‹ L'art et la vie de StendhalChapitre 11 sur 16 · V. 11. RigauU. CEuvrvs complètes. T. IV · texte numérisé non relu

V. 11. RigauU. CEuvrvs complètes. T. IV

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prennent et même jusqu’à certain point, ils admirent Michel-Ange, malgré sa musculature énorme et sa féror.ité ; mais ils préfèrent Rapliaël et adorent tous deux le Corrége, c’est-à-dire la grâce, la gentilles.se et le charme divin de la jeunesse dans la fraîcheur. A cet amour de l’art ils joignent le goût du monde où ils portent un esprit d’obsenation ipii les rend aussi bons moralistes qu'aimables conteurs '. Un autre point commun est leur indépendance. Ils ne prennent jamais le mot d’ordre de personne. Ils ne songent pas non plus à bien écrire ; mais seulement à dire à leurs amis et à peindre pour eux, d’un ton vif et clair, ce (ju’ils voient, ce qu'ils pensent et ce qu'ils sentent.

A prendre l'ensemble de leur vie, tous deux enfin, avec un esprit prodigieux, et des parties de génie ne

* Dans son f 'oyagc en Italie j M. Taine qui est et veut f*!re un nrlitte, ne s’inquiète uuère des tableaux de iiupursel dèdaiune volontiers leii personnages qui Râlent le paysage. M. Taine, peut-être i>ar amour pour Stendhal, semble s'ètre atlacbè à donner raison à cette parole de l'auteur — très-italien — de Bouge et \air : ■ Je icrai peui^/tre le dernier voyageur en Italie, Lex autres pourront voir les monumeuh. J'aurai ru et élndiè les hommes. •

M. Taine aime beaucoup Stendhal. Pourquoi n'a-t-il pas pris modèle sur les Mémoires d'un Touriste t\xn livre intime où, en dépit de son dédaigneux dilettantisme, Hcyle se laisse aller souvent jusqu’aux confldeiices toutes personnelles et aussi jusqu’à l'indit^nation civique? Que de pages à relire, à méditer dans ce volume! Que d'aperçus d'une justesse navrante et prophétique I C'est une des lectures les plus curieuses qu'on puisse taire assurément.

Jules Clarclic. — La libre parole.

SKS GOUTS ET SON GARACTÈRE. 259

sont p<is connus aussi généralement qu'ils devraient l’ètrc. La comparaison de Stendhal à de Brosses est si naturelle qu’on peut appliquer au premier ce qui a été dit de l’autre: « Partagés jusqu’à la (in entre des fonctions gra%’es et le goût des lettres, dispersés avec originalité dans des étmles diverses, ils n’ont jamais donné à aucun de leurs ouvrages ce feu continu, cette fusion égale, ce poli qui fait l’éclat; avec des idées de tout genre, des vues vastes, des saillies pénétrantes, et une masse de connaissances précises, ils n’ont jamais eu la mise en omvre et la mise en valeur, ce soin de la forme et de l’achèvement par oii le talent s’accommode avec bonheur au goût de la société présente, et la ravit ou la domine en s’en approchant. » — Changez quelques épithètes : ces fonctions graves du président en fonctions ennugeuses du Consul ; jet voyez si ce jugement d’ensemble sur de Brosses n’est pas aussi exactement vrai d’Henri Beyle.

Esprit indépendant, hostile aux préjugés, aux conventions funestes à la liberté d’examen , Stendhal aime l’Italie comme étant le pays des passions énergiques et des sensations individuelles où l’on ne s’occupe pas du voisin. Il taquine la France, pays do vanité, où l’on craint de penser et d’agir par soi-méme.

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Il attaque .souvent et fort utilement cette servitude à l’oiiinion aussi nuisible aux arts qu a la liberté , car elle étouffe l’initiative, enlève toute énergie, abaisse les caractères, et détruit dans leur germe les qualités viriles qui font les artistes et les citoyens.

Sous ce rapport, Stendhal, qui n’est jias un modèle dans sa conduite, peut rendre cependant un immense service en ce sens qu'il excite notre initiative et qu’il apprend l’indépendance. Diderot disait que 1e premier pas vers la philosophie, c’est l’incrédulité. On pourrait dire que 1e premier pas vers la vie publique, le chemin qui conduit à la liberté politique, c’est le dédain de l’opinion commune, le mépris des préjugés vulgaires et la liberté d’examen.

La lecture de Stendhal inspire le courage de dire ce ipi’on pense et d’agir ensuite comme on pense, sans faire attention au voisin et se moquant du <iu’en dira-t-on. Stendhal , je le répète, est loin d’être un modèle en tout, et pourtant c’est un maître de liberté. Sous ce rapport il espérait beaucoup de notre, génération, tandis qu’au contraire il jugeait ses contemporains avec beaucoup de sévérité. A la lin do sa vie, en iSlO, il admirait le goût pour l’étude et la volonté passionnée de connaître le fond des choses qui commençaient alors à di.stinguer les jeunes gens. Cette virile curiosité lui plaisait. 11 en tirait d’heureux augures pour nos libertés philosophiques et politiques. Et c’est pourquoi sans doute il espérait trouver

des lecteurs républicains, vers 1870. Il se moquait de la gravité, détestait la pédanterie, mais il aimait cet esprit d’e.xamen qui conduit à n’ètre pas dupes , comme on l’était, nous dit-il, au temps de sa jeunesse, sous l’Empire.

Au contraire de l’Italie, où sans vanité ni convention mondaine, diacun juge par soi-mémo de ce qui plaît ou déplaît, la France est un pays de vanité , où l’opinion du voisin est tout. On n’ose pas avoir une idée ou un goût à soi , on manque d’initiative , on craint do .se distinguer par une conduite particulière et l’on est toujours aux écoutes du <pi’en dira-t-on. De là ces phrases absurdes : t Cela se fait ou cela ne se fait pas; cela ne ressemble à rien, si fréquentes dans la langue française. Agir par soi-même et comme on pense , sans s'iiajuiéter des autres, c’est se donner des ridicules. En se donnant des ridicules, on perd la considération. Tout le monde se ressemble, puisque le principe admis est (pi'il faut être et faire comme tout le monde. Et voilà ce qui met Stendhal en colère, voilà , dit-il , ce qui tue dans leur germe , l'art , le génie, l’originalité. « Voilà ce qui tue aussi le courage civil chez un peuple si brave l’épée à la main. »

Personne n’ose s’occuper des affaires publiques. La vie publi(jue n’existe pas. On entend très-bien dire quand il s’agit d’écoles, d’enseignement, d'un progrès quelconque à faire: o De quoi vous mêlez-vous. I2st-ce que cela vous regarde? Cela dépend de l’État; laissez

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faire le gouvernement. Et c’est ainsi que le gouvernement fait tout jusqu’à la plus petite chose dans le plus petit village. Le gouvernement pense pour nous, agit pour nous et prend en tout la place des citoyens.

Ck)mme on n’a pas d’initiative et qu’on a désaccoutumé de vouloir et d’agir, comme les citoyens libres n’ont aucun pouvoir, aucune action légitime et reconnue, on subit en silence toutes les injustices, et toute la nation , surprise par un coup de force et de ru.se, demeure abaissée et humiliée, aux mains des quelques amis d’un seul homme. Cela vient de ce que personne n’ose prendre hardiment toutes les libertés qu’on nous refuse. L’administration centralisée a détruit toute vie publique en France. Chacun reste un témoin inerte des plus grandes sottises. On dit quelquefois ; c’est fâcheux , mais toujours : que voulez-vous y faire? cela ne nous regarde pas. — Il n’y a point de citoyens en France, il n’y a que des fonctionnaires enrégimentés pour conduire, comme des moutons, la gent imposable qui gagne et solde le budget.

Qu’il s’agisse d’une œuvre féconde, secrètement approuvée, de la ligue de l’enseignement, par exemple, et qu’on parle d’établir un cercle local, les jeunes gens riches et sans fonctions, qui pourraient être indépendants s’y refusent parce qu’ils ont horreur de se mettre en avant , d’encourir un péril qui peut être ridicule, et qu'il faut faire comme tout le

inonde. Celte horreur immorale, dit Bcyle, a fait de ce iiue les nigaads appellent la belle France, le plus vilain pays du monde. »

L’hominc le plus intrépide n’o.se se livrer ii la chaleur du .sang qu’aulunt qu’il e.st sûr de marcher dans une route approuvée. — Môme pour le bonheur, il faut prendre le voisin pour juge et jouir par la vanité. On veut on faire accroire au.\ autres , on lient bien moins û être qu’à paraître ; on imite l’homme riche de l’endroit, fût-il bête, ün lui dirait volontiers : « Veuillez m’apprendre si j'ai du plaisir, si je suis heureux. » — De là , dit Stendhal , une incapacité absolue d’originalité dans les beau.K-arLs. De là aussi le manque d’initiative dans la vie publique.

C’est ainsi, que la crainte du ridicule, née de la monarchie et de l’influence d’une cour, ne tue pas seulement le génie des arts , elle tue les caractères : personne n’osant plus être soi.

Il y a longtemps (juc nous sommes ainsi , nous autres français, vanilou.x et singes. « Il faut faire comme les autres ; maxime suspecte , disait déjà La Bruyère , (jui signifie presque toujours ; il faut mal faire. » Car en effet, les sols, les égo'istes bêtes Sont en majorité. 11 y a donc à parier que toute idée reçue, toute convention publiipie est une sottise puisiiu’elle a convenu au plus grand nombre.

(I Cest l'ttsaye! » Sous la protection de ce mot, disait Rivarol , les coutumes les plus absurdes s’en-

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racincnt, les étiquettes les plus ridicules s’implantent sous notre climat ; c'est l’usage ! — C’est précisément ce même mot que répondent les Hottentots quand les Européens leur demandent pourquoi ils dévoreni la vermine dont ils sont couverts. Ils disent aussi ;

« c’est l’usage ! »

("est l’usage cpii fait conserver, sans croyances, la reliijion de nos pères, comme on dit au sénat conservateur. — C’est l’usage qui fait chanter les Te Deum et dire les messes du Saint-Esprit, et faire les processions publiques, qui ne trompent personne, puisque personne n’y croit plus; — « mais que voulez- vous, il faut bien une religion pour le peuple, et puis, voyez-vous , c’est l’usage ! »

Voilà ce que chacun de nous a entendu cent fois. Voltaire avait raison ; Le monde est plein de gens d'esprit qui ne savait comment ils doivent penser.

Stendhal se révoltait contre cette tyrannie si française de l'usage Lui qui prêchait si peu , prêchait pourtant d’exemple, et jusqu’au scandale, la liberté d’esprit et l'indépendance. « Je dirai ce que je pense, moi, et non pas ce qu’on pense. »

Il fut peu lu de son vivant, précisément parce qu’il était beaucoup trop en avance sur son temps. — L’esprit consiste à .sentir les opinions futures. Avoir de l’esprit , c’est arriver tout droit et brusquement, comme Stendhal, au résultat final et jusque-là inaperçu , bien que juste d’une combinaison d'idées.

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« Mon esprit , j’y crois , disait-il , car je leur fais peur évidemment à tous. S'its osent aborder un sujet sérieux , au bout de cinq minutes de conversation , ils arrivent , tout hors d'haleine et comme faisant une grande découverte , à une chose que je leur répète depuis une heure. » Si l’on appelle esprit une do.se extraordinaire de bon sens et d’observation, assaisonnée d’une dose égale de logique sous-entendue : en ce sens, Stendhal a été tout-à-fait un homme d’esprit.

Dès l’ége de raison , il avait renoncé aux préjugés vulgaires dont beaucoup se dépouillent si bird. Dédaigneux des opinions faites, il s’était mis bravement à la recherche de la vérité , qu’on ne pos.sède véritablement (jue quand on l’a trouvée soi-môrne. Au lieu d’une morale en l’air et qui ne repose sur rien , il partait de l’idée de l'utile pour examiner une action et la juger. Il appelle vertueuse une action pénible qui est , en même temps , utile aux autres. C’est pouniuoi il nie la soi-disant vertu chrétienne qui se réduit « à ne pas manger des truffes de peur des crampes d’estomac. » — Rien n’est plus inutile et parfois plus dangereux qii’un fanatique , qui méprise la terre , qui ne respecte pas la vie et qui veut faire à tout prix son salut personnel et quelquefois le vôtre malgré vous.

La vertu et le vice, humainement parlant, c’est tout simplement ce qui est utile et ce qui est nuisible

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à l’humanité. Et voilà pourquoi lo-s poètes et les artistes ont droit à notre respect , à notre plus grande reconnaissance , parce qu’ils élèvent l'humanité et que leurs œuvres nous donnent l’exemple de l’utilité la plus haute et la plus rare.

Mais pour juger ainsi , il faut , comme Stendhal, penser par soi-même , par soi seul , .sans réserve et jusqu'au bout. C’est cette hahilude si rare qui fait le mérite de Stendhal et qui lui donne sa supériorité inconte.stable dans l’Art et dans la Vie.

Ce qu’il hait par dessus tout , c’est le mensonge et l’hypocrisie, tout ce qui porte l’homme à se mettre en troupeau, à obéir comme des sols, à la coutume et à l’usage, sans se rendre compte de ce que l’on fait et de ce que l’on pense.

Chacun , disait-il , doit se faire des devoirs en rapport avec scs facultés, chacun doit se faire une xnorale personnelle , comme on se fait toutes ses autres idées. « L’essentiel est de se créer des intérêts qui portent à suivre , jusqu'à tel ou tel degi'é d’héroïsme, telle bonne morale. » — La moralité vraie est d’être utile aux autres. Tâchez de faire vousmême ce que tout le monde ne peut pas faire. Soyez utile aux autres de la façon la plus élevée. Laisser-là le monde tel qu’il est , se renfermer étroitement en soi-même , voilà le conseil énervant ; s’intére.sser à la chose publique et aider, si pou que ce soit, au progrès, voilà le conseil viril. L’inlérél qu’on porte

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au progrès social nous rend heureux d’un bonheur plus grand et plus noble. « Plus on sera philosophe , plus on verra (jue la vertu est le chemin le plus probable du bonheur ; rjue dans les palais , comme sous le toit domestique, il n'y a guère de bonheur sans justice. »

Dans la vie commune , le bégueulisme est l art de s’offenser pour le compte des vertus qu’on n'a pas; en littérature , c’est l'art de juger avec des goûts qu'on ne sent point. Pour moi , disait Stendhal , je ne me sens pas assez savant pour aimer le laid et ne voir dans une colonne que l’esprit dont je puis faire parade en en partant.

On dit que la pruderie est la vertu des femmes qui n’en ont point ; le bégueulisme litUiraire ne serait-il point te bon goût de ces gens que la nature avait faits tout simplement pour être sensibles à l’argent, ou pour aimer avec pa.ssion les dindes truffées? « Quand donc , s’écrie-t-il , les gens raisonnables, les coeurs secs, comprendront-ils qu’il est des choses dont, pour leur honneur, ils ne devraient jamais parler. » — 11 hait ces gens qu’il nomme les athées des beauxarts.

Le ridicule, pour lui, résulte de la méprise de l’homme qui se trompe sur les moyens d’arriver au -bonheur. C'est pourquoi les soLs le font toujours rire.... Le pédant sincère mérite d’ôtre écouté, même si son Ame étroite juge ba.ssernent miiinuaturellement. Il ne devient ridicule que quand il se met à juger

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d’après ce qu’on lui a dit, d'après ce qu’on lui a

appris.

Celui-là mérite d’être entendu qui parle avec naturel, et avec franchise, en toute liberté! Mais combien peu sont naturels et libres en France! Combien peuvent se dire indépendants? — On fait ceci , on fait cela. On tyranni.se tout le monde dans notre belle France.

« Pourquoi se singulariser, pourquoi se faire remanpier? Ayez soin de faire comme tout le monde. » — Voilà l'éducation commune , voilà pourquoi on est si aplati , si pou digne de la liberté ; une collection de grains <le .sable qui n’attend (ju’un orage ou un coup d'état pour se changer en boue. « C’est depuis César que les gens du pouvoir, baissent les originaux, (jui , tels que Cassius, fuient les plaisirs vulgaires , et s’en font à leur guise. despote se dit ; ces gens-là pourraient bien avoir du courage; d'ailleurs, ils attirent les regards et pourraient bien , en un besoin, être chefs de parti. » Et les partis, le dévouement aux principes, l’amour loyal du droit et de la liberté, voilà ce que n’aiment pas les escamoteurs du pouvoir, les grands et surtout les petits despotes ! « Toute notabilité «ju’il ne consacre pas est odieuse au pouvoir. »

Le despote ne veut que des âmes serviles et de ces êtres à gage, qu’il nomme fonclionnaire.s , dont il peut disposer.

On ne saurait dire trop de mal de cet esprit fonction-

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navre, de celte sotte manie d’exercer des fonctions incompatibles avec la dignité de l’homme et du citoyen'.

L’esprit fonctionnaire est un odieux mélange de discipline souple , qui se plie aux besognes de la servitude , et d’ardente convoitise qui fermente en basses intrigues. Les gens en place veulent y rester et ne reculent pour ce résultat devant aucune bassesse. Ils sont, disait Rigault, non-seulement les humbles serviteurs de cette personne ab.straite qu’on appelle l’État, mais les serviteurs bien plus humbles encore des personnes concrètes de leurs supérieurs , échelonnés au loin entre l’État et eux. Il nous les représente n’ayant qu’une pensée , toujours fixe , en éveil: celle de l’avancement; l’œil et l’oreille au guet; disposant en secret leurs pièces et leurs machines , en un mot , cheminant comme une montre marche , de façon qu’on ne voie que le pas qu’ils ont fait , et non point les ressorts qui le leur ont fait faire.

' • Un lonclionnnire ne clnil ni penser, ni l'erire, ni parler, ni aalr par lui'iiii'ine; un fondiuiinaire n’ctil ni un oUo>f‘ii« ni iin^nieuii lioinme, c’esl un l'Ouate, ivmaru'er el «ervir, voilà son lot,

• Ent'ore <i'il tuervait TÊtal , c'est-à-dire la ciiose publique ; mais il fterl le gonverneniunl, cVsl-à-dire un t^tre dit«tinct de rÉlal, dont les inlénHa fiunvent neMirit (KiHceux de l'Etat, ('api*icieu\ coinnic tous maitres, exigeant , tyrannique, inquiet, mêliant, ombrageux, vivant d’expédients au jour le jour, rendant se» agenis restKinsables de ses insuveès, les amisani de ses erreurs, les i>unit«sant de scs fautes, les tuurinenlanl de ^es craintes, en usant avec eux cmniue le fait avec ses doniesliqueâ un malade qui ne veut pas inuurir et ({U'il sent qu'il va inuurir. •

Jules Foiest, La /leruc politique.

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I/avancement qui les rend souples et llexibles sous la main de la hiérarchie est leur seul mobile comme il est le seul but de leur existence. Un autre trait di.stinctif du bon fonctionnaire c’est la permanence de son attachement à la personne abstraite qu'il appelle l’État ; il reste lidèle salarié de l'État , de l’État inamovible , immortel , toujours debout sur les ruines des gouvernements écroulés. « La conséquence directe de ce tempérament du fonctionnaire moderne, c’est la prédominance en lui du zélé officiel sur les autres sentiments, du dévouement voulu à l'ordre établi sur l’indépendance spontanée du caractère , pour tout dire en un mot du fonrüonnnire sur l’homme.

