ Pour être Arlnte aprrs le» La Harpe, il faut un courage de fer. Il faut encore motn» songer aux critiques qu'un jeune officier de dragons, chargeant avec sa compagnie, ne songe à Vhôpiial et aux btessures. C'est le manque absotu de ce courage qui cloue dans ta médiocrité tous nos pauvres poètes. Il faut écrire pour 8C faire plaiflir à ROi-mrnie, écrire
SKS GOfTS ET SON CARACTÈRE. 2:î3
de papier, et là, il écrit ce qu’il voit, ce qu’il pense, ce qu’il sent, et il raisonne sur ces faits qu’il vient d’observer. Il .sait bien que le mouvement scientifique qu’il voit naître ne pourra qu’augmenter, il sait bien que ses paradoxes, et les plus étonnants, ne sont en quelque sorte que des révélations prématurées, que des truisms de l’avenir. 11 sait qu’il aura son tour et qu’avant le vingtième siècle il sera compris et aimé. Il lui faut cet espoir dans l’indifférence qui l’entoure ; car cet esprit si fier et si solilairement supérieur est au.ssi une âme tendre qui a secrètement besoin de sympathie.
Quand il envoie ses feuilles volantes à l’imprimeur, sans titre quelquefois et toujours sans son nom , il prévoit que dans le fatras de la littérature contemporaine, un critique de l’avenir, curieux des oubliés et des méconnus, mettra la main sur elles avec bonheur et les rappelant à la lumière , donnera enfin à leur auteur la place , la gloire et le rang distingué qu’il mérite.
Sous un autre angle de vue, ses livres ainsi faits, ont été pour lui-même un charme de tous les instants,
comme je voue écris cette lettre ; Vidée m'en est venue et j'ai pris un morceau de papier. Toutes les foi», dit .V. S*Jinte-Jicuve , que lieyle a eu une idéCf il a donc pris un morceau de papier, et U a é(Tit, sans s'inquiéter du qu'en dira t-on , et sans Jamais mendier d'éloges: un vrai galant homme en cela. Ses romans sont ce qu'ils peuvent, mais ils ne sont pas vulgaires; ils sont e tmme sa critique, surtout à Tiisai^e de ceux qui en font ; ilsdonn-rnt des idées et ouvrent bien des voies. «
2IÎI 1,'aRT KT I,A vif. DF, STFNDIIAl-
un surcroît spirituel de bonheur quotidien, jamais une fatigue ou une corvée pénible dont il faut s’acquitter bien vite. Dès lors, puisqu'ils nous plaisent, malgré leur négligence aimable, c’e.st un exemple à suivre, quand on est paresseux. — Au point de vue plus sérieux de la solidarité humaine, si Stendhal, au lieu de flâner et d’écrire, avait consacré son grand et positif esprit à faire, comme un banquier vulgaire, une immense fortune, il serait aujourd’hui complètement inutile et oublié, tandis que tous les jours sa renommée grandit et qu’il fait tous les jours penser un plus grand nombre; même dans cette foule vulgaire qu'il dédaignait un peu, la voyant de si haut.
Un seul doute me reste. Peut-être qu’au lieu do laisser vingt volumes, Stendhal aurait mieux fait, à l’exemple de La Bruyère, de La Rochefoucauld ou de .son maître Montaigne, de résumer comme eux en quelques pages l’œuvre plus concentrée de toute sa Vie.
Un seul ouvrage oii il aurait condensé (comme Joubert ou comme Vauvenargues) le résultat et comme l’essence de toutes ses réflexions et de son expérience si variée et si étendue, un ouvrage pareil aurait rendu son nom plus vite et plus sûrement célèbre. La postérité, si opulente et si chargée déjà de richesses de toute nature, est, comme un voyageur pressé qui s’allége le plus possible et no peut s’em-
SKS GOUTS ET SON CAnACTÉHE. 2:r>
barrasse!’ d’un bagage considérable. Il faut le faire petit et d’un format commode pour tju’elle songe à l’emporter.
Nous voyons qti'Henri Beyle n’est point un auteur de profession. Nous e.vaminerons bientôt quel est son style , car il faut non-seulement avoir des idées, mais les dire d’une certaine manière. C’est peu de les posséder, il faut s’en servir avec grâce. Elles sont comme l’argent, il est bon d’en avoir, il est mieux de savoir le bien dispenser. Henri Beyle se soucie très-peu du gros public : ce n’est pas l’homme des foules; c’est le contraire de limothêe Trimni : par exemple ; « mais nous ! nous qui savons bien que la vogue d’un auteur est pres(jue toujours en rai.son directe de sa médiocrité , en quoi la vogue de M. Trimm nous scandaliserait-elle? » Stendhal n’est pas populaire ; il écrit pour se faire plaisir et aussi pour avoir l’approbation di.scrèlc d’un petit nombre d’hommes d’esprit. C’est pounpioi , bien souvent , il parle d’une façon trop elliptique , ne se donnant pas la peine de développer et de retourner ses idées sous plusieurs formes pour les mettre à la portée d’un chacun. Il faut, dit M. Taine, le lire lentement ou plutôt le relire, et l’on trouvera que nulle manière n’est plus piquante et ne donne un plaisir plus solide. — Beyle est, pour aller vite, pour faire du chemin dans le monde moral , le meilleur guide que je connaisse.
