‹ L'art et la vie de StendhalChapitre 15 sur 16 · SON LIVRE DE L’AMOUR · texte numérisé non relu

SON LIVRE DE L’AMOUR

Est-il étonnant qu’il leur préféré les traits de sa maîtresse, qui lui promettent cent unités de bonheur? Môme les petits défauts de sa figure, une marque de petite vérole, par exemple, donnent de l’attendrissement à l’homme qui aime , et le jettent dans une rêverie profonde lorsqu’il les aperçoit chez une autre femme; que sera-ce chez sa maîtresse? C’est qu’il a éprouvé mille sentiments en présence de cette marque de petite vérole, que ces sentiments sont pour la plupart délicieux, sont tous du plus haut intérêt, et que, quels qu’ils soient, ils se renouvellent avec une incroyable vivacité à la vue de ce signe , même aperçu sur la figure d’une autre femme.

Si l’on parvient ainsi à préférer et à aimer la laideur, c’est que dans ce cas la laideur est beauté*. Un homme aimait à la passion une femme trèsmaigre et marquée de petite vérole : la mort la lui lavit. Trois ans après , ü Rome, admis dans la familiarité de deux femmes, l’une plus belle que le jour, l’autre maigre, marquée de petite vérole, et par là, si vous voulez, assez laide : je le vois aimer la laide au bout de huit jours qu’i/ emploie à effarer sa laideur par ses sourenirs; et, par une cociucttcrie bien pardonnable, la moins jolie ne manqua pas de l’aider

' La l>r^ulé n>8t que la iiromtate du bunlieur. Le bonheur d'un Urri- était dilTérent du bonheur d'un FraiifaU de ISiM. \oyei le* veux de la Vénua de Hédicia et comparei-lea aux yeux de la Madeleine de Pordenone Irhez M. de Sommarival .

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que l’illusion féconde qui embellit tout. Cela nousexpliijue pourquoi Stendhal pensait qu’il n’y a de bonheur possible en ce monde que pour un homme amoureux. L’amour est de toutes les passions celle qui se prête le plus à une illusion renaissante et continuelle. Tout se peint en beau pour un homme amoureux. Je voudrais l’étre, disait Stendhal, de Mademoiselle Flore de.s variétés et je ne porterais pas envie à don Juan. « Dans ma première jeunesse, enthousiaste de cette ennuyeuse trajîédie française, quand j’avais le bonheur de souper avec Madernoi.selle Olivier, à tous les instants, je me surprenais le cœur rempli de re.spect, croyant parler à une reine: et réellement je n’ai jamais bien su si , auprès d'elle , j’avais été amoureux d’une reine ou d’une jolie fille. » Comme il e.st impossible de résumei' des pages pleines d’observations, de détails, de mots profonds et perçants, je vais me borner, pour donner une idée du genre d’intérél et du style, à citer en entier le chapitre XXXIII, <jui traite du naturel dans l’intimité. On y verra, sans commentaires, les qualités et les defauts de l’auteur: l’observation pénétrante, et le décousu, les idées pétillantes en leur désordre entrecroisé, les singulières facultés de calcul et de rêverie dont elles émanent, et qui dénotent chez l’auteur une sorte de passion géométrique, de machiavélisme amoureux ou, si l’on veut, la réunion singulière d’une imagination folle et tendre, d’où le raisonnement n’est pas

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exclu, jointe au goût prédominant de la logique et de l’analyse qui laisse à peine le cœur s’abandonner un instant à la passion et qui le reprend lui-même pour le disséquer et pour lui demander l’explication et la cause de ce qu’il a senti.

c Le plus grand bonheur que puisse donner l’amour, c’est le premier serrement de main d’une femme qu’on aime.

» Le bonheur de la galanterie, au contraire, est beaucoup plus réel, et beaucoup plus sujet à la plaisanterie.

» Dans l’amour-passion, l’intimité n’est pas tant le bonheur parfait (jue le dernier pas pour y arriver.

» Mais eoinment peindre le bonheur, s’il ne laisse pas de souvenirs?

» On ne saurait trop louer le naturel. C’est la seule coquetterie permise dans une chose aussi sérieuse que l'amour à la Werther, où l’on ne sait pas où l'on va ; et, en même temps, par un hasard heureux pour la vertu, c’est la meilleure tactique. Sans s’en douter, un homme vraiment louché dit des choses charmantes, il parle une langue qu’il ne .sait pas.

» Malheur à l'homme le moins du monde affecté! Môme quand il aimerait, même avec tout l'esprit po.ssible, il perd les trois quarts de ses avantages. Se lai.sse-t-on aller à l’instant à l’affectation, une minute après, l’on a un moment de sécheresse.

«Tout l’art d’aimer se rédujt, ce nie semble, à dire

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exactement ce que le degré d’ivresse du moment comporte, c’est-:i-dire, en d’autres termes, à écouter son âme. Il ne faut pas croire que cela soit si facile; un homme qui aime vraiment, quand son amie lui dit des cho.ses qui le rendent heureux, n’a plus la force de parler.

» Il perd ainsi les actions qu’auraient fait naître ses paroles, et il vaut mieux se taire que de dire hors de temps (les cho.ses trop tendres ; ce rpii était placé , il y a dix secondes, ne l’est plus du tout, et fait tache en ce moment. Toutes les foisipie je manquais à celle règle, et que je disais une chose qui m’était venue trois minutes au|)aravant, et ipio je trouvais jolie, I.éonore ne mam|uait pas de me battre. Je me disais ensuite, en sortant ; elle a raison ; voilà de ces choses qui doivent choquer extrêmement une femme délicate ; c’est une indécence de sentiment. Elles admettraient i)lut(i>t, comme les rhéteurs de mauvais goût , un degré de faiblesse et de froideur. N’ayant à redouter au monde que la faus.seté de leur amant, la moindre petite in.sincérité de détail, fùt-ellc la plus innocente du monde, les prive à l’instant, de tout bonheur et les jette dans la méfiance.

» Les femmes honnêtes ont de l’éloignement pour la véhémence et l’imprévu, (jui sont cependant les caractères de la pas,sion ; outre que la véhémence alarme la pudeur, elles se défendent.

» Quand quelque mouvement de jalousie ou de dé-

386 1,'art et la vie de Stendhal.

plaisir a mis de sang-froid, on peut en général entreprendre des discours propres à faire naitre cette ivresse favorable à l’amour; et si, après les deux ou trois premières phrases d’exposition, l’on ne manque pas l’occasion de dire exactement ce que l’âme suggère, on donnera des plaisirs vifs à ce qu’on aime. L’erreur de la plupai’l des hommes, c’est (lu’ils veulent arriver à dire telle chose (ju'ils trouvent jolie, spirituelle, louchante ; au lieu de délendi-e leur âme de l’empesé du monde, Jus(|u’à ce degré d’intimité et de naturel d’exprimer naivemcnl ce qu’elle sent dans le moment. Si l’on a ce coui'iige, l'on ret;evra à l'instant sa récompense par une espèce do raccomtnodernent.

«C’est cette récompen.se au.ssi ra|iide qu’involontaire des plaisirs que l’on donne â ce qu’on aime, qui met celte passion si fort au-dc.ssus des autres.

» S’il y a le nalund parfait, le bonheur de deux individus airive à être confondu '. A cause de la sympathie et de plusieurs autres lois do notre nature, c’est tout simplement le plus grand bonheur qui jiuisse exister.

« Il n’est rien moins que facile de déterminer le sens de celle parole, naturel, condition nécessaire du bonheur par l’amour.

» ün appelle naturel ce qui ne s’écarte pas de la manière habituelle d’agir. 11 va sans dire qu’il ne faut

' A >e placer exactement daiiB les luëmej) actions.

SON LIVRE DK l’aMOLIR. 387

jamais non-seulement mentir à ce ([u’on aime, mais même embellir le moins du momie et altérer la pureté de trait de la vérité, tlar, si l’on embellit, l’attention est occupée à embellir, et ne répond plus naïvement, comme la toucbe d’un piano, au sentiment cpii se montre dans ses yeux. Elle s’eu aperçoit bientôt à je ne sais ([uel fioid qu’elle éprouve, et à son tour a recours à la coquetterie. Ne serait-ce i>oint ici la raison cachée qui fait qu’on ne saurait aimer une femme d'un esprit trop inféi'ieur’? (l’est qu’atqirês d’elle on peut feindre impunément, et comme feindre est plus commode, à c-ause de l'habitude, on se livi’o :m manque de naturel. Dés lors ramnur n’est plus amour, il tombe à n’étre qu’une alîaire ordinaire ; la seule dilTcrence , c’est qu'au lieu d’argent on gagne du plaisir ou de la vanité, ou un mélange des deux. Mais il est difficile de ne pas éprouver une nuance de mépris pour une femme avec <[ui l’on peut impunément jouer la comédie, et par con.séquent il ne manque pour la planter-là que de rencontrer mieux à cet égard. L'habitude ou les serments peuvent retenir; mais je parle du peni-hant du cœur, dont le naturel est de voler au plus grand plaisir.

» rievenantàce mot naturel, naturel etbabituel sont deux cbo.ses. Si l’on prend ces mots dans le même sens, il est évident que plus on a de .sensibilité, plus il estdiflicile d’être naturel, car l’habitude a un empire moins pui.ssant sur la manière d’être et d’agir, et

388 l’art kt la vik de Stendhal.

l’homme est davantage à chaque circonstance. Toutes les pages de la vie d’un être froid .sont les mêmes; prenez-le aujourd’hui , prcnez-le hier, c’est toujours la même main de bois.

» Un homme sensible, dès que son cœur est ému, ne trouve plus en soi de traces d’habitude pour guider ses actions ; et comitienl pourrait-il suivre un chemin dont il n’a plus le sentiment?

» Il sent le poids immense qui s’attache à chaque parole qu’il dit à ce qu’il aime, il lui semble cpi’un mot va décider de son sort. Comment pourra-t-il ne pas chercher à bien dire? ou du moins comment n’aura-t-il pas le sentiment qu’il dit bien? Dès lors il n’y a plus de candeur, donc, il ne faut pas prétendre à la candeur, cette qualité d’une ûme qui ne fait aucun retour sur elle-même. On est ce qu’on peut, mais on sent ce qu’on est.

B Je crois (pie nous voilà arrivés au dernier degré de naturel (jue le cceur le plus délicat puisse prétendre en amour.

B Un homme passionné ne peut ipi’ernbras.ser fortement, comme sa seule ressource dans la tempête, le serment de ne jamais changer en rien la vérité et de lire correctement dans son cœur; si la conversation est vive et entrecoupée, il jieut espérer de beau.x moments de naturel, autrement il ne sera parfaitement naturel que dans les heures où il aimera un peu moins à la folie.

SON LIVHK Di; l’amour. 389

» Auprès de ce qu'oii aime, àpcine le naturel restet-il dans les tnouveynmls , dont cependant les habitudes sont si profondément enracinées dans les muscles. Quand je donnais le bras îi Léonore , il me semblait toujours être sur le point de tomber, et je pensais à bien marcher. Tout ce qu'on peut, c'est de n'étre jamais affecté volontairement ; il suffit d’être persuadé que le man(|ue de naturel est le (dus yrand désavantage possible, et peut aisément être la source des plus grands malheurs. Le co'ur de la femme que vous aimez n’entend plus le vôtre, vous perdez ce mouvement nerveux et involontaire de la franchise qui répond à lu franchise. C'est pci'dre tous les moyens de la toucher , j’ai pre.sijue dit de la séduire ; ce n’est pas que je prétende nier qu’une femme digne d’amour peut voir son destin dans cette jolie devise du lierre, qui meurt s'il ne s'atlaehe; c’est une loi de la nature, mais c’est toujours un pas décisif pour le bonheur, que de faire celui de l'homme (pi’ori aime. Il me semble qu’une femme raisonnable ne doit tout accorder à sou amant que quand elle ne peut plus se défendre, et le plus léger soupçon sur la sincérité de votre cœur lui rend sur le champ un peu de force, a.ssez du moins pour retarder encore d’un jour sa défaite.

» Kst-il besoin d’ajouter (|ue pour rendre tout ceci le comble du ridicule, il suffit de l’appliquer à Tamourgoùt? »

390 l’aut et la vie pe Stendhal.

Nous avons dû citer, eu entier, un chapitre pour faire connaitre la manière et le style de l’auteur. A prê.sent, faut-il l'avouer, ce chapiti’O relu sur épreuves, nous semhle bien dilTus et bien long. Il semble que Stendhal aurait pu resserrer davantage ce qu'il avait à dire, et, |)our couper au court , nous indiquons les titres seuls des chapitres suivants cpji traitent des ililfrreuceif entre la naissani’e de raïuoiir dans les deux sexes ; du premier pas, du grand inontle, des malheurs ; — de la première vue ; — de l'engouenient, — des coups de foudre; — la pré.sentation ; — de la pudeur; — des regards; — de l'orgueil féminin; — du cour;ige des femmes; — des conlidences ; — de la jalousie ; — de la pi((uc d'amourpropre ; — de ramoiir :'i querelles. Kntin les deux derniers chapitres ihi premier livre indiquent les remèdes à l’amour.

Le livre second débute par une théorie des tempéraments et des gouvernements empruntée à tiabanis, quant à l’influence du physit[ue, et à Montesquieu, (juanl à l’inlluence des climats.

Tous les amours, dit l’auteur, toutes les imaginations, prennent dans les individus la couleur des six tempéraments :

Le sanguin ou le Français, ou M. de Francueil (Mémoires de Madame d’Kpinay); le bilieux, ou l’Espagnol, ou Lauzun (l’eguilhen des Mémoires de Saint-Simon); le mélancolique, ou l’Allemand, ou le

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SON Livni; DE l’amoer. 3&1 ,

(Ion Carlos de Schiller; le flegmaticjiie, ou le Hollandais ; le nerveux, on Voltaire ; rathlélicjue, ou Milon de Grotone.

Si l’influence des tempéraments se fait sentir dans rambition, l’avaric’e, l’amitié, etc., etc., que sera-ce dans l'amour, qui a un mélange forcé de physique?

Siip[)osons que tous les amours puissent se rapporter aux quatre variétés que nous avons notées : amourpassion, ou .lulie d'Ktunges ; amour-goût, ou galanterie; amour physique; amour de vanité (une duchesse n’a jamais que trente ans jiour un bourgeois).

Il faut passer ces quatre amours par les six variétés dépendantes des habitudes ipie les six tempéraments donnent à l’imagination. Tifièrc n’avait pas l’iniagination folle de Henri VI 11. '

Faisons passer ensuite toutes les combinaisons que nous auront obtenues par les différences d'habitudes dépendantes des gouvernements ou des caractères nalionaiix ; savoir: le despotisme asiaticpie, la monarchie absolue, l’aristocratie mas<iuée par une charte, la république fédérative, la monarchie constitutionnelle, un état en révolution, etc.

Après toutes ces manières générales de considérer Vmiwur, on a les différences d’âge, et l’on arrive enlin aux particularités individuelles.

Pur exemple, on pourrait dire: j’ai trouvé à Dix'sde, chez le comte Wolstein, l’amour de vanité, le tempérament mélancolique, les habitudes monar-

3!>2 1,'aHT KT la VIK DE STENDHAL.

chi(}ues, l’âge de Ireiite ans, et... les particularités

individuelles.

Cette manière de voir les choses abrège et coinmiini<iiie de la froideni' à la tète de celui ([ui juge de l’amour, cliose essentielle et fort diflicile.

Ür, comme en physiologie l’homme ne sait presque rien sur lui-mème (jne par l’anatomie l'ouqiarèe, de même, dans les passions, la vanité et plusieurs autres causes d'illusion font que nous ne pouvotis être éclairés sur ce tpii sc passe dans nous que par les faiblesses que nous avons observées chez les antres. Si par hasard, cet essai a un effet utile, ce sera de conduire l’esprit à faire de ces sortes de rapprochement.

Pour engager à les faire, tjtendhal e.squisse (pielques traits généraux du caractère de l'amour chez les diverses nations; mais il revient sans cesse à l’Italie ; seul pays de l’Kurope moderne où croisse eti liberté la » iilante qu'il décrit. » iln France, la vanité; en Allemagne , une prétendue philosophie folle à mourir de rire ; en Angleterre, un orgueil timide, .soulfi'aiit, rancunier, la torturent, rétoiiffent , ou lui font prendre une direction baroque.

Ainsi , ce second livre se résume en ceci : « les Français sont trop vaniteux ; les Anglais sont trop orgueilleux , et ont trop su, comme les anciens Bomains, persuader à leurs femmes qu’elles doivent s’ennuyer; les Allemands, qui meurent d'envie d'avoir du caractère, sont trop réve-creux, ils se jettent

SON LIVRK DK l'aMOHR.

dans leurs imaginations et dans leur philosophie, espree de folie douce, aimuble, et surluut sans fiel. Les rcpublieains d’Ainérique adorent trop le dieu dollar ; il n’y a d’amour qu’en Italie. »

Citons, pour terminer, quelques pensées choisies datis les fragments divers :

« On peut tout acquérir dans la solitude hormis du caractère.

» Avoir le caractère solide, c'est avoir une longue et ferme expérience des mécomptes et des malheui’s de la vie. Alors on désire constamment ou l'on ne désire pas du tout.

» Avoir de la fermeté dans le caractère, c’est avoir éprouvé l'effet des autres sur soi-même ; donc il faut les autres.

» Il faut la solitude pour jouir de son cteur et pour ai mer, mais il faut être répandu dans le monde pour réussir.

» Femme tendre, qui cherchez à voir si l’homme ipie vous adorez vous aime d’amour-pa.ssion , étudiez la première jeunesse de votre amant. Tout homme distingué fut d’abord, à ses premiers pas dans la vie, un enthousiaste ridicule ou un infortuné. L’homme à l’humeur gaie et douce, et au bonheur facile, ne peut aimer avec la passion qu’il faut à votre cœur.

.le n’appelle passion que celle qu’ont éprouvée de longs malheurs, et de ces malheurs que les romans

394 l’aht kt la vie de Stendhal.

se gardent bien de peindre, et d’ailleur.s qu’ils ne peuvent pus peindre.

» C’est une réfle.xion commune, mais que sous ce prcte.\te l’on oublie de croire, que tous les jours les âmes qui sentent deviennent plus rares, et les esprits cultivés plus communs.

» Go'lhe, ou tout autre homme de génie allemand, estime l’argent ce cpi’il vaut. Il ne faut [leiLser qu’â sa fortune , tant qu’on n’a pas six mille francs de rente, et puis u’y plus penser. Le sot, de son côté, ne comprend pas l’avantage <]u’il y a à sentir et penser comme Go'the ; toute sa vie, il ne sent ipie par l’argent et ne pense qu’à l’argent. C’est pai- le mécanisme de ce double vote que dans le monde les prosaïques semblent l’emporter sur les cœurs nobles.

» Le caractère est la manière habituelle de chercher le bonheur.

» I.a cruauté est une sympathie souffrante.

» Le rire est l’elTet produit par la vue subite d’une supériorité que nous avons sur autrui.

» Le pouvoir n’est le premier des bonheurs après l’amour, que parce que l’on croit être en état de commander 1a sympathie. »

Je recommande surtout les deux fragments intitulés Le Itamenii de Saltzbourg et Krnestine ou la naissance de l’amour qui résument, sous forme anecdotique , la meilleure partie dos ob.servations répandues et disséminées dans tout le livre.

CHAPITRK IV.

SA PHILOSUPIIIE.

OIAIMTRK IV.

SA piiilosophif:.

Etndrji H nclbode d« Stendhal ' .

On s'est lellcmenl accoutumé îi ne voir en Stendhal qn’nn amateur littéraire, un conteur amusant d’anecdotes (irivoises, un touriste et un dilettante, (lu’on .sera peut-être étonné d’entemlre dire qu’Uenri Beyle fut un penseur profond, un observateur pénétrant, philo.sophe fort instruit, logicien rigoureux et original.

Et pourtant tout ce qu’il a écrit; romans, liistoire, biographies, impressions de voyage, tous ses ouvrages n’ont été pour lui que le cadre dans lequel il a fait entrer l’objet unique et constant de sa pensée : Je veu x dire la science de la vie et la science de l’homme , la morale et la théorie du bonheur.

C’est pourquoi, avant d’exposer en les discutant, les conclusions de son Étude de l'hoiuuie, il est peut-être nécessaire d’indi(|uer rapidement sa méthode et la suite des études sérieuses qui ont formé la base et les fondements indispensables de sa philosophie.

' Cei'ImpiIre phllutopliique a paru ilaïui la Muiali indépendante, ir* làl , 1*2, 173 de la année.

398 i.’aht kt l\ vrE de STENniuL.

Slomltial est un pliilosophe d’autant plus remarquable (lu’il est sincère, qu’il se moque du qu’eu dirn-l-on et qu’il provoque, plus cpio personne, par ses ironies autant que ])ar sa fa(;on d’écrire, son lecteur à penser et à agir par lui-méme.

Sa méthode personnelle nous parait excellente. Elle s’élève du corps à l’esprit, du tempérament aux facultés qui en résultent, delà physiologie à la psychologie et de celle-ci à l’économie politique et à l'iiistoii'e. De l’histoire, il revient à la vie pratique sentie et observée par lui-méme et partout.

Il voulait arriver U conunilre l'hoDinie, c'est là son but : c’est là l’objet uniipie île tous ses travaux. Il commence donc par la physiologie. Cette science, qui fait tant de progrès de nos jours, possédait déjà de son temps Cabanis etliichat. Il .s’attache surtout à Cabanis dont le traité ; /tc.s rajiporls du p/iysô/m: fl <hi moral, publié en 179!), pose la question dans ses vrais termes.

C’est à Cabanis, et à ce traité même, que Stendhal emprunta cette fameuse théorie des tempéraments qui tient une place importante dans son livre Du l'amour, dans son Hixloire de la peinlure eu Italie, dans toute sa ci itique d’art et de littérature, comme dans la pratique de sa vie et dans renchainement habituel de ses idées.