L’idée officielle qui n’est pas de nature à fortifier en lui la liberté, même spéculative des opinions, est (pi’il n’est pas conforme à la sage discipline de penser ])ar .soi-même et de dire ce qu’on pen.se (juand on vit par l’État du salaire qu’il donne , d'oii il suit logifiuement que le bon fonctionnaire n’a pas le droit d’être libre , puisipi’il est appointé, et ne s’appartient jilus, puisqu’il appartient au budget.

Dans les temps où l’opposition est un des ressorts réguliers de la machine politique , on peut admettre un fonctionnaire d'opinion dis.sidente. Mais dans le temps présent, l’opposition est un acte hardi qui demande l’ànie d’un homme libre, et le bon fonctionnaire doit être l’esclave et l’instrument dociles de la

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pensée du inailre. Instrmnentum rei/ni , comme disait Tacite. Dans un pays comme la Fratice oii 'indépendance de l’esprit et celle du caractère sont si rares, c’est un devoir à qui tient une plume de saisir toutes les occasions de flétrir, par la vérité , cette funeste manie de fonctionuarisme qui ferait, à la lonfjiue , de notre nation , un pays d’esclas’es.

L’idéal militaire si cher au génie Russe ne l'est guère moins à l’Empire qui veut, même dans les écoles, introduire ses prétoriens. Il faut donc se mettre en travers ; et (piand on voit grossir l’ai niée disciplinée des fonctionnaires publics, ou doit rappeler il la jeune.sse framiaise que la décadence de notre pays est la conséquence certaine de ce système avilissant. Il faut lui dire que tous les citoyens doivent se rendre capables d’e.xercer honorablement des fonctions temporaires, électives et gratuites. Que la province — comme la commune — doit s’administrer par elle-même et que c’est en détruisant l’onmiiiotence funeste de l’État, qu’on rendra la vie ;i nos campagnes et à nos villes où le fonctionnarisme et sa discipline militaire ne laisseraient bientôt plus un homme. Ce n’est point, quand on a de la tète et du cœur, dans l’année servile des fonctionnaires (ju’il faut s'engager, c’est dans le petit corps de réserve des hommes libres et indépendants.

Si la Vie se réveille en France et si notre nation se relève de son abaissement , croyez bien que les

272 l’art et la vie de Stendhal.

fonctionnaires ne nous aideront pas et (juc la conquête de nos libertés et de notre grandeur sociale ne sera faite que par des hommes libres.

Nul doute , disait Stendhal , que Molière n’ait bien mérité de Louis XIV, en disant aux femmes, représentées par Bélise : « gardez-vous d’acquérir des idées ' » — ce n’est point Louis XIV que je blême ; il faisait son métier de roi. Quand feronx-nous le •nôtre, nous, hommes nés avec six mille francs de renie.

Vraiment, il est honteux d’être aussi dépourvu d'initiative et de volonté. On n’est point catholique , on est même franc-maçon et, au dessert, entre hommes , on dit leur fait aux prêtres et l’on boit à la destruction de « l’infâme; » mais en attendant, on se marie à l’église , on fait baptiser ses enfants , on laisse mettre les garçons aux jésuites et les filles au Sacré-Cœur, on s’agenouille aux pieds du prêtre, tandis qu’on laisse sa femme et ses enfants « sur les genoux de l’église ! i

Pourtant on se dit libre , penseur, libéral et indépendant ! Mais ne faut-il pas imiter nos pères , faire comme les autres, et conseiver la paix dans la maison.

Voilà comment le mal se perpétue, comment il est rare aujourd’hui de trouver une jeune fille instruite

Voir les Femmes savantes. Acte 11, scène Vil.

et sans fausses Idées dans la tête. Aussi combien , je le demande , combien y a-t-il , dans une ville de province , de femmes capables d’avoir une opinion à elles sur quoi que ce soit. Les hommes eux-mêmes n’osent point agir, et si nous ne sommes pas libres, c’est que pour avoir le courage d’agir par soi-même, il faut d’abord se donner la peine de penser.

On pense très- peu en France, et surtout dans la bourgeoisie qui devrait pourtant être, par excellence, la classe pensante. On n’apprend rien, parce qu’on a terminé ses études par un diplôme de bachelier et qu’on n’a plus besoin de s’instruire quand on a terminé ses études. — Le voisin nous arrête toujours , on craint le ridicule, ou les travaux obscurs. Et c’est pourquoi il est si rare d’avoir, je ne dis pas du génie, ni même un talent original, mais seulement du caractère et de l’indépendance. Dans une ville de province, combien comptez-vous d’hommes qui osent penser par eux-mêmes, dont l’unique loi soit leur conscience, et qui osent agir d’après elle; combien qui, en dehors de la majorité, osent dire tout haut ce qu’ils pensent, sans s’inquiéter du suffrage ou des clameurs des sots.

A un autre point de vue, moins élevé, nous nous ressemblons tous ; et, dans un salon , chacun se confond avec les autres, tant le caractère de chacun se montre peu. On se ressemble de costume et de langage

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à ce point « qu’on a besoin de se pincer de temps en temps, non pas seulement pour se faire rire, mais pour s’assurer qu’on existe, qu’on ne fait pas partie intégrante de son voisin. »

Ainsi dans la vie de chaque jour, comme dans la vie publique ou dans les arts , chacun ressemble à tous, et c’est pourquoi nous avons, en France, si peu d’artistes originaux et de vrais citoyens.

Nation de perroquets et de singes, tu n’es pas digne de la liberté, car la première est l’indépendance à se créer dans la vie de chaque jour, et ce couragelà, le courage qui consiste à ne pas craindre M. le préfet ou M. le maire , à ne pas raffoler des fonctionnaires, à empêcher leurs petites tyrannies et leurs petites sottises, ce courage-là, le courage civil, le plus rare dans un pays où tout le monde est naturellement brave l’épée à la main, ce courage- là est indispensable à la liberté politique et c’est la première, la plus importante des qualités nécessaires à la vie publique.

Malgré ses goûts de dilettante et sa nonchalance d’épicurien, Stendhal aimait la liberté qui crée de grands caractères, il la croyait indispensable aux arts, il l’airnait pour elle-même et pour ses résultats, il la voulait avec ardeur, et stimulait par son ironie, les français à reprendre par leur énergie , ce bonheur et cette dignité. Il souhaitait qu’on eût, au moins, le courage de ses opinions, le courage de ne pas faire

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en tout, comme tout le monde, et de s’écarter pour son bonheur particulier, d’après se.s goûts personnels, des usages reçus.

Tels étaient les conseils dont il donnait l’exemple, car dans la pratique ordinaire de la vie, dans son langage habituel comme dans tous ses livres, ce fut l’homme du inonde le plus personnel, le plus libre, le moins esclave des préjugés, et le plus indépendant du voisin.

Comme on vient de le voir, Stendhal extrême en tout et souvent outré, n’était jamais emphatique ni e.xagéré par principes.

Il déteste l’esprit fonctionnaire par indépendance d’esprit et de caractère, parce qu’il croit cet esprit contraire à l’Art et à la vie publique, mais cette haine raisonnée ne le rend jamais injuste envers les personnes.

Sans ambition de place ni d’argent, satisfait d’avoir du mérite, sans galons, il voulait être heureux d’un bonheur d’homme. Son désir n’était pas de se faire distinguer, mais d’être , en réalité, supérieur. Et s’il avait une ambition, c’était uniquement d’être utile par ses livres, c’est-à-dire de la façon la plus difficile et la plus élevée.

Un grand artiste, selon son opinion, se compose de deux choses ; une àme tendre, exigeante, passion-

276 l’art et la vie de Stendhal.

née, dédaigneuse, et un talent qui s’efforce de plaire à cette âme, et de lui donner des jouissances en créant des beautés nouvelles. Il commenoait toujours à écrire pour lui seul et ne songeait au public que plus tard.

Henri Beyle n’analysait pas toujours ses plaisirs afin d’en jouir mieux et plus naïvement , mais quant à ses opiiÿons artistiques ou philosophiques, il les raisonnait toujours , ne voulant pas être dupe des préjugés et des chimères métaphysiques.

Il connaissait d’ailleurs, par expérience, tous les dangers de l’analyse qu’il pratiquait en philosophe. Mais il voulait se rendre compte, sans ignorer qu’à raisonner sur ses illusions, on les perd.

Dans les arts, disait-il, et dans toutes les actions de l’homme qui admettent de l’originalité, ou l’on est soi-même, ou l’on n’est rien.

On commence à connaître le caractère singulier , neuf, piquant, taquin, paradoxal , bien souvent sensé de cet homme d’esprit original, plein d’idées et de vues sur les arts, sur les lettres, sur le théâtre et sur la vie. Extrême en tout, Beyle ne savait rien faire à demi et restait indifférent aux choses qui ne le pa.ssionnaient pas. — C’est son âme, toujours active, qui loue, qui aime, qui jouit.

« J’aime, disait-il , parce que j’y trouve du plaisir et je ne prétends point de reconnaissance. »

Il admirait souvent avec une passion excessive et

les modérés l’en blâmaient. Non pas qu’il fût exagéré par principes, car il se défiait , au contraire , de son enthousiasme quand il cherchait la vérité, t Je fais tous mes efforts pour être sec, disait-il, je veu.x imposer silence à mon cœur, qui croit avoir beaucoup à dire. Je tremble toujours de n'avoir écrit qu’un soupir, quand je crois avoir noté une vérité. »

Il n’est donc pas exagéré de parti pris, il est outré, sans le savoir ; parce que l'enthousiasme sincère le transporte en dehors de lui, en dehors de toute mesure et de tout point de comparaison.

Quand il raisonne, il raisonne juste : il est logique. Mais, parfois il a cette sagesse, — rare et difficile pour un esprit analytique comme le sien, — de goûter sans abstraire et sans comparer. Analysant moins, il jouit davantage, et son cœur gagne en plaisir simple ce que son esprit perd en distinctions subtiles et en rapports fins.

C’est une organisation complète ; sensible et nerveux comme une femme, et tour à tour énergique comme un soldat et pénétrant comme doit l'étre un philosophe physiologiste. — Bien que MM. Caro, Ratisbonne et autres bonnes âmes l’aient jugé sec et froid , incapable d’amour tendre et d’admiration , je pense que le lecteur a maintenant en mains les preuves nombreuses du contraire. — En parlant des Arts , lui qui craint toujours d’en trop dire , il écrit pourtant à la fin de sa vie , à cinquante-six ans :

278 1,’art et la vie de Stendhal.

* Combien de lieues ne ferai.s-je pas à pied , el à combien de jours de prison ne me soumellrais-je pas pour entendre Jtoin ou le Matriuionio Sfgreto ! El je ne sais pour i|uelle autre chose , je ferais cet elTorl. » On voit que sa passion pour la musique était aiLssi vive qu’à vinjrt ans. Il aurait fait la mémo chose pour une femme , pour un ami , pour un beau paysage ou pour un beau marbre découvert dans une récente fouille. Aussi , malgré les tristes atteintes de la vieillesse, il aurait pu <lire, avec justesse , ce mot charmant de Georges Sand ; « Je ne saurais me plaindre du sort, j'y aurais mauvaise grâce, du moment que la faculté d'aimer el d'admirer ne s’est point amoindrie en moi dans mon c:ombal avec la vie. »

Mais s’il se laissait aller parfois au plaisir de goûter ses émotions, sans les juger, dans toute leur fraîcheur naive, il n’en était pas de même de ses idées philosophiques qu’il traitait méthodiquement et qu’il gardait toujours intactes et distinctes. 11 n'était pas homme à se payer de mots et à s'appuyer, pour dormir, sur un tissu de chimères consolantes.

Certainement , il avait raison. Cm- l’analyse est le grand destructeur des entités philosophiques comme des prome.sses et des mensonges religieux. On sait qu’il ne faut pas raisonner sur ses illusions d'aucun genre, quand on tient à les conserver. En effet, toutes les illusions qui nous sont chères ne résistent

pa.s à l'analyse qui les dissipe, 5 l’examen qui les remplace par l’inexorable réalité. Ainsi , comme on tient beaucoup à la vie , on voudrait qu'elle fût éternelle: c’est tout simple. Il ne manque point de gens pour exciter encore et pour exploiter ce désir. Le Pnradifi , dont on dispose , est un fameux capital et « le plus habile des financiers ne va pas à la cheville de celui qui a inventé le purgatoire. »

Mais où donc est la preuve de cette chère immortalité? Toutes les analogies physiques et tous les raisonnements lui sont contraires ; la réalité brutale de la mort la dément , tous les jours, sous nos yeux.

— Celte croyance enfantine persiste dans le monde , à cause de ceux qui en vivent , et de ceux à qui elle est agréable et consolante. Tandis que certaines gens ont intérêt ù entretenir cet espoir, le vulgaire et les bonnes femmes croient bien facilement à la réalité de leurs désirs. Et le bon moyen d'y croire toujours est , en effet, de ne pas étudier l’hypothèse adini.se '.

Tout se réduit à cette question ; peut-on penser sans cerveau ? Le cerx'eau est-il , oui ou non , désorganisé par la mort? et quand le cei-veau est détruit la mémoire peut-elle subsister? Car il est évident qu’une immortalité sans mémoire personnelle n’est

‘ • On parle de la Fol. Qu'eal-ce, après (oui, que celle chose si rare*

— Tne espérance fervente. — Je fai son<1ée dan» tous le» prêtre» qui disaient la posséder, et n'ai trouvé que cela. Jamais la artHudc. •

Alfred de Vigny.

280 l’art et la vie de Stendhal.

rien. Tel devrait être le langage à tenir au.\ .spiritualistes, à ceux du moin.s qui sont capables de

rai.sonner et de rélléchir par eux-mêmes. « Pour que nous soyons immortels, il est indispen.sablo que nous conservions la mémoire. S’il est vrai (|ue l’ânie soit rensemble des fonctions du cerveau , elle n’est donc rien sans lui et elle cesse avec lui. Or, il est évident que le cerveau est désorganisé par la mort.

Donc notre âme n’est pas immortelle, malgré tous nos regrets et nos désirs. — Mais les spiritualistes et surtout les chrétiens, veulent conserver leur foi contre toute évidence. Us no raisonnent donc pas leurs illusions, ils n’écouteraient point ce langage et ils auraient raison, puisqu’ils tiennent plus à conserver une erreur consolante qu'à se contenter noblement d’une vérité humaine.

Stendhal , qui aimait la vie autant qu’un autre , sut restreindre ses vœux à l’immortalité que lui promettait son génie , c’est-à-dire au souvenir qu’il devait laisser dans un petit nombre d'esprits.

Si faible que paraisse cette immortalité en regard de l’éternité qui nous est promise par les prêtres, il y a pourtant la différence de la vérité à l’erreur, de la proie à l’ombre ; et je me hâte de dire que c’est encore une récompense assez noble pour encourager nos efforts et pour soutenir toute une vie.

D’ailleurs, en philosophie, il ne doit point s’agir de ce qui serait agréable, mais seulement de ce qui est vrai.

Stendhal n’usait de ce doux nonchaloir que pour les émotions artistiques dont il voulait jouir sans les analyser; encore n’était-ce point son habitude, car c’était avant toul, un homme d’analyse, passionnément curieux dans l’Art comme dans la Vie , do la raison des choses , accoutumé à se demander toujours ou le pourquoi, ou le comment.

Il est vrai cependant que l’excès d’analyse attriste et dessèche le cœur. Au lieu d’aimer bonnement qui nous aime, au lieu de glisser dans la vio, en jouissant tout simplement de l’heureuse apparence des choses, on les détruit en cherchant à les expliquer, en ramenant les sentiments et les actes les plus généreux à leur mobile égoïste et à leur cause secrète , trop souvent laide et sans grandeur. — Cette habitude afTme et aiguise l’esprit ; mais elle fane et dessèche la force généreuse, la passion et l’enthousiasme sincère, printanier et plein d’illusions.

L’analyse déchire ainsi toutes les illusions adolescentes, comme elle dévore tous les éléments du bonheur.

A la place de la confiance ingénue et du calme heureux de l’enfance, la défiance raisonnée et le désespoir, trop justifiés, hélas! entrent dans l’esprit de l’homme mùr, s’y établi.ssent en maîtres, et de lè se glissent dans le cœur qu’elles empoisonnent tout entier. — C'est à envier, pour ne point tant soulTrir le facile contentement des sots , avec la foi béate du

282 l’art et la vif. dk stkndhal.

charbonnier. — Dans ces longues journées tristes où l’on Oberma nuise, on .songe au suicide comme Stendhal'. On SC dit, qu’après tout, lire ou ne pas lire, s’ennuyer ou passer le temps, travailler pour la gloire ou bien jouer au whist, tout cela se vaut ; car tout est égal : quand on doit mourir et qu’on y pense. Quelque belle ipi ait été ou <|ue puisse être la comédie : on jette, comme dit Pascal, de la terre sur la tète et tout est dit. — A part l'amour qui nous passionne et nous ôte ces tristes pensées, à part une santé forte et inaltérable qui nous permette de tuer le temps par le travail ou les plaisirs, on ne sait môme quoi désirer? — Tel était fréquemment l'état d'âme d’Henri Beyle.

.\yant trop réfléchi pour se séduire au.v apparences trompeuses des choses qui semblent grandes au vulgaire , il se disait que la broderie d’un général est la seule chose visible aux yeux des sots qui coudoient un grand homme sans s’en douter. « Molière n’était guère qu’un bouffon pour les courtisans et La Uruyère, avait chez le prince de Condé l’estime et le rang d’un précepteur. » — La considération envisagée comme jouissance est donc vainc , puisque l’homme de mérite méprise les emplois qui la donnent et que le mérite vrai est méprisé.

* L’aniM^e 1H?8 fui celle où Ica pensée» Irisle» et le dégoût de la vie Turent le plu» hahitiirl» à Stendhal. Il »nn^'ea séneusemenl au »uiride rninmc le témoignent quatre leatament» faits en bonne santé, du ?6 août au 4 décembre.

SKS GOUTS KT SON CARACTÈRi:. 2S3

Et cependant pour être heureux, il faut s’en tenir aux apparences, ne rien approfondir et glisser légèrement sur la sottise et sur l'aveuglement des hommes. « Pour être heureux , a dit un disciple éminent de Beyle', pour être heureux il faut être léger comme un Français du dix-huitième siècle, ou sensuel comme un Italien du seizième ; il faut ne point s’inquiéter des choses ou en jouir. — Quand on réfléchit et quand on analyse on s’intéresse aux choses et l’on en souffre. — Pour se divertir des passions humaines, il faut les considérer en curieux , comme des marionnettes changeantes, ou en savant, comme des rouages réglés; ou en artiste, comme des ressorts puissants. Si vous ne les observez que comme vertueuses ou vicieuses, vos illusions perdues vous enchaîneront dans des pensées noires et vous ne trouverez en l’homme que faiblesse et laideur*. Reste à savoir s’il est possible à un esprit observateur, comme Stendhal, de ne pas perdre ses illusions et de revenir, après trente ans, à l’innocence radieuse, aux regards enchantés, ravis, et à la na'ivcté première. Stendhal avait parfois le vague souvenir de ces sensations printanières qu’il goûtait sur la terra.sse de son grand-père, en rêvant le soir, les yeux aux nuages colorés du soleil déclinant derrière les majestueuses montagnes qui en-

‘ M. Taine.