230 l’art et la vie de stenohal.
Le style de Beyle est ironique, comme l’était son caractère. Sa raillerie fine est porpéliielle , mais elle n’est point blessante ; « il se garde de la colère aussi .soigneusement que du mauvais goût. » Comme il est moins auteur, qu’homme du monde, il est plus observateur que moraliste. Ou plutôt sa morale personnelle se dégage et se théorise d’elle-nième d’après ses observations; vous pouvez ainsi vous construire la vôtre en le li.sant, comme lui-même il s’est fait la sienne en ob.servant. Seulement il faut raisonner par vous-même et conclure: il ne vous fournit que les matériaux.
Exact élève des idéologues et des maîtres du dix-huitième siècle, qui lui avaient en.seigné, avec la science de l’âme , le style algébi ique, la notation précise des idées, Beyle parle un langage court et net que les rhéteurs trouvent nu parce qu’il n’est pas surchargé comme le leur de périodes sonores, do méta))hores ambitieuses ou d’images infidèles îi la pensée. — Plus le style nous préoccupe en écrivant , moins la pensée est vive: car alors qu’elle est forte elle nous domine et nous absorbe. Au point qu’on ne songe plus à la phrase , laquelle d’ailleurs ne s’en porte pas plus mal pour cela , car l’émotion ou la pensée viriles entraînent avec elles l’expression convenable qui sort comme Minen'c, tout armée. Il pense donc, il sent: la parole suit, et son style court, nerveux, nourri de faits, n’est « jamais tendu.
comme parfois celui de Montesquieu , ni bouffon , comme parfois celui de Voltaire ; il est toujours aisé et noble , jamais il ne se contraint ou ne s’emporte ; c’est l’œuvre d’une Verve qui se maîtrise, et d’un Art qui ne se montre point »
Je relis très-souvent ’ quelques-unes de ses pages , tantôt un chapitre de ses romans et nouvelles, tantôt quelques notes hachées des « J/éniOîVes d’un Touriste, o tantôt quelques lettres de sa « Correspondance , » en me laissant , à l’ordinaire , guider par le hasard.
Son génie singulier m’attire et me fatigue vite : aussi n’en puis-je pas lire beaucoup, mais aussi j’y reviens souvent. C’est un écrivain personnel , souvent étonnant , parfois aflécté d’apparence et bizarre , presque toujours original et sincère. Sa muse vagabonde est à la fois bohème et réfractaire , comme il était lui-mème touriste cosmopolite. C’est un amateur de lettres , qui n’écrit guère que pour mieu.x jouir de la vie et qui , sans mettre dans ce qu’il dit un ordre et une suite bien rigiiles, va pourtant à son but et nous y mène.
Tel qu’il est, il a une qualité rare: il déteste l’emphase, le cant et l’hypocrisie. Il n’acce[)te aucun préjugé, il discute tout et ne craint janiais de
* H. Taine.
* L’IinpreüMon qui suit date de quehiues amures, mais roiiiine elle exprime encore le sentiment actuel de rauteur* on lui permettra de SC citer.
238 l’art et la vie de Stendhal.
dire tout haut ce qu’il pense : « J’écrirai ce que je pense, moi, et non pas ce qu’ou pense. » U a en aversion les lieux communs, les poncifs et les opinions convenues. Il se consulte , il raisonne et ju<'e par lui-méme.
S’il est vrai ipie le meilleur style soit celui de l’homme libre, déj^agé lie toute profession, Stendhal est, sur ce point, un modèle inimitable. Ce qui plaît dans tous ses écrits , c’est qu’ignorant la rhétorique et , peu au courant du métier, il écrit sans procédés, sans renqilissages, et se soucie peu de la phrase qui s’en venge parfois en le faisant longtemps courir. Parfois aussi elle vient d'elle-méme , .sans trop de résistance , mais il la laisse comme elle vient. Son plaisir n’cst pas de la rendre régulièi’e, péi'iodique et harmonieuse, mais simple et sans ornements. 11 accumule de petits faits, il les combine, il les moud comme un meunier fait des épis de la moisson pour en faire sortir la pure farine , c’est-à-dire les idées. Quant au son de la phra.se, le hasard en décide et l’auteur ne s’en inquiète pas.