Pour Stendhal, comme pour Cabanis, le corps et l’esprit ne .sont pas seulement intimement unis et confondus pour ainsi dire : ils ne forment rêellfinful

SA HIII.OSOniIE. ri!)9

(}u’un seul et même tout, une seule et même chose. — « Les nerfs, voilà loul l’homme », dit Cabanis. A son exeinjile, Stendhal ne voit dans ce <|u’on appelle communément l’ame et l’espril, rien de plus que les mouvements et la sensibilité des nerfs et du cerveau.

Pour étudier de [ilus près tout cet ordre de phénomènes résultant du mécanisme et de l’activité du cerveau, il passe de Cabanis à M. de Tracy ’ , de la physiologie à ridroloijir , du Truité dm ra/iiiorts du phyxitiue et dit morul, au livre de l'Esprit. Helvétius est de la môme école matérialiste et expéi-imentale que Cabanis et.Stondhal. Pour se faii'c une idée juste des opérations dont résulte la pensée, disait Cabanis, il faut considérer le cerveau comme un organe particulier, destiné spécialement à la produire; de même que le foie à tiltrei’ la bile , l’estomac à opéi’er la digestion, etc. Les impressions, en arrivant au cerveau, le font entrer en activité comme les aliments en tombant dans re.slomac, etc.

A son tour, Helvétius développe celle manière de voir dans ses deux livres de l'Esprit. D’après lui, la sensibilité pliysi((ue est aussi la source unique de nos connaissances ; ou , ce qui revient au même, toutes nos idées nous viennent par les .sens. Juger, d’après lui, c’est sentir. L’Esprit, dans son livre est pris dans

* Élément* d’idénlogie. ô vol. in-IS, par M. le cuiiile vie DevUill de Tracy.

doux sens différents: c’est lantét la faculté de penser et tantôt la somme des impressions et des connaissances rassemblées dans la tête d’un homme. L’homme naît donc avec toute son âme quand il nait avec un cerveau bien organisé, puisqu’il possède déjà la faculté de sentir ; mais non avec tout son esprit • qu’il développe peu à peu, à mesure (pi'il accroît le nombre de .ses sensations et ciu’il les transforme.

On voit quelle large part est laissée, dans cette théorie, à riniluence du milieu, des circonstances et du climat. Helvétius insiste particulièrement sur l’influence do l’éducation et des lois. Il pense que l’éducation qu’on reçoit et surtout celle <|u’on se donne à soi-même par l'étude et la réllexion , développent notre esprit et font notre morale, comme toutes nos autres idées. D’après lui, il faut donc traiter la morale comme les autres sciences et faire une morale expérinietilith' , comme on a fait une physique e.xpérimentale. O’est, aussi, la pensée de Locke et de Bacon. Les hommes, nous dit-il, ne sont pas méchants, mais seulement soumis à leurs intérêts. Il faut donc les éclairer sur leur intérêt véritable, de façon à ce (ju’ils cherchent leur bonheur par des actions utiles, ou du moins jamais nuisibles aux autres.

L'égoïsme intelligent, c’est-à-dire le désir éclairé

' C'e.-t II- lirciiiier seii* ilii unit i‘.<iiril ou laiMilli! île pi-n.<er.

*Ceil ù (lirt! avoe la bUiuiiic ilei eo nialü^aiicdé qu'il peal aequ.*rir.

de noire bonheur, suflit pour nous conduire à la vertu qui consiste précisément dan.s l’habitude de respecter les autres hommes et de diriger toutes nos actions particulières au bien général. L’amour de la vertu, n’étant dans son système (lue le désir du bien général, Helvétius montre l’importance de l’éducation et des lois. C’est à démontrer cette iiilluence qu’est consacré, en grande partie, le livre de l’Esprit. D’après l'auteur, c’est par de bonnes lois, par une éducation intelligente, appropriée au tempérament, qu’on rend les hommes utiles aux autres, et qu’on les rend, par eonsé(iuent heureux et vertueux, tout à la fois.

Telle est, dans ses grandes lignes, la philosophie d’Helvétius (]ui fut le second maître d’Henri Beyle.

Voilà donc l’homme étudié dans son corps et dans son esprit , dans les rapports intimes de l’un et de l’autre qui ne font qu’un. Connai.ssant ainsi l’homme abstrait dans son organisation physi(iue et dans ses facultés intellectuelles, il rosie à l’examiner comme être social , sous l’influence simultanée des climats et des gouvernements. Stendhal (|uilte alors Helvétius et Cabanis pour Mallhus, Bentham, Delolme, Machiavel et Montes(|uieu. Il se livre, avec eux, à toute une nouvelle série d'études économiques et politiques. Tous les documents qu’il puise dans leurs livres ont, à leur tour, be.soin d’être contrôlés par l’histoire. Mais l’histoire est souvent mal faite, cl les historiens qui ont rédigé après coup, Stendhal n’y croit pas. Il les

402 l’art et la vie de Stendhal.

récuse comme vendus à un pouvoir ou h un système. Il n’accorde sa confiance qu’aux originaux, c’est-àdire aux écrits du temps, aux mémoires, journaux et correspondances; aux pièces authentiques, aux récils d’anecdotes qui lui montrent les actes et les passions humaines pris sur le fait. .\vec un beau mouvement d’orgueil: il s’écrie, devançant et combattant d’avance les contradictions hypocrites et routinières qu’il prévoit ; « L’homme qui écrit ces lignes a parcouru toute l’Europe, de Naples à Moscou, avec cent auteurs, tous originaux dans sa calèt:he. » Nous voyons dans cette fière déclaration une preuve de cette méthodique méfiance, de cette .savante circonspection, de cette attention passionnément fidèle au vrai, qai ne sont, certes, pas d'un amateur distrait, et qui doivent nous donner conliance dans les résultats des travaux faits d’après une pareille méthoile et avec un tel .soin.

Toutes ces études si longues ne sont pas tout. Elles n'ont eu pour but et pour résultat que de « lui aiguiser l’esprit, de lui ouvrir des veines d’informations, de lui fournir des faits à vérifier. » Son étude personnelle doit porter sur l’homme vivant, sur lui-même et sur l’homme qu’il connaît, qu’il peut voir et toucher ; et cet homme, il l’a observé « d’un bout à l’autre de l’Europe, d’un bout à l’autre de l’échelle sociale. »

On voit qu’Henri Beyle n’est pas un fantaisiste et qu’il fut plus qu’un amateur. Pour résumer en quelques mots sa méthode et ses éludes, telles qu’il nous

les a fait connaître , rappelons les idées qu’éveillent les noms de Cabanis, Helvétius, Bentham, Montesquieu, etc. « La physiologie, la métaphysique, la politique, la philosophie de l’histoire, l’histoire proprement dite, et par-dessus tout cela la vie pratique, les salons et les bivacs depuis Naples jusqu’à Moscou, tels sont les fondements sur lesquels reposent lesiiuelques idées qu’il voulait mettre en œuvre. » — Tous ces matériaux étant rassemblés, il sut attendre, avant d’écrire, le point de maturité de son esprit, et quand, enfin, en 1814, à l’âge de trente et un ans, il prit la plume pour la première fois, il était maître de toutes ses principales idées qui étaient coordonnées et liées dans sa tôle par le ciment d'une logique sévère. Plus tard il s’occupa moins de faire ressortir le .secret enchaînement de toutes ses pensées. Il laissa au lecteur le soin de les mettre à leur place dans le vaste ensemble d’une philosophie éparse dans les vingt volumes de ses œuvres, philosophie qui se réduit à connaître exactement les motifs des actions des hommes, à raisonner juste, à mettre le plus d’art possible dans son existence, afin d’obtenir le plus grand bonheur possible, afin d’être heureux d’une façon élevée et digne d’un homme.

Il ne faut donc plus s’y méprendre, Stendhal n’est pas un fantaisiste, un artisan habile de paradoxes, ainsi que l’ont imprimé presque tous ses critiques. C’est à certains égards un jienseur très-sérieux , un

404 t.’ART ET LA VrE DE STENDHAL,

moraliste pénétrant, un philosophe pratique qui va droit au fond des clio.^es , qui ne s’embarrasse pas des questions inutiles, et qui, sous le remplissage vide dont les métaphysiciens gonflent trop habituellement leurs livres, a découvert, et a fi-xé toute sa vie, la seule chose vraiment importante, à savoir la morale pratique et la théorie du bonheur.

Toutes ses études premières de l'homme physique et de l’homme moral, toutes ses recherches et ses observations en physiologie, en idéologie, en histoire, dans la vie si variée et si cosmopolite qu’il a menée, aboutissent à cette théorie de l’homme que nous allons maintenant faire connaitre.

Théorie matérialiste et expérimentale , fondée uniquement sur l’utileet(|ui donne une explication simple et naturelle du libre arbitre, de la moralité, do la responsabilité, de l’héroïsme et de tous les autres phénomènes de cet ordre.

Dès sa jeunesse il avait entrepris cette Étude de l'homme qu’il poursuivit durant toute sa vie. Dès .son premier ouvrage', il est fixé; et depuis, il n’a plus fait que pousser plus avant et s’élargir dans le même sens. Tous les nouveaux détails dont il s’enrichissait, tous les faits, toutes les anecdotes du monde ou de l’histoire, la récolte de chaque saison et le butin de sa chasse quotidienne , il subordonnait tout à la même

Histoire de la peinture eu Italie.

idée , à sa grande enquête sur l’homme , qu’il résumait dans sa philosophie du Bonheur. « Le génie, disait-il, est un pouvoir , mais il est encore plus un flambeau pour découvrir le tjrand art d'être heureux. * Ce fut là sa pensée constante , la préoccupation de sa vie tout entière.

On voit qu’Henri Beyle est un libre di.sciple d’Helvétius, de Cabanis, de CondiBac eldcM. Destutt de Tracy. « Ce romantique si avancé a cela de particulier, d'étre en contradiction et en hostilité avec la renaissance littéraire chrétienne de Chateaubriand et avec reffort spiritualiste de de Staël. » 11 les trouvait tous deu.x emphatiques et déclamatoires. 11 procède du pur et direct di.\-huitième siècle.

11 pense que nos idées nous viennent par les sens, que l'esprit n’est pas un don naturel, ni un fruit du busard, mais bien la conséquence nécessaire du milieu oii nous avons vécu, do réducation qu’on nous a donnée, des études et des réflexions personnelles que nous avons pu faire.

Un être humain ne lui parait jamais que le résultat de ce que les lois ont mis dans sa tête, et le climat dans son cœur.

0 Quand je suis arrêté par des voleurs, ou qu’on me tire des coups de fusil, je me sens une grande colère

406 l’ari- kt la vie de Stendhal.

contre le gouvernement et le curé de l’endroit. Quant au voleur, il me plaît .s’il est énergiipic, car il m’amuse ‘. »

L’éducation, pense-t-il, nous fait ce que nous sommes; et si l’esprit des hommes est si dilTérenl, c'est que leur nourriture intellectuelle est différente aussi et que l’éducation n’est la même pour aucun. « Vous êtes l’homme île Paris, é(U'it-il à un de ses amis, M. le baron de M... qui était ultra-royaliste, et moi , qui suis un chien de libéral , je suis l'homme de Milan. Et nous avons tous deu.x raison, car il n’y a pas de moral et nos physiques sont dilTôrents... Le foin intellectuel qui nourrit nos esprits n’est pas le même. Une bouteille ne peut pas contenir à la fois du champagne et du bordeaux V »

D'après ces idées matérialistes, on prévoit bien que pour Stendhal la morale n’est pas révélée, qu’elle est indépendante de tous les dogmes, variée suivant les temps et les pays, et pour tout dire , individuelle.

Personne, dit-il encore, n’est au fond plus tolérant que moi. Je vois des raisons pour soutenir toutes les opinions ; ce n’est pas t|ue les miennes ne soient fort tranchées ; mais je conçois comment tin homme qui a vécu dans des circonstances contraires aux miennes a aussi des idées contraires.

* SIendhal, ipiivres l■Olllpl^len, Cnirrfimndance isfdile , !'• .«‘rie.

’ Corrtspnndnnce inedile, leltrea du 'il décembre 1819 el du 3 mar» 18.’0.

La morale, à ses yeux, est une science humaine, c’est-à-dire un enchaînement de propositions qui se rapportent toutes à un principe général et premier. Ce principe, il a cru le découvrir, comme Locke, Helvétius et les autres philosophes du dix-huitième siècle, dans la sensibilité physique. C'est, en effet, de ce principe qu’Helvétius fait uniquement découler tous les préceptes de sa morale, et c’est sur lui qu’il fonde toute sa philosophie.

La morale de Stendhal se déduit logiquement de la connai.ssance de l’homme. Elle a sa base dans la physiologie, elle dépend uniquement de l’histoire naturelle de notre espèce. Toutes ses applications, tous ses préceptes sont fondés sur le bonheur possible ou mieux encore sur Tutifequi, naturellement, se rapporte à notre organisation physique.

H faut, dit-il, que les lois positives et que les lois morales soient conformes aux lois de notre nature, qu’elles en dérivent, en soient des conséquences et ne leur soient jamais contraires ; sans quoi , il est certain que l’instinct naturel qui nous fait sentir la justice se révoltera et la lutte qui s’en suivra nous rendra malheureux. Les lois ne doivent être que les résultats de l’expérience constatant les rapports nécessaires à notre bonheur. C’est là ce qui fait que nos lois positives , nos règles de morales, sont bonnes ou mauvaises, justes ou injustes. Le juste, c’est ce qui produit le bien ou le bonheur, l’injuste est

408 l’art KT la VIK OK STIiNLHAL.

ce <iui produit le mol et nous rend molheurcux.

Toute la philosophie de Stendhal repose sur l’idée du bonheur qui lui parait étie le but de l’humanité. Pour lui, lu recherche du plaisir est le mobile de tous les hommes et le libre arbitre est un non-sens si on ne l’explique par la nécessité d’obéir au plus im[iérieux de nos motifs d'agir.

« L’hoinmi», afiirme-t-il, u'e.st pas libre, de oe pas faire ce qui lui fait plus de plaisir que toutes les autres actions possibles '. »

A ses yeux, enfin, bonheur et vertu sont synonymes en ce sens qu’on y arrive par les mêmes moyens, et que les actes vertueux sont précisément ceux-là même qui nous donnent aussi un plaisir durable et du bonheur.

11 est donc important, comme on voit, de bien raisonner pour être heureux. Faire le mal , nous dit-il, c'est mal raisonner. La logique est chose importante pour le bonheur, puisque c’est l’art de ne pas nous tromper en marchant vers le but que nous voulons atteindre.

Stendhal est mort sur ces idées qui lui avaient fait, à un âge déjà mûr et nourri d’expérience, écrire sa première page. Tous ses livres, ses romans et ses lettres intimes renferment les traits épars de cette philosophie épicurienne, et l’ensemble complet de ses œuvres n’est au fond qu’une théorie du bonheur.

* Œuvres complùles deStcudhal, De l'amour, chap. V.

SA l'HlLOSOPMIK.

•iO!»

Le premier priiici])C que nous allons irabonl incllre en lumière, d'après Helvétius et Stendhal, c’est (|ue l'amour-propre est le secret mobile de toutes nos actions. Ce prinei[ie est la base de sa philosophie.

Il n’y a, disait Stendhal, fine deu.v sciences' au inonde.

La première est la science de connailre tes motifs des actions des hommes.

« Une fois que vous connaîtrez les motifs véritables des actions des hommes, vous pourrez chercher à leur donner des motifs qui les portent à faire les actions dont le résultat est du bonheur pour vous.

8 Kn i8‘22, les hommes mentent presque toujours quand ils parlent des motifs véritables de leui-s actions.

» La science la plus utile à un Jeune homme, celle qui, à vingt ans, prouve le plus d’esprit, est celle de pénétrer les mensonges de cette espèce.

8 La véritable politique n’est que l’art de faire que M. A... no place pas son bonheur à faire une action qui nuit à M. B... 8

— La secondé des deux sciences utiles, d’après

I Le iiiMt pl’Opie M.‘raü Ari : un ai l Iniijmir» d'une «Hence, il

la (Utile en pratique dei* proi’édê» iiidiqiiêd par une (II. H.)

Stendhal, c’est la logique, ou o l'art de ne pas nous tromper en marchant vers le bonheur. »

Ce qui fait rire dans le monde, ajoutait Stendhal, le vrai ridicule, c'est l’action d’un homme qui se trompe en croyant marcher vers son but; car un but, en luimême, n’est jamais ridicule. On rit de l’homme qui veut aller ii Rouen et qui s’empresse de monter dans la diligence d’Auxerre. Un jeune homme voulant avoir de l'esprit, en 1822, se fait pédant, et cite à tout propos Juvénal ou Grotius. On rit, on se moque de lui, il s’est trompé de date comme de chemin; son pédantisme eût passé pour de l’esprit en 1622.

— La logique est l’art de ne pas nous tromper de mute en marchant vers le but que nous voulons atteindre.

M. de Tracy a prouvé admirablement dans son Idéologie que nos erreurs viennent toujours de l’imperfection de nos souvenirs.

Cette découverte, dit Beyle, étonne d’abord; quand on y a réfléchi six mois, on prend la rérité sur le fait à chaque instant de la vie.

Stendhal réduit donc toute la philosophie à ne pas se méprendre sur les motifs des actions des hommes, et à ne pas nous tromper dans nos raisonnements ou dans l’art de marcher au bonheur.

SA PHILOSOPHIE. iii

Il est un livTe, disait-il, dont le titre devait être : « de. l'Art de découvrir les motifs rériUthles des actions des hommes. » — Ce livre, c’est l’Esin-it d’Helvétius.

On sait qu’Helvétius est son maître, son auteur de prédilection, son guide habituel dans la vie.

Comme il le cite à chaque instant, comme il y fait allusions fréquentes et qu'il nous renvoie très-souvent à la lecture de ses ouvrages', il est bon, — avant d’exposer ses idées personnelles sous la forme originale et anecdotique qu'il leur a donnée, — il est indispensable de faire rapidement connaître cette célèbre jihilosophie d'Helvétius qui a eu sur la sienne une si grande iniluence.

On n’ignore pas qu’Helvétius a consacré son existence au même genre d’études et de méditations que Stendhal. Il a voulu, comme lui, connaitre Vhomtnc. Il a recherché toute sa vie tes moyens de le rendre heureux, tantôt en lui montrant ce que c’est que le bonheur, la route qui y conduit et comment on l'obtient, tantôt en lui a()prenant à diriger ses actions au bien général et h placer, comme il te dit, dans le quatrième chant de son iioëme :

.'^n huntieiir personnel dans le lionlicur de Imis.

Nous avons donc à résumer en i[uelques lignes le.s

* OEuvrcb compU'tes d’HelvtîHiis, Lomire», MDCCLXXXI, j vol.

412 l’art LT LA VIK DK STENDHAL,

principes es.sentiels de ses œuvres coinplèles, c’est-àdire son livre de l'Esprit, son ouvrage posthume intitulé ; « De l'homme, de ses factillés intellectuelles et de son éducation, b et de son pociiie du Bonheur.

Dans ces livres, Helvétius nous montre comtuenl s’acquièrent nos idées et d’où proviennent nos erreurs. Il trace un i>lan d’éducation et prouve parfuilement que la bonne politi(|ue consiste dans la liberté et le bonheur des individus. Quant à la religion , il n’y croit pas plus qu’IIenri Deyle et il était capable de dire le joli mot de Stendhal ; « Ce qui e.xcuse Dieu, c’est qu’il n’existe pas. »

Il fonde uniquement la morale « sur/n hase inèbrunlahle de l'intérêt perso)ine.l. Mais je prends, dit-il, cette cxpre.ssion d'intérêt dans le sens le plus étendu, puisque j’entends ])ar ce mot, depuis le plus im|)erceptible jusqu’au plus fort degré de plaisir et de douleur. »

Il fait tout piovenir de la sensibilité physicpie. Une preuve, nous dit-il, de la vérité de ce principe, c’est (lu’il explique toutes les maidères d'étre des hommes, (pi’il dévoile les causes de leur esprit, de leur sottise, de leur haine, de leur amour, de leurs erreurs et de leurs contradictions.

De bonheur, d’après lui, est le seul guide du moraliste. Le dex'oir consiste uniquement à être heureux en se rendant utile aux autres. Douleur et jjlaisir sont nos maîtres naturels et sont en meme temps les liens par

lesquels on peut loujour.s unir l’inlérùt individuel à l'intérêt général.

Toutes nos idées, dit-il, nous viennent pur les sens. Par conséquent tout ce qui ne leur est pus soiiinis est inaccessible à notre esprit. Il faut donc savoir ignorer l'inconnai.ssable.

La science de rhoinine se réduit à la double connaissance des rapports que les objets ont avec lui et des rapports (pi’ils ont entre eux.

VKfipril est précisément cette faculté i(u’a riioinine d’apercevoir les rapiiorls (pii exi.stent entre les objets. 11 n’y a rien pour l’Iioinme, que des rapports. Tout ext relatif. L’absolu est une chimère, et Dieu une conception variable de notre esprit. L’homme ne peut connaître que des rapports. Celui (|ui en aper(;oit le plus grand nombre et le plus nettement est au premier rang par son mérite entre les hommes.

Les luis nalureUea ne sont pas révélées : elles résultent de la constitution môme de l'homme, de son organisation physique. Les lois naturelles nous sont découvertes par la science, qui nous explique et nous fait voir ce qui esl.

Elles ne peuvent avoir d’autre but que de rendre l’homme heureux, de faciliter son bonheur, en mettant au service de chaque individu le résultat de l’expérience des générations passées.

Le bonheurest dan.s la liberté intelligenteet éclairée, dans le déploiement libre de notre nature physique et

414 l’art et la vie de Stendhal.

morale, dans le développement harmonieux et complet de notre intellit;ence et de toutes les puissances légitimes de notre être.