• un. aniil. T. IV.

28i l’art kt la vie re Stendhal.

tourcnl Grenoble. Une odeur des fleurs qu’il avait aimées, un rayon de soleil, lui rappelaient plus tard ces impressions neuves et pleines de fraîcheur. — Tout le monde est un peu comme Stendhal. Au matin de la vie, on ne .sait rien et on jouit de tout. Plus tard le peu qu’on sait empêche de jouir. Le seul pays oii l’on demeure jeune et ouvert au bonheur, c’est rilalie, c’e.st Milan et surtout Venise «qui est un inonde à part, disait Beyle, et dont la triste Europe ne se doute pas. * O brillante Italie, villes voluptueuses! Sites enchanteurs, belles iles d’Is(.hia, Sorrentc, Procida, riant golfe de Naples! ou mieux encore, partout, et même on France, saintes et riantes illusions ! fol espoir ! heureuse ignorance ! Que ne peut-on toujours rester enfant ! Il faut si peu alors pour être enchanté de la Vie. On vit tant en dehors de soi. Il semble qu’on tient encore, partons les sens, ii cette Vie universelle qui nous entoure. Plus tard on s’en détache ; on s’analyse ; on s’isole du monde enchanteur en prenant tristement conscience de soi-même. On mépri.se les hommes, et l’égoisme qui se rend c.omptc, souffre des restes de sensibilité qui demeurent encore, .\dieu l’insouciance joyeuse ! on est double. — On ne sait qui triomphera dans ce combat intérieur qui déchire l’âme.

La force man({ue aux ambitions généreuses , parce qu’on sait tro|) bien le néant et le vide de tout, a Dès qu’on est là, dit Stendhal, l’on voit juste; mais l’on

n’est plus bon qu’à orner le banc des marKulllicrs d’une église puritaine, ou à faire un commentaire sur le code pénal, comme Uenlham. »

Comme philosophe analytique, Stendhal eut à traverser cette cri.se où l’on se dit si souvent : « tout n’est rien. > Et dans ses meilleurs jours, songeant aux vanités humaines, il concluait souvent : « combien c’est peu que tout. *

11 me vient en ce moment à l’esprit un scrupule que je veux dire. Je crains d’allonger indéfiniment ce chapitre des goûts, des opinions et du caractère de Stendhal.

Si l’auteur de cette correspondance indiscrète, si ce touriste cosmopolite , Italien par scs préférences, n’avait rien d’austère dans sa morale, rien de sublime dans son esthéti(|ue qui s’y rattachait étroitement, si sa théorie de l’.Vrt était', comme sa philosophie, trèsnaturelle et très-humaine ; s’il n’est, en réalité, ni un savant, ni un héros, ni un modèle ; s’il inspire même de la répugnance à ces pédants hypocrites, plus sensibles (jue des rosières qu’un mot trop hardi peut blesser; si curieux de jouir et d’un goût raffiné, ce satyre gouailleur et ce parisien trop sceptique, n’était en somme qu’un épicurien spirituel et délicat ; s’il n’y a vraiment aucun mérite à aimer, comme lui, les

‘2-!Ü l’art KT la vie de STENDHAL,

b illes chnse.-?, à comprendre les arts et la nature , à ji iiirsuivre le vrai ; s’il est tout simple d'aimer les livres et la science, de se plaire au théâtre et aux causeries fines du salon ; s’il est vrai que cet horrible Stendhal, capable de constance et cependant changeant, ait écrit sur l’amour un livre « immonde » S'il était vrai que les care.sses trop savantes des belles italiennes, l’aient rendu moins sensible qu’il ne convient au.x fraîches naïvetés d’un amour jeune ; si vous pensez, vous qui préférez les fruits verts, qu'une habile maîtresse de trente ans, et même de (piarante, ait eu le tort immense de lui plaire mieux cpic les premières rougeurs ingénues d’une honnête et sentimentale pensionnaire, un peu sotte et un peu niaise ; si la femme préférée, elle-même , ô scandale, lui était plutôt une amie et une maîtresse qu’une idole et un sujet d'éternelle adoration , s’il avait enfin tant de peine (étant gros et matériel), à monter et à se maintenir sur les cimes vaporeuses de la passion platonique et éthérée: pourquoi m’arrêter si longtemps à dévoiler les goûts, les opinions et le caractère de ce « fanfaron de vices, de ce Tartufe d’immoralité, » pourquoi du moins, parler de lui sans le flétrir? pourquoi surtout laisser entendre qu’après tout ce fut un homme supérieur? artiste-épicurien dans sa manière de comprendre la vie et dans son habitude

' A. dtr l’iiriliiiarliii.

d’aller chaque malin à la chas.sc difficile du bonheur?

Je vou.s répondrai simplement (jue Stendhal n’est pas un modèle , qu’il s’en faut bien qu’on approuve tout en lui ou qu on le propose pour exemple ; qu’on dit ce qu’il fut pour le faire connaître et non jiour le faire admirer ; que cependant tout n’est point blâmable dans ses habitudes et dans ses mfPurs. — Ce que j’appelle mettre de l’Art dans la Vie , c’est adoucir et élever le sauvage qui est en nous. La Vie doit être un ouvrage d’Art , qu’il faut façonner d’une main habile si l'on veut Jouir pleinement des facultés de son esprit. Stendhal fut souvent cet artiste , et si sérieux que soient les reproches qu’on peut lui faire , on ne saurait lui refuser d’avoir, avec constance , poursuivi un but élevé. Pour être artiste, on n’en est pas moins homme, sujet à bien des misères, à bien des défaillances, mais on est un homme ennobli par des plaisirs nobles. N’attribuez pas aux doctrines ce qui est l’elTet fâcheux du tempérament. Tout le monde ne naît pas avec la constitution nécessaire pour éti'e jésuite. — D’ailleurs, pour être un philosophe matérialiste, on n’est pas, pour cela, moins moral, ni moins généreux dans la pratique ordinaire de la vie.

En faisant l’analyse et la synthèse de l’homme , en examinant les rapports qui l’unis.sent â la Nature , en comprenant sa place dans le grajid Tout, on élève relùjieusement sa. pensée. En ce sens , toutes les religions ne sont qu’une science du inonde plus ou

288 l’art et la vie de Stendhal.

moins iinparfuito et ari'iéréc. Un vrai savant me parait être le seul et véritable prêtre de la Nature ; et je ne puis admettre qu’un philosophe naturaliste , un géologue ou un astronome, par exemple, ne soient pas des hommes religieux , dans le sens élevé du mot. — La religion n’est-elle pas le rapport permanent d’idées et de sentiments qui nous relient à l’Ensemble des autres êtres et qui nous fait sentir ainsi notre humble place dans le grand Tout. Le sentiment religieux me parait être le sentiment d’universelle hiérarchie écrite du haut en bas de la Nature, il tous les degrés de l’Infini. L’esprit, qui pénétre l’ordre éternel des choses, qui s’applique à en découvrir les lois, (jui en fait sa méditation habituelle , qui s’imprégne tous les jours de ces hautes pensées, cet esprit là me semble un esprit religieux. Celui qui sent son rien et qui voit la grandeur admirable et l’ensemble effrayant de ces mondes muets qui frappaient Pascal d’épouvante: celui-là , revenant sur lui-même, après cette contemplation des mondes , n’a pas grand besoin , j’imagine, des explications d’un vicaire pour apprendre la véritable humilité qui nous convient.

La vérité et la conscience sont les seuls maîtres de l’homme sage qui hait le mensonge en tout et ne fait jamais étalage de faus.se modestie. Il connaît sa place dans le vaste monde et il sait s’y tenir : ni trop haut ni trop bas ; ni ange , ni bête , en homme intelligent

qui s’efforce d’obéir à l’Ordre {jénéral et aux lois qu’il connaît. — Il sait enfin ce que peut donner l’Existence humaine et ce (pi’il faut lui demander. Il compose et façonne sa vie comme un ouvrage d’art, afin de lui faire rendre tout ce qu’elle contient, et de jouir pleinement des meilleures facultés de son esprit. Dans cette échelle de plaisirs qui va du plaisir de la tablejusqu’au plus sublime dévouement, il est, à michemin, des stations aimables qui réunissent les joies intellectuelles à l’attrait légitime des plaisirs sensibles. C’est à cette hauteur moyenne que Stendhal est resté. Il vécut à sa fantaisie et sans trop se douter des lois.

On doit regretter que l’ime d’Henri Beyle n’ait pas été assez généreuse, as.sez noblement égoïste, c’està-dire a.ssez portée au sacrifice, au dévouement. Mais d’ailleurs sa vie fut utile et il a eu raison de vouloir la charmer par les arts.

Tous les arts embellissent et enchantent la vie de ceux qui les aiment sincèrement pour eux-mêmes. Rien qu’en lisant un bon livre, en méditant durant les longues soirées d’hiver, dans une chambre abritée du vent, on goûte assurément une des joies les plus pures et les plus délicieuses qui soient possibles en ce triste monde. En lisant de bons ouvrages, on converse avec d’honnêtes gens; en admirant les œuvres du génie, on s’élève à sa hauteur, on entre dans la compagnie familière des grands hommes, et, au sortir de ces conversations fortifiantes, on s’estime et on se

290 l’art et la vie de Stendhal.

respecte davantage. La vie journalière est tri.ste, monotone, ennuyeu.se, et le contact ordinaire des hommes est diminuant ; l’étude et la lecture solitaires nous relèvent; nous sentons que le vrai bonheur de la vie, comme la vraie dignité de l’homme, ne sont pas au dehors, dans des plaisirs stériles ou des distractions énervantes, ni dans des propos imbéciles ou dans des Jeux d’enfant, mais bien dans le travail volontaire et dans l’activité de la pensée.

Ces lectures et les viriles réfle.x.ions qu’elles font naître ne sont pas, j’imagine , — pour le perfectionnement moral d’un être capable de les entendre, — inférieures à bien des sermons.

Les autres arts agissent de la même manière. Je parle plus volontiers de l’art littéraire parce qu’une petite bibliothèque est le seul luxe à la portée du pauvre et que, d’ailleurs, les joies que procurent les Lettres sont, à mon avis, les plus hautes, les plus durables et les plus complètes de toutes.

La musique, à son tour adoucit le cœur’, elle nous

* Dans les plus liantes joies, comme dans les jeux les plus liitiles, la musique complète nos jouissances et nous fait plus ardents ù les poursuivi e.

On s<ail quelle place elle tient dans leit Tètes du monde; ceux-là seuls connaii«sent toule sa puissance qui l'ont associée aux fêles du ca*ur.

Entendre Beethoven ou Mozart à runc de ces heures ou cliaciine de uns émulions a son écho dans une autre àinc, oü Ton espère, où i on rêve, ou l*oii soufTie à deux, c’est t'èlal de cette vie imparfaite le plus voisin des extases de la vie absolue.

Victor de Laprade. La philosophie de la musique.

détend, nous apprivoise, nous calme, comme les sauvages du temps d’Orphée. N’ayant plus à nous sortir des bois, elle nous sort de nous-mêmes, elle nous enlève au.’c plaisirs grossiers et aux basses idées. — En somme, il n’y a rien , en morale, qu’une échelle de besoins plus ou moins nobles, élevés, délicats. La bonne éducation consiste à développer en soi les besoins les plus dignes d’un homme, au préjudice des besoins inférieurs, et la vertu à préférer, en toutes circonstances, par un choix libre, les plaisirs les plus élevés. C’est là ce que j’appelle Yégohme intelligent, théorie que pratiquait, en partie, Stendhal un des hommes les plus habiles à satisfaire ses goûts nombreux, et, par conséquent, malgré toutes ses faiblesses et ses défauts, un maître dans l’art de vivre, un homme et un amateur remarquables, j’allais presque dire un modèle de civilisé, si , comme je le crois, en effet, la civilisation est le règne de l’homme cultivé sur la brute , si elle consiste essentiellement à se perfectionner soi-môme, à s’élever le plus haut possible dans le monde moral, à raffiner aussi et à épurer ses plaisirs, à les grouper avec réflexion, et à introduire sans violence, avec une sorte de clairvoyant et de nonchalant abandon, le plus d’art qu’on peut dans son existence.

On comprend maintenant pourquoi, au risque de manquer aux règles de la proportion, je m’attarde avec délices en ce chapitre déjà trop long. Ne peut-

292 l’art kt la vik de Stendhal.

on pas dire de Stendhal ce que Grimm pensait de l’auteur des Essais. « On aime à suivre Montaigne dans l’intérieur de sa maison, à s’enfermer avec lui dans sa chambre , à s'asseoir à ses côtés an coin de son feu, et à écouter ainsi toutes les confidences qu’il se plaît à nous faire de ses opinions, de ses idées, de ses sentiments, de ses goûts particuliers, de ses affections et de ses pensées les plus secrètes. Loin de lui savoir mauvais gré de la confiance et de l’intimité à laquelle il veut bien admettre ses lecteui's, on sent que cette bonhomie, que cette naïveté si rare, est peut-être le charme qui nous séduit et qui nous attache le plus dans la lecture de ses Essais.

Mais je ne veux point que ma sympathie pour Stendhal, ni que mon indulgence, — sans doute intére.ssée à ses faiblesses, — m’éloigne de la justice et de la vérité sévère en ce qui touche à ses défauts. Je crains que le sublime en tous genres, dans l’Art et dans la Vie ne lui ait pas toujours fait tout l’effet désirable. Je sais bien qu’il craignait d’être dupe et qu’il était fort habile à deviner les moindres nuances d’affectation, mais il était un peu trop prompt à voir de l’hypocrisie , dès qu’il rencontrait sur sa route des gens à qui l’habitude de l’analyse morale, poussée aux dernières limites, n’avait pas enseigné sa théorie e.xacte et égoïste de l’homme et delà cause unique, protéenne, toujours intéressée, de ses actions. — Pour n’avoir pas été comme Sten-

SES r.OUTS ET SON CABACTÊRE. 2fl:^

dhal, au fond de tout, pour n’avoir pas compris la nature humaine à la triste manière de La Rochefoucauld , et pour se payer sincèrement d’apparences fausses et généreuses, on n’est pas pour cela hypocrite; moins éclairé sans doute par l’analyse et la réflexion, on reste peut-être plus empressé au sacrifice de soi, plus disposé à suivre les premiers mouvements d’une nature généreuse, plus spontanément incliné au dévouement.

L’habitude de trop réfléchir, la froide volonté de se rendre toujours compte exact de tout, développe l’intelligence au détriment du cœur. On voit plus clair, c’est vrai, on est plus homme par ce côté, mais la bonté native et les instincts charitables et ignorants doivent nécessairement s’affaiblir. Le fruit de cette science de l’homme est amer, et, dans la pratique journalière de la vie, il faut laisser venir à soi les illusions aimables qui l’embellissent, consentir à oublier vingt fois par jour ce gue l’on sait parfaitement, et vivre par le cœur comme une bonne femme, au lieu de vivre uniquement par l’esprit. Si vous faites autrement, gare la misanthropie ! Vous mépriserez tous les hommes et vous-même tout le premier, et vous devrez alors quitter le monde et fuir au désert, comme Alceste.

La science des humains c’est le mépris sans doute, et tous les moralistes ont été tristes

' • Tous lei* ohseiA.nIfiirii »nnl Irijipscl iloivriil Ils rccanli'iil

vivre, llüi ne sont pn? de»» arteurji, niait» det» tt'iiioinf» de la Vie. Ih* loul

204 l’art et la vie de Stendhal.

En morale, comme en esthétique, Stendhal ne s’est pas élevé aux plus hautes cimes. Il est resté à michemin dans l'art et dans la vie, aimant avec finesse la grâce sensible et tendre, et préférant, peut-être, le délicat au grand. Par exemple, il haïssait énergiquement les choses vulgaires et tes gens plats, ün ne saurait trop insister sur cette haine généreuse du cant et du snobisme anglais. Le snob est ce faux civilisé, qui ne comprend plus rien à la nature humaine, au mérite personnel, et qui ne distingue plus que les rangs sociaux d’après l’étiquette de ta fortune et de la naissance. Ces mannequins orgueilleux, qui sont les nobles de l’Angleterre, sont des animaux pervertis incapables de comprendre l’amour, d’admirer la passion, le génie, incapables de lire le Centaure de Maurice de Guérin, mais qui, en revanche, emmaillottés comme des momies, dans le tissu serré des conventions .sociales, admirent bassement des choses basses. Le snob , c’est avant tout l’automate orgueilleux, la poupée aristocratique, dressé dès l’enfance au bel usage et au bon ton : l’imbécile qui ne voit que l’apparence, et la surface humaine, qui n’a jamais compris la nature, ni pénétré la vie, et qui s’en tient en tout, aux préjugés régnant autour de lui. Jamais le snob n’aura le courage

il» ne prennent rien de ce qui trompe ou de ce qui pri»e. Leur normal est la sérénité mélancolique. •

Edmond et Jule» de Goncourl .

SES GOUTS ET SON CAnACTÈRE. 20Ô

d’examiner, d’apprendre, la témérité de penser et juger par lui-mémo. Jamais, d’ailleurs, il n’aurait l’énergie de braver l'opinion des gens qui l’entourent : à cet égard, le snob n’est pas se\dement anglais, c’est à certains égards \e canut de Lyon, l’imbécile enrichi, le bourgeois gentilhomme, le prud’homme et le philistin. Ah ! qu’on aime Stendhal de les avoir hais, moqués et poursuivis toujoui-s de sa profonde et cruelle ironie 1 Son mépris est une vertu , et ses plaisanteries acérées sont des services rendus à la nature humaine. Et s’il détestait le snobisme anglais, que n’a-t-il pas dit de cet autre vice du môme pays, de cette alTectation do morale prude et bégueule, de cette hypocrisie triste et froide comme une journée de pluies et de brouillards, à Londres, sa patrie, puisque je veux dire le cant. Le cant qui est, d’après le docteur Johson , la prétention à la moralité et à la bonté exprimée par des doléances, en langage triste, affecté et de convention. Je ne connais guère que Byron et son ami Shelley qui aient haï le cant autant que Stendhal.