Il a des .sensations à lui ’, il les note, il les jette : elles nous stimulent, elles nous réjouissent, elles nous agacent, elles nous irritent, elles nous charment elles ne nous laissent pas inertes. C’est un excitant salutaire pour le cerveau. Vous préférez le tabac, libre à vous! le café, le thé, libre à vous! Moi, comme excitant, je préfère Deylc. 11 ne faut pas, je
SKS GOUTS KT SON CAnACTKHK. 239
rrois, le placer placer plus haul que cela; — ni plus bas. — C'esl trop bas. Li^ tabac n’excite en nous que les idées que nous avrnis. Slendh.il nous en découvre: d est plein d’aperçus nouveaux , il pense et , même par ses paradoxes, il fait penser.
Stendhal , partout où il se trouvait, écrivait Ions /('S jours. Non pas, je crois, que la ploire littéraire fut l’unique ou dominanl but de sa Vie, consacrée plutôt au bonheur; mais ces notes ipiotidiennes étaient le soulagement de son esprit , le résultat naturel de l’exubérance d’idées ipii se pressaient tous les Jours dans sa télé, et qui ne pouvaient lui |ilaire et le décharger de leur poids qu’en se lixant au net et enchaînées sur le papier.
En quelque endroit ipi’il fut, il avait soin de sauver toujours ses matinées, «car il n’y a guère que cola dans la vie. » La sienne se composait, par excellence, de ces heures solitaires qu’il donnait cliaque jopr à ses lectures ou à .ses travaux préférés. Tout le reste lui semblait un renqtlissage indigne de lui, et ennuyeux.
« J’ai toujours aimé, dit Sainte-Beuve, les corre.s- I ondances, les conversations, les pen.sées, tous les détails du caractère, des mœurs, de la biographie, en un mol, des grands écrivains; surtout quand celte
240 l’art et la vie de Stendhal.
liiojjraphie comparée ii'exislc pas déjà rédigée par un autre, et qu’on a pour .son propre compte à la construire et à la compo.ser.
» On s’enferme pendant une quinzaine de jours avec les écrits d'un mort célèbre, pliilosoplie ou artiste ; on l'étudie, on le retourne, on V interroge à loinir; on le fait poser devant soi ; c’est presque comme si l’on passait quinze jours à ta campagne à faire le portrait ou le buste de Byron, de Scott, de GiPthe ; seulement on est plus à l’aise avec son modèle, et le tête à tête, en même temps qu’il e.vige un peu plus d’attention comporte beaucoup plus de familiarité. Chaque trait s’ajoute à son tour, et prend jitace de lui-niéme dans cette physionomie qu’on essaye de reproduire ; c’est comme cbaiBic étoile (pii apparait successivement sous le regard et vient luire à .son point dans la trame d’une belle nuit. .\u type vague, abstrait, général, qu’une première vue avait embrassé, se mêle et s’incorpore par degrés une réalité individuelle, précise, de plus en plus accentuée et vivement scintillante ; on sent naitre, on voit venir la ressemblance ; et le jour, le moment où l’on a saisi le tic familier, le sourire révélateur, la gerçure indélinissablc, la ride intime et douloureuse qui se cache en vain sous les cheveux déjà clair-semés, — à ce moment l’analyse disparait dans la création, le portrait parle et vit, on a trouvé l'homme. » — C'est une de ces études secrètes, par l’Art desquelles on
SES fiOUTS ET SON CARACTÈRE. 241
rend la vie aux esprits supérieurs du passé, que nous appliquons à Stendhal.
La critique nalurelle est toujours biographique. Elle compare les ouvrages à l’inmme qui les a écrits. Elle étudie cet homme à fond ; elle fait connaître son tempérament , ses facultés , ses goûts , son caractère, ses instincts , sa vie.
Les détails biographiques, quand ils sont vrais, ne sont pas inutiles à l’intelligence des œuvres. La Correspondance sincère d’Henri Beyle nous fournira de précieux éléments pour juger tout-à-l’heure les ouvrages de Stendhal.
U’un autre côté , n’est-il pas vrai de dire qu’on ne peut longtemps lire les ouvrages d’un homme, sans désirer aussi de connaître cet homme. L’Art explique la Vie , et la Vie , à son tour, éclaire l’Art qui en est 1a partie choisie, la meilleure et la plus saillante.
En général, pour juger un homme et un livre, il faut les replacer dans leur milieu. C’est ce que font les maîtres de la critique naturelle : MM. Sainte- Beuve et H. Taine, par l’histoire, ou la biographie littéraire qui n’est que l’histoire appliquée à un individu. Dans y Histoire de la littérature anglaise comme dans les Causeries du Lundi, l’œuvre et l’homme s'éclairent et s’expliquent toujours l’un par l’autre. Le critique montre les rapports entre la Vie de l’auteur et son Art.
Il explique ce qu’il a fait par ce qu’il a été , et
iti
242 l’art et la vie de stendhal.
réciproquement , ce (ju’il fut par ce qu’il a fait. L’habileté des maîtres que nous avons cités consiste à trouver toujours les rapports vrais et à n’en jamais inventer d’arbitraires. A ce point de vue, M. Sainte- Beuve est plus diflicile, plus délicat, plus exact critique que M. H. Taine.