L’homme veut être heureux, et il a raison de le vouloir, parce que c’est là le vœu de la nature, parce qu’il est un être intelligent et raisonnable qui, par son organisation même, ne peut agir que dans une certaine vue. Le désir du bonheur est si intimement attaché à rimmanité, que dans tous les pays et dans tous les temps, il en est inséparable : il est donc aussi essentiel à l’homme que la raison même. Le terme de la nimni , dit Helvétius, indique déjà qu’elle n’est qu’un calcul, naisonuer, c’est calculer et faire son compte en balançant les motifs de pai't et d’autre , pour voir enlin de quel côté est l’avantage. Le sens moral et la raison concourent à nous faire découvrir ce résultat qu’il nous importe tant de trouver. Ce sont les moyens par où nous discernons nos devoirs, ou ce qui est dicté par la loi naturelle. « Cela étant, il y aurait certainement de la contradiction à supposer un être libre, intelligent et raisonnable, qui pût se détacher sciemment et volontairement de ses intérêts, et être indifférent sui' sa propre félicité. »

Nous pouvons donc dire avec assurance que Vhomme n’agit qu'en vue de son bonheur; qu’il le cherche toujours, et qu'il ne saurait se départir de ce puissant principe de toutes ses actions. Mais pour satisfaire à ce désir .ardent ijui l’aiguillonne sans cesse, et pour

SA PHILOSOPHIK. 4!5

parvenir au but qu’il se propose avec tant de constance, il faut nécessairement qu’il choisisse les moyens propres pour l’y conduire. Celui qui veut la fin, doit vouloir les moyens qui y font parvenir; tout comme celui qui veut arriver à un endroit, doit indispensablement prendre la route qui y mène. Il suit de là que l'homme a besoin de quelques règles de conduite, qui puissent lui apprendre à la diriger conformément à ses vues; et cela d’autant plus qu’il est un être libre, susceptible de direction, comptable de ses actions, et responsable de ses démarches. Ce sont ces règles de direction de notre conduite, ces moyens de la félicité humaine, que nous appelons lois naturelles. L’observation de ces lois peut seule nous procurer le bonheur auquel l'humanité entière aspire ; elle peut seule nous rendre heureux d’une manière solide. Tout comme le mépris et la violation de ces mêmes lois nous précipitent infailliblement, tôt ou tard, dan» la misère, en nous éloignant de notre bonheur, à mesure que nous nous éloignons nous-mêmes de nos devoirs.

La loi naturelle est donc liée à notre intérêt bien entendu, puisque de la pratique des devoirs qu’elle prescrit dépend notre bonheur. Aussi quand on vient dire que Vintérêt « est un principe très-frivole et très-irréligieux et que la loi est antérieure et supérieure à tout intérêt, » on dit tout simplement une platitude qui prouve qu’on se paye de mots, qu'on n’est point descendu au fond des choses et

41G 1,’aht et la vie he Stendhal.

qu'on ne sait ni ce que veut ilire le mot loi ni d’oii elle vient. Car la loi morale, toujours conforme à l'intêrAt bien enteiiilu de l’homme, n’est elle-mfime que le résultat seientiliqiie des observations faites sur la nature humaine ou le résultat in<’onseient des facultés et des instincts transmis par l’hérédité. L’erreur est d’imaginer une morale soi-disant divine ou surnaturelle, contraire en quelque chose îi la loi naturelle. C’est l’intérét môme de riiomme, dit Helvétius, Viutérèt seul qui donne naissance et droit légilime à la loi. Sur ce point, il est entièrement de l’opinion développée plus tard par Stuart Mill et par lli'idhani.

Toute loi contraire à l’intérét de l’individu est une erreur du législateur, c’est une loi mauvaise et qu’il faut réformer. La loi naturelle ou la morale, c’est le recueil des préceptes de l'intérét bien entendu. La plus sublime action est la pratique de l'égoïsme le plus intelligent.

Tels sont, en essence, les principes de morale contenus et dévelo]>[iés dans le livre de l'I/omme et dans le livre de l’h'sprit. Il nous reste h parler de son premier ouvrage, de ce fameux poëme </« Bonheur i(ui l’occupa dés .sa jeunesse, auquel il remit la main quelque temps avant de mourir, qui lui valut les félicitations de Voltaire et de Montesquieu, qui, faut-il l’avouer, nous parait inférieur à ce qu’en ont pensé ces illustres contemporains, mais qui contient pour-

SA rMiii-osoi’iiiE. i17

tant l’application ilc cos piâncipos, et dont nous allons, — nniipieinent iiour cotte raison, — indiipier la suite, l’ordonnance et toutes les principales idées.

Ce bon Helvétius n'était pas né poète, bien qu'il ait eu toute sa vie une pa.ssion démesurée pour cette ttloire littéraire. C’était un galant homme, généreux, noble, bienfaisant, mais sans génie. Il était juste, indidgent, .sans humeur et sans fiel, d'une grande égalité dans le commerce.

Il avait toutes les vertus sociales, et sa bonté et sa tolérance lui venaient en partie de l'idée qu’il s’était faite de la nature humaine : il ne lui paraissait p.is plus raisonnable de se fâcher contre un méchant homme qu’on trouve dans son chemin, (pie conti'e une pierre qui ne s’est pas rangée. — « Il n’y a, disait aussi Stendhal , qu’un sot qui soit en colère contre les autres ; une pierre tombe parce qu’elle est pesante. » — Mais au.ssi l’importance qu’ils accordaient tous deux à l'influence de l’éducation, des lois et du milieu social , a pour consé(juence directe la nêressiti- de les rendre aussi favorables que po.ssibic au liéveloppement complet des facultés humaines, c’est-à-dire à la moralité et au bonheur de tous les hommes, à tous les degrés de l’échelle sociale.

l’art et la vie de STENDHAL.

Le bonheur, d'après Helvétius, est l’objet des désirs de tous les hommes, et non pas de leurs réflexions. En le cherchant sans cesse, ils s'instruisent peu des moyens de l’obtenir. Les moralistes anciens ont fait de beaux discoui-s sur ce sujet. Les moralistes chrétiens ont fait la satire de la nature humaine et non son histoire. Ils exilent le bonheur dans le ciel ; et c’est par le sacrifice des plaisirs qu’ils nous proposent de mériter ce bonheur, (ju’ils ont placé au-delà de la vie. Chez eux le présent n’est rien, l’avenir est tout ; pour eux la science du salut a été cultivée aux dépens de la science du bonheur.

Helvétius qui avait lu les traités de Fontenelle et de Maupertuis, s’en éloigne en quelques endroits.

Selon lui et selon Stendhal, l’amour rend l’homme heureux. C’est un des plus grands plaisirs de la vie. Il faut aimer et se laisser aller à la passion. Mais comme l’ennui peut la suivre quand elle s’éteint dans notre cœur, il faut se préparer d’autres ressources. Ceux qui se sont exclusivement abandonnés aux plaisirs de l’amour se trouvent dans un âge avancé sans ressources pour le bonheur.

L’ambition e.st une source de troubles. Helvétius pense que les grandeurs donnent moins de bonheur que les voluptés des sens.

• SA PHILOSOPHrE. 419

Les richesses sont moins des biens réels que le moyen d’en acquérir; les rechercher pour ellesmêmes, c’est n’en pas connaître l'usage.

L’indépendance et l'étude sont les biens les plus précieux. L'homme le plus heureux est celui qui rend son bonheur le moins dépendant des autres, et en môme temps celui qui possède plusieurs goûts auxquels il commande. C’est l’homme qui aime les lettres et qui met de l’art dans sa vie. Il est à la fois plus indépendant et plus éclairé. Les plaisirs les plus vifs sont ceux que donne la philo.sophie : soit celle qui étudie la nature , soit celle qui étudie .l’homme. Le philo.sophe jouit même en se trompant. Il aime l’histoire qui sert à l'étude expérimentale de l'homme. Il ne renonce point aux plaisirs des sens ; mais il les maîtrise. Les arts : la poésie, l’éloquence, la musique, la peinture, la sculpture, l’architecture, sont pour lui le charme permanent de la vie.

Le progrès des connaissances peut seul faire le bonheur général en éclairant chacun des particuliers. Alors chacun pourra trouver; t son bonheur personnel dans lebonheur de tous, i — Les hommes éclairés sur leur intérêt véritable ne feront plus de mauvais calculs de bonheur et ils se rendront heureux, naturellement, en contribuant au bonheur des autres.

En attendant cet âge d’or des lumières, le sage doit jouir des arts, du plaisir d’aimer et du plaisir d’éclairer les hommes autant qu’il lui est possible.

420 l’art f.t la vie de Stendhal.

On voit que ces idées ne sont plus bien nouvelles. On les trouve en quelque sorte résumées dans une page de Laromiguiôre, qu’on me permettra de citer pour en finir. — « Plaisirs des sens, dit-il, plaisirs de l’esprit, plaisirs du cœur, voilà, si nous savions en user avec art, les biens que la nature a répandus avec profusion sur le chemin de la vie. — El qu’on se garde de mettre en balance ceux qui viennent du corps et ceux qui naissent du fond de filme ! Rapides et fugitifs, les plaisirs des sens ne laissent après eux que du vide, et tous les hommes en sont dégoûtés avec l âge. Les plaisirs de l’esprit ont un attrait toujours nouveau ; l’âme est toujours jeune pour les goûter, et le temps, loin de les affaiblir, leur donne chaque jour plus de vivacité. Pythagore offre aux dieux une hécatombe pour les remercier d’un théorème qui porte encore son nom. Keppler ne changerait pas ses règles contre la couronne des plus grands monarques. E.st-il des jouissances au-dessus de telles jouissances?. .. Oui , il en est de plus grandes !... Quels que soient les ravissements que fait éprouver la découverte de la vérité, il se peut que Newton, rassasié d’années et de gloire. Newton, qui avait décomposé la lumière et trouvé la loi de la pesanteur, se soit dit , en jetant un regard en arrière : vanité ! Tandis que le .souvenir d’une bonne action suffit pour embellir les derniers jours de la plus extrême vieille.sse et nous accompagne jusque dans la tombe. »

Voilà cette échelle graduée des plaisirs qui est toute la morale d’Helvétius et la morale théorique de Stendhal. I,e bonheur se compo.se pour l’homme de tous ces plaisirs coordonné.?; et son devoir consiste à préférer toujours les plus élevés, c’est-à-dire les plus dignes de lui.

V'ous voyez maintenant comme l’amour-propre ou si vous le préférez le plaisir, ou comme dit Helvétius l'intériH bien entendu, est, en cfTet, la cause secrète de toutes nos actions.

Si différentes qu’elles paraissent, leur principe est toujours le même : c’est celui-là. Personne ne se peut dégager de cet amour naturel de .soi-même qui excite chaque homme à chercher le plaisir et à fuir la peine. Cet esprit de consen'ation et d’accroissement de vie est général, sans exceptions, parc*- qu’il est inhérent à notre nature. Mais si l’intérêt personnel est, au fond, le seul et unique mobile de toutes nos actions, il faut convenir qu’il se montre infiniment varié dans ses formes visibles et dans ses effets. L’homme ayant la faculté de comparer et de prévoir, peut balancer un plaisir par un autre et, d’après ses idées , préférer le plus grand. C’est l’explication simple de tous les travaux et de toutes les douleurs volontaires que l’homme s’impose. Ces sacrifices pénibles sont toujours le prix.

i22 l’art et la vie »e Stendhal.

payé d’avance, de jouissances matérielles, inlellectnelles ou morales en vue desquelles ils sont faits. 11 peut y avoir mauvais calcul, mais il y a toujours égoïsme; amour personnel, préférence d’un intérêt ou d'un bien jugé supérieur aux autres. L’homme est un animal raisonnable qui compare et prévoit. Ainsi le chrétien, l’avare, l’ambitieux ne dilTércnt pas dans la cau.se commune de leur conduite, mais seulement dans l’idée différenlo qu’ils se fi>nt du bonheur. Le plus grand nombre travaille pour se reposer ensuite et jouir, parce que le plus grand nombre place le bonheur dans la richesse et le repos. Toutes les actions pénibles que l’on s’impo.se ont pour cause uu bien moral ou matériel plus ou moins éloigné.

Le malade, qui aime la santé, prend pour la recouvrer une potion mauvaise, c’est-à-dire qu’au moyen d’une douleur légère et passagère, il veut acquérir et se conserver un grand bien. Le croyant austère fait de môme ; il veut gogner le ciel au pi ix de ses souffrances ; et sa conduite, qui est très-logique , n’est pas désintéressée.

Par ses mortifications, par ses jeûnes, un fanatique d’une religion quelconque achète une place au paradis. Il sacrifie de petits plaisirs éphémères à un bonheur sans fin ; et, même dans le martyre, son intérêt le poicsse évidemment à échanger une courte existence contre une heureuse éternité.

11 me semble inutile de multiplier les exemples ;

celui du martyr qui sacrifie sa vie pour renaître dans la gloire du ciel est, certes, le plus concluant. Si cet homme cherche son bonheur au moment même qu’il donne volontairement sa vie, on peut comprendre que l’amour-propre, l’amour de nous, en un mot l’égoisme plus ou moins intelligent, est le seul mobile possible des actions humaines.

Il serait puéril de montrer à présent que tous les hommes n’ayant pas le même degré d’intelligence et d’instruction, poursuivent des bonheurs dilTérenLs. Les plus brutes ne pensent qu’à dormir, après avoir mangé. Ils n’ont aucun désir de gloire, aucun besoin d’estime, aucune ambition élevée, aucun goût pour la science, pour les arts ou les lettres, pour tout ce qui est noble et intéressant dans la vie. Ils sont bassement, bêtement, bestialemeul égoïstes. D’autres sont égoïstes comme Helvétius ou comme Stendhal , comme Napoléon , comme Vincent de Paul : suivant ((u’ils préfèrent l’art ou l’amour, l’ambition ou la satisfaction supérieure de faire aux autres hommes le plus de bien possible. Ces égoïsmes-là ne sont pas sans grandeur; car la vertu humaine ne va pas plus loin qu’à confondre son intérêt avec celui d’un autre ou de plusieurs. Celui qui, dans toutes ses actions, penserait à l’humanité pour la servir ou du moins pour ne jamais lui nuire : celui-là serait un juste et un saint. Un homme est bon quand il trouve son bonheur à faire celui des autres; et

i‘2i l’aht i;t la vie de Stendhal.

quand par suite de l’iiabilude, ce senliineiil est assez fort pour le fah‘e jouir de ses sacrifices volontaires, on le dit j?rand ou vertueu.':.

L'iiomme de lettres ijui a soif de gloire, c’e.sl-à-dire de l’estime des autres, se condamne à de longs travaiLV ; il écrit la nuit, au préjudice de .ses yeux ; il SC prive au printemps des promenades radieu.scs dans la verdure naissante; il renonce aux fêtes du monde, à la chasse, au repos, aux charmes de la paresse et de la bonne chère. Est-il désintéressé? Il ne pense cependant qu’aux autres et au bien qu’il pourra leur faire, il jouit en contemplant par l’imagination la société de l’avenir. Est-il encore égoïste? Oui , car il place son bonheur dans la félicité de ceuxlà môme qu'il ne verra pas. Oui , car il aime la gloire comme le chrétien aime le ciel ; et tous ses sacrilices, si pénibles qu’ils soient, sont inspirés par l’amour-propre, par cet intérêt per.sonnel qui est un sentiment général, commun à tous, et i|ui prend pour lui la forme honorable d’un bien à faire, d’une récompcn.se d’estime et de réputation. Récompense morale, bonheur intelligent, sans mérite et sans goût pour les âmes vulgaires : précieuse et préférable à tout aux yeux d’Helvétius comme à ceux lie Stendhal qui au milieu de leurs ennuis, et malgré leur désintéressement ajiparent, aimaient la gloire, y croyaient noblementet en jouissaient dclicieu.sement par avance.

SA I-lIlLüSorillK.

C’osl CO principe (pic ramoiir-propro, l’êpnisinc [lins ou moins inlelligenl, rinléivl liien ou mal enteiulu osl la cauxe secrète de toutes nos actions, c.’esl ce principe qu’on a vu iléveloppê par Helvétius lians son livre de rUsjiril, (ians son livre de riloinme et dans son poème du lionheur.

Ce principe à lui seul n’est pas une philosophie, mais comme c’en est la base, comme c’est sur ce point, faux ou vrai, qu’est fondée toute la philosophie toute la morale de Stendhal, il a donc fallu commencer par le mettre bien en lumière.

VH.

Lu monlr d’Hehé|in!; cl relie de M. Coysiii appréciées par Sirndhal.

Toutes les idées d’Helvétius ne sont plus aujourd'hui bien nouvelles. Il en est cependant encore quelques-unes d’importantes et qui étaient, au dixhuitième siècle, le partage privilégié de quekpies esprits supérieurs.

Par exemple l’idée que la morale humaine est une science expérimentale basée sur la connaissance de l’homme. L’idée (pie la recherche du plaisir, la poursuite fatide du bonheur est, d’après notre organisation même, d’après notre raison, le mobile unirpiede tous nos actes et (ju’il faut par con-sécpient éclairci' rhomme sur son intérêt véritable, toujours conforme à l’intérél

426 l’aht et la vie de Stendhal.

public. L’idée que le bonheur et lu vertu sont unis d’un rapport étroit, comme la cause à sacoiLséquence, et qu’il n’y a pour l'homme, dans la vie terrestre qui est son seul partat^e, qu’une échelle graduée, qui commence au plus humble des plaisirs et qui s’élève au Bonheur le plus digne de sa nature privilégiée et le plus fait pour hti aeul au monde.

Helvétius, on l’a vu, ne distinguait pas le /n'en de ViilUe. Il remplaçait par l’utilité sociale, largement comprise, le calcul étroit, souvent inutile et parfois nuisible du chrétien. Au lieu ilu salvt iiersounel à faire par la mortilication , la prière, la chasteté et toutes les soi-disant vertus solitaires et sottement égoïstes du moine, il proposait aux hommes comme but suprême de leur ambition, l’activité, l’utilité sociale la plus haute, les services les plus difficiles et les plus grands à rendre à l’humanité. 11 montrait l’homme de génie comme le repré.scntaut, l’instituteur et le bienfaiteur de la société, puisi|u’il exerce, par l'activité de sa pensée, une profonde influence sur la destinée du reste des hommes.

Au dix-huitième siècle celte morale de l’utile commençait à naître dans quelques esprits supérieurs de l’expérience raisonnée de l’histoire. Kn elTel , l’observation de la vie amène irrésistiblement à cette conclusion (jue l’abandon de l’homme à ses instincts inférieurs et brutaux, ou à ses chimères spiritualistes, a pour conséquence la destruction du bonheur général

el du bonheur particulier qui eu fuit partie. .\u contiaire ce qui est noblement utile ne peut manquer d’accroître le bonheur de tous comme celui de cha(iue individu. — L’intelligence active, telle pourrait donc être, pensaient-ils, la définition de la vertu et du bonheur. Le devoir, pour chacun, consiste à trouver, en s’étudiant soi-mème, le but et l’emploi de ses facultés. Ce but et cet emploi ne sont pas les mémos pour tous. Chacun a une tâche suivant la portée do son esprit; mais tous doivent exercer et développer leur intelligence, déployer leur activité, améliorer enlin leur nature primitive par la' plus haute culture intellectuelle qui soit possible. L'essentiel, pensaientils, est moins de faire de grandes choses que de faire celles pour lesquelles on est né. Il faut s’étudier soiméme et suivre sa nature. Il faut se connaître d’abord pour agir ensuite selon ses vrais moyens et ses dispositions naturelles. Là est la plus haute moralité, là est aussi le seul et vrai bonheur.

Par ce critérium de l’utile, Helvétius, Diderot et les autres philosophes du dix-huitième siècle, indiquaient déjà comment on pourrait déterminer plus tard la valeur morale de toutes nos actions. La commune mesure devant toujours être leur utilité sociale.

C’est à Helvétius que revient en partie 1a gloire d’avoir établi ce premier principe, ce solide fondement de la morale humaine.

La détermination du degré de moralité de chacun

-WS l’art k,t la vil kl stlnkiial.

de nos actes reste à faire après lui. C’est une oitéralion diflicile et complexe, inai.s il a montré du moins sur quel principe inconieslable celte dctermination doit être faite.

Il est, en elTel , une morale iuslinctive que pratiquent les ignorants, comme il est un art naturel, aux époques les moins rélléchies. Mais il doit y avoir aussi une morale scientifique, raisonnée d’après l’expérience» comme il est un art supi-rieiir qui se connaît, se corrige, .se juge et qui a . conscience de lui-méme. « La Moralité humaine repose, comme l’.\rt, sur do grands instincts sur un sentiment .sérieux, profond, inébranlable (bien que parfois confus et irraisonné), de la beauté des actes, de leur bonté, de leur utilité sociale, comme l'Art repose sur le sentiment juste et délicat, raisonné ou non , de la beauté des formes.

a Chaque vie humaine, disait Gœthe, est ainsi une œuvre d’.Vrt que chacun compose à son gré, d’après sa libre inspiration , mais de même (ju’il y a des œuvres d’.Art dont le sentiment affecté ou absurde e.xcite notre rire et notre pitié, ainsi il y a des existences manquées, dénuées de toute proportion, privées d’harmonie, en désaccord avec elles-mêmes, pitoyables ou ridicules, quand elles ne sont pas remplies de la plus triste ou de la plus criminelle dépravation. La Moralité n’est, à proprement parler, qu’une forme de l’Esthétique, l'Esthétique ajipliquée à la vie ! — »

Connaissant l’homme cl son bonheur, c’est-à-dire

SA piiii.osopiiir,. 42!)

ce (fui lui est vruimeiit utile, Helvétius a coiisuléré comme acte vertueux ou moral toute action i>ro|)rc à favoriser le développement libre et coiufilet de l’individu, tout acte de nature à augmenter le boubcur de chacun sans nuire à personne, tout acte propre ;» donner à l’humanité de nouvelles jouissances dignes d’elle.