Rien ne me semble bête au monde comme la gravité, disait Beyle. — Nous connaissons sa gaillarde accortise avec les paysans; car il avait ce don et ce talent si rares, qu’estimait Vauvenargues : le tact et l’habitude esquise d’une familiarité assouplie et graduée à tous les Ages , à tous les rangs et à tous les esprits. Et cependant , faut-il l’avouer, on a le regret

29G l’art et la vie re Stendhal.

de ne pa.s le trouver toujour.sinsen.sibleaux injustices et aux petitesses du monde. 11 n'avait pas à un as.sez haut degré le large mépris des préjugés sociaux, il était trop du monde pour rester toujours insensible à l’opinion des sols qu’il aurait dû braver. Ainsi, le 5 juin ISli, « en ne trouvant pas son nom parmi ceux des pairs, i il écrivait : « Heureusement le luxe me louche peu, ou plutôt il m’etnbarra.sse. Je sens fort bien la possibilité de vivre à Paris, dans une chambre, au quatrième, avec un habit propre, une femme qui vienne le battre le malin, et mes entrées aux Français, ou plutôt à l'Odéou ’ que j’aime. Mais la vanité, la considéralion , s’oi)posenl à ce genre de vie. M. Doligny ne me recevra plus de la même manière quand il saura que je vis avec six mille francs. Cela me serait insupjiortable. Il faut donc quitter Paris. Je vais en Italie où, avec mes six mille francs et deux dîners par mois chez l'amba-ssadeur, je serai considéré. » Stendhal était digne de s’élever au-dessus de ces petitesses vaniteuses. Quand on mérite la considération des gens d’esprit, on doit mépriser celle des sols qui règlent leur estime sur l'argent (lu’on dépense. — C’est une faiblesse que je devais marquer pour être vrai, mais (jui fait peine à x'oir dans ce même homme (jui se moque tant de la vanité française et qui poursuit de ses sarcasmes le cant et le snobisme anglais.

* L’Odi>on était alors occupé par la tnmpe ilaliemic.

SKS r.OLTS KT SON CARACTÉUK. 207

D’ailleurs son amour pour Milan dont il parlait toujours avec enthousiasme, le rend ici, je pense, injuste pour Paris, où les Doligny ne sont pas la règle, où le rang et la fortune sont, au contraire, moins gênants et plus disposés à s’effacer devant le mérite personnel que nulle part ailleurs. La vie intelligente, la vie vraiment humaine, c’est-à-dire la vie de l’idéal et du réel, avec ses passions, et ses luttes, et ses déploiements d’énergie latente, elle est là, certainement, et Stendhal s’en aperçut bien, plus tard, quand il y revint et qu’il y vécut, avec délices, en relations journalières avec les hommes les plus distingués.

Dans les salons charmants de M™” Pastu, du comte de Tracy, de .M‘>' Schiavelti des Italiens, chez M""’ Ancelot, chez M. Cuvier, chez M. E.-J. Délécluze, etc., etc.; dans ces salons aimables, littéraires ou non, Stendhal était au premier rang, malgré sa modicjue fortune. Dans ce monde intelligent de Paris, on tient naturellement compte du talent, du mérite personnel et de la valeur propre de chacun. Ce n’est guère qu’en province qu’on juge les gens sur le nom, le rang, la fortune ou la position, et qu’on cherche à se donner de l’importance par l’ennui et l’affiche bruyante de relations officielles. C'est ([u’à Paris les gens d’esprit sont, en dernier re.ssort, les maîtres des élégances et que, dans le monde aimable, ils donnent le ton. Dès lors il suffit d’avoir un talent reconnu, d'ôtre quelqu’un pour être aussitôt quelque chose.

208 i.’aut kt la vie de stenwial.

Revenu de ses premières préventions contre Paris, Stendhal se plaisait infiniment dans cette atmosphère électrique où les idées naissent et s’échangent avec une si merveilleuse rapidité. Il était à son aise dans ce monde, spirituel, séduisant, rempli de saillies. Il s’y sentait soutenu et échaulTé par la sympathie intelligente que, dès ses premières paroles, il était sûr d’inspirer.

J’ai rencontré deux fois M. Beyle dans le monde, dit H. de Balzac , jusqu’au moment où j’ai pris la liberté de le complimenter sur la Chartreuse de Parme en le trouvant au boulevard dos Italiens. Chaque fois sa conversation n’a point démenti l’opinion que j’avais de lui d’après .ses ouvrages. Il conte avec cet esprit et cette grâce que possèdent, à un haut degré , MM. Charles Nodier et de Latouche. Il tient même de ce dernier par la séduction de sa parole , quoique son physique , il est gros , s’oppose au premier abord à la finesse , à l’élégance des manières ; mais il en triomphe à l’instant , comme le docteur Korefi’, l’arni d’Hoffmann. Il a un beau front, l'œil vif et perçant, la bouche sardoniijuc ; enfin, il a tout-à-fait la physionomie de son talent '. Il porte

' M. est üraiirt , sans embonpoint ; son visage oflre une

cxpreAsioii de froideur cl de moquerie. Il se «cri d’un lor^rnoa, de temps en temps. Tout cela serait bien, et U. Mérimée pourrait prétendre justement à ce qu'on nomme un • air diplomatique * sans un tiailre nez. un maître nez, (^ros et lon^e;, indiscret comme les Bijoux de

SES GOUTS El' SON CARACTÊHE. 2f)0

dans la conversation, ce tour énigmatique, cette bizarrerie qui le pousse à ne jamais signer ce nom déjà illustré de Beyle, à s’appeler un jour Cotonnet, un autre Frédéric, etc... M. Beyle est un des hommes supérieurs de notre temps.

On ne m’en voudra point j’espère de rassembler dans cette étude, au risque de l’allonger un peu, tous les témoignages épars. C’est de l’ensemble ou de la contradiction partielle de ces témoignages que doit sortir un jugement complet et vrai.

xvm.

Les ironies philosophiques de Sleodhil.

Pascal a dit : c On ne s’imagine d’ordinaire Platon et Aristote qu’avec de grandes robes et comme des personnages toujours graves et sérieux. G'étoient d’honnêtes gens qui rioient comme les autres avec leurs amis ; et , quand ils ont fait leurs lois et leurs traités de politique, ça été en se jouant et pour se divertir. »

Diderot. bien là le nex de rhomntequi a écrit hi double Méprise et Len dmes du Purgatoire. II n’y avait aiilrefoi» qu’un nez capable de lutler avec le sien, et c’était relut de son ami M. Stendhal. D'autres points de contact existent dans l’esprit et dans le ^enre de littéraliire de ces deux écrivains , placés tous deux très-haut, hors de la sympathie peut-être, mais au dessus de l'estime,

M. Charles Monsclct. La Lorgnette littéraire.

300 l’art KT la VIK DK STKNDIIAL.

Pascal lui-môme, bien qu’il n'ait peut-être jamais ri beaucoup, n’a pas été d’emblée ce solitaire austère et contrit qu’on se figure. « Quand il aborda Port- Royal', il était de ces honnêtes gens et des mieux réputés selon le monde, plein de diversités amusantes, de conversations curieuses, un homme qui avait lu avec plaisir toutes sortes de livres, et qui en causait très-volontiers. »

Comme philosophe, Henri Reyle, qui se rattachait directement aux grands hommes matériali.stes du dix-huitième siècle, à Diderot, Helvétius, Cabanis, etc., était lui-même de celte école d’/ioiméles gens qui ne font pas métier de philosopher, qui savent rire avec leurs amis, et qui, tout en se jouant et en causant, aboj'dent volontiei’s les grands problèmes, sur lesquels, sans pédanterie, ils lais.sent échapper dans le feu de la causerie, bien des moLs pénétrants et des aperçus profonds.

Il était philosophe comme on se figure Épicure, conversant avec ses amis, et leur indiquant la véritable source de la morale, dans l’intelligente entente de l’intérêt personnel et dans riiartnonie des rapports; ou bien encore comme le philosophe perigourdin, dans sa librairie et sa tour de Montaigne. En écoutant sa conversation, « pleine aussi de diversités annisarUes, » on voyait un homme d’esprit qui avait lu

’ V, Sainle Ueiivc.

SES GOUTS ET SON CAnAGTÈRE. 301

avec plaisir toutes sortes de gros livres et qui en causait avec une malice pénétrante et rapide. Il était fort impie, dit son ami intime, M. Mérimée, matérialiste outrageux, ou, pour mieux dire, ennemi personnel de la Providence. Il niait Dieu, et, nonobstant, il lui en voulait comme à un maître. Voyant quel usage odieux on en savait faire, il aurait volontiers dit 1e mot de Proudhon : « Dieu, c’est le mal. »

Il s’imaginait, et de très-bonne foi, dit le même biographe, qu’au fond chacun partageait ses idées, mais qu’on tenait un autre langage par intérêt , par affectation, par mode ou par entêtement. « Il ne pouvait .se persuader que ce qui lui semblait faux pût paraître véritable à un autre » — Ici Je me permets d’arrêter M. Mérimée et de lui opposer Stendhal luimême, qui se montre à nous bien plus intelligent et plus compréhensif dans une lettre du 5 août 1822, adressée à M. X... à Londres ; « Personne, écrit Stendhal, personne n’est, au fond, plus tolérant que moi. Je vois des raisons pour soutenir toutes les opinions; ce n’est pas que les miennes ne soient fort tranchées; mais je conçois comment un homme qui a vécu dans des circonstances contraires aux miennes a aussi des idées contraires. » Voilà la véritable pensée d’Henri Beyle, celle qui le domine toujours, par laquelle il explique toutes les variétés d’idées

* M. P.. Mérimée. ISnIes tl Sourenin.

302 l’art et la vie de Stendhal.

qu’il rencontre, et qui est parfaitement d’accord avec l’ensemble très-harmonieux de ses théories : de l’éducation, du milieu, des circonstances et du climat, etc.

Un homme qui s'explique à lui-méme le comment de tout, conserve sans doute ses préférences, mais il tolère toutes les opinions et ne se fâche contre personne parce qu’il voit les causes de toutes les croyances, et qu’on ne se fâche point contre une pierre parce qu’elle tombe. Comprendre , c’est précisément voir la nécessité des choses.

Qu'il ait eu cette large tolérance qui n’est au fond que de l’indifférence et de la curiosité , soit ; mais il était sceptique et matérialiste, me répliquent en choeur ses adversaires les professeurs de spiritualisme officiel, faisant sur ce point alliance avec les catholiques et les soi-disant avocats de la bonne morale.

Qu’il ait été sceptique. Messieurs, c’est bien possible. Montaigne aussi disait : « Que sais-je? » et son disciple Charron : « Je ne sais pas. »

C’est une science profonde et qui vient la dernière de savoir ignorer V inconnaissable.

L’homme ne sait rien de Dieu et cependant il veut tout expliquer par Celui dont il donne les définitions les moins acceptables. Sans parler de ceux qui se font ses ministres particuliers pour parler en son nom et pour manger sa part des crédules offrandes, un être dont la vie est limitée par le temps et par l’espace, ne peut dire que des sottises d’un être

éternel, infini comme les millions de mondes qu’il anime

Pour grand qu’il soit, un philosophe, un sage, un théosophe quelconque, — et sans en e.vcepter Socrate ni Jésus, — un homme enfin ne peut dire que des choses humaines et relatives de la Nature divine et de l’Être absolu.

Ne rien affirmer, tout comprendre, douter et détester l’intolérance est donc en ces matières surnaturelles et surhumaines la seule conduite raisonnable. C’est juger la conduite et les ironies de Stendhal. Sur toutes ces questions téméraires, il connaissait, certes, toutes les réponses faites depuis quatre mille ans et parfois s’amusait ironiquement à y mêler la sienne. Ce sont des problèmes insolubles, mais qui, à certaines heures, assiègent fatalement tout homme capable de penser.

Pourquoi l’homme est-il né? et pourquoi la Nature? Pourquoi y a-l-il quelque chose ? Et ce monde a-t-il commencé ? Rêveries profondes 1 questions téméraires. Nul ne peut se flatter d’expliquer ces pourquoi.

' • Sous savons luaintciianl que la terre n’est qu'un (tes inuinilres satellittfn du 9oleilf tpii luI'riM'me, l>ipn que Ica aAlrnnomcA lui ammlcnt treize cent mille fois le volume de la terre, qu'une den <H\- Imit millions de petiles étoilcA dont se compose celle des quatre à cinq mille iiébuleuKeA qu’un nomme la Voie el chaque foitt que l'oii

par>ienl à urosAir la lentille du léleAcope, on dècotnre de nouveaux AuleiU danA les proTuiideurA de riucommeuAUrable ot‘(^aii deA iiioiideA.»

rîOi l’art et la vie de stendhal.

Stendhal qui cherchait sans cesse à comprendre le comment des choses, se moquait sagement des chercheurs du pourquoi? Voyant avec quelle superbe assurance , ces théoriciens du néant , définissent sans hésiter, l’infini et le fini , l’ètre et le non-étre , les causes premières et les causes finales , le tout :'i l'aide d’une monade , d’un atome crochu , ou plus grossièrement encore par le verbe divin, la création, le paradis et le péché originel, Stendhal se renfermait dans le doute du sage ou plaisantait en homme d'esprit. Sa colère s’échappait sous forme d’ironie , car il détestait la colère comme do mauvais goût. Ce qui l’indignait, au fond, était cette odieuse exploitation de l’homme par un petit nombre d'audacieux hypocrites qui se disent ouvertement les ministres de Dieu. Contemplant cette foule d'églises , de couvents et de sectes , et leurs haines , leurs bûchers, leurs guerres de religion , il souhaitait que l’homme eût enfin la sagesse de consentir à ignorer ce qu’il ne peut savoir. — Que savons-nous vraiment de l’infini , disait-il? Que savons-nous de nos rapports exacts avec le reste do l’univers? Et à quoi bon d’ailleurs, si nous avons la science de la vie, la notion suffisante de tout ce qui convient à notre espèce. N’avons-nous pas l’agriculture et l’industrie pour nourrir et parer notre corps , les lettres pour satisfaire notre intelligence et les beaux-arts pour la charmer. Que nous sont donc ces rêveries funestes qui portent les

t>i;s (iOUTS KT SON CAHACTKRK. IHIô

tiornnies ii s’enlre-hair et à s’entre-tuer. Que nous font donc les entités stériles et les idées innées et tout le vieux bagage des chimères pliilosojiliiijues? Tout cela est de la fantaisie |iédante et ennuyeuse. Poun|uoi se préoccuper sérieusement de l’origine des choses, de la Pi'oviilence Divine et des destinées supra-terrestres. Tout cela ne sert qu’à fournir aux abstracteurs de (juintessence l'occasion de déployer leur faconde et leur subtilité stérile, leur adresse à construire en l'air et dans le vide.

En notant au passage ce dédain facile de Stendhal , on ne prétend i>as l'excuser, ni encore moins y pi'endre part. Ces « ironies philo.sophi(jues » ne prouvent qu'une chose: reniuii profond qu’inspirait <’» Henri Deyle l'abus des grands mots et la prétention de tout expli(|uer par t/c.s iihrases. 11 serait excessif d'y voir autre chose (pi’une boutade d un chercheur sérieux et par moments découragé. — Un esprit élevé, comme l'élait le sien, méritait de s’ouvrir à ces grandes idées générales et généreuses qui sont le patrimoine de la philosophie. Mais nous étudions en ce moment l'homme d’esprit plutôt que le, penseur; et notre devoir de sténographe nous oblige , bon gré mal gré , à noter toutes ses « ironies » alors même que l’expression, comme il lui est arrivé souvent, dépasserait le but.

Peut-être, disait, en riant, Stendhal , peut-être que ce petit monde (|ui s’exagère ridiculement son impor-

tance, grain de sable imperceptible, petit atome perdu dans l’immensité, peut-être e.st-il un théâtre où quebpie divinité ennuyée s'amuse à se faire jouer 1a comédie. Sur cette petite boute provisoire, nous autres éphémères servons d’acteurs. Nous sommes les marionnettes de ce drame. La Providence se met à son balcon , et la vie tourmentée des générations successives qui s’agitent un instant pour disparaître dans la sombre couli.sse du temps, est peut-être la pièce que donne à ses pareilles, quelle divinité secondaire? — (Ju’en savons-nous? Stendhal l’ignorait aussi , et parfois en songeant le soir, tantèt triste et tantôt porté sur les ailes de la Chimère, il revenait de son excursion à travers les soleils pour se dire plus prosaïquement : Je suis sur cette goutte de boue détachée peut-être de celte voie lactée qui élabore incessamment des myriades de mondes auprès desquels celui-ci est moins qu’un ciron. Mettons-nous à la place do cette petite divinité qui legarde la Comédie humaine en fumant depuis son balcon. Entrons dans la vie comme on entre au théâtre et caché (comme les anciens disaient qu’il fallait faire), indifférent à tous, sans autre intérêt qu’une incessante curiosi lé, soyons spectateur de cette comédie, jamais acteur.

Cette façon légère de traverser la vie n’est pas la meilleure sans doute, puisqu’elle est inutile et se contente de n’ôtre pas nuisible. On sait bien que

sus (-.ouïs liT SON OAnACTKIiK. 3()7

Stendhal a occupé sa vie eu laissant derrière lui des traces qui durent encore. Mais qui n’a éprouvé de ces moments de décourat»emeul et de doute, où il semble que cette curiosité désintéressée .soit légitime et apparaisse comme un résumé de l'antique sagesse. Relisez les anciens: « F.a vie est un passage, disait Démocrite, le monde est une lic.dic salle de spectacle, on entre, on regarde, on sort. » — Et (ju’y voit-on? — Les choses les plus belles et qui valent la peine du voyage, si l’on met un peu d’attention et d'art dans son trajet, le soleil et sa blonde lumière qui révèle la beauté des formes, les eau.\, le feu, les nuages, la mer immense et les cieu.x étoilés, et les montagnes et les forêts. Tout cela est ù tous. « Regarde donc , disait aussi Ménandre, r.André Chénier et le Molière de l’antiquité , le niAle et tendre maitre de Tércnce. La vie est un voyage et ce monde est une foire étrangère, un lieu d’émigration pour les hommes: foule, marché, jeu.v de hasard, hètelleries où l’on s’arrête... Ton voyage sera bon si tu pars muni du nécessaire et si tu arrives sans avoir d'ennemis. Va vite , celui qui s’arrête se fatigue et perd ses ressources. Il vieillit, tombe dans l’indigence, rencontre les ennemis qui lui dre.ssaient des embûches, et s’en va péniblement, parce qu’il a trop vécu. »

« La Vie est courte, dit le Bouddha, bien fol est celui qui se livre au monde ; regai’dez du rivage les tempêtes qui agitent la mer des passions... Laissez

l’art kt la vie nE stlndhal.

les insensés courir uprès les soulTrances et les misères, soyez calme d’esprit, aspirez au néant. »

La vie, dit à son tour 1e grand et lumineux Shakspeare', In vie n’est i]u'nne oiuhre voyageuse., un pauvre acteur — qui se démène et qui .s’agite — pendant une heure, — sur le théâtre, — et qu’ensuite on n’entend plus. — C'est un conte, — dit par un idiot, — plein de fracas et de furie, — et qui n’a pas de sens.