Les meilleures sources d’informations positives sont, en général, la race, l’éducation, les lectures, les voyages, les admirations et les relations littéraires, les amitiés : tout ce qui est compris d’ordinaire sous le mot biographie. Les meilleures, après celles-là, sont les détails précis sur les goûts, les penchants secrets , tous les mystères de la vie qui sont , plus ou moins, du domaine du médecin et du confesseur. Enfin d’autres informations, moins littéraires encore, en apparence, peuvent être également d’un grand secours, si l'on ne s’en sert qu’avec convenance et réserve. Je veux parler de celles qu'on tire du tempérament, du climat, de la nourriture, du régime habituel, de l’influence du corps, en un mot, sur les idées et les sentiments, en tenant aussi compte de 1a réaction de l’ûme sur le corps.
A l’exemple de nos maîtres, MM. Sainte-Beuve et Taine, il s’agissait d’appliquer cette méthode à Stendhal. Nous avons commencé, dans la Biographie, à indiquer, avec une certaine défiance, les influences secrètes de la race, et du pays, les germes maternels, le fond primitif du tempérament, modifié par l’édu-
SKS COUTS KT SON CARACTÈRE. 2i3
cation privée et publique, la lecture, la camaraderie, les voyages, la guerre et les aventures succe.ssives d’une vie active. Dan.s le chapitre actuel, nous essayons de pénétrer plus avant dans l’esprit et l’iime d'Henri Bey le. Nous racontons ses goûts , ses opinions, son caractère ; persuadé qu’on ne tient rien tant qu’on n'a pas pénétré des actes au.\ mobiles, des faits à leurs causes, des mouvements apparents à la rie intérieure.
Toutes ces informations éclairées tout à l’heure par l’analyse des œuvres, nous donneront les sources et les racines du génie de Stendhal, elles nous donm?ront la clef de son caractère, et nous expliqueront clairement son Art et sa Vie si complexes qu’ils soient.
La critique naturelle, dont, pour la seconde fois, je viens de rappeler la méthode est celle que jusqu’ici nous avons essayé d’appli(juer à Stendhal et c’est elle encore qui va nous guider dans toute la suite de cette étude.
Les œuvres d’un écrivain étant assez souvent un iniroii- fidèle de sa vie, on cherche assez naturellement à trouver de la ressemblance entre un romancier et les principaux personnages qu’il a créés dans ses romans. Stendhal n’a pas échappé à cette enquête
244 i.’art et la vie de Stendhal.
souvent trompeuse, ün connaît le type énergique, ambitieux et méchant de Julien dans Rouge et Noir. M. Babou qui s'est formé, je ne sais comment, l’idée d’un Henri Beyle ambitieux et cruel, prétend que l’auteur de Rouge et Noir, quand on lui demandait s’il s’était peint dans Julien, répondait; — «Oui, Julien, c’est moi, » et du môme ton que lord Byron quand il disait ; « Je suis Child-Harold. » — J’avoue que j’ai peine à le croire. Stendhal jugeait, comme nous, que Julien est un coquin et, par conséquent, il ne devait pas être si désireux de faire croire à cette ressemblance en racontant à tous que Julien était son portrait. Je trouve même ([u’il a tenu la conduite contraire. Dans une lettre de Trieste, le 19 février 1831, il se plaint qu’on l’ait reconnu dans cet ambitieux personnage. — La ressource de l’envie quand un auteur peint un cara(^tère énergique et, par conséquent , un peu coquin, c’est de dire : l’auteur s’est peint dans ce caractère. Quelle réponse voulez-vous faire à cela? Un homme se voit d’en dedans et non pas d’en dehors. Le plaisir actuel l'emporte, sur tout cke: moi.
« Si j’étais Julien, j'aurais fait quatre visites par mois au Globe, ou je serais allé avec suite, chez M. le marquis de P..., etc. Julien eût tiré parti de tout cela, et encore plus du salon de Madame A... et de l’amitié de M.. Béranger. — Jusqu'ici voilà trois femmes qui m’écrivent des horreurs à cause de Julien, et des femmes dont l’une a une tendre amitié pour
SES COUTS et son CAnACTÈRE. 2
moi. Ne me croyez donc pa.s .si fier du succès. » Ceci prouve du moins qu’au lieu de crier avec orfçueil, en toute rencontre : « Oui , Julien l’hypocrite, Julien l’ambitieux et le coquin , c’est moi. » — Stendhal prenait, au conti'aire, la peine de combattre chez les autres ces idées malveillantes.