Au lieu de montrer la morale parfaite dans le passé, au lieu de retourner vers je ne sais (juel iiléal de civilisation inférieure et transitoire, il a dit et prouvé que la morale pratique progresse évidemment et (pie la morale scientiliipie est à faire d'après nos idées actuelles sur l'utile, d’après notre connais.sance de l’homme et de ses meilleurs intérêts. Avant Laromiguière, avant nos philosophes (•ontemporains, Helvétius a dit trè.s-claireir.ent que le bonheur idéal pour riiomme serait celui qui se composerait de tous les plaisirs: physiipies, intellectuels et moraux subordonnés les uns aux autres dans leur ordre de |>erfection et d’excellence. Et il indiipie la vraie source du bonheur, la vraie vertu dans le déploiement de notre énergie cérébrale, dans l’activité de nos passions alfectives, dans le développement libre et harmonieux de toutes les puis.sances légitimes de notre être.

Aujourd’hui, si ces idées nous choquent, c’est par leur vulgarité. Ce sont là des truism, disait Stendhal, qui cherchait à les rajeunir en leur donnant une forme imprévue et piquante ; mais au dix-huitième siècle, il

430 l'art et la vie he Stendhal.

fallait lin certain courage pour oser critiipier les idées de sfdut catholique pour ofTi'ir le bonheur humain comiiie but de la vie humaine, l’utilité sociale comme unique principe de moralité, et renverser ainsi toute la morale chrétienne.

Voilii ce qu’il y avait de nouveau et de hardi dans les idées qu’llclvétius avait de la morale, a Mon cher Helvétius, lui écrivait à ce propos le président de Montesiiuieu , je ne sais point si vous êtes autant auilessus des autres que je le sens, mais je sens que vous êtes au-dessus des autres. » — C’est assurément de celte famille indépendante d’esprits supérieurs (|u’élait Henri Beyle.

J'ai dit qu’il était disciple enthousiaste d’Helvétius qu’il « citait souvent, avec grande admiration'. » — M. Duvergicr de Hauranne l’ayant précisément attaqué dans le Globe et traité de perruque , comme étant un suranné partisan d' Helvétius , Henri Beyle écrivit en réponse un article qu’il destinait à la Itevue de Paris; mais « craignant qu’il ne lui déplût, et que, d’autre part, le directeur de celte feuille n’eût peur de M. Cousin , » il renonça à le publier. — Le voici ;

« Le vrai titre, nous dit Stendhal, serait Helvétius et M. Cousin, ou des motifs des actions des hommes.

» Monsieur le philosophe,

» Je suis né à la Péouvelle, près de Narbonne. C’est

* M. P. Mérimée, \nfes et Suum^irn.

SA PHILOSOPHIK. 431

une petite bourgade sur le bord de la mer, dont tous les habitants vivent de la pêche. Mon père était pêcheur et tout des plus pauvres ; nous étions trois frères. Régulièrement, en été, quand nos petits bateaux rentraient de la pêche et n’étaient plus (ju’à cent pas du rivage , mon père nous ôtait notre veste et nous jetait à la mer. Je nageais comme un pois.son, lorsque, vers les derniers jours de l’Kmpire, la conscription vint m’enlever. En 1816, je quithii l’armée de la Loire et revins à la Nouvelle, léger d’argent et assez inquiet de mon avenir. Je trouvai que mon père, mes frères, ma mère, tout était mort; mais, huit jours après moi, arriva un de mes grands-oncles que l’on croyait mort depuis quarante ans ; il avait gagné des millions aux Indes anglaises, et me fait une pension de trois mille francs par an, fort bien payée.

» Je vis seul à Paris, n’ayant pas le talent de me faire des amis. Comme tous les solitaires par force, je lis beaucoup.

» Avant-hier, je me promenais vers le pont d’Iéna, du côté du Champ de Mars ; il faisait un grand vent ; la Seine était houleuse et me rappelait la mer. Je suivais de l’iEil un petit batelet rempli de sable jusqu’au bord, qui voulait passer sous la dernière arche du pont, de l'autre côté de la Seine, près le quai des Bons-Hommes. Tout îi coup le batelet chavire; je vis le batelier es.sayer de nager, mais il s’y prenait mal. « Ce maladroit va se noyer, » me dis-je.

L’Anr i:t i.a vn-; iik sTKNnnAt..

J’eus qnel(jiie itiéc de me jeter à l’caii ; mais j’ai i|uaranle-sepl ans et des rimmatismes, il faisait un froid piquant. » (Quelqu’un se jettera do l’autre eoté, » pens;ii-je. Je restardais mul^'i’é moi. I/homme reparut sur l’eau, il jeta un rri. Je m’éloignai rapidement : « (]e serait trop fou à moi aussi ! tne disais-je; i|iumd je serai cloué dans mon lit, avei; un rhumatisme ai;;n, qui viendra me voir? cpii songera k moi? Je serai seul à mourir d’ennui, comme l’an passé. Pouripioi cet animal se fait-il marinier sans savoir nager? D’adleurs, son bateau était trop chargé... » Je pouvais être iléjà à cinquante pas de la Seine, j’entends encore un cri du batelier qui se noyait et demandait dn secours. Je redoublai le pas ! « Que le diable l’emporte, me dis-je ; cl je me mis A penser :’i antre chose. Tout à coup je me dis : « Lieutenant Louant (je m’appelle Louant), tu es un c...; dans un rpiart d’heure cet homme sera noyé et toute ta vie tu le rappelleras son cri. — G..., c... ! dit le parti de la prudence: c’est bientôt dit, et les soixante-sept jours que le rhumatisme m’a retenu au lit l’an pa.ssé... Que le diable l’emporte! Il faut savoir nager quand on est marinier. » Je marchais fort vite vers l’École militaire. Tout à coup une voix me dit ; LieutenanI Louant, vous ries un lâche! Ge mot me fit ressauter. « Ab ! ceci est sérieux, » me dis-je; et je me mis courir vei-s la Seine. En arrivant au bord, jeter habit, bottes et pantalon ne fut qu’un mouvement. J’étais le

plus heureux des hommes. « Non Louaut n’est pas un lâche! non, non ! * me disais-je, à haute voix. Le fait est que je sauvai l’homme, sans difficulté, qui se noyait sans moi. Je le fis porter dans un lit bien chaud, il reprit bientôt la parole. Alors je commençai à avoir peur pour moi. Je me fis mettre, à mon tour, dans un lit bien chauffé, et je me fis frotter tout le corps avec de l’eau-de-vie et de la flanelle. Mais en vain ; tout cela n’a rien fait, le rhumatisme est revenu ; à la vérité, pas aigu comme l’an passé. Je ne suis pas trop malade ; le diable, c’est <pie personne ne venant me voir, je m’ennuie ferme. Après avoir pensé au mariage , comme je fais lorsque je m’ennuie, je me suis mis à réfléchir sur les motifs qui m’ont fait faire mon action /lêroèyuc, comme dit le Constitutionnel, qui en a rendu compte (n** 350, du 16 décembre J829, 3' page en haut).

« Qu’est-ce qui m’a fait faire ma belle action ? car héroïque est trop fort? Ma foi , c’est la peur du mépris ; c’est cette voix qui me dit ; Lieutenant Louaut, vous êtes un lâche ! Ce qui me frappa, c’est que la voix, cette fois-là, ne me tutoyait pas. Tous êtes un lâche ! Dès que j’eus compris que je pouvais sauver ce maladroit, cela devint un devoir pour moi. Je me serais méprisé rnoi-même si je ne me fusse pas jeté à l’eau, tout autant que si, à Brienne (en i814) lorsque mon capitaine me dit : En avant , Louaut ! monte sur la

terrasse , je m’étais amusé à rester en bas. Tel est ,

434 l’art et la vif, de Stendhal.

Monsieur, le récit que vous me demandez ou, comme vous dites, Vanalyse , etc., etc., etc.

« Justin Louaut. »

« Je suis philosophe, moi, à qui répond le lieutenant Louaut, et, ce qui est bien plus fâcheux pour moi, je suis un philosophe do l’école de Cabanis ; je fais un livre sur les motifs des actions des hommes, et, comme je ne suis pas éloquent, ni même grand écrivain, ne comptant pas sur mon style, je cherche à rassembler des faits pour mon livre. Ayant lu le récit de l’action de M. Louaut, je suis allé le voir. Comment avez-vous fait cela^. lui ai-je dit. — On a lu sa réponse; je n'y ai été que quelques fautes de français.

» Elle me semble prouver merveilleusement, comme dit la nouvelle école, et d’une manière fort sage, que le motif des actions humaines c’est tout simplement la recherrhe du plaisir el \a crainte de la douleur. Il y a longtemps que Virgile a dit ; « Chacun est entraîné par son plaisir. »

Trahit sua queinque voluptas.

Régulus, en retournant à Carthage, où l’attendaient des supplices horribles, cédait à la crainte de la douleur. Le mépris public dont il eût été l’objet à Rome , s’il y fût resté en violant son serment, était jilus pénible pour lui que la mort cruelle qu’il fallait souffrir à Carthage.

« La recherche du plaisir pour moi, et c’est ce qui

m’a mis la plume à la main, est de voir la nouvelle école de philosophie éclectique répondre à ceci. Mais, comme je ne suis pas éloquent, je voudrais qu’on me répondit sans éloquence et sans belles phrases obscures, à l'allemande, tout simplement de petites phrases françaises et claires, comme le style du Code civil.

» Mon traité des motifs des actions des hommes sera, en effet, un supplément au Code civil, il y aura de l’héroisme à le publier. Je vois d’ici cinquante mille personnages bien rétribués, qui ont intérêt d’argent à dire que je suis immoral ; ils l’ont bien dit d’Helvétius et de Bentham, les meilleurs des homine.s. Mais, qui plus est, tout le cant de la bonne compagnie, s’il daigne s’occuper de l’histoire du lieutenant I.ouaut, dira que je suis horriblement immoral. Qu’estce que le cantf me direz-vous. Le cant, dit le dictionnaire anglais du célèbre Johnson, est la prétention à la moralité et à la bonté , exprimée par des doléances en langage triste, affecté et de convention .

» Je voudrais, je l’avoue, voir la philosophie allemande expliquer ce qui s’est pa.ssé dans le cœur du lieutenant Louant. Je suis curieux de cette explication. Je voudrais qu’on me prouvât que ce n’est pas la crainte de son propre mépris, c’est-à-dire la crainte d’un mal , qui a fait agir le lieutenant.

B Mon défi à la nouvelle école qui s’intitule éclectique, ne porte, pour le moment, que sur l’explication de ce qui s’est passé dans l’âme du lieutenant Louant

4T6 i/aut kt la vik dk stkndhal.

pendant le (juart d’heure qui a précédé son immersion dans la Seine.

» J’estime l’éloquence et les vertus des philosophes éclectiques , et mon estime est tellement profonde , qu’elle l’emporte sur l’extrême méfiance que m’inspire tout homme obscur en son langage, et qui n’est pas un sot. Tous les jours nous voyons dans la vie (jue l’homme qui comprend bien une chose l’explique clairement.

» Les Français nés vers 1810 éprouvent un vif plaisir, suivant moi , fils de l’orgueil, à aller à une leçon de philosophie et à en sortir. Durant la leçon le plaisir est moins vif, ils essayent de coinprendrc. Que de gens ont intérêt à louer la nouvelle jihilosophie ! En attendant que les jésuites puissent faire pendre tous les professeurs, ce qu’ils ont de mieux à faire, c’est de favoriser la philosophie allemande, un peu obscure et souvent mystique ; on dirait lîue ses partisans sont obscurs par plaisir; on les voit confondre, sous le nom de les choses les plus dilTêrentes,

savoir :

» l» La science de Dieu , c’est-à-dire la réponse affirmative à ces que.stions ; Y a-t-il un Dieu ? se mêlet-il de nos affaires?

9 2" La science de l’àme, c’est-à-dire la réponse à ces questions; Y a-t-il une âme? Est-elle immatérielle? Est-elle immortelle?

» 3" La science de l’origine des idées : Viennent-

SA PHILOSOPHIK. 437

elles des sens? En viennent-elles tonies? Ou bien certaines idées, par exemple l’instinct du jeune poulet qui, au sortir de la coquille, a l’idée de manj'er un grain de blé, naissent-elles dans la cervelle sans le secours des sens ?

» 4" L'art de ne pas se tromper en raisonnant sur un sujet quelconque, ou la logique.

D 5" Examen de cette question ;

» Quels sont les motifs des actions des hommes? blsl-ce la recherche du plaisir, comme dit Virgile? Estce la sympathie?

B 6» Examen de cette question :

» Qu’est-ce que le remords"? Vient-il des discours (|ue nous avons entendus, ou nait-il dans la cervelle , comme l’idée de becqueter le blé qui vient au jeune ponlct?

» Non-seulement on embarrasse ces questions fort dilliciles en les mêlant ensemble, et en faisant souvent allusion aux trente ou quarante explications ridicules (pi’en ont données les philosophes grecs ou allemands; mais je remarque qu’il n'y a pas de discours officiel nu académique où l'on lie cherche à rendre odieux les partisans de la philosophie de Virgile :

Trahit siin i|iicnii|iic vnluplus.

» On nous dit tpie nous sommes des coquins, ou au

' Le ifiiioril* ii>.«l , l'Oinme la rrojanoc aux menants, que l'i-ITiM dt‘S ilisi'Oiir» que nnii«a\oii!< i'ntt'iiilii,<. Li' rpiimnlx Kl le« kki'IiiciiIs koiiI Ikk ■Ikiix seules iilililés des r (H. R. I

4;Î8 l’art KT la VIK DE STENDHAL,

moins dos gens grossiers. Il nie senilde igie la vie privée d’Ilelvélius vaut bien celle de Bossuet ou de tout autre père de l’Égli.se.

» La vertu est un pauvre argument ; Bacon était un coquin qui vendait la justice, et c’est l'un des plus glands hommes des temps modernes. Combien de curés de villages ont toutes les vertus, et, dès qu’il rai.sonnont, on rit.

» J’avoue que mes adversaires sont à la mode ; rien de plus simple, la philosophie éclectique est appuyée et prônée, au fond, par tout ce cpii mange au budget.

» Je le répète, au fond, ces Messieurs aiment les professeurs de philosophie du même amour qu’il.s portent à la liberté de la presse ou à la Charte. Mais, en attendant qu’ils puissent étoulTer toute philosophie, iis embrassent la philosophie allemande, qui, au moins, est emphatique et obscure.

» Cette philosophie est aussi protégée par tout le cunt de la haute société, par tout ce qui a le projet amusant de refaire de la hauteur aristocratique à force de gravité et de moralité.

» Quel courage ne faut-il pas pour se battre

» 1" Contre la mode;

» 2“ Contre l’opinion ou, pour mieux dire, les affections de tous les Français riches, nés vers 18i0 ;

» 3“ Contre cinquante mille prêtres, dont beaucoup sont très-éclairé.s, trè.s-éloquents, trc.s-vertueux ;

» 4" Contre toutes les sommités sociales, qui savent

SA PHlLOSOPHlIi.

lire et nui sentent bien que les lois i>ropost'es par .léréinie Bentham frappent au cœur toute aristocratie, dépouillent rhomme social des avantages autres que pécuniaires ((uc son père a pu lui laisser, et le restreignent, sous tous les autres rapports, à son seul mi’vite individuel ;

» 5" Contre l'opinion des femmes ; la philosophie allemande cherche toujours à émouvoir le cœur et à éblouir l’imagination par des images d’une beauté céleste. Pour être bon philosophe, il faut être sec, clair, sans illusion. Un bamjuier qui a fait fortune a une pai tie du caractère reriuis [lour faire des découvertes en philosophie, c’est-à-dire pour voie clair dans ce qui est.

» Ce qui est un peu ddTcrent de parler éloquemment de brillantes chimères.

» Plût à Dieu que tous les hommes fussent des anges! Alors plus de juges prévaricateurs, plus d’hypocrisie, etc., etc., etc. Voyez les journau.v : ils vous disent que nous sommes loin de ces chimères. Plus Vopinion publique deviendia la reine de la France , plus il y aura d'hypocrisie et de canl ; c’est là un des inconvénients île la liberté.

1) L’écrivain ijui ose publier le récit du lieutenant Louant fait donc une action presipie héroïque. Au lieu de le réfuter en style simple, on ne le réfutera pas, ce qui obligerait à descendre dans les profondeurs du cieur humain, chose plus ditricile encore que l’é/o-

L'aBT KT la VIK DK STENDHAL.

Hiteure et les buses larges du beau style ; on le plaindra en style Irisle et alfeclè, comme ayant le malheur d’être iminorul. Dieu nous accorde d’être immoral comme Helvétius et Bentham ! »

En voyant ce chapitre intitulé : la Philosophie île Stendhal, il ne faut donc pas s’y méprendre. Stendhal ne fut jamais un philosophe de profession, mais seulement un homme d’esprit qui observait beaucoup, réfléchis-sait sans ce.sse, analysait toutes cho.ses avec une pénétration singulière.

Au.ssi, malgré ses qualités évidentes de penseur, on perdrait son temps à chercher dans ses (puvres un système complet et organisé. 11 avait mieux et moins tout à la fois, c’est-à-dire des opinions fixes et générales, aboutissant à une grande conception de l’ensemble, conception à laquelle tout se rattachait à l’instant, même le plus petit détail, pendant tout le cours de la vie. Comme il n’était pas de la race hypocrite ,

Des tartufes de mœurs, comédiens insolents.

Qui mettent leurs vertus en mettant leurs gants blancs , il n’était pas non plus de ces philosophes patentés qui ont une doctrine de convention tpt’ils examinent de temps en temps dans leur cabinet, qu’ils professent

SA PHILOSOPHIK. 441

avec gravité dans leurs livres ou leurs chaires, et qu’ils oublient profondément dès qu’ils prennent leur chapeau pour sortir. Il avait cependant une philosophie, si l’on peut appeler de ce nom une certaine façon de comprendre la vie qui règle notre manière d’agir.

Pour résoudre le problème de notre destinée, il y a peut-être avantage à n’épou.ser, comme lui, aucune doctrine, à ne s’enfermer dans aucune école, à ne se lier à aucun système, îi conserver sa liberté à l’égard des philosophes et son indépendance en face des traditions; puis, étudiant toutes les doctrines, fréquentant les philosophes et connaissant tous leurs systèmes, à prendre de chacun d’eux, en suivant sa nature et la pente de .son esprit, ce qui est conforme à notre intelligence, ce qui plaît à notre raison.

C’est en ce sens que tout homme qui pense est un éclectique-né, c’est-à-dire un homme qui choisit dans ce qui l’entoure, dans ce qui passe autour de lui, tout ce qui est en harmonie avec sa propre nature, tout ce qui, soit dans la théorie, soit dans la pratique, peut servir à son progrès intellectuel et à son développement. C’est en ce sens que Stendhal est un philosophe, puisqu’il a pratiqué toute sa vie cet éclectisme indépendant de toute règle, qui n’est que la forme philosophique d’une libre et universelle curiosité.

Cette curiosité toujours active s’appliquait surtout à la morale, qu’il appelait la science du bonheur, et à

442 l’art kt la vik i>p: stendhal.

la logique, ou plutôt à l’étude des motifs qui déterminent les actions des hommes. Gomme toutes cas (luestions, qui touchent au libre arbitre, sont à l’ordre du jour, il est opportun d’insister.

11 posait en principe, qu’ouvertement ou non, avec ou sans conscience, brutalement, stoïquement ou chrétiennement, l’homme cherche toujours , d’après sa nature et son éducation, son intérêt ou son plaisir. Ce principe, ijui revient sans cesse dans ses œuvres et qui inspire tous ses jugements, lui venait, à ce ({u’il semble, d’Helvétius, tpi’il estimait trop.

«Ha manf)ué , dit-il, au plus ijmud philosophe qu’aient eu les Français, de vivre dans quelque solitude des Alpes, dans quelque séjour éloigné, et de lancer de là son livre dans Paris sans y venir jamais lui-même. Voyant Helvétius si sinqde et si honnête homme, jamais des gens musqués et alTectés comme Suard, Mairnontel, etc., ne purent penser que c’était là un grand philosophe. Ils furent de bonne foi en méprisant -sa raison profonde; d’abord, elle était simple, péché irrémissible en France; en second lieu, l’homme, non pas le livre, était rabaissé par une faiblesse: il attachait une importance extrême à avoir ce qu’on appelle en France de la gloire, à être à la mode parmi les contemporains, comme Balzac , Voiture, Fontenelle.

» Rousseau avait trop de sensibilité et trop peu de raison, BulTon trop d'hypocrisie à son jardin des

SA PHILOSOPHIK. iW

Plantes, Voltaire trop d’enfantillage dans la tête, pour pouvoir juger le principe d’Helvétius.

t Ce philosophe commit la petite maladresse d’appeler ce principe l’intérêt, au lieu de lui donner le joli nom de plaisir'. Mais que penser du bon sens de toute une littérature qui se laisse fourvoyer par une aussi petite faute ?

» Un homme d’esprit ordinaire, le prince Eugène de Savoie, par exemple, à la place de Régulus, serait resté tranquillement à Rome, où il se serait moqué de la bêtise du sénat de Carthage ; Régulus y retourne. Le prince Eugène aurait suivi son intérêt exactement comme Régulus suivit le sien.

» Dans presque tous les évènements de la vie, une âme généreuse voit la possibilité d’une action dont l’àme commune n’a pas même l’idée. A l’instant même où la possibilité de cette action devient visible à l’âme généreuse , il est de son intérêt de le faire.

» Si elle n’exécutait pas cette action qui vient de lui apparaître, elle se mépriserait soi-môrne; elle serait malheureuse. On a des devoirs, suivant la portée de son esprit. Le principe d’Helvétius est vrai, même dans les exaltations les plus folles de l’amour, même dans le suicide. Il est contre sa nature , il est impossible que l’homme ne fasse pas toujours, et dans quelque instant que vous vouliez le prendre , ce qui

Trahit ma quemtfur votaptaf.