Stendhal (sernblahle en ceci à beaucoup d’esprits éclairés de son temps... et du nôtre) ne croyait pas au Dieu personnel. Seulement au lieu de formuler son doute dan.i une affirmation banale, il se plaisait à étonner ses adversaires par des saillies amusantes qui devaient les jeter hors d’eux-mômes. Ennemi de la banalité en toutes choses, ce n'est pas lui qui se fût avisé de ressusciter les images vieillies du « Vieillard à barbe blanche» ou du «Jupiter tonnant. » — Sur un sujet, vieu.x comme le monde, il trouvait matière à des plaisanteries d’uii goiit littéraire as.sez relevé. Dieu, di.sait-il un soir chez Madame Pasta, Dieu est un mécanicien trè.s-hahile. Comme il travaillait jour et nuit à son airaire, parlant peu et inventant sans cesse, tantôt un soleil, tantôt une comète; on lui disait ; mais écrivez donc vos inventions, il ne faut pas que cela se perde. — Non, disait-il, rien n’est err-

' Dali» MarOrlh.

SKS CiOUTS KT SON OA R AOTÊRK. ‘.500

core an point oii je le veux. Laissez-moi perfectionner ine.s découvertes et alor.s... Un lieuu jour il uiourut suhiteinent ; on courut cherclier son (ils unique qui étudiait aux Jésuites. C’était un !,'ari;on doux et studieux, qui ne savait pas deux mots de mécaniipie. On le «•onduit à l’atelier de feu son père. — Allons! à l’ou vrafie ! Il s’af(it de "ouverner le inonde... I.e voilîi bien embarrassé: il demande comment faisait mon père’? — I! tournait cette roue, il faisait ceid , il faisait cela... Il tourne la roue, et la machine va tout de travers. — One dites-vous de cette plaisanterie cosmoonnique’? L’anecdote u’est-Hle pas jolie et d’un tour nouveau ’? Pour moi je pense fpie Stendhal devait être amusant à écouter ce soir-I.V, passé minuit’, dans dans le salon charmant de Madame Pasta.

Mais,» mais comme avec irrcvcreiire, iiarlait des dieux, ce maraud ! »

Une autre de ses boutades que je préfère aux mots célèbres de Voltaire’ et de Lamartine et beaucoup

' Je ül» minuit iutxse\ paire que Sleiutlial nvail oNervé qii’^ minuit nniinnnt leu ennuyeux uu leit triiahi'utie vident n^pnlièiemenl le oiilon. Il ne leste qu’tiii ehuix de peni< aiiuntdeii el tie eciix qui »e nenlenl Avinpalliiqiie:* entre eu». — Saiiile-Heuve.

* Une dame qui quêtail pour une nume de rliarilê, reyoil irun liomme euniiu pour ni h>^e un don eoiiHidi^rtil-li' : — ('miimnil, Monsieur, sVfrrie-l elle, ^oiis ries •j» ii''ieu\ el ne croyet pas en Dieu! Votis savei eepemlnnt que \ntlairea «lit lut-iiième; Si f)irn n'rxiittnii pus, il fiinrirnit rini^i^nter, Eh V Madame, reprit l'aulre, r'est jiisleiiieni ee qu’nn a fait.

^ Dieu t»l un mot vrèé pour expltqitrr le mnn<fe.

l.’AIVr I.T I,A VIK t»K STKNmiAL.

aïo

moins connue, était celle-ci ; « Ce qui e.rrune Dieu, e’esf qu'il u'ej-iste pax. »

Champfort, lUilhière ou Hivarol, ces gran<is hommes du mol, auraient envié celui-là, aussi profond et moins brutal <pie celui de Proudhon : « Dieu , c'est le tuul. »

MX.

■\u sujet de la perfection de la société, française et ilalicnne , je trouve une certaine contradiction dans ses idées. Tantôt il prétend cpi’elle se trouve à Home. « C’est là (pie des indiflérents réunis ont trouvé le secret de .se donner le plus de moments agréaldes. » Tantôt il reconnaît (|u’(0( dehoes de Pueis, il n’y a pas de conversation. « Il y a des monstres, dit-il, des Canova, des Ilossini, des Viganô, mais les lumières ne sont pas répandues. » Il revient très-souvent sur le défaut de conversations sérieuses ou spirituelles dont il souffrait. « Cher ami, écrit-il, je deviens plus stupide cluapie jour; je ne trouve personne pour faire de ces parties de volant, qu’on appelle avoir de l'esprit. Je faisais, de temps à autre, quelque partie de volant avec M. de Saint-Aul.-ure (mai -1833); après lui, il faut laisser la ra(pietle, plus d’idée e.xprimée à demi-mot. s

Voici ce (lu’il se disait à lui-même, en sortant du salon d'une femme pour laijuelle il éprouvait une forte passion, v En arrivant de chez elle au jardin

SES i;OUTS ET SON CARACTERE. 311

public, à (juatre heures, en apercevant les iiiontagnes couvertes de neige tpii pi oduisent un elTet si romanesque, je me suis dit qu’avec deux règles de conduite j’éviterais les cliagrins que l’elVet que je produis sur mes voisins a pu me donner jusqu’ici.

» Dans ma conversation me retenir. Par exemple, la première fois que je suis présenté à une Madame Doligny, tie pas chercher à briller, l'ourque ce projet piit avoir une apparence de succès, il faudrait (jue les gens qui m’écoutent eussent une âme enflammée. Pour être aimable, je n'ai qu’à vouloir ne pas le paraître. Ce qui s’est passé dans la société de Madame la comtesse S... en est un exemple frappant. Ma supériorité est tellement sûre que moi seul peux la faire méconnaître en me fai.sanl taxer d'exagéré. Parler, mais parler peu les [iremiers jours, et au bout du mois, la supériorité, ou, ce qui vaut mieux, une belle égalité se trouve établie. D’ailleurs, la .société est une cociuelte cpii court a|)res ce iiu’on a l’air de lui refu.ser, et détlaigne ce ipi on lui oITre. Ne jamais craindre d'être taxé, avec quehpie laison, de froideur et de stérilité, donc, les premiers jours, cotoyer ces défauts .sans crainte. »

Dans d’autres circonstances, il était i)lus modeste. Il écrit à une amie ; « J’accepte votre offre avec empressement. Vous me permettrez d’être bête, simple, naturel ; ne comptez pas sur un amuseur, je n'en ai pas le talent et encore moins lorsque j’y tâche. »

i, ART |;T l.A vu: DK STKNtillAI..

l’nurlaiit il contait liien, il était amusant, et sa vie rrobservatenr cosmopolite avait enrichi sa mémoire et sa conversation d’une inlinilé d'anecdotes intéressantes. iJans la vie contemporaine, comme dans ^ rhistoire, il n’aimait que les anecdotes, et, paimi les

anecilotes, il préférait celles oii il pensait trouver une [•einture vraie des nneurs et des caractères. M. Mérimée, en tant de points, disciple et admirateur de Stendhal, lient de son ami ce j^oùl pour les anecdotes qui, bien choisies, |ieignetd une époque.

Il est amusant à entendre parler des siirmenrs qui SC mêlent de juger les gens et les choses thnl on parle et qui les dépassent ; ces surmenés ce sont les gens à petite portée, à inclinations bourgeoises et modérées, braves gens créés pour être bons époux , ■bons pères, excellents et solides associés <lans une maison de commei'ce. Mais le dix-neuvième siècle a la manie du génie ; pour en avoir au moins les apparences, il touche à tout, il n’est peut-être pas une vérité fondamentale sur laquelle il ne se soit cru obligé de dire sou mot ou plutôt sa phrase, car essayer la phrase est une autre de ses manies ; il traduit en style disgracieux et important les vérités les plus connues et croit avoir dit quelque chose. Les hommes essentiellement ttiodérés et de.slinés, par leurs soins constants, leur horreur |)our le hasardé et leur sagesse de tous les jours, à pousser loin le crédit d’une maison de commerce de draps, se croiront obligés

SKS COUTS KT SON CARACTKHK. :M:Î

de jiijîpr le coui's d(! M. Cousin, de dire ee ipie e'esl i|ue Liieii , et pour(iuoi, Dieu étant bon, tous les hasards, semblent tournés contre la vertu. Henri IV réjjna vin^,t et un ans et Loui.s XV ciiuiuanle-neuf ans. Ils vous diront, c es gens i es pour aimer dn drap, pounpioi la matière est suseeiilible de penser. Ils savent au.ssi que l’àine est immortelle et pourquoi, l’assant devant le Garde-Meuble ou la façade de la Chambre des députés, ils vous diront aussi ipielle est la nature du vrai beau, etc., etc.

En un mol, il semble que ces hommes modérés et faits pour être estimés et considérés .se déshonorent, comme à plaisii', en parlant de tout ce qu'ils ne peuvent [las entendre. Faute de mieux , je les appellerai la classe des suro/cm-.s. On tue de bons chevaux, destinés à aller toute leur vie au trot, .si on leur fait prendre le galop et sauter vingt haies et barrières. Si on continue ce petit jeu un peu trop longtemps, on voit bientôt ces cbevaux s’établir tranquillement au fond d'un fossé.

C'est ce qui arrive à ces pauvres snr»icaés, ([uand ils ont le malheur de rencontrer trop souvent quelque raisonneur sans pitié qui les interrompt (luatid ils travaillent il leur étalage.

Quand la pcdafderic ces.->era d’étre il la mode, les sunnenés disparaîtront , comme à la première jiluie lie |irinlcmps o i voit la race di's papillons blancs descendre des peupliers.

314 L’AFtT El I.A VIE DE STENDHAL.

I.es lieiLV publics, à Paris, sont pleins de gens do quarante-huit ans, nniinaireiiient garnis de deux ou trois croix et portiuirs de physionomies as.sez respectables. Ils ont beaucoup d’usage, mais ne peuvent guère rester assis une heure . à la même place .sans s’ennuyer. Ce sont des généraux, de riches banquiers, des agents de change, ipii, à (luarante-cinq ans, se sont trouvés avoir leur fortune faite et se sont décidés, comme ils disent, à en jouira Paris. Les uns se sont faits amateurs lie musique; nous les avons vus fous de Madame Pasta, ensuite de Madame Malibran. O sont eux qui crient si fort et qui ont des disputes à propos de ces dames. 11 est vrai que si, par hasard, on les écoule, on s’aperçoit qu'ils ne comprennent absolument rien à la chose dont ils parlent.

Quand on aime pa.ssionnément la conversation, on soulTre de n’avoir à échanger (pie des platitudes, et c’est pur amour de la causerie, par respect de la parole, qu’on garde le silence. « On m’estime, disait Beyle, mais on ne m’aime, pas. Tout cela vient de ce que dire des jntérililés pondant douze heures chaque jour, m’assomme et je me lais... Quant à notre bureau, il ressemble assez à la cour du roi Pétaud. L’avantage y est pour les parleurs ab hoc et ab bac, et je no parle presque pas. — Je voudrais bien parler, mais il s’agit d’avoir un flux de paroles plates ou communes à débiter. »

La conversation qu’il aimait, c’était la vieille cau-

SKS GOUTS KT SON CARAUTfcHK. 315

série française vive, prompte, nourrie d'iilées. Il méprisait le banal commerce de formules polies qu’on échaiiiie dans le monde. Ce qu’il aimait avec passion, ce n était pas non plus la discussion d’affaires, ni les rapports aimables de lu famille et de l’amitié : c’élail cette causerie fi-ancaise ‘ oii le dix-septième siècle et surtout le dix-huitième, ont excellé, la causerie de Voltaire et de Diderot «pii est Yurt de présenter des idées yénérules sons nue forme jiersonneUe piirticulière au causeur.

.\insi entendue, disait récemment dans une conférence (cette transformation démocratique de l’ancienne causerie), — un conférencier spirituel, critique ingénieux, dont le bon sens est aiguisé ’, « Ainsi entendue lu causerie est un art. Kn elTet, elle n’a aucun but d’utilité pratiipie immédiate, elle ne vise ([u'à une cho.se, récréer l'esprit, élever lâme, agramlir l'intelligence ; elle [ilane au-dessus des réalités vulgaires de la vie dans la région de l'idéal. Voilà pour- (|uoi c'est un art absolument semblable à tous les autres, si ce n'est ipi’il est beaucoup plus difficile que beaucoup d’autres. »

Stendhal aimait passionnément cet art si fiançais qui fait de la parole un si charmant usage, et dans lequel il était un maître.

' • Ces |i.iiliv« lie \uliiiil >|ii'i>n :i|i|iellc nuiir ilc l'eii|irll. • * M. Kr. SariTV.

:î1<) L’APIT KT 1,A VIK tiK STKNDIIAL.

Il l’aimait tant ({n'il la clien-liail partout, avec une liberté d’allures que les gens prudes auraient bliliné. Son ami, M. C.oloiid), nous ap(irend que ce besoin d’idées nouvelles, ce plaisir de causer, l’a uns parl’ois en relation avec ib‘s gens d’une morale fort relûcliée ; mais il se bâle aussi d’ajouter que leur fréipienlalion n’a Jamais altéré en lui les priin-ipes et l’instinct de rhoneeur le plus susceptible. « Il portait, au contraire, une probité et une délicatesse extrêmes dans les alTaires d’argent, et dans tout ce qui toiicbe aux rapports intimes »

M. Colomb aurait pu rei'oniiaitre ipie les niauvais commerces ne sont pas IoiiJpjuis les mêmes pour l’(*spril et pour le cœur; car ce ipi'on ap()elle dans le monde la mauvaise compagnie est souvent, eu réalité, bien plus amusante que l’autre.

Nous savons qu’Henri Beyle se moquait du qu’eu dira-t-ou , et se laissait aller, avec une noucbalancc épicurienne, à toutcerpii lui plaisait. Le plaisir actuel l’emportait trop souvent.

Kn passant la frontière, en parcourant l’Europe, « de Naples à Moscou, » la première (piestion qu'il se posait i lui-même en posant le pied sur un pays

* ^otire hiotfrapfttqut\

SKS ÜOUTS KT SON CAHAOTEUK. 1117

nouveau était la question du bonheur. « Je veu.v , disait-il, oonnaitre les habitudes sociales au moyen desquelles les habitants de Itoiue et île Naples cherchent le bonheur tous les jours. Kt, avec son habitude précise d’hoiniiie d’alT.iires qui sait l’importance de rarjîent, il ajoutait: « Un homme bien élevé et qui a cent mille francs de rente, comment xùt-il à Rome ou à Naples? Un jeune ménaj,'e tpii n a que le quart de cette somme à dépenser, comment passe-t-il ses soirées'^

Il faisait donc, partout, .servir à ses expériences les hommes de toutes les conditions, car dés ([u’il tenait les faits en réponse aux (juestions que je viens d indiquer, il n’était pas longtemps à ex|iliquer ces faits en les rapportant à leur cause.

Par exenqde, si l'Italien est l’homme qui marche le plus résolument dans la droite ligne du bonheur sensible, c’est parce qu'il s’abandonne sincèrement, sans arrière-pensée, à l’énergie de ses sentiments naturels. La passion l’entraine et personne ne le juge mauvais, dans un pays oii l’on ne passe pas son tenqis à analyser philosophiiiuement la qualité et les éléments du bonheur. .\/i place, nu non mi pince e.st la grande manière de décider de tout. A Milan et à Naples, les femmes du plus grand monde disent résolument à un homme : « .Mon cher, dites donc à votre ami ipi’il me plaît et qu’il est tout présenté. Cnro, dite à M... che mi place. »Ces femmes .sont énei'giques et pa.ssionnées.

318 l’art kt la vie de stendhai,.

naturelles, sans vanité, ni souci de l’opinion du monde. « De là le génie pour les arts, de 15 aussi l’absence de ridicule et par suite de comédie »

Voilà comme tout s’enchaîne dans son esprit et comme tout part de la chasse au plaisir ou s’y ramène. On n’y saurait trop insister car dans scs vingt volumes , comme dans toute sa vie, Stendhal n’a songé qu’au bonheur. G;tle idée viaitmsse, jiour parler le langage do M. Taine, n’a pas seulement conduit sa vie, elle préside à tous ses écrits « soit qu’ils aient pour objet d’en chercher le moyen, soit qu'ils veuillent le montrer atteint ou manqué par les héros d'une action fictive '.

Et comme pour l'auteur, le bonheur réside essentiellement dans l’amoui', dans l'action des facultés sympathiques de l’homme ; c'est surtout les femmes et leur caractère, l’amour, ses effets, ses nuances, qu’il étudie en tous pays. Le génie dans l'art, comme le bonheur dans la vie sont les résultats de l'amour.

« Qu'on juge de mes transports, dit-il, quand j’ai trouvé en Italie, sans qu'aucun voyageur m’ait gâté le plaisir en m’avertissant, que c’était précisément dans la bonne compagnie qu’il y avait le plus (.Vimprévu. Ces génies singuliers ne sont arrêtes que jiar le mamiue do fortune et par l’impossible ; s'il y a encore des préjugés, ce n’est ijue dans les basses classes.

* Voir Oc/rtiT, . a.niis ^rnttinci-, 1^- Hmifjr c/ tif Miir,

La t'harirrn^e dr Parme,

Les femmes, en Italie, avec l’Ame de feu que le ciel leur a donnée , reçoivent une éducation (jui consiste à peu près uniquement dans la musique et une quantité de niomeries religieuses. Le point capital , c’est que, quelque péché qu’on commette, en s’en confessant, il n'en reste pas de trace. Elles entrevoient la conduite de leur mère ; on les marie ; elles se trouvent enfin délivré du joug, et, si elles sont jolies, de la jalousie de leur mère. Elles oublient, en un clin d’œil, toute la religion, et considèrent tout ce qu’on leur a dit comme des choses excellentes, mais bonnes pour les enfants.

Les femmes ne vivetit pas eti.senible ; la loge de chacune d'elles, au théAtre, devient une petite cour.

Vous voyez comment cha(juo femme ici a dos manières à elle, des idées à elle, des discours à elle. D'une loge à l'autre, vous trouvez un autre monde; non-seulement d’auti'es idées, mais une autj’e langue ; ce qui est une vérité reconnue dans l’une e.st une rêverie dans l’autre; c’est comme être ambassadeur à la cour d’un prince jeune et militaire, ou à celle d’un vieux .souverain prudent. (En 1810, cours de Bade et de Dresde. )

Ici, les moyens de plaire aux femmes par la conversation (l’esprit) sont donc très-ditîérents. Il n’y a de ressemblance qu’en deux choses, et l’essence de ces choses, quand elles sont libres, est d’être éternellement différente ; c’est l’imagination et l’amour.

320 I.’AHT KT la VIK OK STK.NMIAL.

Tout homme qui conte clairement et avec fen îles choses nouvelles est sùr îles appluiidissemenU des femmes d’Italie. Peu im[iorte qu'il fasse, rire ou ideurer; poui’vu qu'il agisse fortement sur les c rmrs, il est aimahic. Vous pouvez leur conter la fable de la comédie du Tarlufe, ou la manière barbare avec laquelle Néron vient d’empoisonner llritannicus, vous les intéresserez autant qu’en leur contant la mort du roi Mur.it ; il s’agit d'élie clair et exliémomcnt énergique.

bes femmes italiennes ont du caractère contre tous les accidents de la vie, excepté contre la plaisanterie, qui leur semble toujours une atrocité, .lamais, dans le monde, un homme, pour (ilaire à son amie, ne persille une autre femme, puisque jamais deux femmes n 3 sont ensemble qu en cérémonie. Par la même raison, jamais deux femmes ne se picotent. Cette hori-eur pour la plaisanterie se trouve au même degré chez les hommes; au moindre mol qui peut être une raillerie, vous les voyez changer de couleur. Tel est le mécanisme i[ui rend impossible ici l’esprit français; l’Apennin .se changera en plaine avant qu'il puisse .s’introduire en Italie. La louange line et délicate ne peut avoir de grAce qu’autant que la critique est permise ; comment le goût de la .société pourrait-il naitro ici , puisque ce ipii fait le charme de la société ne peut y exister’? Cammient des indilTérents réunis dans un beau salon , bien chaulfé et bien éclairé, peuvent-ils se donner du

SES ÜOI'TS F.r SON OARACTÊnE. 321

plaisir, si la plaisanterie est interdite? Les habitudes et les préjugés des Italiens les forcent donc à passer leur vie en tète-à-tête.