M. Babou, outre l’aveu ou plutôt la prétention solennelle sur laquelle il s’appuie , prétend saisir par lui-même la ressemblance. « La perpétuelle hypocrisie de Julien, nous dit-il, le tour orgueilleux de ses méfiances, les froids calculs de son intelligence opposés aux énergiques mouvements de son âme, tous ces traits se retrouvent chez Beyle et lui sont communs avec son héros. »
C’est bientôt dit, et cela tend à rendre odieux le caractère de Beyle. Je ne crois pas à cette identité, par la même raison que je ne crois pas à la cruauté de Stendhal. Je n’en trouve nulle part aucune preuve. C’est à mes yeux, un épicurien insouciant et spirituel, un amateur délicat des arts et qui n’a pas la moindre ambition grossière. Julien est un démocrate ambitieux, un paysan qui veut à tout prix parvenir. Henri Beyle est tout parvenu , du fait de sa naissance, menant la vie qui lui plaît, dans le pays qu’il aime, pourquoi donc aurait-il l’ardente ambition de Julien ?
Le génie d’un homme, a dit Taine, ressemble à une horloge : il a sa structure et parmi toutes ses pièces un grand ressort. Démêlez ce ressort, montrez
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comment il communique le mouvement aux autres, suivez ce mouvement de pièce en pièce jusqu’à l’ai- Ijuille où il aboutit. Cette histoire intérieure du génie ne dépend point de l’histoire extérieure de l’homme, et la vaut bien.
Pour Julien le grand ressort est évidemment l’n»?bition: il veut à tout prix purvenir, et tous les moyens lui sont bons. Tout cède devant cette passion maltresse qui le domine toujours et se fait obéir.
Pour Stendhal, au contraire, la principale affaire de la vie, c’est le bonheur. Il est amoureux du plaisir. C’est par l’amour et par les arts qu’il veut se rendre heureux, non par des situations oflicielles ou par la puissance. « Le plaisir actuel l'emporte sur tout chez moi. » Voilà la vérité. Avec cette disposition épicurienne, cet amour désintéressé des beaux-arts et 1e laisser-aller journalier dans la vie, on est bien sûr de ne pas devenir un habile intriguant. Un de ces goûts nuit à l’autre et l’homme le plus souple doit choisir entre le plaisir et l’ambition.
Stendhal, consul à Civita, dit un jour qu’il voulait la croix pour se faire respecter des sots qui jugent des hommes par leurs galons. Il ne la voulait certes pas pour d’autre cause et ce n’estpas là de l'ambition. Il écrivait à ce propos à Madame de B... * Je ne crois pas être tout ce que vous dites, chère amie. Je ne désire pas tant la croix. Il viendra un jour où je voudrais ne 'pas l’avoir; quand votre sagesse nous
-SKS flOtJTS KT SON CARAf.TKRK. 247
aura donné la République. » — Stendhal explique, à plusieurs reprises, qu’il ne désire la croix que pour se faire respecter * des bêtes » qui formaient la seule compagnie possible à Civita-Yecchia. — « Mais, si, au lieu de la croix , vous voulez m’envoyer à Naples ou à Gènes, je serai bien plus content. Si vous voulez augmenter ma joie, faites qu’un pays de bon sens comme New- York ait l’esprit et le climat de l’Italie , ses arts, ses ruines; envoyez-moi là, et regardezmoi comme un cuistre si jamais je vous demande la croix. » — Est-ce là le langage ou la conduite d’un intrigant hypocrite et d’un coquin ? Pour moi , je n’y vois rien de si noir. Je sais d’ailleurs, par le témoignage des hommes qui l'ont le mieux connu qu’il était aimable, délicat, complaisant, t Ce narquois et ce railleur armé d’ironie était le plus obligeant des hommes, » dit Sainte-Beuve, qui a, de cette obligeance une preuve personnelle incontestable*.
Tous ses amis nous le montrent loyal, d’un commerce sûr et charmant. Ses lettres, dit M. Mérimée,
' A Munsieiir Saikte-Relve-
Ce 29 Septembre 1830. — 71, me Richelieu.
■ Monsieur, Ou m'aMure à l'instant que je vieni d'élre nomm<^ consul à Trieste. On dit la nature belle en ce pays. Les iles de l'Adriatique sont pittoresques Je fais le premier acte de con.sntat en vous euKageant à passer six mois ou un au dans la maison du consul. Vous seriei. Monsieur, aussi libre qu’à l'aiibertte: nous ne nous verrions qu’à table. Voue sériés tout à vos inspirations poétiques. • • B£yls. •
248 l’aut et la vie de stendiial.
le feront connaître. Elles feront aimer un homme dont l’esprit et les excellenle.s qualités ne vivent filiis (pie dans la mémoire d'un petit nombre d’amis. — A moins de prétendre iiue ces amis, des amis tels que MM. Mérimée, Jaccpiemont, de Tracy, etc., etc., aient été dupes, il faut bien reconnaître qu’Henri Beyle était bon, qu’il aimait ses amis, sans calcul ni arrière-pensée et qu’il n’était pas, avec eux, si hypocrite et si coquin que M. Babou voudrait nous le faire croire.