444 l’aht et la vie de Stendhal.

dans le moment est possible et lui fait le plus de plaisir. »

Ainsi, d’après Helvétius, comme d’après Stendhal, la recherche du plaisir est l'unique mobile de tous les hommes, et le libre arbitre est un non-sens si on ne l’e.xplique par la nécessité d’obéir au plus impérieux de nos motifs d’agir.

Cette philosophie parait fausse, en ce qu’elle semble, au premier abord, supprimer le sacrifice de soi et le dévouement. Et cependant celte théorie est vraie, nous allons essayer de la faire comprendre, bien qu’elle puis.se malheureusement ôti'e celle d’un sot et d’un méchant, aussi bien que celle d’un grand homme et d'un saint.

Le principe est exact, car il résulte de la nature même de l’homme. Il s’applique donc ù tous et toujours. Mais quant à la moralité pratique, il est bien évident que tout dépendra du parti i>lus ou moins généreux qu’on en tire.

« Vivre, nous dit Stendhal, c’est sentir la vie, c’est avoir des sensations fortes. Comme pour chaque individu le taux de cette force change, ce qui est pénible pour un homme comme trop fort, est précisément ce qu’il faut à un autre pour que l’intérél commence. ï

Stendhal appelle plaisir toute perception que l’âme aime mieux éprouver que de ne pas é|irouver. Il appelle peine toute perception que l’âme aime mieux ne pas épi ouver qu’éprouver.

SA PHILOSOPHIE. .iiTj

« Dé.siré-je m’endonnir plutôt (pie de sentir ce (jiie j’éprouve, nul doute, c'est une peine. Donc les dé.sirs d’amour, par e.xeinple, ne sont pas des peines, car l’amant (juitte, pour réver à sou aise , les sociétés les plus agréables.

» Par la durée, les plaisirs du corps sont diminués et les peines augmentées.

» Pour les plaisirs de l’àme , ils sont augmentés ou diminués par la durée, suivant les passions; par exemple, après six mois passés à étudier l’astronomie, ou aime davantage l’astronomie ; après un an d’avarice, on aime mieux l’argent. »

On pourrait, disait-il, définir la vie : une perpétuelle recherche de .soi , en ce sens que l'amour-propre est le principe et la fin de toutes nos actions. L’homme veut être heureux, le plus heureux pos.sible, et il s’efforce de s’élever au plus haut degré du bonheur qu’il comprend.

Ces pen.sées qu’il exprime sous une forme légère sont au fond la théorie même de Spinoza. « Toute chose s’efforce de pei-sévérer dans son être. Cet effort est son essence môme. C’est par là qu'elle existe. D’un autre côté, l’être d’une chose est susceptible d’augmenter ou de diminuer, ou ce qui revient au même, susceptible d’une perfection plus ou moins grande. » I) .\ppliquez cela, dit M. Schérer, à un être doué de conscience, tel que l’homme, et vous aurez l’affection de la joie ou celle de la tristesse, selon que

ri)oinme aura conscience de passer d’une moindre perfection à une perfection plus grande, ou, au contraire, d’une plus grande perfection à une moindre. Mais l’homme n’a pas seulement conscience de ce qui .se passe en lui, il n’est pas le jouet passif de la joie ou de la tristesse; l’homme a la volonté, il est capable d’effort, d’action, il peut se modifier lui-méme et modifier les conditions extérieures qui agissent .sur lui. Il en résulte que si la loi fondamentale de l’être est d’être, le besoin fondamental de l’homme sera de constater son être, de l’affirmer, de l'augmenter. Tel esl en effet le mobile caché de ses actes les plus instinctifs comme de ses efforts les plus ardents. Et quand il a réussi, quand il a conscience d’avoir manifesté, et, en quelque sorte réalisé son être, — quand il a conscience de son action, de son développement, de »i puissance, alors le be.soin le plus profond de sa nature est satisfait, il est heureux: c'est là le bonheur. »

Rappelons maintenant la proposition de Stendhal : « Dans presque tous les évènements de la vie, une ûme généreuse voit la possibilité d’une action dont l’âme commune n’a pas même l’idée. .\ l’instint même où la possibilité de celte action devient visible à l'âme généreuse, il est de son intérêt de la faire. »

(l’est ainsi que pour les grandes âmes les actions les plus héroïques, les dévouements les plus .sublimes, les sacrifices les plus généreux et même celui de la

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SA PHILOSOPHIK. 447

vie, sont, d’après leur nature et leur éducation , des actions nécessaires parce qu’elles sont aussi le plus grand bonheur.

Chacun suit son plaisir et chaque homme a des devoirs suivant la portée de son esprit. « Quant à la vraie morale, plus on a d’esprit et plus on voit clairement que la justice est le seul chemin du bonheur... » Les physiologistes qui connaissent les organes vous disent: « L’injustice, dans les relations de la vie sociale, produit sécheresse, défiance et malheur. »

Le vrai bonheur, comme le devoir, consistent à tirer de soi , au profit des autres, le plus de bien possible. Le plaisir d’un homme bien élevé consiste à être utile et à se sentir utile. La suprême jouissance d’une :\me généreuse consiste à se perfectionner.

Les moralistes les plus austères, les critiques les plus pénétrants définissent dans le même sens que Stendhal les mots ; dévouement, sacrifice, abnégation. Malgré les apparences trompeuses, ils voient ce mobile unique, ce principe commun et fatal qui, dans la pratique de la vie, inspire et reçoit, sous les influences innombrables du tempérament et de l’éducation, des applications si différentes.

« En dépit des apparences contraires, dit M. Prévost-Paradol ', je dirai volontiers que nul ne fait le bien s’il n’y trouve son plaisir, ou pour parler plus

liilriMluelioti à tn Morale dan» l’Anliquilé, par A. GarniLM’.

4i8 1,’AKT F.T I.A VtE PE STENDHAL,

exactement, (lue nul ne fait le bien s’il n'éprouve à le faire, moins de peine (|u’eu tenant une conduite opposi'-e. »

Cette proposition est bien certainement la même (|ue celle de Stendhal i|uand il dit : « Il est contre sa nature, il est impos.«ible que riiomine ne fasse pas toujours, et dans (pieUiue instant que vous vouliez le prendre, ce (jui dans le moment est possible et lui fait le plus de plaisir. »

La bonne éducation consiste ü fortifier sans cesse les motifs les plus Généreux et les plus nobles qui , par la force de riiabilude, détermineront fatalement notre volonté et notre conduite. Il faut, comme dit Stendhal, umi'liorer en nous non motifs d'agir. Il faut habituer rûme à préférer toujours les pl:nsii-s les plus dignes d'un homme, les plaisirs de l’esprit aux [tlaisirs corporels, les jouissances du cceur aux plai- .sirs de l’esprit , les joies du dévouement aux plaisirs inutiles, l’activité, à la pares.se, et l’honneur à la vie.

ün a beaucoup blâmé Stendhal d’avoir osé dire que l’amour et la recherche de nous-même est la cause unique et fatale de toutes nosactions.il faut pourtant avoir le courage d’étuJier à fond ce principe et la bonne foi de le proclamer s’il est vrai. C’est ce (jue n’a pa.s craint de faire un de nos meilleurs criticiues, M. Scbérer, qui partage entièrement l’opinion de Stendhal. « La recherche de soi, a-t-il dit, se montre jusque dans le dévouement, et devient ,pour qui sait

SA PHILOSOrHIE. 4i9

analyser les choses , la causk du sacrifice. Qu’on ne crie pas au paradoxe ! Je m’expose à une mort certaine pour sauver la vie à un ami , mieux que cela , à un passant, au premier venu. J’ai apparemment un motif pour agir ainsi. Ce motif, il n’est pas nécessaire de le chercher bien loin ; c’est l’héroïsme môme de l’acte, sa grandeur, sa sublimité. Je me suis dévoué parce que le dévouement m’a paru une noble chose et que j’ai éprouvé le besoin de me grandir ainsi h mes propres yeux, dans ma propre estime, et ainsi, en sacriliant ma vie, en livrant mon être à la destruction, je n’ai fait que l’affirmer d’une manière plus éclatante, d

Rappelez-vous l’exemple de Régulus retournant à Carthage et le raisonnement de Stendhal qui vous montre qu’il était « de son intérêt de le faire, parce que son âme était généreuse, » et qu’il n’aurait pu vivre sans sa propre estime. Rappelez-vous l’histoire du lieutenant Louaut et le rapide débat intérieur qui précède son immersion dans la Seine pour y sauver le batelier qui s’y noyait.

Sans doute il y a des lâches, des natures malheureuses qui ne comprennent pas la joie du dévouement. Mais plus une âme est généreuse, plus il est de son intérêt de faire les grandes actions qui paraîtront folles au vulgaire.

Kn [irésence d’un homme qui se noie, un homme généreux qui sait nager ne peut pas rester sur la

rive, parce que le motif qui l'entraîne au secours de ce malheureux est plus fort (juc celui qui l’attache au rivage. Sa conduite est le résultat de sa bonne éducation antérieure. Il a appris à mettre la satisfaction de sa conscience au-dessus de tous tes périls et même de la mort. On admire sa conduite parce qu’elle est utile et qu’il a placé son bonheur dans une sphère plus haute que bien d’autres.

Mais il est bien certain, qu’en dernière analyse, l’amour-propre, l’amour de nous-mêmes, est au fond la cause de toutes nos actions si dilTérentes dans la pratique. Les plus pénétrants moralistes sont bien d’accord ici avec Stendhal. Tout te monde connaît l’admirable peinture de l’amour-propre qui se trouve dans la première édition de La Rochefoucauld '. L’amour-propre, dit-il, est l’amour de soi-môme et de toutes choses pour soi... Rien n’est si impétueux que ses désirs , rien de si caché que ses desseins, rien de si habile que ses conduites : ses souplesses ne se peuvent représenter , ses transformations passent celles des métamorphoses, et ses raflinements ceux de la chimie... Il est tous les contraires. Il a différentes inclinations, selon la diversité des tempéraments, qui le tournent et le dévouent tantôt à la gloire, tantôt aux richesses et tantôt aux plaisirs. Il en change selon le changement de nos âges, de nos

* ÉUitiun d« IGü.'.

SA PHILOSOriUE. 451

fortunes et de nos expériences... Il est dans tous les états de la vie et dans toutes les conditions ; il vit partout, et il vit de tout; il vit de rien, il s’accommode des choses et de leur privation ; il passe même dans le parti des gens qui lui font la guerre ; il entre dans leurs desseins, et, ce qui est admirable, il se hait lui-même avec eux ; il conjure sa perte, il travaille lui-même à sa ruine, enfin il ne se soucie que d’être, et pourvu qu'il soit, il veut bien être son ennemi. Il ne faut donc pas s’étonner s'il se joint quelquefois à la plus rude austérité, et s’il entre si hardiment en société avec elle pour se détruire, parce que, dans le même temps qu’il se ruine en un endroit il se rétablit en un autre. Quand on pense qu'il quitte son plaisir, il ne fait que le suspendre ou le changer ; et lors même qu’il est vaincu et qu’on croit en être défait, on le retrouve qui triomphe dans sa propre défaite. Voilà la peinture de l’amour-propre dont toute la vie n’est qu’une grande et longue agitation. » On voit comment Stendhal et La Rochefoucauld sont d’accord sur le mobile fatal de toutes nos actions. C’est faute d’aller jusqu’au fond de la nature humaine que d’honnêtes esprits, comme M. de Sacy, par exemple, cherchent à les combattre et à les réfuter, en se payant eux-mêmes d'apparences sans causes et d’illusions soi-disant généreuses. Pourquoi craindre la vérité? On ne change pas la nature de l’homme ni des choses, parce qu’on les comprend mal et qu’on les

452 l’art et la vie de stendiial.

analyse superficiellement. M. de Sacy s’indigne de trouver partout l’orgueil, partout le moi: sous la haire du trappiste comme sous le manteau du cynique. — Que voulez-vou.s , c’est la nature humaine , et , quelle que soit la variété d’elTets de cette cause unique, le critérium de l’utile suffit à les juger. M. de Sacy prétend que cette triste doctrine lui enlève ses joies et ses rêves les plus chers. « Vous croyez être bon? vous n’étes qu’un égoïste raffiné. Vous croyez aimer votre maîtresse? vous n’aimez que vous-même. Vous sacrifiez vos intérêts? Oui , mais à un intérêt supérieur, celui de votre vanité. Vous méprisez la mort? C'est-à-dire que vous vous dérobez la vue de la mort sous l’éclat de votre bravoure. Allez dans les cloîtres les plus sombres, fuyez au fond des dé.serts pour y combattre vos goûts et vos penchants 1 Vous croyez avoir arraché jusqu’à la dernière racine de l’amour-propre ? C’est encore l’amour-propre qui se combat lui-même et qui goûte une cruelle volupté à s’aimer autrement, d Eh bien, ma conclusion n’est pas si désespérée que la sienne. S’aimer est humain : voilà tout. Tout homme tient à être et à persévérer dans son être ; chacun tend à se grandir, à se perfectionner suivant l’idéal qu’il conçoit.

Pur les sens, pur les sentiments, par les joies de l’esprit et de l’Ame , et suivant les croyances, dans ce monde ou dans l’autre, chacun tend au plus grand bonheur possible. Cette tendance est fatale comme

!SA PHILOSOI'HIE. 453

lii pente den eaux vers la mer, mais elle ne nuit en rien à la moralité, car le bonheur d’un homme est toujours en proportion directe de son mérite et de ses elTorts. Au point de vue social, on appelle sacrifice ou dévouement une manière de s’aimer généreuse et utile aux autres.

« J’honore, dit Stendhal , du nom de vertu Vhabitiide de faire des actions pénibles et utiles atix autres.

» Saint Siinéon Stylite, qui se tient vingt-deux ans sur le haut d’une colonne et qui se donne les étriviôres, n’est guère vei'tueux à mes yeux, j’en conviens et c’est ce qui donne un ton trop leste à cet essai

» Je n’estime guère non plus un chartreux qui ne mange que du poisson et qui ne se permet de parler que le jeudi. J’avoue que j’aime mieux le général Carnot qui , dans un âge avancé, supporte les rigueurs de l’exil dans une petite ville du Nord plutôt que de faire une ba.ssesse. »

Peut-être Stendhal n’a-t-il pas as.sez compris la grandeur et futilité transitoire des vertus chrétiennes, qui fortifient souvent la volonté.

« La vertu si touchante prêchée par les phrases si belles du génie du christianisme se réduit à ne pas manger de trulfes de peur des crampes d’estomac. C’est un calcul fort raisonnable si on croit à l’enfer, mais calcul de l’intérét le plus personnel et le plus

’ l}e VAmtutr^ eh. LViii, Oc ce qu'un appelle vertu.

454 l’aht kt la vie de Stendhal.

pro.saïque ' . La vertu philosophique qui explique si bien le retour de Ré^ulus à Carthage, et qui a amené des traits semblables dans notre révolution, prouve, au contraire, générosité dans l’âme. »

Loin de nier le dévouement, Stendhal l’analyse et l’explique. Helvétius voulait l'enseigner et le rendre chose commune. 11 pensait que la moralité et l’héroïsme sont chose d’apprentissage comme la science. Oubliant trop la diversité primitive des natures, il accordait peut-être trop à l’éducation. Mais il croyait, avec raison, qu’en agissant sur les motifs qui les déterminent, on pouvait apprendre aux hommes à

' Prosaïque est un mot nouveau qu’autrerois je trouvais ridicule , car rien de plus Iroid que nos poésies; s’il y a quelque chaleur en France depuis cinquante ans, c'esi assurément dans la prose.

Hais enlln la contessina L. se servait du mot proiaïqur, et j'aime é récrire.

La déllnition est dans Don Quichotte et dans le coniratte parfait du maître et de t’êiuyer. Le maître, ;trand et pèle; l’écuyer, uras et frais. Le premier, tout héroïsme et courtoisie ; le second , tout é^o'isnie et servilité; le premier, toujours rempli d’imaKinations romanesques et touchantes ; le second, un modèle d'esprit de conduile, un recueil de proverbes bien sages ; le premier, toujours nourrissant son élue de quelque contemplation héro'iquc et hasardée; l'autre, ruminant quelque plan bien sage et dans lequel il ne manque pas d'admettre soigneusement en ligne de compte l'inltuence de tous les petils mouvements honteux et égoïstes du cœur humaiu.

Au moment où le premier devrait être détrompé par le non succès de ses imaginations d'hier, il est déjà occupé de ses châteaux en Espagne d'aujourd'hui.

Il faul avoir un mari prosaïque cl prendre un amani romanesque.

SA l’HILOSOPllIli.

combiittre un inléixH vulgaire par un intérêt supérieur, à vivre pour les autres et à jouir par eux.

Ainsi pour revenir au principe de Stendhal ; l’homme est forcé de faire ce (jui lui plaît le mieux. Mais il peut agir sur les motifs qui déterminent sa volonté, et c’est en cultivant ses généreux désire qu’il s’élève lui-même à la vertu. Le seul hut de l’éducation est aussi d’élever et d'améliorer sans cesse nos désirs. La moralité d’un homme n’est complète qu’en le rendant capable do sacrifice raisonné et de générosité volontaire. Cette haute valeur morale est encore un résultat de la science et de l’éducation. On y élève graduellement un jeune homme, en lui apprenant de bonne heure qu’il est des intérêts plus grands que la vie elle-même ; en lui inspirant un tel respect pour la personnalité humaine qu’il ne soit jamais indifférenl à nulle souffrance; en lui inoculant de telles habitudes de solidarité avec tous ses semblables, que jamais il ne puisse hésiter entre l’égoïsme animal et l’égoïsme intelligent , entre la conduite primitive de la brute ou du sauvage et la conduite raisonnable et généreuse qui est la seule digne d’un homme.

Stendhal , qui n’a pas mis dans sa conduite toute la générosité qu’il savait admirer, avait compris où mène l’égoïsme étroit qui ne veut pas s’aimer dans les autres.

Voici l’affreux portrait qu’il trace de l’égoïsme malheureux : « Don Juan abjure tous les devoirs qui le

45(3 l’art kt la vil de stkndhal.

lient au reste des hoiiimes. Dans le grand marché do la vie, c’est un marchand de mauvaise foi (jui prend toujours et ne paie jamais. L’idée de l’égalilé lui inspire la rage que l’eau donne à l'hydrophobe... Avec l’idée de l'égalité des droits disparait celle de la justice, ou plutôt si Don Juan est sorti d’un sang illustre, ces idées communes ne l’ont jamais approché ; et je croirais assez ((u'un homme (pii porte un nom historique e.st plus dispo.sé (|u’un autre à mettre le feu à une ville pour se faire cuire un ipuf. 11 est tellement possédé do l’amour de soi-même, qu’il arrive au point de perdre l’idée tlu mal (|u’il cause, et de ne voir plus que lui dans l’imivers (pii puisse jouir ou souffrir. Dans le feu de la jeunesse, (|uand toutes les passions font sentir la vie dans notre propre cœur et éloignent la méfiance de celui des antres. Don Juan, plein de sensations et de bonheur a])parent, s’applaudit de ne songer qu’à soi, tandis qu’il voit les autres hommes sacrifier au devoir ; il croit avoir trouvé le grand art de vivre. Mais au milieu do son triomphe, à peine à trente ans, il s’aperçoit avec étonnement que la vie lui manque, il éprouve un dégoiit croissant pour ce qui faisait tous ses plaisirs.

B .... C3e triste drame arrive au denoùment. On voit le Don Juan vieillissant s’en prendre aux choses de sa propre satiété, et jamais à soi. On le voit, tourmenté du poison qui le dévore, s’agiter en tous sens et changer continuellement d’objet. Mais, quel que soit

SA riiiLosornii;. 457

le brillant des apparences, tout se lerminc pour lui à changer de peine ; il se donne de l’ennui paisible ou de l’ennui agité : voilà le seul choix ipii lui reste.

» Enfin il découvre et s’avoue à soi-inènie celte fatale vérité ; dès lors il est réduit pour toute jouissance à faire sentir son pouvoir, et à faire ouvertement le mal pour le mal. C’est aussi le dernier degré du malheur habituel ; aucun poète n’a osé en présenter l’image fidèle, ce tableau ressemblant ferait horreur'. » Voilà l'horrible position de l’égo'isme étroit. L'homme qui a su nous faire cette effrayante peinture, connai.ssait bien le cceur humain , encore qu’il n’ait pas toujours su pratiquer le bien , ni éviter le mal (ju’il voyait.