Ajoutez que la politesse qui porte à préférer les autres à soi passe ici pour faiblesse , dans un salon ; jugez de ce que c’est au café, au spectacle, dans les lieux publics. Un étranger est obligé de refaire son éducation et à tous moments se trouve trop poli ; s’il fait la moindre plaisanterie à son ami , l’autre croit qu'il ne l’aime plus.

Chez les hommes, comme parmi les femmes , les caractères sc déploient ici en toute liberté ; il y a plus de génies et plus de sots. Les hôtes le sont à un point incroyable et à tout moment vous surprennent par des traits à faire constater par témoins, si l'on veut les conter.

Un de mes amis, il y a huit jours, était allé rendre visite à une très-nouvelle connaissance et à une heure très-indue. Le mari était à deux lieues de là, dans sa terre , à tirer le pistolet avec ses amis ; la pluie vint ; ennuyés de leur soirée, ils rentrent à Brescia. Le mari, très-jaloux de son naturel, va droit à la chambre de sa femme ; étonné de la trouver fermée, il frappe, .ses pistolets à la main. La femme dit à son amant, en riant et en chantant ; « ^Vh ! voilà mon mari ! » et elle court lui ouvrir, l’embrasse et lui dit : « Sais-tu ? Colonna est là. — Et où est-il ? — Dans le petit cabinet à côté de mon lit. d A ces mots, l’amant, ne voulant

322 l’art et la vie de STENnHAL.

pas SC laisser bloquer dans le cabinet , sort assez mal en ordre. Qu’on se ligure la mine de ce.s deux hommes, le mari homme violent et les pistolets chai’gés à la main ! Tout se passa en plaisanterie, un peu forcée , je m’imagine. Ckimme l’amant s’en allait et, à sa grande joie, se trouvait déjà dans l’antichambre, le mari le rappelle d’un air fort sérieux ; l’autre traverse tous ces grands salons sombres, éclairés chacun par une seule bougie. Le mari le rappelait pour lui faire cadeau d’un fort beau panier de gibier que son garde-chasse venait de lui apporter à la campagne. Voulait-il se moquer de lui ? c’est ce que nous n’avons pas pu encore deviner. Mais voilà ce que j’appelle une idiote charmante ; qu’on juge des femmes d’esprit !

On voit que Stendhal n’aime point à peindre autrement que par l’action même. Il disait : « Je conterais trente anecdotes et je supprimerais toutes les idées générales sur les mœurs. Tout ce qui est vague ' en ce genre est faux. Le lecteur qui ne connaît que les mojurs de son pays entend par les mots décence, vertu, duiilicilé, des choses matériellement différentes de celles que vous avez voulu désigner. »

* •Celle horreur <lu vague ijui »e eonfonil aiec l'horreur du vide, cnvemli’e toulc sa mnnfpre d’écrire; c’e«l par là qu’il es! i>arvciiu à fàire un »ly1e «d propre à fdimulcr la pentM'C du lecteur; c'est par là aussi qu'il est devenu un si grand conteur d'an<M'duleR. Qu'il s'agiaae, en effet, de peuples ou d'iiidividuA, «on procédé n’eel pas de peindre à grands traits, mais de conttr. 11 ne résume pas ses impressions en Juuemenif, il en expose les inatérfaux. • — A Btissiére.

Cette façon de conter et d écrire , oblige le lecteur à réfléchir. On doit collaborer soi-méme avec l’auteur et souvent rétablir les termes intermédiaires qu’il a omis dans un raisonnement. A cause de ces ellipses très-fréquentes, les esprits paresseux le lisent difficilement. « Rien n’est clair, d’ailleurs, comme sa petite phra.se nette, et quoique pleine, preste et concise. Tout le travail qu’il impo.se porte sur les idées ; mais c'est là un travail réel , indispensable , et qui , outre l’application actuelle, demande souvent, pour aboutir à un résultat, toute une bonne éducation antérieure. » Voilà ce qui le rend inabordable aux lecteurs indolents ou ignorants. Voilà ce qui explique en partie son peu de succès et d’influence sur le public de son temps, t On l’a peu lu, dit un de ses contemporains, on l’a moins compris que lu, plus décrié ou vanté que jugé, plus cité que connu, pratiqué et approfondi. Il a vécu dans une sorte de célébrité clandestine et sa mort soudaine est passée presque inaperçue. » Pourtant il avait joint à la pénétration de l’esprit, cette droiture et cette franchise qui font la dignité du caractère dont l’union rare avec un grand talent doivent commander aux hommes l’estime et les regrets. Il fut apprécié et compris de quelques grands hommes, ses égaux, et conserx'a jusqu’à la mort ses amitiés d’enfance et de jeunesse. En somme, sa destinée fut bonne, et il a eu ce qu’il désirait. Il a cherché un succès exquis, des applau-

324 l’art et la vie de Stendhal.

dissements rares, mais délicats. « Il a donné à notre époque cet exemple trop peu répété d’un talent et d’une renommée qui ne sont exploités ni dans le sens de l’argent, ni dans le sens d’une grossière satisfaction de vanité. »

A notre avis, Stendhal est un homme remar(|uable, d’un caractère fier et indépendant. C'est un homme supérieur et qu’on distingue aisément dans la foule ; mais ce n'csl pas un modèle. Sans doute il avait des goûts nobles. Il aimait les arts et les lettres, la vie intelligente et l’amour. Il était bon, serviable, complaisant. Il avait des amis, et malgré son esprit caustique, il savait les garder. 11 aimait à aimer et n’était point, comme on l’a vu, incapable de passion ni de constance. Mais sa nature n’était pas assez généreuse, pas assez portée au sacrifice et au dévouement. Il avait trop analysé, trop réfléchi.

Comme écrivain il a rendu de grands services, précisément par ces qualités d’observateur qui l’ont rendu souvent malheureux dans la vie. La science de l'homme et la critique lui doivent beaucoup. Presque tous les auteurs qui ont parlé de lui , ont été trop sévères à son égard. Ceux qui l’aiment ont peur de le dire, craignant par cet aveu de donner mauvaise opinion d’eux-mêmes. Tout ce qu’on peut leur concéder, c’est .qu’ Henri Beyle a trop incliné du côté des plaisirs sensibles. Une ûme noble et intelligente comme la sienne, aurait dû ne pas tant glisser du

coté de Montaigne, opposer parfois le stoïque à l’épicurien et s’élever au grand, comme Vauvenargues, puisque son tempérament et ses goûts l’inclinaient trop aux joies faciles. Mais en somme par l’esprit et par le c cur, par le caractère et le talent : ce fut un homme.

.\vant d’étudier .sa phüusojjhie, nous allons examiner d’un peu plus près ses idées sur l’éducation des femmes, sur l'amour cl le mariage.

Honni de Bejle. — Ses idées sur l'anour et le mariage.

L’ennui est le tourment fatal de toutes les grandes âmes. Il n’y a (pie les sots qui ne s’ennuient jamais. Tout homme qui pense est un homme triste et la gaieté constante n’est plus possible, dans notre époque troublée. Le siècle est triste, la foi est morte, le monde est vieux ; toutes les contradictions et tous les doutes tiraillent l’esprit dans tous les sens. Comment ne souffrirait-on pas? Comme après un naufrage, la mer envahit par mille voies insensibles un bâtiment lézardé, l’ennui se glisse dans l’âme et la remplit, dès (pi’on cesse de les combattre par une incessante activité.

Henri lîeyle était souvent triste. Il était même suj(!t à des accès d’ennui qui le menaient souvent jusqu’à la pensée du suicide.

32(i l’art et la vie de Stendhal.

[’our se guérir de cette maladie, il avait recours .'i la lecture et au travail. Mais comme on est parfois mal disposé , comme les dégoûts de l’esprit sont tenaces, il faut avoir recours au.K distractions, aux excitations du dehors. Car si la pares.se est peut-être la cau.se première de l’ennui, le dégoût cpi'il engendre, renforce la paresse et nous enlève toute énergie. Rien ne parait plus valoir la peine d’étre entrepris ou achevé. On se résigne passivement à la vie dans une indifférence qui rcs.semble lu mort. Plus le temps s'écoule et moins on est capable de réagir. Car moins on fait et moins on veut faire. .\ la suite d’un travail pénible, une étude plus facile serait pleine de charme et en quelque sorte un jeu ramenant l’aisance et la gaieté liante dans l’esprit. Mais quand la paresse nous gagne, quand ou se borne à la lecture, au rêve de plus en plus vague, l’attention perd son ressort, et bientét le mépris de soi-même, la conscience de celte faiblesse, rendent incapable du moindre effort.

Stendhal le savait bien : aussi dès qu’arrivait une de ces crises fatales qu'engendre la solitude, il cherchait à s’en préserver ou à s’en guérir par l’exercice du corps et par l’.activité de l’esprit et du cœur. Pour lui, le travail intellectuel, et les objets nouveaux qui l’entretiennent, étaient une des conditions nécessaires à son talent, comme à son bonheur et à sa santé. — La scène variée du monde, dit son ami Colomb, mettait en jeu ses pensées et ravivait son imagination ;

SKS inÉKS SUn L’AMOUH KT I.K MAlUAfiK.

dans une retraile (irolongce, au contraire, ges facultés le ilévomieut. — lieyle l’cxpliiiiie lui-inèiue h l'un de ses amis de l’aris, dans une lellro du ‘25 février 1836. « \ force de lùler mon ennui dans tous les sens, j’ai découvert le comment de ma douleur. Le matin, ipiand ce n'est ]>as jour de courrier, ou quand il n’y a rien à faire', je travaille ferme de midi îi cimj ou six heures. Mais le soir j’ai besoin d’être distrait coinplélenieut de mes idées du matin; si j’y pense le soir, le lendemain, quand je veux me remettre au travail, je suis dégoûté de mes idées; alors je flâne avec les ennuyés et m’ennuie encore plus qu'eux*. »

Dans .son ennui , songeant à tout pour se guérir, Beyle, le célibataire endurci, songeait parfois à se marier ! Chaque fois qu’il voyait un ménage heureux ou supposé tel, l’idée lui venait de prendre femme. « Ces accès, dit M. Colomb, dont la fréquence diminuait avec la marche des années, duraient ordinairement vingt-<iuatre heures, deux jours au plus. l’endant ce temps, il intei’rogeait minutieu.sement ses amis sur tout ce qui pouvait se rapportei' aux formalités k remplir, aux cérémonies civiles et religieuses, aux cadeaux indispensables, aux dépenses qu’entraînait la tenue d’une maison, etc. Une fois ses notes réunies, il entrevoyait les im|io.ssibilités, rentrait dans .ses

' Cuiniiic nilmini^trnleiir au cou^ul.'il. U éri il ilu Civila-VeiTliia. * C.oneAponilaiiro ilD'itile.

^28 l’art et t,A VIE DE STENDHAL,

habitudes et ne pensait plus au mariage pendant deux ou trois ans. C’était, ajoute son ami, ce <ju’il avait de mieux ii faire; car du caractère dont il était, il semble ipie Beyle (on doit le supposer du moins), ne convenait guère k la vie de ménage. » D’ailleurs on ne désirerait jamais fortement aucune chose si l’on examinait avec attention le bonheur de celui qui la possède. L’isolement du célibataire n’est pas trèsenviable puisque des hommes comme Stendhal songent sérieusement k en sortir. Mais si l’on pouvait voir d’avance tous les dégoûts que cachent les joies du mariage, on ne se marierait peut-être que par devoir. Il reste encore k savoir si c'en est un pour un homme de lettres qui doit opter entre laisser des livres ou des enfants. Bien plus, le bonheur d’un autre homme ne peut guère répondre du vôtre. B faut, pour être heui’eux, trouver son bonheur en soi-même, parce que le bonheur est, pour nous, essentiellement relatif k l’ciLsemblc de nos désirs.

Stendhal tpii avait dos besoins de tendresse et de vie k deux, qui aurait aimé, avec pa.ssion, une femme d’un esprit supérieur, craignait de trouver en se mariant un ennemi intime, entouré do toutes les petitesses bourgeoises qu’il haïs.sait tant. Il comprenait la vie d’une fac;on si particulière qu’il n’aurait pu se plier au.x petites exigences de la vie de famille. Précisément parce qu'il était capable du plus grand bonheur avec une femme qui aurait ôté son égale , il

SES IDÉES SI R l'amour ET LE MARIAGE. 320

n’cnvisinitMit qu’avec répii'înance uii mariage vulgaire qui aurait cerlaiiieiueiil fuit deux malheureux.

H sentait que tout le monde n’a pas des devoirs tlu même ordre à remplir et ((u’il pouvait être beuucouii plus utile, dans son apparent égo'isme, en se refusant aux soins les plus ordinaires de la vie. 11 avait conscience de sa force, il croyait en ses idées, en son talent. Peut-être sans tant raisonner se laissait-il aller à la pente de son caractère, k son goût pour l’indépendance et la vie cosmopolite; mais il était cependant de ces hommes qui n’ont d’autre famille que l’humanité. Dans leur apparent égo'isme, ces hommes se dévouent k un travail qui ne le cède k aucun autre par son utilité sociale et sa grandeur.

Dans une autre organisation sociale, le mariage lui eût, peut-être, été possible, mais la société actuelle, l’éducation des jeunes tilles de son temps, n’étaient point favorables aux libres penseurs. C’était donc son tlevoirde se rendre utile de la façon la plusditlicile et la plus haute. Assez d’autres se donnent les joies de la famille. Les places et les souffrances du penseur solitaire sont, en général, moins enviées. Quand on sent en soi le germe d’un talent philosophique ou littéraire, c’est un devoir social de le placer dans les conditions le plus favorables. 11 ne faut rien vouloir irincompalible ; et , même au point de vue moins noble du bonheur personnel, c’est assurément dans le déploiement de son énergie intellectuelle, dans l’activité cérébrale

330 l’abt kt la vie he Stendhal.

qu'il est placé pour un artiste et un homme de lettres.

A un point de vue plus étroit encore , le mariiigc et la famille imposent de lourdes chui’ges. Il faut ou être riche ou s’en^jager dans une profession lucrative pour songer à se marier. La lente e.xécution des œuvres du génie exige une fortune considérable ou le sublime cynisme d’une vie pauvre. Qui veut, disait Balzac , s'élever au-dessus des hommes doit se préparer à une lutte de tous les instants. Les grands hommes appartiennent à leurs œuvres ; leur détachement de toutes choses , leur dévouement au travail , les constituent égoïstes aux yeux des niais. On n’ignore pas que la pauvreté est la compagne lidôle de l’homme de lettres qui ne veut pas se vendre à un parti ni au pouvoir. Et puis, d’ailleurs, est-ce que les fiancés de l’art se marient? est-ce qu'il y a place pour une autre passion exclusive et dominante dans leur cœur? Est-ce qu’il y a place pour l'homme dans un homme de lettres? «Il s’analyse quand il aime , et , quand il soulTre , il s’analyse encore. — Son àme est quelque chose qu’il dissèque. — Savezvous comment un homme de lettres s’attache à une

femme ? Comme Vernet au mât du vaisseau pour

étudier la tempête. — Nous ne vivons que par nos livres. D’autres disent : voilà une femme ! nous disons: voilà un roman ! Dans un baiser, nous cherchons une nouvelle, dans un scandale un succès, dans les pleurs d'une femme les pleurs d’un public , dans l’amour un

SKS IDÉES SUR L’AMOUR ET LE MARIAGE. 331 chef-d’œuvre... je vous le dis en vérité, nous n’aimons pas. — L’amour est la poésie de l'homme qui ne fait pas de vers, l’idée de l’homme qui ne pense pas, et le roman de l’homme qui n’écrit pas...; mais pour l'homme de pensée. C’est le rêve '. »

Les hommes de lettres ne se marient guère. Sans parler des conlemporains , voyez Voltaire ou La Bruyère qui disait que l’homme libre va de pair avec tous, mais que le mariage établit les rangs et met tout le inonde dans son ordre. — Les écrivains, comme tous les hommes qui vivent surtout par le cerveau, sont rarement nés pour être pères *. — « Le génie , dit M. Dumas fils , est égoïste et absorbant. Il ne demande pas mieux que de se l épandre , mais là seulement où son caprice le pousse. Il a horreur de tout ce qui l’enchaîne , de tout ce qui l’a-ssimile aux autres hommes , de tout ce qui entrave son développement et gêne son essort. La famille , telle que la société l’a instituée est une de ces entraves. Aussi presque tous les grands hommes l’ont-ils éludée ou sacriüée.... Ne demandez à l’amour que l’inspiration ou le plaisir. Pour les hautes intelligences, la passion ne doit être qu’un moteur, ce que le vent est à la mer : il la soulève , il la rend furieuse et magnifique ;

' Ednionil Kl Jules ilc Goneoiirl. La homma dt lettres.

* Le fliiiile nerveux, tlisait Slemlhal , ehei les hommes, s'use par la l ervelle, chei le.» femiiies par le iieiir.

332 l’art kt la vik i>e stendiiai..

puis il disparaît et elle demeure. Un véritable artiste utilise .son amour et sa douleur et l’use en l'utilisant. » Tout cela est exagéré , mais il est certain qu'on ne peut pas servir deux maîtres et qu’entre l’amour et la .science, l’art ou la femme , il faut choisir (juand on veut .se donner tout entier, .\ussi folles et rêveuses jeunes filles , cœurs tendres qui voulez vous donner sans réserve et pos.séder, en retour, une éme exclusivement, prenez ces discours à la lettre , n'aimez pas et n’épousez jamais, ni un artiste, ni un poète. « Aimez qui bonnement et pleinement vous le rende , aimez qui ait à vous offrir tout un cœur, n’eùt-il aucun nom célèbre ou ne s’appelût-t-il que le chevalier des Grieux. Un des Grieux honnête et une Manon ■sage, voilà l’idéal do ceux (|ui savent être heureux en silence ; la gloire en tiers dans le tête à tête ne fait que tout gâter » La gloire est une rivale dangereuse et, pour la femme elle-même, a dit Madame de Staël, « la gloire est un deuil éclatant du bonheur. »

Sur cette question si importante les avis sont bien partagés. Les uns, que nous venons d’entendre, ne veulent pas (pie l’artiste ou l’homme do lettres se marient. Ils répètent volontiers les plaisanteries d’usage ; « La fonune, dans la vie d’artiste, est un meuble gênant et enchaînant ; comment rêver avec des marmots dans les jambes. Il faut aimer son art comme

' Ssinle-lleuVK.