Vingt ans plus tôt, il écrivait déjà à un ami intime ; « L’anihition ne fait plus rien pour moi... Mon bonheur n’est pas grand d’être ici fà Smolensk, à quatrevingts lieues de Moscou, en 4812). Comme l’homme change ! Cette soif de voir que j’avais autrefois s'est tout à fait éteinte. Depuis que j’ai vu Milan et l’Italie, tout ce que je vois me rebute par la grossièreté. Croirais-tu que, sans rien qui me touche plus qu’un autre, sans rien de personnel, je suis quehpiefois sur le point de verser des larmes ? Dans cet océan de barbarie , pas un son qui réponde à mon âme ! Tout est grossier, sale, puant, au physique et au moral. Je n’ai eu un peu de plaisir qu’en me faisant faire de la musique sur un petit piano discord, par un être qui sent la musique comme moi la messe. L’ambition ne fait plus rien pour moi ; le plus beau cordon ne me semblerait pas un dédommagement de la boue où je suis enfoncé. » — Son àme était sensible et tendre.
SES GOUTS ET SON CARACTÈRE. ‘2i9
trop uinie des choses aimables ; la musique, les femmes, le climat; pas assez stoïque, si l'on veut, ni austère, mais jamais envieu.se , jamais hypocrite, ni cruelle, ni méchante, comme on l’a dit.
Personne n’a été plus sensible à l’Italie des arts et sans la politique qui lui faisait l’effet au milieu d'une conversation agréable* d’un coup de pistolet dans un concert, n — Combien il admirait ce dou.x chant italique qui se sent jusqu’au fond du cœur!
« Rien ne me purifie de la société des sots comme la musique;elle me devient tous les jours plus chère... Mon thermomètre est ceci : quand une musique me jette dans les hautes pensées sur le sujet qui m’occupe, quel qu’il soit, cette musique est excellente pour moi. » Toute musique qui le laissait penser à la viusique lui semblait médiocre.
Stendhal saisit un des premiers et avec enthousiasme, ce qu’il y a de séduisant et de divin dans l’art musical italien et qui est la mélodie simple et la variété dans le rhythme. « J’aime les beaux paysages ', ils font quelquefois sur mon âme le même effet qu’un archet bien manié sur un violon sonore : ils créent dos sensations folles ; ils augmentent ma joie et l endent le malheur plus supportable.
> La vie est si courte à mon âge , qu’il ne faut pas se priver de tout plaisir... Je vais à Lutèce... J’ai soif
' .Méiimiie» d'un Toiirlsle. Tome 1.
250 l'art i;t la vik de stkndmal.
d’un peu de conversation qui soit autre chose qu’une cérémonie... La masse des idées a besoin d'être remuée. Songez que tout ce que j'entends depuis trente mois me semble ridicule, ou pour mieux dire plat. Je dors tellement pendant ces diables de conversations, qui font mon pain quotidien, que quelquefois il m’arrive de dire des niaiseries plus fortes que celles de mes partners , et qui les scandalisent. >
Le seul malheur, à son avis, était de mener une vie ennuyeuse. Il pensait sans cesse à Paris et comparait sa triste situation de consul dans une petite ville où il ne voyait que petitesses, misères, prétentions, bêtise, routine et monotonie à la vie intelligente, active, qu’il aurait menée à Paris. Mais à Paris, où l’on ne souffre point, en effet, de ces tracasseries, de ces persécutions sourdes, de ces coups d’épingles, ni du spectacle dominant d’ambitions mesquines, il aurait regretté la solitude, le voisinage de Rome, la musique italienne, le climat, les ruines. Il le prévoyait, et réfléchissait tristement, lui, homme de plaisir et athée, glissant déjà dans la vieillesse, sur l’impossibilité d’étre heureux et la misère irrémédiable de la vie.
« La seule chose que je voie clairement, écrivait-il, en 1840 (il avait alors cinquante-sept ans), c’est que depuis vingt ans mou idml est de vivre à Paris , dans un quatrième étage, écrivant un drame ou un roman.»
SI.S GOUTS KT SON CARACTÈnK. 2Ô1
Malheureusement, pour être heureux, on doit se contenter des joies présentes et ne pas désirer de situation meilleure. Ce qui est difficile, car le présent est souvent triste et parait nous donner bien peu. Mais on se trompe toujours en plaçant le bonheur dans l’avenir (qui ressemble au présent, moins la jeunesse et moins l’espoir), parce qu’en tous cas, l’espérance, sans distinguer de loin les chagrins qui s’y mêlent, y groupe, à plaisir, toutes les joies.
Espérer, c’est faire œuvre d’art. Mais la vie vraie n’est pas si belle et ne se compose pas d’un pareil choix. Tout s’y trouve mêlé et le mal domine. On n’y respire point le parfum d’une fleur sans avoir ses épines et son fumier. C’est ce mélange éternel des choses laides, des détails pénibles qui font le bonheur difficile et qui rendent éternellement vaines les complaisantes et décevantes images que, malgré nos déceptions innombrables et continuelles, nous continuons à nous en former.