La philoso|)hie du plaisir qui fut celle d’Fipicure, celle de Lucrèce, celle d’Helvétius cl du dix-huitième siècle , enfin celle de Stendhal , ne parait triste cl

' • L'habilude de la jiialice me pareil la roule la pliia apurée pour arriver au bonheur. Pour i^tre heureux dan» le crime il ruudrail exarteinenl n’avoir paft de remords. Il faudrail, ce qui e.^t inqiossihle, n’avoir cxacleincnl pas de svmpallilf, ou pouvoir niellre à nior! le ^?enre humain .. On peut donc e.^pArer qu'un homme supérieur détournera ses pas de celte route fatale, car 11 y a une ronfrurfic(iV>n au fond du caractère de don Juan. Je lui ai supposé beaucoup d’espril , cl beaucoup d'espril conduit à la découverte de la verlu par le diemin du leiuplc de la gloire. • ( H B. )

458 l’ari' kt la vil dk stknijiial.

désespérante que par suite du mauvais parti que l’on en peut tirer. Elle n’était point telle pour Gœlhe ou Diderot et sera toujours saine aux forts. Nos préjugés l’attaquent, nos souvenirs (dirétiens et spiiitualisles la délestent et nous la font maudire. Mais nos préjugés cl nos souvcnii-s ne .sont pas la meilleure partie de nous- mêmes. Et quelle est d’ailleurs la doctrine dont on ne puisse pas abuser? Toute philoso])hie s’élève ou s’abaisse à la hauteur changeante do celui qui la conçoit. Cependant les idées s’cnlre-choquenl et SC détruisent entre elles, le doute fait souffrir. C’est comme un combat invisible et mortel qui se livre dans notre ceiA'eau. Nous sommes mobiles, sans cesse onduijanis cl divers, et sur les sujets mêmes qui importent le plus fi notic destinée nous changeons sans cesse, en sorte que le doute seul subsiste et préside aux ruines qu’il a faites. Nos pa.ssions et nos désirs, nos croyances et nos sentiments, noso])inions les mieux raisonnées, nos idées les plus réfléchies et en apparence les plus fixes, les convictions que nous croyons solides et bâties sur le roc : tout se brise , s’écroule et se transforme avec le temps, par les enseignements de la vio, les occasions nouvelles de la réflexion ternissante cl refroidie, avec l’âge qui varie plus qu'il n’élève les points de vue , avec tout notre être qui se consume pour des chimères, qui aspire vainement à la vérité fuyante, et qui, mi.sérablement, s’écoule plutôt encore qu’il ne gran-

SA l’iuLosoiMiii:. 459

(lit. Nous changeons h ce point d’imaginer que le vrai absolu n’existe pas en dehors de rhomme et cpie la vérité, toujours relative, n’est vraie que pour l’homme (pii la conçoit et dans le moment même où il la conçoit comme telle. A quelles profondeurs do doute, à quelles douleurs innommées conduisent ces efforts d’esprit et ces recherches toujours stériles, ceux-Ui pourraient le dire qui ont descendu les noires spirales de cet Enfer, si cette douleur n’avait pour effet d’üter toute énergie morale. Quand on remonte à la lumière, il ne reste dans la mémoire, de toutes ces rêveries morbides qu’un chaos obscur et douloureux.

Mais avant de rejeter une doctrine qui semble aboutir au désespoir, il est juste de se demander si le doute impui.ssant n’est pas la conséquence nécessaire des enseignements successifs déiwsés dans une tète qui raisonne et réfléchit. D’ailleurs les vues d’ensemble sur le monde , aussi variées que les cervelles humaines, n’ont pas d’autre moralité (jue celle des hommes qui en tirent des motifs d’agir. Ce qui fait la force, la joie sereine et la santé de l’un (d’un homme comme M. Littré par exemple), peut produire la ruine physique et morale d’un homme moins actif et moins fort. Il en est de l’expérience philosophique comme de l’expérience vulgaire : peu en sont dignes. La plupart s’en laissent corrompre. Mais cette corruption qui tient à l’homme n’est pas imputable aux doctrines. La vérité austère qui tue les faibles, mérite

460 l’akt kt la vik hk stknihial.

les respects des sages. Il est injuste de médire des doctrines de Lucrèce ou de Spinosa, parce que la liipieur la plus généreuse et l’essence la plus pure se gâtent dans des vases empoisonnés.

Je sais bien (jue c’est un malheur île ne savoir que croire dans la vie, ni ipioi devenir après la mort. Mais c’est la faute du doute et non du spinosisme et la |)hilosophie du plaisir restera généreuse dans un esprit actif et sain

— Et pourtant a comment vivre en paix , quand on ne sait ni d’où l’on vient, ni oii l’on va, ni ce qu’on a à faire ici-bas ; quand tout est énigme, mystère, sujets de doutes et d’alarmes ’? Vivre en paix dans cette ignorance n’est-ce ]>as chose contradictoire et impossible ? »

— Mais la première incertitude .se résout en fait , d’après nos tendances, par l’usiige de la vie et la force même des choses ; le second doute est le noble partage de tous les êtres pensants. Ce doute lui-même peut aboutir à une ignorance paisible, à une soitc d’indifférence stoïque qui ne trouble plus l’activité.

— C’est ainsi qu’ambitieux du calme, jaloux de la sérénité, on s’entretient avec son âme, comme avec un ami que l’on cherche à guérir. Par la réflexion, l’esprit s’adresse à lui-même et se dédouble, en (]uelipie. sorte, pour .se consoler.

— Je ne sais qui , ni pourquoi l’on a dit que les hommes n’avaient pas besoin de maitres pour douter. C’est

SA PIIILOSOPIIIF..

«Il

peut-être une erreur, car d’un côté ce serait une belle science, celle qui enseignerait à douter sans soulTrir, et d’un autre côté le doute naît précisément des ensel- {luernenls téméraires de ceux qui aflinnent chacun la vérité en sens contraires. Il importe de savoir douter jsiisque nul ne sait rien de sôr ni de vrai touchant la destinée humaine.

— Non ! c’est un problème horrible amjuel on n’a pas encore trouvé d’autre solution ([ue de n’y pas penser. Plongeons-nous dans le relatif, le réel et le contingent. Marchons au soleil, dans la rue, allons au bal et au théôtre et prenons-y dos leçons d’insouciance philosophique et des bains de réalité.

— Quelle que soit notre ignorance invincible à l’égard de notre destinée, il reste pour nous guider, les vérités relatives rpn sont néce.ssaires à notre existence sociale. Ce sont les règles tpii résultent de nos rapports indispensables avec les autres hommes. C’est l’expérience (jui les découvre, et la tradition les transmet. Tout est relatif à nous, hommes, qui devons avoir la sagesse de ne pas vouloir réaliser i’i notre usage, l’iminuahte et l’Absolu.

La vérité qui nous est bonne est enfermée dans la nature comme une statue de Vénus dans un bloc de pierre. Il faut l’intelligence et le tr.avail de riiomme pour les en faire sortir.

— Mais quand la vérité et la beauté s’échappent du fourneau du chimiste et du ciseau du sculpteur, on

402 l’art et la vie ok strndiial.

doute encore si ce vrai ou ce beau existent en dehors de l’esprit humain qui l’approuve ou qui l’admire.

— Voilà les doutes stériles.

— Cependant, à les serrer de près, il y a peut-être autant de vérités chantjeantcs, de beautés relatives qu’il y a d’êtres humains, et, dans chaque e.xistence pronre.ssive , les rapports aperçus changent et se transforment à chaque instant.

— Mais qu’importe. Ce relatif suffît à notre activité. La riîcherche est pénible et la lutte contre la nature et l’ignorance, contre le mal et le laid, continuera jusqu’à ce que l’intelligence humaine ait compris le chaos. Nous sommes à un point imperceptible do la durée, tonons-nous-y, sans que la vue imparfaite de l’Ensemble nous soit une occasion de paresse et de remords.

— Ces coins de vérité que la science nous découvre, nous fait plus souffrir de ce qui manque et qui reste à connaître que jouir de ce que nous possédons.

— C’est une faute de bon sens, car il faut, au contraire, que ces aspirations douloureuses se transforment en aiguillon.

— Ne plaignons pas outre mesure celui qui souffre d’uue grande et noble douleur. Ne plaignons que la plante humaine qui jouit brutalement et ne pleure jamais. Plus la cause de nos .souffrances est générale, plus elle est éloignée et désintéressée du moi vulgaire, plus elle nous élève dans l’échelle de l’être.

SA PIIILOSOPIIIK. 46ri

— Plaignons-les au conlrairo les rêveurs stériles , philosophes orgueilleux et impuissants qui cherchent un prétexte de découragement dans l’impossibilité de connaître l’utilité dernière de la nature et le but assigné à l’humanité dans l’apparente éternité des choses. Nous vivons. Qu’importe dès lors à notre activité terrestre l’ignorance où nous sommes des destinées futures? Néant ou vie céleste sont également indémontrables. Il faut croire ou savoir ignorer. Nous possédons une machine adaptée à notre milieu qui produit tour à tour le plaisir et la pensée. Notre devoir est de ne pas laisser perdre les forces qui dorment en nous , de les développer et d’en user au profit de tous. Cet emploi de nos facultés est la source même du plaisir. Sans cette activité la vie humaine n’est rien. Si au-delà de ce monde il n’en exisie aucun, c’est une raison de plus pour tâcher d’étre heureux et de vivre sans rien perdre de notre personnalité éphémère aussi longtemps qu’elle durera. Le travail, l’activité , l’ambition . l’amour de la gloire , sont les seules conséquences légitimes de la philosophie athée et matérialiste du plaisir. Tout ce qui fait l’honneur, la beauté de la vie doit être uniquement l’objet de nos réflexions, et c’est une idée aussi sotte qu’inutile de [ilaner sur les mondes détruits pour se demander stérilement : « L’humanité tout entière étant morte, à quoi sert-il qu’elle ait vécu?» Considérons ces questions oiseuses comme les rêves malsains d’un esprit malade

4Ci l'art et la vie i>e Stendhal.

qu’il faut guérir par le plaisir ou par le travail. La contemplation prolongée fait perdre terre et c’est ainsi qu’on devient fou.

— Qu’il est heureux l’enfant qui croit avec candeur à la mythologie chrétienne, à la bonne Vierge-Mère, à riIomme-Dieu, et à tous les saints, y compris le bon s;iint Nicolas ! Qu’il est heureux encore l’ardent jeune homme, tout plein d’une belle flamme et d’une ambition généreuse, qui croit, selon sa rai.son déjîi émancipée, au Dieu personnel, créateur et providence, type éternel du vrai, du juste et du beau ; qui croit à la justice divine, à sou âme immortelle et, bouillant, s’élance dans rarène pour y combattre ses premières erreurs. Il croit, il est heureux, il ne doute pas de sa nouvelle chimère. Il démasque les faux prophètes et rêve généreusement une alliance religieuse universelle fondée sur l’accord général des intelligences et des cipurs. Partisan de la religion naturelle, il fait descendre Jésus de la droite du Père où il siège dans l’Olympe chrétien, pour le remettre à sa place dans le panthéon de l’histoire, aux premiers rangs des granils hommes de bien. Si l’on s’arrêtait là! si l’on pouvait rester toute sa vie heureux déiste-spiritualiste: plein de confiance et d’espérance dans la miséricorde infinie d’un Dieu bon. Mais il y a dans la recherche fatale de la vérité des douleurs plus profondes et des joies plus austères. Ce ne sont là ipie des étapes qui mènent du catholicisme au christia-

SA PHII.IISOPHIE. 465

nisme libéral , au spirilualisine éclectique , à la religion naturelle, puis enfin au spinosisme, au panthéisme, au matérialisme scienlifiquc ; et avec eux, aux doutes, aux désirs trompés et aux défaillances, à la résignation passagère qui veut bien ignorer rinconnaissable , puis, dans d’autres moments, à la grande et douloul’euse curiosité active <pii espère comprendre et absorber en soi l’univers par ses causes ! Celui qui , ilans sa marche infatigable, juif-errant de l’esprit, n’a pas côtoyé sur lt?s bords de sa route le suicide et la folie, celui-là ne connaît pas les hauteurs dernières et les extivmités vertigineuses de la pensée humaine.

Heureux encore les inililférents qui ne sont pas curieux de ces mystèi’es ; heureux les habiles (pii jouent avec ces problèmes de notre destinée et qui [leuvent y songer et en parler sans en soulTrir!

— La philo.sophie du dix-huitième siècle est celle qui plonge le plus avant dans la nature humaine et dans la nature.

— Mais elle ne résout pas l’énigme première et dernière de rhomnie et du monde. Le dernier mot de chacune des sciences est l’ignorance et l’inconnu ; et le doute subsiste 1 L’homme n’est-il donc (|u’un assemblage éphémère d’éléments toujours dispersés par le mouvement éternel du monde’? Notre vio ne .serait-elle qu’une occasion fortuite et malheureuse de sensations, d’idées et de sentiments? Dès lors

à (pioi bon vivre? et le désespoir reparaît. Voilà

:iu

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466 l’art et la vie de Stendhal.

bien ce qui nous effraie dans la façon de voir de

Stendhal.

— Mais pourquoi ne pas essayer de changer ce scepticisme douloureux en scepticisme insouciant? Pourquoi ne pas faire de la philosophie un spectacle élevé , sans nous y intéresser autrement qu’en curieux et en dilettante? N’est-ce pas un plaisir que de comprendre? L’éternité du monde et les mouvements de la matière suftisent fi tout expliquer. Pourquoi chercher anxieusement l’explication de la matière elle-même? Sachons jouir de ce que nous savons et sachons ignorer. I,a sagesse est d’arriver îi l’ignorance paisible, à l’incrédulité sereine. Poiirf|Uoi nous dévorer des angoisses du doute dans l’agitation de nos nuits sans sommeil? L’indépendance philosophique peut nous faire goéter la paix intérieure et le charme suprême du repos. L’éternel problème ne doit pas oppresser notre vie , mais nous conduire doucement à une tristesse calme, à une mélancolie sans douleurs, .\rrivons à une intelligence active et indifférente qui comprend et qui juge sans soulfrir. Si l’homme n’est qu'une motte d'atomet!, profitons du moment et du hasard de leur liaison ; contemplons d’un œil tranquille le monde éternel et ses métamorphoses; ou mieux encore : que l’idée du progrès accompli et visible nous donne la force de préparer pour les générations futures une existence plus heureuse que la nôtre.

SA PIIILOSOPMIK. 4C7

— Le malérialisine peut conduire au désespoir et ;i la folie.

— Mais encore une fois de tpielle philosophie, de quelle doctrine relifiieuse ne peut-on mal user? Restons dans le milieu social, dans le vrai et le bien relatifs.Ce qui importe au bonheur est beaucoup moinsde croire telle ou telle chose que d’a^iir fortement. Notre vie sur la terre se marque par des actions, non par des rêves douloureux. Nous ne lai.s.sonsau monde que nos O uvres et le souvenir du bien que nous avons fait.

l’ourquoi ne (tas jouir d'avance d’une mémoire utile ou glorieuse, pourquoi .se méfier de la gloire, piii.sque la vie elle-même n’est qu’une illusion d’un instant. Ou si l’on ne peut y prétendre, faute de puissance et de talent, ne pas chercher du moins les sensations cérébrales les plus honorables pour un être délicatement sensible et pensant?

— Le danger naît alors de ce que l'on préfère à l’action sociale, mesquinement utile, la contemplation immense et passionnée. Le possible est étroit et le rêve est sans fin.

— Mais que ri.sque à le reconnaître et à le proclamer la philo-sophie de Stendhal? Sans doute, quand on passe tout son temps à réfléchir et à réver, au lieu de travailler et d’agir fortement , les doctrines athées et matérialistes troublent l'Ame. Elles torturent l’esprit et le cœur de tourments profonds. La fuite et la fin rapide d’une existence éiihémère en

l’art KT la vie de STENDHAL, inspirent d’avance le dégoût. Ayant perdu l’espoir d’une vie éternelle, le suicide apparait, aux heures sombres, comme le seul moyen de goûter dans la mort le charme du repos. Mais est-ce là le résultat nécessaire des idées matérialistes ou n’est-ce pas plutôt la faute du tempérament, la punition d’une paresse rêveuse qui se complaît dans sa douleur, dans ses rêves stériles et malsains? Quelles (pie soient ses doctrines, l’homme peut user sa vie d’une façon généreuse ou la perdre en soulTrances solitaires et infécondes.

Le chaos du quiétisme inystiijuc e.st un goulTre qui attire les chrétiens comme les panthéistes. Les âmes en qui le rêve continu lue la vie en sont l’inévitable proie. C’e.st la folie fatale de tous les penseurs (jui n’ont pas la force ou le talent de réaliser, dans leur conduite ou dans leurs livres , leurs visions et leurs désirs. Cette folie qui nail de l’impuissance et qui l’augmente est une maladie de l’esprit , mais ce n’est pas la consé(prcnce nécessaire d'une doctrine philosophique. L’ennui et le spleen ne doivent être, dans la vie des hommes intelligents, qu’une maladie do crois-sance et non un état permanent et délinitif.

— Fatigués de la vie avant d’avoir vécu, nous nous abîmons dans l’éternelle coiiteinplalion de nous-mêmes.

— Soit, mais ce mot d’éternel ne doit recouvrir au plus (]u’un petit nombre d’années. Gœthe a vécu après avoir écrit Werther, et Sainte-Beuve le poète, Sainte-

SA PHÎI-OSOFllIK. 469

Beuve le critique, rinlelligcnce la plus souple et la plus line, la plus vaste et la plus juste, Sainte-Beuve a survécu à Joseph Delorme.

— Bien qu’on ne soit ni Pascal , ni Werther, ni Réné, ni Joseph Delorme, on peut, sans qu'il y paraisse soulTrir autant qu’eux , d’autant plus cruellement qu’on n’a pas le talent magiipie de consoler .sa douleur en l’exprimant, car il semble, à la honte de l’Ame, qu'on use vraiment sa tristesse incurable en l’utilisant.

Que nous sommes petits, s’il est vrai que la vanité littéraire peut se grelTer sur les mornes rameau.x d’une soulTruncc réelle et profonde et si l’application à les décrire réussit à nous distraire de nos tourments inguérissables !

— Non, toute activité réjouit l’âme. La santé morale dépend des habitudes qui énervent ou fortifient le caractère, elle ne résulte pas de l’idée (pi’on peut se faire de l'homme et du monde, de l’Ame et de Dieu. La sagesse pratique des rêveurs serait de ne penser et de ne lire i(ue juste ce qu’il faut poui'agir. Nous avons trop d’idées, nous lisons trop. I.es livres et les rêves, pris à petite dose, .sont une excitation utile, mais dès qu’on dépasse la mesure, ils tuent l’action. Cette oisiveté curieuse de. l’esprit est un terrain oii pousseni mille Heurs charmantes, au parfum délétère. Leur vue remplit l’Ame du rêveur de joies éphémères, mais leur odeur enivre et tue.

— On ne peut pas mener de front le bonheur et la

47ü l’art i;t la vie de stkndhal.

gloire. Il faul opter entre l'obsciirité paisible et la soulTrance qui veut s’illustrer.

— Il mérite donc son intolérable supplice l’imprudent ambitieux ipii, parmi tant d’autres ouvertes, frayées et d’un facile accès, s’en va choisir cette voie douloureuse qu’on nomme la carrière des lettres, sans avoir cette facilité d’expression qui est la félicité du génie. » 11 peut dès ce jour se considérer comme retranché du nombre des humains; l’action chez lui s’arrête ; il ne vit plus ; il est le »j)ei‘lutci(r dr. la vie. Toute .sensation lui devient motif d’analyse. Involontairement il se dédouble et, faute d’autre sujet, devient l’espion do lui-méme. S'il manque de cadavre, il s’étend sur la dalle de marbre noir, et, par un prodige fréquent en littérature, il enfonce le scalpel dans son propre cœur. Et quelles luttes acharnées .avec l’Idée, ce Protée insaisissable qui prend touh's les formes pour se dérober à votre étreinte, et qui ne rend son oracle que lorsqu’on l’a contrainte à se montrer sous son véritable as[)ect ! Cette Idée, quand on la tient elTarée et palpitante sous son genou vainqueur, il faut la relever, la vêtir, lui mettre cette robe de style si difTicile à tisser, à teindre, ii disposer en plis sévères ou gracieux. A ce jeu longtemps soutenu, les nerfs s’irritent, le cerveau s’enflamme, la sensibilité s’exacerbe ; et la névrose arrive avec ses inquiétudes bizarres, scs insomnies hallucinées, ses souffrances indéfinissables , ses caprices morbides, ses dépravations fantasques.

SA niiLOSOPiiiE. 471

SOS engouements et ses répugnances sans motif, ses énergies folles et ses prostrations énervées, sa recherche d’excitants et son dégoût pour toute nourriture saine... Nous n’exagérons p.as, dit Théophile Gautier, :’i qui nous empruntons ce tableau épouvantablement vrai, » plus d’une mort récente en garantit l’exactitude. Kneore n’avons-nous là en vue que les poètes ayant du talent, visités par la gloire et (pji du moins, ont succoinhé sui‘ le sein de leur idéal. Que serait-ce si nous descendions dans ces limbes où vagissent , avec les ombres des petits enfants, les vocations mortnées, les tentatives avortées, les lan'es d’idées qui n’ont trouvé ni ailes ni formes, car le désir n’est pas la puis.sance, l’amour n’est pas la possession.

— Otte impuissance, du talent se joint aux tourments du rêveur qui ne peut soulager scs souffi'ances intérieures par l’expression de sa pensée. Le philosophe l’éprouve autant que le poète moins tourmenté que lui par le fond des choses qui est sa vie môme et sa destinée.

— La philosophie du plaisir nous guérit de cette ambition malheureuse en reportant notre activité sur d’autres objets. Elle est donc bienfaisante en écartant de nous le fardeau du rêve et le souci de sa réalisation littéraire. Si la paix et le calme sont le souverain bien, doit-on maudire l’opium ejui endort nos douleurs. Si, au contraire, l’action est le but de la vie, pourquoi ne pas choisir l’activité physique ou

i7‘2 l'aHT t-T LA VIE I>E STENDHAL,

inacliinalc (jui rend tant d’autrc.s hommes ulilcs el heureux?

— Quelles que soient les opinions ou les croyances, il est cerUin que la vertu consiste à se perfectionner. Dès lors toute la sagesse c.st de fortifier en soi la volonté par la pratique et par l'habitude de l'eirort. Comme tout s’engendre et s'enchaîne par des conséquences fatales, il n’y a, pour un penseur, (lu’un vice ; la paresse, et qu’une vérin : l’activité.

— Persuadée qu’il ne reste de notre vie ( pie les æuvres dont on la remplit, la sagesse pratique, indépendante de tout système, dit qu'il faut agir. C’est un attrait suffisant à l’existence d’un homme dec eur de pouvoir SC perfectionner.

— C’est ce que j’appelle souvent mettre de l’art dans sa vie, c’est-à-dire dégager rhomnie de la brute primitive comme une statue d’une pierre informe.