SES IDÉES SUB l’aMOUR ET LE MARIAGE. 333 on aime ces maîtresses jalouses qui veulent qu’on se donne à elles tout entier. »

Les autres, sortant du lieu commun, ne croient pas que l'artiste ou l’homme de lettres soient nés pour cette vie d’isolement et d’exception. Peut-être plus que beaucoup d'autres, ont-ils besoin des expansions douces, des épanchements intimes, de cette atmosphère de calme et de tendresse que l’on respire autour d’une femme aimée.

On dit que la femme est un enfant. Tant mieux ! Le soir, après les fièvres de la conception littéraire, son babiiiage aierte, rapide, aiié, détend l’esprit comme un chant d’oiseau. Nous l’écoutons, l’oiseau, sans comprendre ce qu’il chante ; il chante et cela suffit. Un ami ne remplirait pas ce rôle. Avec lui, tôt ou tard, la conversation s’en retourne aux affaires sérieuses; elle n’est plus un délassement, mais un travail. Ce qu’il nous faut à certaines heures, c’est le repos, l’absence des préoccupations ordinaires, une goutte d’eau rafraichissante dans le .sang échauffé par les ardeurs du rêve.

D’autres enfin, tout en admettant que l’homme de lettres peut et doit se marier tout comme un autre, pensent que la femme de l’homme de lettres doit être celle qu’il choisirait pour ami, si elle était un homme. Sans faire de mysticisme à la Swedenborg , s’aimer, veut souvent dire: voir même la vérité. Mais cette femme-là, grâce à l’éducation étroite et à l’ins-

334 l’art et la vie de stenohal.

truction catholique, est elle-môme un oiseau rare.

Voici, dit un admirateur et un disciple de Stendhal ’, un ca.s circonstancié, et de plus terne, ordinaire, c’est d’après ce spécimen qu’il faut ju^er.

« Mon neveu, Anatole Durand, a pour camarade Henri S..., et je l’encoura}j;e dans cette liaison ; il n’a pas trop d’amis intelligents. Celui-ci est un homme jeune encore, professeur dans une grande école, un peu artiste, et qui a bien pris la vie, laborieux, gai, marié depuis un an ; j'ai vu sa fiiinme. 11 était fort épris, le jour du contrat ; sa verve, son entrain, sa joie visible, remuaient mes vieilles fibres.

» Il a été heureux pendant les premiers mois, par l'attrait de la nouveauté, n'ayant jamais connu que les grisettes ou les lorettes, et vivant chez lui avec de vieux parents engourdis. Sa jeune femme de vingt ans l’a ravi : si gracieuse, si vive, si neuve, et plus jeune que lui de douze ans, c’était tout un monde à découvrir.

» A. présent, elle l’amuse encore quelquefois par ses naïvetés. C’est un oiseau (]ui chante, m’a-t-il dit; vous savez, on aime un oiseau, un enfant qui joue ; par exemple le matin elle m’annonce qu’elle va mettre sa robe bleue , ou commander une tarte. »

Mais dans ces enfances, il y a bien des inconvénients ; elle l’empéche de travailler, l’interrompt, ne

' M. Taine.

SES IDÉES SUR l’ AMOUR ET LE MARIAGE. 335 comprend pas qu'il faut du recueillement, du silence pour inventer ou rédiger. Il n’a plus que deux heures à lui, de cinq heures du matin à sept heures, pendant qu’elle dort.

Elle est un peu bornée comme toutes les jeunes Qlles, et un peu volontaire comme toutes les jeunes femmes; elle va à ses plaisirs, n’imagine pas qu’il y ait des affaires plus sérieuses, visite ses bonnes amies, traîne son mari avec elle ; jusqu’ici il a subi cette contrainte par convenance; « Mais s’il fallait continuer, j'aimerais mieux me noyer ou m’engager pour le Mexique. » Quand elle était jeune fille, la vie se réduisait pour elle à ceci : voir ses amies , faire des visites à cinq ou six personnages graves , se bien tenir dans un salon, jouer du piano, etc. Elle continue cette vie, et trouverait étrange d’en changer.

Il ne la connaissait pas et n’avait pu la connaître : f quand je faisais la cour à ma femme , c’était chaque fois une inspection, cousins, cousines, oncles, tantes, me faisaient passer un examen ; rien que de la cérémonie, pas d’entretiens intimes. Pour nos projets d’avenir, aucun moyen d’en causer. 11 faut être galant, je devais suivre les goûts de ma future ; aussi notre mobilier est manqué. >

Le vide se fait , à présent la conversation meurt entre eux. Elle attend la visite d’une amie afin de savoir si elle mettra un point vert dans la tapisserie au lieu d’un point jaune. Là-dessus il profite de la

33G l’art kt la vie de Stendhal.

diversion, tire son chapeau et s'esquive. Impossible de l’intéresser à ses préoccupations, à ses idées, aux diflicullés qu’il doit surmonter et qui sont trop spéciales. Parfois il les abaisse jusiiu’à sa portée ; mais elles n’ont point de prise sur elle ; son intelligence et son éducation ne leur ofTrent pas d’attache ; elle en écoute le récit comme un morceau de conver.sation, et n’y pen.se plus.

Ils sont en dé.saccord sur le fond des choses, sur la religion, sur le monde. Il di.sait tout haut, un peu imprudemment, que beaucoup de prêtres se font prêtres pour éviter d’étre soldats, qu’avant cinquante ans une femme n'a que des idées apprises , etc. Klle contredit , nulle déférence ou soumission, même dans les cho.so3 d'esprit. Il essuie de l’instruire , et trouve un terrain résistant , qui est durci parce qu'il est inculte. En effet, on l'a tenue sans idées ni lectures solides , comme toutes les jeunes lilles , avec de petits manuels de faits secs comme des cailloux, et le catéchisme de persévérance comme enduit et vernis. Toute la gros.se assise intellectuelle de la France, toute la couche nationale au-dessus de laquelle poussent les spécialités et les supériorités parisiennes, est la môme (|u’au moyen-âge. Les petits livres dévots du libraire Marne font l’éducation des Français.

Los deux vies sont restées divergentes et il le sent. Elles resteront toujours ainsi et il le sent encore. Il ne l’initiera pas, il n’en fera pas le second de sa vie,

SES IDÉES SUR L’ AMOUR ET LE MARIAGE. 337 et s’y résigne. Les soirées lui semblent déjà bien longues et bien vides. Comment faire pour amuser une femme et l’occuper toujours? Elle se met au piano et joue ; passablement ou médiocrement , c’est tout un. Un chardonneret en cage; on ne peut pas toujours lui dire de chanter, et comment lui mettre un sceau à la patte?

Il aperçoit heureusement en elle une aptitude qui se développe, le talent du ménage. Elle n’avait jamais su ce qu’était un louis ; elle l’apprend et entre dans l’économie. Nul autre débouché; celui-là est le seul proportionné à son éducation et à son intelligence. L’aurait-on cru , en voyant cette figure si jolie , si expressive , avec une pointe de mutinerie et de grâce originale? De cette façon , du moins, elle sera utile, et se sentira utile.

C’est un bon ménage , et ils sont tous deux de cette bourgeoisie moyenne où les bons ménages sont plus nombreux qu’ailleurs.

l’art et la vie de STENDHAL.

« L’Infériorité morale est affreuse à découvrir dans ce qu’on aime. >

Quel est l’homme, dit Stendhal, dans l'amour ou dans le mariage, qui a le bonheur do pouvoir communi(|uer ses pensées, telles qu’elles se présentent à lui, à la femme avec laquelle il passe sa vie ? Il trouve un bon cœur qui partage ses peines, mais toujours il est obligé do mettre ses pensées en petite monnaies’il veut être entendu, et il serait ridicule d'attendre des conseils raisonnables d’un esprit qui a besoin d’un tel régime pour saisir les objets. La femme la jiliis parfaite, suivant les idées de l’éducation actuelle, laisse son partenaire isolé dans les dangers de la vie , et bientôt court risque de l’ennuyer.

Quel excellent conseiller un homme ne trouveraitil pas dans sa femme si elle savait penser ! un conseiller dont, après tout, hors un seul objet, et qui ne dure que le matin de la vie, les intérêts sont exactement identiques avec les siens !

Stendhal voudrait donner aux jeunes filles exactement la même éducation qu’aux jeunes garçons. Cola vaudrait mieux que de leur montrer uniquement à faire de la musique , des aquarelles et de la broderie.

SKS inÊES sun l amolr et le mariage. 330

Par IVducalion aritielle des jeunes fdles, qui est le fruit dû hasard et du plus sot orgueil, nous lais.sons oisives chez elles les faculW*s les plus brillantes et les plus riches en bonheur pour elles-mêmes et pour nous. Mais ipiel est l’homme (pii ne se soit écrié au moins une fois en sa vie :

Une femme en sni' Imijoiirs .isscï

Quand la capacilé de son esprit se hausse A connaiire un pourpoint d'avec un hant-de-diausse '.

•V Paris, la i);'omière louange pitir tme jeune fille <’i marier est cette phrase : « Elle a beaucoup de douceur dans le caractère, et par habitude moutonne.» Pfien ne fuit plus d'effet sur les .sots épouseurs.

On voit r[iie StiUidlud, s’il a parfois songé au mariage pour son compte, s’en est préoccupé bien plus au point de vue de la science morale qu’il prétendait constituer.

Son ambition éhiit d’appliquer la méthode expérimentale à l’iimour, d’en f.iire la physiologie et de le réduire en science positive. Grande nouveauté qui a fort indigné les profes.seitrs de spiritualisme, qui aurait séduit, j’imagine, Helvétius et Cabanis, et qui, de nos jours, a moins étonné ceux qui pensent que la morale est une science expérimentale comme les autres.

Il est tout il fait impossible d’analyser un recueil

* Les Femmes savantes, a*‘le 11, sn’nc VU.

:U0 l’art et la vie de STENDHAL.

d’analyses subtiles comme ce livre étrange de l’emoHr. Il faut le lire et le méditer d'un bout à l’autre. C’est la confession déguisée d’une âme égoïste et tendre qui s’étudie et qui s’obseive au moment même où la passion l’agite et la domino tout entière. A chaque page on retrouve le phénomène extraordinaire de la réflexion personnelle la plus attentive appliipiée à tous les mouvements les plus obscurs et les plus intimes de la passion la moins volontaire. Qu’on relise le Voyage dans un pays incottnu, l'cj-trait du journal de Saiviati , les fragments divers, etc., et l'on verra combien Stendhal est ingénieux à peindre les nuances les plus délicates de tous les sentiments du c(cur, combien il est habile à en démêler et à en faire voir les ressorts les plus compli<jués et les plus secrets. — «Je fais, disait-il, tous mes elTorls pour être sec. Je veu.x imposer silence à mon cœur (jui croit avoir beaucoup à dire. Je tremble toujours de n’avoir écrit qu’un soupir, quand je crois avoir noté une vérité. » L’analyse et l’observation l’emportent, au contraire, sur la pa.ssion naïve et ingénue. Il y a plus d’intelligence (pie de cœur dans son livre. Il a décrit avec une exactitude singulière une multitude pres([ue infinie de faits moraux qui pourront servir à édifier la science qu’il fondait. Et ce qui manque, ce n’esl pas la netteté de la pensée, ni la précision des détails, mais l’ordre dans l’ensemble qui, à vrai dire, n’existe pas. Ce livre est un chaos, un arsenal de faits et de

SES IDÉES SUR L’AMOUR ET LE MARIAGE. 3-H matériaux si’ientifiques, mais ce n’est pas un ouvrage d’art. 8. Le ciel , dit-il encore, m’ayant refusé le talent littéraire, j'ai unicpiement pensé à décrire avec toute la maussaderie de la science, mais aussi avec toute son exactitude, certains faits dont un séjour prolongé dans la patrie de l'oranger, m’a rendu l'involontaire témoin... Nous écrivons au hasard chacun ce qui nous semble vrai , el chacun dément son voisin. Je vois dans nos livres autant de billets de loterie ; ils n’ont réellement pas plus de valeur. La postérité en oubliant les uns, et réimprimant les autres, déclarera les billets gagnants. Jusque là, chacun de nous, ayant écrit de son mieux ce qui lui sendjle vrai, n’a guère de raison de se moquer de son voisin, à moins que la satire ne soit plaisante , auquel cas il a toujours rai.son. »

Tous les critiques ont été bien sévères pour ce livre mal fait, mais pénétrant et curieux. — Sans examiner pour le moment la description plus ou moins scientilique de tous les sentiments analysés, interrogeons l’auteur sur la question du mariage et do l’éducation des femmes qui y prépare. Nous n’y trouverons pas la mélancolique passion de Sénancourt, ni la tendresse fébrile de Michelet, ni la plaisanterie de Balzac, mais certaines idées graves et sensées qu’on est tout étonné de rencontrer sous la plume taquine d’un railleur et d’un persiftleur comme il était.

(kitnme il ne songe iju’au bonheur personnel, au bonheur dans et pai- l’amour, c’est surtout jtarce qu’elle nuit au bonheur moral des amants qu’il est blessé de la dilTcrenee intellecliiellc qui sépare trop souvent la femme de l’homme. « L’infériorité morale est affreuse à découvrir dans ce (pi’on aime. » Il s’élève donc contre le préjugé qui veut maintenir les femmes dans l’ignorance. II eu prévoit toutes tes objections variées et il les réfute. 11 demande pour elles les jouissances communes d’une éducation supérieure. Il réclame sérieuseineut , pai- des raisons originales, une culture intellectuelle qui élève la jeune fille à la hauteur de celui (pi’ellc aimei'a d’autant mieux qu’elle lui ressemblera tlavaiitage.

Mais ce n’est pas seulement au profit de l’égoisme à deux, pour le bonheur intellectuel dans l’amour, pour l’union plus intime des âmes que cette réforme dans l’éducation des femmes est nécessaire. Elle l'est surtout au point de vue social , au point de vue du progrès et de l’humaiiité. — Sans doute il peut sembler ridicule de parler sérieusement du mariage et de l’éducation dos femmes dans un livre consacré à l’étude indulgente d’un esprit railleur et libertin. Et cependant, puis(]ue l’occasion s’en présente, pounpioi ne pas insister, pourquoi ne pas développer à un point de vue plus généial , plus largement et plus généreusement humain , les réllexions spirituelles et sensées que l’épicurien Stendhal a i)u faire sur ce

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SES IDÉES sun l’amour et le mariage. 343 sujet. Üc toutes parts aujourd’hui des voix généreuses s’élèvent pour réclamer le droit qu’ont les femmes à recevoir la même éducation, ou du moins les mêmes résultats scientilhpies et philosophiipie.s, la même vérité sociale (jue les hommes. MM. Michelet, Pelletan, Jules Simon, A.ssolant, Stuart Mill, Madame Daniel Stcrn et bien d’autres déplorent éloquemment la division de la famille. Ils demandent que la femme soit élevée dans les idées modernes, alin (lu’elle comprenne le progrès, (lu’elle aime l'humanité, comme son père, son frère, son mari les compreniieni et les aiment , afin (iti’clle soit pour eux, dans le combat de la vie, un aide et un allié, non un ennemi actif ou un inerte adversaire.

Dans un article sur l’en.seignemont primaire ' , M. Jules Simon fait remarquer que les deux tiers des filles, en France, .sont élevées par des religieuses. Cela est grave, dit-il , puisque les garçons et les filles sont destinés à vivre ensemble, il faut lex élever les nus pour les autres. « Il importe assurément beaucoup au clergé d’élever les femmes, ou, ce qui revient au même, de les faire élever par des religieu.ses et dans des sentiments de ferveur religieu.se, car si elles arrivent rarement à convertir leurs maris, ce sont elles qui donnent la première éducation à leurs enfants. Dans les pays nominalement catholiques, où

* ffntuc des Ücnx-Mondet. LivmiVon du 15 aoùl

34i l’art et la vie de Stendhal.

l’indilTéience religieuse a envahi les hommes de toutes les classes, depuis le philosophe jusiju’à l’ouvrier, tous les enfants sont baptisés et font leur première communion , tous les mariages sont bénis à l'église, on réclame les prières du clergé dans toutes les funérailles. Est-ce inconséquence des hommes? Non vraiment, c’est le triomphe de l'inlluence des femmes. Plus cette influence ainsi e.'cercée semble précieuse aux chrétiens fidèles, plus elle doit déplaire à ceux qui , n’ayant pas la môme foi , redoutent comme une cause de perturbation pour la famille, la dilférence profonde des doctrilies du mari et des croyances de la femme '. » M. Jules Simon insiste sur ce profond désaccord en matière de religion. 11 se demande si cette femme qu’une religieuse a formée et cet homme nourri de doctrines de tolérance, mariés ensemble, ne sont pas dans un état continuel de divorce d’esprit. Admettant qu’ils puissent vivre en

* La religion, dit Slcndhal , est une affaire entre cliaipie homme et ladiviniU^. Dequel droit \enez-voiis vou« placer entre mon Dieu cl muif Je ne prenda de procureur que pour les choses que je ne puis pas faire moi mt^rne. Pourquoi un Français ne payerait-il pas son pn-lre comme son boulanger? Si nous Avons de bon pain à Paris, c’est que l'Klat ne s'est pas encore avist^ de d<^clan r gratuite la fourniture du pain et de mellrc tous les boulangers à la charge du trésor. Aux KtaU-ljiis, chacun paie son pnMre, ces Messieurs sont obligés d’avoir du luciilc, et mon voisin ne s'avise pas de mellre son bonheur à m’imposer son prêtre. Que sera-ce si j’ai la conviction, comme nos jnires, que mon prêtre est rallié intime de mon épouse?

SKS IDÉliS SUR l' AMOUR KT LE MARlACiE. 3i5 bonne intelligence, elle le croyant dainnA, lui la jugeant fanatique : comment éleveronl-ils leurs enfants? Qu’enseigneront-ils? < La mère répétera sa doctrine puisée au couvent, etc. »

Et il conclut en disant que renseignement primaire (et l’on peut ajouter avec plus de vérité encore l’enseignement supérieur) des Qlles n'c d pas à améliorei', il est à créer.

Sur un ton plus mondain, Stendhal soutient la même cause, l’affranchissement des femmes et l’instruction commune.

Si on l’osait, dit-il, ou donnerait au.v jeunes lilles une éducation d’esclave. La preuve en est qu’elles no savent d’utile que ce que nous ne voulons pas leur apprendre, que ce qu’elles lisent dans l’expérience de la vie. Mais quand il serait loisible d’élever les jeunes filles en idiotes avec des Ave Maria et des chansons lubriques , comme dans les couvents do 1770, il y aurait encore plusieurs petites objections : d’abord , en cas de mort du mari, elles sont appelées à gouverner la jeune famille; ensuite, comme mères, elles donnent aux enfants mêles la première éducation, celle qui forme le caractère, celle qui i>Ue l’âme à chercher le bonheur par telle route plutôt que par telle autre, ce qui est toujours une affaire faite à quatre ou cinq ans.