En indiquant ainsi son idéal, Stendhal n’ignorait pas l’inconstance et la fragilité de nos joies et de nos désirs. J’en retrouve la preuve dans un autre de ses papiers.
« La seule chose que je regrette, écrivait-il, en mars 1836, c’est le séjour de Paris; tnais je serais bientôt las de Paris, comme je suis las de ma solitude de Civita-Vecchia. »
Cette réfle.xion chagrine prouve combien Stendhal
252 i.’art et la vie de stendmal.
connaissait la vie, le cœur humain, et malgré ses désii-s, sans cesse renaissants, combien il se faisait, au fond, peu d’illusions. Pour obtenir le calme et l’égalité d’âme qui nous font glisser dans la vie, sans tempête et sans secousses, il faudrait une bonne fois accepter sa destinée telle qu’elle est, au lieu de lutter contre elle ; se fixer à un genre de vie unique, pour toujours adopté. L’accord naîtrait vite entre nos sentiments et cette situation choisie ou du moins acceptée, tandis que le désaccord habituel de nos imaginations et de la réalité nous fait souffrir.
« S’oyageant vite, l'homme est réduit à l’état animal ; on mange du pâté ou l'on dort la moitié de la journée. Je n’eus pas le temps de m’enquérir, ou, pour mieux dire, de chercher à deviner comment les gens chez lesquels je passais avaient coutume de s’y prendre pour courir après le boaheur. C’est pourtant là la principale affaire de la vie. C’est du moins le premier objet de ma curiosité '. »
La principale affaire de la vie, c’est le bonheur. N’oubliez pas cette axiome , ou si vous voulez, cet aveu, qui explique la conduite et les bizarreries apparentes de Stendhal.
' Œuvres romplèlci de Slendhal. Vrmoiru d'un TouritU. T. I".
Le motif des actions humaines, disait-il, c'est tout simplement la recherche du plaisir et la crainte de la douleur.
La seule disposition qu’en naissant l’homme apporte pour s’instruire et pour être heureux, c’est la faculté de comparer et de combiner. Toutes les opérations de son esprit se réduisent à l’observation des rapports que les objets ont entre eux et avec lui.
Vous reconnaissez-là le lecteur assidu de l'Esprit , le disciple enthousia.ste d’Helvétius qu’il « citait souvent, avec grande admiration',* d’Helvétius qui a fait deux gros livres de morale basée sur l’amour-propre ou ['intérêt, pour prouver cette proposition importante, mais incontestable que: La perfection de la Législation est de rendre le bonheur des individus utile an bonheur de la société.
Stendhal était bon et serviable. Tous ceux qui , de Paris, s’en allaient à Rome, du temps qu’il était consul , ont pu tirer parti de ses indications amicales et de .ses lumières.
11 n’était ni gourmé ni fier avec les gens du peuple et les honnêtes travailleurs. Bien qu’aristocrate par ses goûts, il était libéral par raison comme par s\iiipathie. Il avait le don et le génie de la familiarité.
' M. Pruiper .Mérimée. .Vo/e« e/ Suui’eiiirs,
‘254 l’art k.t la vie de Stendhal.
« Le ciel , disail-il , ni’a donné le talent de me faire bien venir des paysans. » G’e.st bien ainsi que Sainte- Beuve l’a connu. Il nous fait voir sa prompte et gaillarde accortise , sa taille déjà rondo et à la silène je ne sais quel air satyresque qui relevait son propos. Tout cela, ilit-il, réussissait à merveille auprès des vendangeurs, des moissonneurs, des jeunes filles qui allaient puiser l’eau aux fontaines de Tivoli , comme du temps d’Horace. Et ce même homme qui aurait joué au naturel dans un mime antique , était eelui qui sentait si bien le grand et le sublime sous la coupole de Saint-Pierre. Je dis surtout les qualités de I homine distingué dont je parle; personne ne niera, en elTet, qu’il n’eùt celles-là... Causant ou écrivant, on reconnaît en lui tout le contraire de ce provincial dont il s’est moqué, et dont la plus grande crainte dans un salon est de se trouver seul de son avis. Beyle est volontiers le contre-pied de cet homme-là: il est contrariant à plaisir. Il aime en tout à être d’un avis imprévu ; il ne supporte le convenu en rien. Il aimait fort à rire , à se moquer, à plaisanter, mais on ne cite de lui aucune méchanceté. « Je suis un jeune chien qui joue , disait-il , et on me mord. • — Il aimait et cherchait partout les sensations aimables; la musique agréable de Cimarosa, la peinture dramatique, les statues maniérées mais expressives de Canova. Il préférait à tout la musique italienne, dans l’opéra et les ballets. J’ai dit, et je crois bien qu’une loge du théâtre de la
SES (iOUTS ET SON CARACTERE. 255
Seala , à Milan , ou du IhéiUre San Carlo , à Naples , était , toutes expériences et comparaisons faites , son idéal de paradis. — Si ma supposition est vraie , cela indiquerait un certain défaut d’élévation dans l’ânie. En parlant des Arts, de leur charme pour l’imagination , et de leur divine influence pour la félicité des délicats, il laissait entrevoir, dit Sainte-Beuve, je ne sais quoi de doux et de tendre dans ses sentiments, ou du moins l’éclair d’une mélancolie rapide, car il n'aimait pas à se trahir ni à s’émouvoir en public. 11 pensait tout-k-fait , comme ce poêle grec, « que bien insensé est l’homme qui pleure la perte de la vie , et qui ne pleure point la perte de la jeunesse. ® Il n’avait pas cette doctrine austère et plus difficile qui élève et perfectionne râme en vieillissant, celle que connurent les Dante , les Milton , les Haydn , les Beethoven , les Poussin, les Michel-Ange, et qui, à n’y voir qu’une méthode sublime , serait encore un grand bienfait '. — L’amour pur, l’abnégation , l’héroïsme chrétien ont aus.si leurs grandeurs auxquelles une âme bien née doit être sensible , et leurs attraits divins qui font quelquefois soupirer et pleurer dans les meilleures heures de la vie
' Le seul bien qui me resle au inonde Est d'avoir quelquel'ois pleuré. A. de M.