— Peu importe de ne voir dans riiomnie qu’une agrégation fortuite d’éléineiiLs; peu importe de ne voir dans les phénoniène.s de la pensée, du scnlitnenl et de la volonté, qui , par leur réunion, composent ce que l’on appelle l’àme, qu'une chimie et qu’une mécanique plus compliquées. Cette vue, est au contraire, très-favorable à l’idéal. Kn effet, riiomme n’étant rien autre chose que la nature clle-inéme quand elle pense, et comme nous avons conscience que celle pensée e.sl un progrès, le devoir dn matérialiste sincère est de soumettre en tout et toujours la matière à

SA l’IULOSül’UlK. i7:î

l’esprit, le corps à l’àiiie, de fortifier pur la science et l’elTort, la conscience cpie la nature a d'elle-nicme en nous. Tel est le but scientilique do la vie humaine , tel est le résultat progressif de la civilisation , telle doit être l'inspiration pei'inanente de toute éducation. Ne cherchons point à sortir de la nature, cultivons-la en nous, élevons-la, multiplions la vie et la pensée , surtout la vie morale.

— Et avouons que le mot spiritualisme, pour tlésigner tous ces devoirs certains, serait plus naturel et plus logique...

— Auxyeu.Kde la foule,

— Que le mot de matérialisme qui a besoin de l’épithète scientilique et qui réclame souvent un commentaire.

— Quels que soient d'ailleui's le mot et la doctrine, la valeur d’un homme consiste :’i dévelop|ier le plus possible une énergie de volonté qu’il emploie ü réaliser le plus haut idéal (pfil conçoit.

Un athée matérialiste |>eut donc se rendre heureu.s et utile par son travail, autant qu’un soi-disant spiritualiste peut soiilïrir de sa fainéantise et de ses vieu.x stériles. Pour le bonheur d’un homme par sa conscience, pour l’estime ou pour la pitié qu’il inspire, les actions importent plus que les idées. Un seul précepte contient et résume en lui-mémo la vertu de l’éducation ; « accroi.s.sez et multipliez en vous-méme la force de la volonté. »

474 l'aut kt la vik dk stendiial.

— Il faut encore se répéter souvent qu'au fond il importe peu d'étre heureux , mais seulement d’être actif et d’être utile'. Le bonheur viendra par surcroit. Le bonheur est la conséquence de certains actes énergiques et désintére.ssés. Si vous le visez directement vous le manquez. On n’est pas maître de ses idées connue on est maître de ses actes.

— Ainsi croyez ce que vous pouvez, ayez une st>lution quelconque des grands problèmes métaphysiques; soyez athée, déiste, stoïcien ou chrétien, peu importe: mais, avant tout, soyez actif. « Rien, dit Pascal, n’est si insupportable à rhomme que d’être dans un plein repos, sans pa.ssion , sans affaire, .sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuflisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son àme, l’ennui , la noirceur, la tristesse , le chagrin, le dépit, le désespoir. »

' La vie »e passe clinieileiiieiil (l'iiii luit sérieux : elle offre eette enniradieliou élernelle que, tendant au lionlieur, elle ne peul s’y atliielier coninie à son objet propre, sans, par cela même, en diMrnire les rondilions — Il y a deux manières de se eonsoler de la vie: l’une est la sapesse qui, en admettant le droit souverain de ee qui est , enlève au mal son aimullon; l’autre est l’art qui, en Ironsfurmant l’èmolion Inlè.rieure, en la ramenant .'l la mesure el à l’liarmoiue,en en dèuapeant l’èlèmeni idéal et poétique , obliae l’àiiie de sortir du cercle de ses sensations el k vivre d’une vie plus larqe et plus saine.— Ed. Schérer. — KouveUct étude$ sur la lilléralurf canifmporaint.

■SA piULOsurmt;.

I-c inallieur nui :i l’empli el tounneiilo toute la vie iiKjuiète de Stendhal , c’est reiinui. De toutes les maladies de l’àiiie, c’est la plus grave, la plus pénétrante, la plus diflicile ii guérir. Elle nait de tout et de rien. C'est pout-éire une des formes que revêt le remoids, ou plutôt le mécontentement de soi. Une des principales causes est la paresse qui ôte à l’esprit son ressort et son énergie.

« Ea faculté de vouloir manque. » On devient mol et lâche, redoutant toute fatigue suivie et reculant devant l’effort. La réf1e.\ion dit bien que cette mollesse e.st fatale, qu’elle engourdit l’esprit et amoindrit de jour en jour ses meilleures facultés; mais la réllexion qui constate le mal ne le guérit pas. Elle laisse un souvenir plus clair de la déchéance sans aider à la surmonter. On doute de soi-même et dès lors on se déshabitue peu à peu de toute activité. Les moindres choses prennent des apparences fantastiques. On a peur de tout. On craint le froid, le chaud, la perte des yeu.K et la mort trop prochaine avant la certitude et la maturité. On prévoit dans un éclair les suites intléfinies d’un seul acte et leurs conséquences *. L’amour-propre et la vanité se mettent de

' Ralanns iirave» d'abalrntion cl d'hi'sitaUon renaisMiilm dans la carricie philosopliiqiie, poliliqiir el mtinie lil'i'ml' ■.

476 I.’AItT KT I.A VIK ItK STKNDIIAL.

la partie, et comme on ne sent pas en soi réner^^ie de très-bien faire, on se laisse aller îi ne rien faire. A quoi bon? Tout ou rien. C’est alors que les idées philo-sopliiqucs tâchent de colorer ce renoncement d’une vaine apparence de grandeur. Comme on a médité les choses éternelles, beaucoup trop réfléchi à l’infini des mondes, au néant de la terre et de la vie humaine, on se dit que toute activité est mesquine, que la contemplation est bien plus vaste, qu’elle est seule digne d’une intelligence d’homme. On s’amuse alors à imaginer la vie intime, la vie religieuse et philosophique des anciens. On se plonge dans le passé. On revit, pour soi seul, la vie des individus et des peuples. On s’entoure de tous les documents nécessaires pour connaître la vie indienne et la chinoise ; puis la vie grecque et la vie romaine; enfin, par les romans et par l’histoire, la vie française, la vie contemporaine , et surtout la vie parisienne, ce dernier résultat si compliqué. C’est le temps des lectures sans fin, des rêveries pui.ssanles et des voyages autour du monde. 11 semble qu’il n’y ail pas un homme dans la rue ni dans les livres dont on n’ait vécu la vie et joui les moindres actions. Que de voyages! que d’aventures ! que d’émotions réellement senties par la puissance d’une imagination en délire. 11 semble alors qu’il suffirait de rem])lir un %'erre dans le torrent des pensées qui s’écoulent , pour être grand. Quels merveilleux paysages ! quels splendides soleils ! que de

tableaux variés Je la nature et de la vie ! que d’états d’âme intenses et rajiides se succèdent dans tous tours détails! Ah ! si dans ces moments d’exaltation puissante, la plume pouvait photographier les tableaux, les drames, les hallucinations qui s’agitent et qui vivent dans la cervelle ; mais plus tes enchantements de ce ciel factice sont grands , moins on cherche à en sculpter les flottants nuages.

Cependant cette contemplation pa.ssionnée qui vous soutient en l’air un certain temps ne peut toujours suffire. Elle n’est d’ailleurs po.ssibte que dans la solituilc et le commerce fatal îles hommes la brise. De ces hauteurs regrettées, on retombe boiteux dans le monde et l’on souffre aussitôt do rinfériorité relative que donne dans la vie pratique l’habitude du rêve. On est timide et maladroit comme un albatros abattu parmi les grossiers matelots sur le pont d'un navire. Ou soulTre, et, comme le lièvre qui voit la tortue remporter le prix do la course, on se compare aux travailleurs sensés et lourds qui avancent insensiblement et continuellement dans leur voie. On voit, on sent .qu’ils vous dépassent sur tous les chemins. La sotte vanité crie qu'on pourrait certes mieux faire et arriver plus vite que cfiacun d’eux si l'on voulail. g Mais la falculté de vouloir manque, » et l’on sent trop bien qu’elle manquera toujours. Cela fait qu'on porte en son âme les tourments et la gène d’un ennui profond qui répand sur toutes les possibilités de la vie ses

478 l’art f.t la vik nr. stkn'dhal.

tristes ombres. On se sent ennuyeux, parce qu’on est ennuyé. Toujours di.strait, toujours inquiet, sensible et susceptible jusqu’à la folie par le.s faus.ses impressions des nerfs surexcités, le malade s’elTorce de fuir le contact douloureux des hommes. Le rêveur passionné devient taciturne et muet. Ses yeux s’éteignent. Il se glisse et se dissimule éoinme s'il avait honte d’être intérieurement malheureux. Serrant les murs ou les haies, comme un pauvre ou comme un voleur, il cherche l’ombre, aime la nuit, préfère les sentiers et les lieux solitaires. Enfin, dans la campagne, les tourments intolérables de son ennui s’apaisent et se transforment insensiblement en mélancolie touchante, en tristesse agréable et poétique.

L'ennui, dont je m’occupe, parce qu’il remplit la vie presque tout entière de Stendhal, l’ennui est, en elTel, le grand malheur de la vie, et c’est surtout la maladie des rêveurs au siècle où noussommes. C’est une maladie qui exige, comme l'amour, de l’imagination et des loisirs. Un paysan, un ouvrier actif, un homme de travail et d’alTaires, peuvent avoir dex ennuix, des contrariétés , des chagrins, mais ils ne connaissent pas ïciiniii, l’ennui qui donne la mort et qui fait les suicides, l’ennui qui empoisonne le cœur et qui ronge fàme lies gens qu’en apparence on jugerait heureux.

« L’ennui prend des formes diverses. L’àge surtout y met de grandes différences. L’ennui de la jeunesse est celui qui provient d’une force sans règle, d’une

activiU^ sans but, d’une pa.'ision sans objet, des efTorts confiLs. L’espace e.st là si vaste, les rêves qui descendent des régions de l’inconnu sont si brillants , que la réalité en souffre nécessairement. Il arrive au.ssi parfois (pie l’adolescent n'attend déjà plus rien, il est comme désespéré d’avance, comme b!a.sé sans avoir joui encore; l'ennui, dans son âme, n’est autre chose que le vide des aspirations infinies. L’ennui plu.s tard sera plus amer. L’homme fait a mis la vie à l’épreuve : l’inconnu lui a livré ses secrets ; l’infini a abaissé ses horizons ; il sait désormais à quoi s’en tenir. .\ l’entrainement de la lutte a succédé une sorte de résignation froide ou de découragement dédaigneux. Le succès n’est pas pour le plus digne. L’amour, la gloire, la puissance, la richesse, les plaisirs, rien ne tient ce qu’il avait promis. Il faut si peu de science pour conduire le monde ! Qu’est-ce qui est vrai ? Qu’est-ce qui est faux? L’expérience lais.se-t-elle un principe debout? C’est ainsi que l’homme, parvenu au milieu de la vie, la mesure une dernière fois à l’échelle de l’idéal, et ne peut réprimer un sourire d'amertume en comparant le rêve de sa jeunesse avec l’expérience de sa maturité. Mais déjà les années s’ajoutent aux années. Les ombres s’allongent sur la plaine. Nous pouvons compter ce qu’il nous reste de jours. La vie n’est plus devant nous, elle est déjà derrière. Le terme en est trop rapproché pour permettre encore de ces illusions d’optique qui la faisaient fuir dans

4'<0 l’aht et la vie de stendai,.

un lointain incommensurahlo. Nous en embrassôiis le cours. Nous en touchons la fin. Cest dire que nous n’avons plus rien à lui demander. Elle est vide, nous le savons, et elle ne le serait point par elle-même (ju’elle le serait poui' nous. 11 vaudrait la peine de vivre, que nous ne sommes plus à temps pour le faire. L’ennui de la vieille.sse, c'est le sentiment que rien n’est réel parce que rien ne dure, (l’est le retour que fait le néant sur lui-niéine en s’avouant sa propre vanité.

Slendlial comme « Madame de Deffand a sans doute connu tontes les formes de l’ennui ’ ; mais c’est surtout l’ennui (le la vieillesse qu’elle a savouré jusqu’à la lie. Ses meilleurs amis sont morts; elle est en proie aux insomnies; enfin , et pour comble, elle a perdu la vue. Il faut avouer, du reste, (]u’clle semble prédestinée au mal qui va l'envabir tout entière. Elle a cette délicatesse de gofil (pii rend les natures di.stinpuces si vulnérables, et ce discernement ([ui, pénétrant sous la surface des choses, en trouve d’abord le fond, c’està-dire l’insuffisance. Elle connaît le monde et elle s’est aperçue depuis longtemps, dit-elle, qu’on peut diviser les hommes en trois classes: les trompeurs, lestroiii-

' Celle ppiiilnre i^nereiqiio et Hue d'une (line siiic'riemc dévoit'c p.nr r«*mml , pepréscnlc a«î*t*î liil«*leiiicnl les loiinnrnls sotTels de Slenrtliril pour que je rempnnde à M. Srh^rer, d'aiilaiil pliii< >olonlier» qu'elle iiinnlre rerlninest coruM^qiienrcs l'uneAies de la pliilu.’tnpliie du dix hiillii'ine Kièt-le qui était , comme on , « ellü de Slendlial.

pés et les trompettes. Il y a des imbéciles qui l’assomment de leurs lieux-communs, et il y a des hommes de talent qui sont bas, faux ou jaloux. On voit que Madame du Ueffand n’est pas indulgente. Eh bien, elle a porté sur elle un même regard non moins inexorable. Rien de triste comme ses retours sur sa vie. Il lui semble qu’elle n’a connu personne et n’a été connue de personne, que tous ses jugements ont été faux ou téméraires , qu'elle a dressé de ses mains les pièges où elle est tombée. L’abime est partout, au dedans comme au dehors, et comment pourraitelle en sortir? Elle se trouve juste assez d'esprit pour toucher les limites de cet esprit. Ses facultés sont incomplètes. La force de sa pensée ne va pas jusqu’au talent ; elle comprend et ne sait pas rendre ; son intelligence est active, mais cette activité est en pure perte; elle est privée du sentiment, et elle a la douleur de ne pouvoir s’en passer. Il y a des moments , à l’en croire, où elle voudrait être bôte à manger du foin. Ainsi, pessimisme universel, souverain mépris de tout, de tous, et tout d’abord de soi. Et comme rien ne vaut, elle ne met d’intérêt à rien. Elle n’a pas de passion, pas de désir, pas même de curiosité. Elle est arrivée à une indifférence qui n’est pourtant pas un soulagement, parce que cette indifférence se connaît, se redoute, se prend en dégoût. Elle hait donc la vie, et pour comble de misère, elle craint la mort ; elle ne sait s’il y a un autre monde, mais s’il en

482 l’art F.T LA VIE DE STENDHAL,

est, et quel qu’il soit, elle l’appréhende. Elle voudrait ne plus être ici-bas, mais en même temps elle voudrait jouir du plaisir de ne plus y être. Écoutcz-la dire et redire sur tous les tons qu’il y a un malheur inconsolable, suprême, celui d’être né, et que le remède est pire que le mal. Si du moins elle pouvait s’oublier un instant; mais l’ennui est comme la crainte, il s’augmente des efforts faits pour le combattre. Il y a des distractions, mais la môme disposition qui fait qu’on en a besoin fait au.ssi qu’on en éprouve l’insuffisance. Recourra-t-elle à la société, à la lecture? comme si elle avait encore quelque chose ù attendre des livres ou des hommes ! Et cependant il faut bien qu’elle se fuie, puisqu’elle ne peut se supporter. Comme disait la duchesse du Maine, elle n’est pas assez heureuse pour pouvoir se passer des choses dont elle ne se soucie pas. Elle est donc obligée de s’amuser à des riens , de rechercher la conversation des sots, de se faire une ressource de ceux-là mômes qu’elle méprise, de tout préférer à la solitude, et de se sentir honteu.se de cette petitesse et de cette contradiction. Est-ce assez? Pas encore. L’ennui donne au caractère je ne sais quoi de désolé, d’aride, d’égoïste; il se sent dépendant et il en est humilié ; ses préoccupations sont à la fois personnelles et mesquines; il fait le vide et l’élargit sans cesse ; il flétrit , il corrompt. Madame du Deffand l’a défini d’un mot : € C’est le ver solitaire qui absorbe tout et qui fait que rien ne profite, o

SA PiiiLOSorniE. 483

Quelle maladie mentale est comparable à cet ennui, le grand monstre moderne qui dévore tous ceux dont la vie n’est point absorbée par les petites choses : sagement et bêtement active. Stendhal , plus qu’aucun autre, a senti les morsures de ce ver rongeur. Jusqu’à la lin, il a souffert ce tourment qui dévaste Tâme, qui trouble le regard et ne laisse voir le monde et la vie qu’au point de vue de la fin inévitable et comme à travers le néant. Quel beau livre il y aurait à faire sur ce monstre-protée de l’Ennui. Que de cerveaux il a bri.scs de ses griffes cruelles! Que d’intelligences il a dominées et perverties jusqu’à l’hébétement cl à la folie. Rousseau, Chateaubriand, de Vigny, Lamartine, Baudelaire, tous les poètes ont souffert ce mal que l’un d’eux appelait la désespérance parce qu’en effet l'ennui, le désenchantement et le désespoir ne font qu’un. Ils passaient cependant pour spiritualistes. Mais on sait que tous ceux qui pensent et raisonnent longtemps sont sceptiques, parce qu’une vérité chasse l’autre, que tous nos raisonnements sont successifs, et que nous ne pouvons voir de l’Ensemble que des morceaux.

Au-dessus de toutes les sciences humaines plane un doute ; car il est possible que tout ce qui nous parait vrai ne le soit pas. Le malheureux Jouffroy croyait aussi le scepticisme à jamais invincible et le regardait, avec stupeur, comme le dernier mot de la raison sur elle-même.

484 l’art et la vie he Stendhal.

Ce douloureux sceplidstne est la conséquence de la vie solitaire consacrée à la poursuite infatigable de la vérité. C'est la maladie propre de tous les rêveurs, abdiquant leur volonté défaillante pour se plonger dans la vie universelle et y trouver enfin la permanence et le repos. Livrés alors, comme Oberman, à ce qui change autour de nous, dans cet ordre toujours mobile, nous sommes ce que nous font le calme, l’ombre, le bruit d’un insecte, l’odeur d’une herbe : nous partageons celte vie générale, et nous nous écoulons avec ces formes instantanées.

— Que me parlez-vous du calme des chrétiens. Les croyances religieuses qui secouaient Pascal sur son lit de sceptique ne pouvaient consoler ce puissant esprit. Il voulait cependant, de toutes ses forces croire, mais, hélas! ces espérances chimériques ne résistent pas à cinq minutes de réflexion sévère et d’examen.

A un autre point de vue, ([uand on ne voit dans l’homme qu’un animal ingénieux , dans son esprit que le miroir conscient de l’univers, miroir fragile que la mort brise ; <]uand on songe que l'humanité ellemême périra tout entière sur le grain de sable qu’elle occupe, on cherche en vain ce qui peut donner un prix absolu à la vie humaine, individuelle ou collective. Supposez, en effet, l'humanité morte et demandezvous à quoi elle a servi dans l’hypothèse matérialiste ?

Nous errons ainsi à travers la vie, sur la roule infinie d’un doute sans repos : « voilà pourquoi l’ennui

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nous dévore, les passions nous éfîarenl , el le suicide, démon des ténèbres, nous attend è notre chevet, ou nous attire le soir sur le boi'd des eaux. Nous n’avons plus de fond solide pour y jeter l’ancre de la volonté, et cette ancre inutile s’est brisée dans nos naains. Nous avons perdu la garde de nous-rnéines, l’empire de nos alfections, la conscience de nos forces. Nous doutons même de l’existence, et l’on nous voit sans cesse arrêtés devant le spectacle de notre propre vie comme un homme qui s’agite dans la fièvre et s’éveille en criant ; « que signifie ce rêve' ? »

La conséquence de ces vues, c'est une indifférence radicale, une inertie rêveuse ou le suicide.

— Cependant est-il juste d’attribuer aux doctrines ces fune.stes effets de la faiblesse du tempérament et du caractère? L’athéisme et le naturisme ne produisent pas néces.sairement cette vue permanente du néant final ([ui est comme rhallucination d’une contemplation prolongée. Le relatif dans lequel nous nous agitons existe pour les athées comme pour les autres, el rien n’empêche de prendre intérêt aux phénomènes qui se produisent et qui passent au sein de l’écoulement général. Stendhal lui-mérne, après ses idées de suicide, qui l’occupaient à réjioque d’/lmmiice, ,se guérit par la distraction mondaine, par l’amour des plaisirs sensibles, par l’attention charmée qu’il donne

' Geortjc Sand.

480 l’ahi kt i,a vik dk stknuiial.

aux livres, à la musique ou aux tableaux. Le vendredi 26 mars 4830, « après avoir lu les Consolations trois heures et demie de suite, » il écrivait à M. Saintelieuve la lettre suivante :

€ S’il y avait un Dieu, j’en serais bien aise, car il me payerait de son paradis pour être honnête homme comme je suis.

* Ainsi je ne changerai rien à ma conduite, et je serai récompensé pour faire précisément ce ^que je fais.

» Une chose cependant diminuerait le plaisir que j’ai à réver aux douces larmes que fait couler une belle action : Cette idée d’en être payé par une récompense au paradis.

» Voilà, Monsieur, ce que je vous dirais en vei-s si je savais en faire aussi bien que vous. Je suis choqué que vous autres, qui croyez en Dieu, vous imaginiez que, pour être au désespoir trois ans de ce (ju’unc maîtresse vous a quitté, il faille croire en Dieu. De môme un Montmorency s’imagine que, pour être brave sur le champ de bataille, il faut s’appeler Montmorency. »

D’après cette lettre il semble que la philosophie de Stendhal ne l’a pas rendu malheureux. S’il a souffert, ce n’est pas de l’idée qu’il so faisait du monde. On ne souffre plus des idées dès qu’on se jette dans la mêlée humaine et dans l’action dont le bruit les fait taire. L'athéisme et le matérialisme

ne sont des doctrines dangereuses que pour ces rêveurs tristes et tendres qui sont altérés d’infini. Il suffit d’être actif et d’agir fortement pour supporter la vie et pour l’aimer, .\insi le bonheur d’un homme dépend bien plus de l’emploi de sa vie pré.sente que de ses idées sur la vie future.