Enfin , malgré tout notre orgueil , dans nos iietites affaires intérieures , celles dont surtout dépend notre

3i6 l’akt i:t la vik dk stendhal.

bonheur, parce qu’e/i l’absence des passions, le bonheur est fondé sur l'absence des petites re.catiuns de tons /es jours, les conseils de la compagne nécessaire de noire vie ont la plus grande inlluence ; non pas que nous voulions lui accorder la moindre influence , mais c’est qu'elle répète les mêmes choses vingt ans de suite ; et oii est Tùme qui ait la vigueur romaine de résister à la mémo idée répétée pendant toute une vie? Le monde est plein de maris qui se laissent mener; mais c’est par faiblesse et non par sentiment do justice et d'égalité. » Kt Stendhal continue à prévoir, pour y répondre, les objections qu'on fait contre l'éducation des femmes.

Les femmes doivent nourrir et soigner leurs enfants. — .le nie le premier article, j’accorde le second. — Elles doivent de plus régler les comptes de leur cuisinière. — Donc elles n’ont pas le temps d'égaler un pelilgarcon de quinze ans en connaissances acquises. Les hommes doivent être juges, banquiers, avocats, négociants, médecins, prêtres, etc. El cependant ils trouvent du temps pour lire les discours de Fo.\ et la Lusiude du Camoëns.

Éclairez l’esprit d’une jeune lille, formez son caractère, donnez-lui enlin une bonne éducation dans le vrai sens du mol : s’apercevant toi o.i lard de .sa supériorité sur les autres femmes, elle devient pédante, c’est-à-dire l’être le plus désagréable et le plus dégradé qui existe au monde. Il n’est aucun de nous

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SES ii)Kt;s sfH l’amoüh et le mahiage. 3i7 qui ne prêfén\l pour passer la vie avec elle, une servante à une femme savante.

Plantez un jeune arbre au milieu d’une épaisse forêt, privé d’air et de soleil par ses voisin.s, ses feuilles seront étiolées, il prendra une forme élancée et ridicule (jui n'est pas celle de la nature. Il faut planter à la fois toute la forêt. Quelle est la femme qui s’enorgueillit de savoir lire?

Des pédants nous répètent depuis deux mille ans que les femmes ont l’esprit plus vif cl les hommes plus de .solidité, que les femmes ont plus de délicatesse dans les idées, et les hommes plus de force d’attention. Un badaud de Paris qui se promenait autrefois dans les jardins de Versailles concluait aussi de tout ce qu'il voyait i[ue les arbres naissent taillés.

J’avouerai que les petites lilles ont moins de force physique que les petits garçons : cela est concluant pour l’esprit, car l’on sait (jue Voltaire et d'Alembcrl étaient les premiers hommes de leur siècle pour donner un coup de poing. On convient (|u’une petite lille de di.x ans a vingt fois plus de finesse qu’un petit polisson du même âge. Pourquoi à vingt ans est-elle une grande idiote, gauche, timide étayant peur d’une araignée, et le polisson un homme d'esprit ?

Mais les femmes sont chargées des petits trax'anx du ménage. — Mon colonel, M. S..., a quatre filles, élevées dans les meilleurs principes, c’est-à-dire

348 l’aht kt i.a vie i>e stkndiial.

qu’elles travaillent toute la journée; quand j’arrive, elles chantent la musique de Rossini que je leur ai apportée de Naples ; du reste, elles lisent la Bible de Royaumont, elles apprennent le béte de l’histoire, c’est-à-dire les tables chronologiques et les vers do le Ragois ; elles savent beaucoup de géographie, font des broderies admirables, et j’estime que chacune de ces jolies petites fdlcs peut gagner, par son travail, huit sous par jour. Pour trois cents journées, cela fait quatre cent quatre-vingts francs par an , c’est moins que ce que l'on donne à un de leurs maîtres. C’est pour quatre cent ([uatre-vingts francs par an qu’(’//c.s perdent A jamais le temps pendant lequel il est donné à la marhine humaine d'acquérir des idées.

— Si les fenimes lisent avec ]ilaisirlcs dix ou douze bons volumes qui paraissent chaque année en Europe ; elles abandonneront bientôt le soin de leurs enfaids. — C’est comme si nous avions peur, en plantant d’arbres le rivage de l’Océan , d’arrêter le mouvement de ses vagues. Ce n’est pas dans ce sens que l’éducation est toute pui.s.sante. Au reste, depuis quatre cents ans l'on présente la même objection contre toute espèce d’éducation.

Les demi-.sots, entraînés par la révolution qui change tout en France, commencent à avouer, depuis vingt ans, que les femmes peuvent faire «pielquc chose, mais elles doivent .se livrer aux occupations

SKS inÉKS SUR I.’AMOUH I:T LK MABIAr.K. 340 convenables à leur sexe : élever des fleurs, former des herbiers, faire nicher des serins ; on appelle cela des plaisirs innocents. Ces innocents plaisirs valent mieux que de l’oisiveté. — Lai.s.sons cela aux sottes, comme nous laissons aux sots la gloire de faire des couplets pour la fête du maître de lu maison. Mais est-ce de bonne foi que l’on voudrait proposer à Madame Iloland ou à mistress Hutchinson' de passer leur temps à élever un petit rosier du Bengale?

Tout ce raisonnement se réduit à ceci ; l’on veut pouvoir dire de son esclave : « 11 est trop bêle pour être méchant. »

Que votre amie ail passé la matinée, pendant que vous étiez au Champ-de-Mars ou à la Chambre des communes, à colorier une ro.se <raprcs le bel ouvrage de Redouté, ou à lire un volume de Shaksiieare, ses plaisirs auront été également innocents ; seulement avec les idées qu’elle a prises dans .sa rose, elle vous ennuiera bientôt à votre retour, et de plus elle aura soif d’aller le soir dans le monde chercher dos sensations un peu plus vives. Si elle a bien lu Shakspeare, au contraire, elle est aussi fatiguée (jue vous, a eu autant de plaisir, et sera plus heureuse d’une promenade solitaire dans le bois de Vincennes,en vous

' Voir les Mémoii'cs de <cs l'emnies ndniiraliles. J'aiirais (l'niilres noms à iiuiiit iU »ont iiicoiuiui du public, et d aillciirK un ne peut pa.4 lui'iue indiquer U* nicrite vivant.

350 1,’aht kt i,.\ vie de stenuiial.

donnant le bras, que de paraître dans la soirée la plus à la mode. Les plaisirs du grand monde n’en sont pas pour les femmes heureuses.

Au lieu de la société et de la conversation des hommes-femmes, une femme instruite, si elle a acquis des idées sans perdre les grAces de son sexe, est sûre de trouver parmi les hommes les plus distingués do son siècle une considération allant presque jusqu'à l’enthousiasme.

Lps femmes deviendraient les rivales et non les compagnes de l'homme. — Oui, aussiU'it que par un édit vous aurez supprimé l’amour. Kn attendant celte belle loi , l’amour redoublera de c harmes et de transports ; voilà tout. La ba.se sur laquelle s'établit la cristallisation deviendra plus large ; l’honirne pourra jouir de toutes ses idées auprès de la femme qu’il aime, la nature tout entière prendra de nouveaux charmes a leurs yeux, et comme les idées réHéchisscnt toujours ipielques nuances des caractères, ils se connailronl mieux et feront moins d’imprudences, l’amour sera moins aveugle et produira moins de malheurs.

Le désir de plaire met à jamais la pudeur, la délicatesse et toutes les grAces féminines hors de l'atteinte de tonte éducation quelconque. C’est comme si l’on craignait d’apprendre aux rossignols à ne pas chanter au printemps.

Les grâces des femmes ne tiennent pas à l’ignorance;

SES IDÉES SL'R L’aMOUR ET EK MARIAGE. 351 voyez les dignes épouses des bourgeois de noire village, voyez en Angleterre les femmes des gros marchands. L’alTectation qui est une pédanterie (car j’appelle pédanterie l’alTectation , de me parler hors de propos d’une robe de Leroy ou d’une romance de Romagnesi, tout comme l’afTectation de citer Fra Paolo et le concile de Trente à propos d’une discussion sur nos doux missionnaires), la pédanterie de la robe est du bon ton , la nécessité de dire sur Rossini précisément la phrase convenable, lue les grâces des femmes de Paris ; cependant malgré les terribles elfets de cette maladie contagieuse, n’est-ce pas à Paris que sont les femmes les plus aimables de France? Ne serait-ce point que ce sont celles dans la télé desquelles le hasard a mis le plus d'idées justes et intéressantes? Or ce sont ces idées-là que je demande aux livres. Je ne leur [imposerai certainement pas de lire Grotius ou Pulfendorf depuis que nous avons le commentaire de Tracy sur Montesquieu.

Une femme ne doit pas faire parler de soi. — A quoi je réponds de nouveau ; Quelle est la femme citée parce qu’elle sait lire?

Et qui empêche les femmes, en attendant la révolution dans leur sort, de cacher l’étude qui fait habituellement leur occupation et leur fournit chaque jour une honnête ration de bonheur? Je leur révélerai un secret en passant. Lorsqu’on s’est donné un but, par exemple de se faire une idée nette de la conjura-

IV)2 l’art kt la vie he stendhal.

lion de Ficsque à Gênes, en 1547, le livre le plus insipide prend de l'intérêt: c’est comme en amour la rencontre d’un être indilTérent qui vient de voir ce qu’on aime; et cet intérêt double tous les mois jusqu’à ce qu’on ait abandonné la conjuration de Fiesque.

Je dis qu’une femme doit occuper chaiiue jour trois ou quatre heures de loisir comme les hommes de sens occupent leurs heures de loisir.

Vous faire d’une femme un auteur? —

Kxactement comme vous annoncez le projet de faire chanter votre fille à l’Opéra en lui donnant un maitre de chant. Je dirai ipi’ime femme ne doit jamais éi'rire que comme Madame de Slaal (de Launay), des œuvres [losthumes à publier après sa mort. Imprimer, pour une femme de moins de cinquante ans , c’est mettre son bonheur à la plus terrible des loteries ; si elle a le bonheur d’avoir un amant, elle commencera par le perdre.

Je ne vois qu’une exception : c’est une femme qui fait des livres pour nourrir ou élever sa famille. Alors elle doit toujours se retrancher dans l’intérêt d’argent en parlant de ses ouvrages, et dire, par exemple, à un chef d’escadron : o Votre état vous donne quatre mille francs par an, et moi, avec mes deux traductions de l’anglais, j’ai pu, l’année dernière, consacrer trois mille cimj cents francs de plus à l’éducation de mes deux lils. »

Hors de là, une femme doit imprimer comme le

SICS lOKKS Sun u’AMOUn l'.T LE MAUIAGE. HoTÎ baron d’Holbach ou Madame de la Fayette ; leurs meilleurs amis l’ipnoraient. Publier un livre ne peut être sans inconvénient que pour une /ii/c ; le vulgaire, pouvant la mépriser à son aise à cause de son état, la portera aux nues à cause de son talent, et même s’engouera de ce talent.

Jîenucoup d'hommes en France, parmi ceux qui ont six mille livres de renie, font leur bonheur habituel par la littérature sans songer à rien imprimer; lire un bon livre est pour eux un des ]>lus grands plaisirs. Au bout de dix ans, ils se trouvent avoir do^ddé leur esprit, et jiersonne ne niera <pi'en général plus on a d'esprit moins on a de passions incompatibles arec le bonheur des autres. Je ne crois pas que l’on nie davantage que les fils il’une femme qui lit Gibbon et Schiller auront plus do génie (jue les enfants de celle <pii dit le chapelet et lit Madame de Genlis.

Un jeune avocat, un marchand, un médecin, un ingénieur, peuvent être lancés dans la vie sans aucune éducation , ils se la donnent tous les jours en pratiquant leur état. Mais quelles ressources ont leurs femmes pour acquérir des qualités estimables et nécessaires? Cachées dans la solitude de leur ménage , le grand livre de la vie et de la nécessité reste fermé pour elles. Elles dépensent toujours de la même manière, en discutant un compte avec leur cuisinière, les trois louis que leur mari leur donne tous les lundis.

354 l’art et la vie de Stendhal.

Je dirai, dans l’intérêt des despotes: Le dernier des hommes , s’il a vingt ans et des joues bien roses , est dangereux pour une femme qui ne .sait rien, car elle est tout à l’instinct ; aux yeux d’une femme d’esprit, il fera justement autant d’eflet qu’un beau laquais.

On a remarqué que , dans les classes sans éducation, les femmes valent mieux que les hommes. Dans les classes distinguées, au contraire, on trouve les hommes supérieui-s aux femmes. C'est que les lioiiunes s’enrichissent de vertus acquises , tandis que les femmes se bornent aux vertus natives. « Une femme aimable, raconte Heyle, me disait un soir dans son salon : t Voyez comme on nous abandonne; nous » voici sept femmes seules ; tous ces Messieurs sont » là-bas, autour de la table d’écartc, ou contre la chemi- » née à parler politi(]ue, etc. » Je me suis dit tout bas : Molière réclame sa part de cette sotti.se, n’est-ce pas là un des elTeLs des Feinwc-s soi'imtcs? Les femmes, craignant mortellement le ridicule que Molière jette à pleines mains sur la pédante Armandc, au lieu d’apprendre des idées, apprennent des notes de musique ; d’après cette belle manière de raisonner, les femmes ne peuvent plus qu’aimer ou que haïr ; elles ne sauraient le plus souvent discuter et comprendre les raisons d’aimer et de haïr. Klles ne peuvent que répéter , d’après riiomme qu’elles aiment : c’est exécrable, ou : c’est sublime. Or, l’approbation portée

SES IDÉES SUR L’AMOUR ET LE MARIAGE. 3,V) à ce point, au lieu d’ôtrc flatlouse n'est qu’ennuyeuse.

» Beaucoup de femmes de Paris trouvent un bonheur suflisant à s’habiller chaque soir avec beaucoup de soins, à monter en voiture, et à aller paraître une demi-heure dan.s un salon où les hommes parlent entre eux d’un côté, tandis que les femmes se regardent d’un œil critique entre elles. Au milieu d’une société ainsi arrangée, une femme qui n’aurait pas une vanité as.sez robuste pour vivre uniquenient de jouissances de celle espèce serait fort malbeurense ; elle ne trouverait que du vide dan.s tout ce qui fait les |)laisirs dos autres femmes ; elle passerait pour singulière ; la société ipi’elle oITenserail à son insu , par sa manière particulière do sentir, serait Juge et partie contre elle, et la condamnerait tout <rune voix. Je vois au bout de trois ans cette femme perdue de réputation, et, en même temps, la seule digne d’étre aimée. 11 est vrai qu’on peut rompre le cours de celte méchante soUi.se du public par un séjour de six mois à la campagne.

» C’est la faute de celte sotte fidélité au patron convenu : Il faut être comme tout le monde...

» La femme que j’aime, vous dirait un jeune homme, a l’ànie tpi’il faut pour admirer, et avec enthousiasme ; ce qui lui manque , c’est l’habitude d'un peu d’attention et de la logique néce.ssaire pour comprendre. — Mère aimable, les livres sont comme la lance d’.\chille qui seule (louvait giiéiàr les bles-

C56 l'art et la vie de Stendhal.

sures qu’elle faisait ; cnseiftnez à votre fille l’art d’éviter l'erreur, si vous voulez qu'elle piiis.se résister un jour au.ic séductions de l’amour, ou à celles de l’hypocrisie à quarante ans. En politique comme dans l’éducation jirivée, une baïonnette ne peut rien contre une doctrine. Tout au plus, elle peut faire redoubler d’attention pour la saisir... Par le succès des Femmes savantes Molière a rendu impossible l’existence de femmes dignes d’entendre et d'aimer « le Misanthrope ; » Madame Itoland l’eût aimé'. Et un tel homme, soutenu par un comr digne de l’entendre, eût pu devenir un héros citoyen, un Hainpden. Voyez le danger, et souvenez-vgus qu’un despote a toujours peur.

» Molière n’a pas songé à toutes ces profondeurs machiavéliques, mais c’est justement cette horreur de n’être pas comme tout le monde , qu’il inspire , et voilà pourquoi il est immoral. »

Le plaisant de l'éducation actuelle, c'est qu’on n’apprend rien au.x jeunes filles qu’elles ne doivent oublier bien vite dès qu'elles seront mariées. Il faut quatre heures par jour, pendant six ans, pour bien jouer de la harpe ; pour bien poindre la miniature ou l’aquarelle, il faut la moitié de ce temps. La plupart des jeunes filles n’arrivent pas môme à une médio-

’Smisîe nom de Madame Rol.mJ , Taulenr in«lh4iie les feinmea d'«« ÿénif MHfténeur,

SES IDÉES SL'H L’AMOUH ET LE MARIAGE. 357 crilô supportable ; de là le proverbe si vrai : Qui dit amateur dit ignorant'.

bit supfK).sons une jeune fille avec quelque talent ; trois ans après (pi’elle est mariée, elle ne prend pas sa harpe ou ses pinceaux une fois par mois : ces objets de tant do travail lui sont devenus ennuyeux, à moins que le hasard ne lui ait donné l’âme d’un artiste, chose toujours fort rare et qui rend peu propre aux soins dome.stiques.

L’éducation actuelle des femmes étant peut-être la plus plaisante absurdité de l’Europe moderne, moins elles ont d’éducation proprement dite , et plus elles valent ’. C’est pour cela peut-être qu’en Italie , en Espagne, elles sont si supérieures aux hommes, et Je dirais même si supérieures aux femmes des autres pays.

D’après le sytème actuel de l’éducation des Jeunes filles, tous les génies qui naissent /emmes sont perdus pour le bonheur du public.

La plupart des hommes ont un moment dans leur vie où ils peuvent faire de grandes choses, c’est celui où rien ne leur semble impossible. L’ignorance des femmes lait perdre au genre humain cette chance magnifique. L’amour fait tout au plus aujourd'hui

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3Ô8 l’art et la vie de stendhal.

bien monter à cheval, ou bien choisir son tailleur.

Quant à la vraie morale, ])lus on a d’esprit et plus on voit clairement que la justice est le seul chemin du bonheur. Le génie est un pouvoir, mais il est encore plus un flambeau pour découvrir le grand art d’être heureii.s.

Ce n'est pas que Stendhal approuve en tout l’éducation actuelle des hommes. Elle lui semble , au contraire, souvent absurde et incomplète (on ne leur enseigne pas les deux premières sciences , la logique et la morale). Cependant, la prenant telle qu'elle est, cette éducation , il vaudrait mieux, dit-il, la donner aux jeunes filles que de leur montrer imiiiuement à faire de la musique, des aquarelles et de la broderie.

Je ne sais si je ne m’abuse , mais il me semble qu’il y a du bon sens et de la vérité dans ces réflexions de Stendhal. L’instruction des jeunes filles est telle en France que de longtem[)s encore elles ne pourront devenir les compagnes d’hommes intelligents. Tout le monde en convient : les esprits les plus graves, les penseurs les plus éminents, les hommes les plus austères sont, sur ce point, d’accord avec Stendhal. « Nous avons, dit M. Vacherot’, l’orgueil de croire qu’il y a pour le moraliste moderne quelque chose au-dessus de la femme chrétienne dont nous ne trouvons ni la conscience assez large , ni la volonté assez

' La Reliilinii.

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