’ SIendhal ne rralünail pas la inori , mais il n'aimail pas A en parler, la lenani pour uneeliuse saleel vilaine plulôl que terrible II n'aimail à parler que des belles choses el ne voulait reposer ses yeux que sur
l’art KT la vie de STENDHAL.
Avant de fermer ce chapitre qui doit faire connaître les goût.s, les opinions et le caractère d’Henri Beyle, il est indispensable d’indiquer encore son indépendance d’esprit, son amour de la conversation et du monde , ses opinions sur les femmes italiennes comparées aux femmes françaises, et les jugements qu’il porte sur la société de son temps dans ces deux pays.
Dès maintenant le lecteur a pu se faire une idée de cette Correspondance si curieuse dont nous avons cité quelques extraits. Il peut déjà deviner combien ces lettres, écrites pour l’intimité, renferment d’idées justes, d’observations fines, de libres jugements sur les arts, les mœurs et les hommes. Nous aurons encore à citer quelques pages relatives à la vie italienne, opposée à la vie française : mais il faudrait lire en entier ces deux volumes de lettres qui , par le tour et par le fond , par le piquant de la forme et de la pensée , .sont aussi curieuses , aussi variées
œuvrer d'Aii qui «oni (t* iharine rie la \ie. li ae rUttait «anM iloiile, avec Pancal , que iri belle qirpill In ('oinêdîe, le «leniier aele en eitl -•^mulaiil. On Jette eiilln de la terre anr In iète, et en vuMù pmir jainaiti. il eiil la mort qu'il détitrall , une mort d'épjeiinen « imiiilaiiie et réltexloii.
que celles du président de Brosses , à qui d’ailleurs Stendhal ressemble par bien des côtés Ce sont deux esprits fins, spirituels et originaux; critiques pénétrants de la société et des arts. Ce sont deux agréables guides, de charmants compagnons pour un voyage en Italie. Ils content vivement et Ton trouve parfois bien de la profondeur sous leurs plaisanteries. Ils unissent tous deux la sensibilité italienne à la malice gauloise et à l’ironie française. Hommes d’un goût simple et délicat, parfois élevé et pur, ils ont le sentiment de la beauté antique, bien qu’ils soient plus volontiers amoureux de la grâce. Ils com-
* Mieux que Duclos, de Bro«»eis ddciU les mœurs italiennes par des tableaux , des anecdotes où il se met en scène avec ses amis. Sa peinture de Venise et de Rome est charmante. Stendhal, qui prétendait un peu avoir découvert ntalie et qui regardait à la loupe les intrigues amoureuses de la société, n’a pas plus tlnement remarqué que de Bros.<(es, la différence de la galanterie italienne avec la galanterie française, ni mieux dépeint le sigishé. Sur les gouvernomenU d'Italie, l’administration , les finances, l’état des villes et des campagnes, le jeune conseiller a des vues fort sensées, et profondes parfois, qui s’échappent d’un air de plaisanterie, et qui font sourire et penser.
Après cet enjouement , le trait le plus saillant de son esprit, c’est qu’il comprend tout et s’intéresse ù tout... En matière de hcaux-nrls, il n'afTecle ni le ton ni l'air d’un homme du métier. II analyse ce qu’il sent, et comme il sent avec feu , il trouve pour exprimer son goût des formes vives et pittoresques. I) ailleurs H aime l'Art sous foutes ses forntes : la musique, la peinture , la statuaire, la danse, rarcliitcelurC, les fontaines, les jardins. Il préfère même l’art à la nature et n’a pas senti la campagne romaine comme Stendhal ou Chateaubriand.