Quelles que soient vos opinions et vos croyances vous souffrirez toujours des agitations inquiètes et stériles du rêve, tandis que vous jouiriez, au contraire, du déploiement de votre énergie employée à des actions fortes.

Qu’y a-t-il d’ailleurs de si rare dans cet ennui dont on SC pare comme d’un deuil éclatant. C’est la prétention fort vulgaire des martyrs ridicules, des victimes du livre, des ambitieu.x dé(;us, des amoureux trompés, dos musiciens sans voix, des imagineui’s sans patience, des poètes sans œuvres et des artistes sans talent. Tous ces gens ne sont pas plus rares que les rèvasseurs paresseux. — Henri Beyle lui-inéme, avant d’élre l’actif Stendhal, a passé par cette triste et méprisable période dont le roman de Benjamin Constant nous pré.sente l’analyse navrante. Il a connu l’ennui vaniteux et dupeur « comme tous les hommes de notre âge qui ont entremêlé leurs études vagabondes de loisirs nombreux et indéfinis. Stendhal, comme Adolphe, sait, il a réfléchi, il a rêvé pour l’avenir bien des voyages dont il ne voudrait plus maintenant , bien des gloires qu’il dédaigne aujourd’hui comme

s'il les avait usées. — Il a dévoré dans ses ambitions solitaires plusieurs destinées dont une seule suffirait à remplir sa vie; il a vécu des siècles dans sa mémoire, et il n’est encore qu’au seuil de ses années. Habitué dès longtemps à converser avec lui-même, à se raconter les grandes choses qu’il espère accomplir, il e.st tout simple qu’il dédaigne la société réelle qu’il n’a pas étudiée, et qui ne peut le deviner. L'ennui, chez les âmes élevées, chez celles surtout qui ont vingt ans, est presque toujours accompagné d’une e.vorbitante vanité. Comme elles aperçoivent en dedans un monde supérieur, plus grand, plus beau, plus varié ; comme elles ont peuplé leur conscience des souvenirs d’une vie imaginaire ; comme elles comparent incessamment le spectacle de leurs journées au spectacle de leurs rêveries, le dédain et l’impertinence ne sont chez elles qu’une forme particulière de la douleur.

» Adolphe est las de lui-même et de sa puissance inoccupée ; il aspire à vouloir, à dominer, à parler pour être compris, à marcher pour être suivi , à aimer pour mettre à l’ombre de sa puis.sance une volonté moins forte que la sienne, et qui se confie en obéissant. S’il avait choisi de bonne heure une route simple et droite; si, au lieu de promener sa rêverie sur le monde entier qu’il ne peut embrasser, il avait mesuré son regard à son bras ; s’il s’était dit chaque jour en s’éveillant : voilà ce que je peux, voilà ce que

SA CllILOSOI’HIE. 489

je voudrai ; s’il avait marqué sa place au-dessous de Newton, de (]ondé ou de Saint-Preux ; s’il avait préféré délibérément la science, l’action ou l’amour; s’il avait épié d’un œil vi;jilant le premier éveil de ses facultés, s'il avait démêlé nettement sa destinée, s’il avait marché d’un pas sùr et persévérant vers la paix sereine de l’intelligence , l’énergique ardeur de la volonté ou le bonheur aveugle et ci’édulc, il ne serait pas vain, il ne dédaignerait pas.

Une fois engagé dans la voie préférée , l’emploi légitime de ses forces sufQrait à l’occuper. L’œil attaché sur l’horizon lointain, mais sùr d’arriver, il ne détournerait pas la tête pour regarder en arrière ; il se résignerait de bonne grâce à la continuité harmonieuse de .ses efforts. Si haut que fût placé le fruit doré de ses es{iérances, le courage ne lui manquerait pas avant de le cueillir.

— * Mais comme il n’a pas mesuré sa volonté à sa puissance, comme il a tout désiré sans rien vouloir, il s’ennuie, il dédaigne, il ne prévoit pas. »

Le malheur naît en bien des âmes de ce mélange d’égoïsme et de sensibilité, d'ambition et de mépris, qui empêche à la fois de renoncer et de vouloir. Ck; malheur est assez vulgaire pour ne pas s’y complaire. Il n’y a rien de grand ni de glorieux dans l’ennui. Ce qui est rare, ce ne sont pas les esprits agités de folles chimères, toujours inquiets et mécontents, ce sont les intelligences actives, énergiques et qui savent

49() l'aut et la vie de Stendhal.

bomer leurs désirs à leur puissance. Le sens commun est moins vulgaire que son nom ne le ferait croire. Vous ne méprisez l’existence (jue par habitude paresseuse, faute de savoir en bien user. Rompez cet abandon de l’être moral aux forces naturelles qui l’entourent, fuyez ce pays de la paresse et de l’illusion renaissante, persuadés que la vue renouvelée de ces décevants mirages, vous cache la licheté de ce quiétisme apathique, de ce panthéisme vaniteux. Soyez enfin persuadés que vous n’ètes pas un monstre de tristesse, un malheureux géant du Doute, un martyr unique de l’Ennui. Bien d'autres ont parcouru ces chemins douloureux et déserts avant de prendie leur place et leur part de bonheur dans la cité des hommes.

Tous tes êtres qui pensent ont passé par là. Ce sont des chagrins qui peuvent nous grandir, s’ils durent peu et s’ils n’entament pas la volonté, mais il faut s’en débarrasser pour agir et se mêler aux hommes.

— Sous CCS grandes douleurs dont on se pare dans sa cellule comme d’un superbe manteau, il y a bien des petites misères, une impuissance honteuse d’etlcmôme et qui se dissimule sous les voiles de la rêverie immense et du dédain, une vanité qui se joue à ellemême les rôles de Manfred et de Faust , sans voir que les doutes d’//am/e£ et les ennuis d'Adolphe, tes tristesses superbes de liéné, les souffrances de Joseph Delorme ne sont rien dans le monde sans le talent de leurs auteurs.

SA piiiLOSorim;. 491

Quand on est orgueilleux et faible, naturellement rêveur et paresseux, on pousse la pei'versilé du rêve hors des bornes communes et l’on se fait une sorte de royauté dans un monde à part où l’on domine seul. On se fait solitaire par ambition déçue ; c’est la foule insoumise qui vous mène au désert.

De là ce grand amour des choses éternelles , amour dupeur qui n’est peut-être que l’envers de vos déceptions.

Ne vous demandez pas s’il vaut mieux vivre comme Pascal ou comme Stendhal. Inventez pour vousmême vos motifs d’agir. L’homme sage, d’ailleurs , apparait mieux en Vauvenargues.

Stendhal n’a vécu que pour le plaisir, Pascal se refusait tout ce qui pouvait lui être agréable avec la même passion que Stendhal le cherchait. L’un était un viveur, un jouisseur, un égoïste qui voulait avant tout se réjouir, jouir, être heureux et qui, malgré quelques plaisirs rares et toujours payés s’ennuya bien souvent et fut bien triste. Pascal fut un stoïque-chrétien. Il s’était fait de la vertu une idée surnaturelle, un idéal inhumain qui rendrait, en se généralisant, toute société impossible.

Tous deux avaient profondément réfléchi sur la vie et c’est ce qui les a rendus profondément tristes.

La contemplation fut la seule joie, la seule activité de Pascal, qui, malade, ambitieux, et ne pouvant pas réussir, à .ses souhaits, du côté de la vie inon-

4!)2 l’aeit et la vie de stendieal.

daine, se jeta avec toute sa passion et tout son génie à l'autre extrémité. On a eu raison de dire qu’on ne connait pas la nature humaine quand on n’a pas habité en esprit Port-Royal. Contempler les choses éternelles, s’élever au-dessus du monde pour le mépriser, se dégager de toutes choses humaines, couper soi-méme, de son vivant, tous les liens qui nous attachent à la terre, pa.s.ser sa vie à réfléchir le néant et le vide de tout: c’est l’apparence trompeuse d’une grande vie. Mais la folie, ce gouffre béant que voyait Pascal, la folie entoure et cerne de tous côtés la place d'où Pascal rêvait et pensait à ces espaces infinis dont le silence éternel effrayait sa raison toujours soumise et toujours révoltée.

La vie de Stendhal est moins grande, mais il n’e.st pas mort fou. 11 s’est rabaissé à sentir mille petiLs plaisirs qui abaissent l'âme et la dégradent, mais il a fait servir ses plaisirs eux-niémes à une lin plus haute. Sans perdre de temps à s’instruire, il pensait et comparait en toutes circonstances. Son tort fut de ne croire qu’à la sensation et de se laisser devenir, en vieillissant, un Italien purement sensuel. Pascal et Stendhal, aux deux pôles, montrent ce que peut devenir l’intelligence humaine, en prenant au début deux chemins différents. — Ces deux hommes ne peuvent être, ni l’un ni l’autre, proposés en exemple ni en modèles. Si l’on voulait citer le nom d’un sage moderne, il semble que la saine activité, la vie utile et

généreuse que rêvait Vauvenargues est un idéal convenable.

Quand on ne peut légitimement croire à l’existence de Dieu ni à la vie future, il faut se dévouer à l'Humanité et vivre en elle. C’est le seul moyen de donner à son existence un emploi généreux et un but élevé. Ce ne sont point les doctrines athée et matérialiste de Stendhal qui ont besoin d’excuse, puisqu’elles sont les seules acceptables; mais sa conduite, imparfaite comme celle de tous et qui s’est souvent éloignée de l’idéal moral qu’il concevait.

De son temps, comme du nôtre, une raison ferme, éclairée par la science et par l’analyse, ne pouvait plus admettre l’existence d’un Dieu personnel. L’idée de Dieu n'est plus aujourd’hui qu’une idée humaine, idée de cause, de perfection ou d’infini , à laquelle l’imagination et le sentiment religieux donnent la vie.

Dès qu’on raisonne on ne peut, malheureusement, plus croire à la seule immortalité désirable : celle de la personne persistant avec conscience, responsabilité et souvenir ; car la mémoire, nécessaire au sentiment d’identité personnelle , n’existe que dans le cerveau désorganisé par la mort.

On devient donc , dès qu’on analyse, athée et matérialiste comme Beyle.

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49i l’art et la vie de Stendhal.

I-a seule grandeur qui nous reste est de nous associer par la pensée aux destinées futures de notre race et à l’éternité de la Substance infinie dans laquelle nous vivons.

Toutes les formes sous lesquelles on a rêvé la vie future ne sont, à l'examen, que des imaginations d’enfants. Au fond, si belles qu’on les fasse, les vies futures ne nous contenteraient pas : car notre cœur est insatiable; c’est la perfection qu’il réclame et, h moins d’être Dieu, il ne serait pas satisfait. A la place des espérances religieuses que la raison n’accepte plus, il faut donc mettre les joies de la science, les plaisirs désintéressés de cette curiosité active qui nous fait assister sans souffrir au grand spectacle de l'univers et de l'humanité. Au lieu de l’adoration et do la prière inutilement adressées vers un être qui n’est pas une personne , mais une conception variable do l’esprit humain, nous devons développer en nous cette noble disposition de rintclligcnce qui se soumet à ce qu’elle comprend, qui considère le monde comme un sujet d’étude et les produits de la pcn.sée comme un objet d’admiration.

Entraînés vers la mort par 1a fuite rapide des heures, il nous reste la contemplation réfléchie de la nature immortelle. En pensant cette immortalité , nous la réalisons en quelque sorte en nous-mêmes.

Ce sont là les compensations qu’oppose la vie réfléchie aux joies inconscientes de la vie instinctive et spon-

SA rniLosonuF..

lanée(qui demeure, peut-être, plus heureuse) et qui sera longtemps encore le seul mode d’existence des foules.

On voit ainsi comment, à l’exemple de Beyle, les esprits réfléchis sont contraints de renoncer à l’espoir consolant d’une vie immortelle. Mais c’est ici que l’appréciation de la vie humaine diffère suivant l’éducation et les tempéraments. Pendant que la vie sociale conserve tout son charme pour les hommes actifs qui l’emploient sans jamais prévoir l’inévitible fin , d’autres esprits plus sombres ne songent qu’à cette fin dont ils sont préoccupés tous les jours. — A quoi bon, disent-ils, sortir un instant du néant pour y rentrer? A quoi bon vivre un jour s’il faut mourir? Malheur à moi, malheur à cette matière pensante qui réfléchit un instant l'univers pour lui rendre bientôt les éléments qui l’ont formé ! — A quoi bon ces tristes pensées dit à son tour le groupe des épicuriens aimables? Si vous n’avez qu’une journée à vivre, vivez-la du moins et ne la pleurez pas. a Pour vivre heureux, il faut faire peu de réflexion sur la vie, mais sortir souvent comme hors de soi ; et, parmi les plaisirs que fournissent les choses étrangères, se dérober la connaissance de ses propres maux*. » Ainsi, suivant les caractères et les tempéraments, la vie peut apparaître comme un rêve aimable, comme un songe incompréhensible, comme

' Saint-Evreiiiond.

4!M) l’art et la vie de Stendhal.

une occasion fortuite et mystérieuse de sensations variées. Je crois que cette dernière vue, qui n’est pas la plus haute ni la plus estimable, fut trop souvent celle de Stendhal. Épicurien cosmopolite, sans famille et .sans patrie, il prit la vie comme un hasard que l’on peut rendre heureux , et toujours ü la piste du bonheur sensible, il ne vit dans la courte durée de son existence qu’une mystérieuse occasion de plaisir. Ce (]ui lui manqua, ce ne fut pas l’esprit, mais la force généreuse d'un cœur sympathique. 11 avait cependant assez de force dans l’esprit pour ne pas craindre d’être bon. Sa terreur d’être dupe et de paraître fiiible fut si grande qu’elle l’a rendu presque méchant. Sans rien changer à ses doctrines, il aurait pu les rendre plus estimables en sa personne en y joignant le dévouement.

Si éphémère qu’elle soit, la vie humaine parait généralement un bien. Elle possède un prix incomparable puisqu’elle semble être le dernier résultat des elTorts par lesquels la nature cherche à prendre conscience d’clle-môme. Pourquoi des lors l’individu qui réfléchit en son cen'eau le monde et qui se sent être comme la conscience de l'univers, ne prendrait-il pas au sérieux son existence et celle de l’humanité. La vie de chaque homme est bornée par le temps, mais celle de l’humanité progressive est immense et mérite qu’on s’y dévoue tout entier. Si le bonheur d’un seul est peu de chose et que le bonheur

SA PHiLosopniK. 497

soit pourtant le but de la vie, cherchons-le d'une façon collective et impersonnelle qui l’agrandit. La morale du bonheur est d'autant plus funeste qu’elle se rétrécit davantage. Elle est .salutaire et vraie dès qu’elle inspire le dévouement. C'est sur le fondement de Injustice qu’est établi le devoir social. Nul homme n’est dispen.sé d’ôtre utile et bienfai.sant.

I.a conscience, en dernière analyse, n’est qu’une façon de regarder. Si v^ous jugez ([ue la mort est un mal pour tous et ([ue cette vue vous jette à l’eau pour sauver un homme, vous ôtes vertueux.

La philosophie du plaisir est donc vraie (piaiid elle dit à l'homme : « ne songe pas ;'i toi-méme ou le moins possible, le boiihcui d’un seul est peu de chose. Sois actif au [irofit de tous. Songe à l’avenir du monde et à tous ceux qui ne sont pas. Vis pointes voisins et tes proches. Au lieu de te replier paresseusement sur toi-même, développe généreusement la nature et fais rayonner ta pensée. Ta vie d’abord sans but devient utile et prend ainsi de l’intérét. » La seule chose qui puisse consoler un homme de vieillir est de laisser derrière soi des souvenirs vivants qui fassent bénir sa mémoire.

Stendhal , nous l’avons laissé voir, a trop considéré la vie comme une occasion de jouissances individuelles. Cependant au lieu d’étre un réservoir passif des sensations que la nature dépose en chacun de

nous, il a su réagir sur ses impressions pour nous

498 l’art et la vie de Stendhal.

les transmettre. C’est ainsi qu’il a fait servir ses plaisirs et ses observations à l’utilité générale. Celle conduite n’a rien d’héroïque sans doute et cependant elle a suffi à relever sa vie. Malgré tous les reproches qu’on peut leur faire, il a par ses livres fait œuvre d’homme et laissé de son passage sur la terre des traces qui durent encore.

Consacré à Stendhal philosophe, ce chapitre serait incomplet s’il n'indiquait pas l’inlluence de la philosophie de Bcyle sur .sa critique.

Il doit montrer comment sa critique d’art se rattache à sa philosophie, c'est-à-dire comment sa façon de comprendre la vie a influé sur sa manière de sentir et de juger les arts.

De nos jours une transformation radicale s’est faite dans l’ancienne critique. La superficielle rhétorique des La Harpe a disparu. La critique qui l’a remplacée est devenue historique et physiologique.

Cette critique interroge l’auteur dans toutes ses formations, et, pour la mieux comprendre, elle replace son œuvre dans le milieu qui a déterminé sa production et qui l’explique.

Elle emploie au service des études morales les mômes procédés qui servaient uniquement à l’étude des faits naturels.

C’est ainsi que l’ancienne critique littéraire, œuvre ingénieuse et arbitraire du goût individuel', s’est transformée de nos jours en philosophie de l’art et des lettres.

11 importe de faire remarquer que cette transformation est, en grande partie, due à l’initiative de Stendhal.

Quand on e.^amine de près ses habitudes d’esprit dans la contemplation de l'histoire, dans l’étude des arts et de l'homme, on ne s’étonne plus de l’isolement intellectuel au sein duquel il a vécu, tant son point de vue est supérieur à celui de ses contemporains , tant ses procédés d’analyse philosophique et littéraire sont en avance sur son temps.

En effet, les jugements des hommes les uns sur les autres, les critiques dos artistes sur les ouvrages do leurs rivaux ne sont, habituellement, que des commentaires de leur propre vie. La paresse, dit Stendhal, nous force à nous préférer : voilà pourquoi, si

^ • Un critique lUiii maintenant que son goût personnel n'a pas de valeur, qu'il doit Taire abi>iraction de sou tHinp^rament , de ses inclina* lions, de son parti , de ses int^nHs, qu'avaiil tout son talent est ta sympathie, que la première opération en histoire consiste à se mettre A la place des hommes que l'on veut juuer, ît entrer dans leurs instincts et tians leurs habitudes, à épouser leurs sentiments, à repenser leurs pensées, à reproduire en stn-méme leur élnl intérieur, à se repn'senler minutieusement cl corporellement leur milieu , à suivre par l'imagina' lion les circonstances el les impressions qui, s’ajoutant ù leur caractère inné, ont déterminé leur action el conduit leur vie. •

500 l’art et la vie de Stendhal.

nous n'y prenons garde, nous n'estimons que ce qui

nous ressemble et qui, par cela seul, nous plaît.

« Au milieu de cette immense variété que la nature oITre au.K regards de l'homme, il ne remarque à la longue que les aspects qui sont analogues à sa manière de chercher le bonheur. Gray ne voit que les scènes imposantes; Marivaux que les points de vue fins et singuliers. Tout le reste est ennuyeux. La dilTérence qui sépare leur manière habituelle de voir et leurs œuvres naît de leur tempérament.

» En politi(jue, comme dans les arts, on ne peut s’élever au sublime sans connaître l’homme, et il faut avoir le courage de commencer par le commencement, la physiologie.

» Une partie de la biographie des grands hommes doit être fournie par leur médecin.

» Pour comprendre une œuvre d’art, un artiste, un groupe d’artistes, il faut se représenter avec exactitude l’état général de l’esprit et des mœurs du temps aucpiel ils appartenaient.

» Le talent vrai, comme le Visrnara, papillon des Indes, prend la couleur de la plante sur laquelle il vit : moi , qui me nourris des mêmes anecdotes , des mêmes jugements, des mêmes aspects de la nature, comment ne pas jouir de ce talent qui me donne l’extrait de ce que j’aime?

» Quelle excellente source de comique pour la postérité! les La Harpe et les gens du goût français, ré-

SA PHILOSOPHIE. ^ ÔOl

gentanl les nations du haut de leur chaire, et prononçant hardiment des arrêts dédaigneu.x sur leurs goûts divers, tandis qu’en elTet ils ignorent tes premiers principes de la science de l'homme. ' De là l'inanité des disputes sur Racine et Shakespeare, sur Rubens et Raphaël. On peut tout au plus s'enquérir, en faisant un travail de savant, du plus ou moins grand nombre d’hommes qui suivent la bannière de l’auteur de Macheth ou de l’auteur iVlphiijénie. Si le savant a le génie de Montesquieu, il pourra dire : t Le climat tempéré et la monarchie font naitie des admirateurs pour Racine. L’orageuse liberté et les climats e.’Ctrômes produisent des enthousiastes à Shakespeare.* Mais Racine ne plût-il qu’à un seul homme, tout le re.ste de l'univers fût-il pour le peintre d'Othello, l’univers entier serait ridicule s’il venait dire à un tel homme, par la voix d’un petit pédant vaniteux ; « Prenez garde, mon ami , vous vous trompez, vous donnez dans le mauvais goût : vous aimez mieux les petits pois que les asperges, tandis que moi j’aime mieux les asperges que les petits pois. »

» La préférence, dégagée de tout jugement accessoire, et réduite à la pure sensation est inattaquable.

' De iiit'nu* i|<Cil y a une Ifiiipt'raliirp phvi«ii]ite «|ui , luriten variation», fltMrrmiiie l'apimrlHon de irllc nn telle e«ïMve de plante» ; de im^me il y <1 une 1t'm|M^ratiire morale qui , par »cs vaiialion», délcmiitic l’apparilion de telle ou leilc evSpèee d’art.

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ri02 l’arf et la vie de Stendhal.

» Les bons livres sur les arts ne sont pas les recueils d’arrêts à la La Harpe; mais ceu.x qui, jetant la lumière sur les profondeurs du cœur humain, mettent à ma portée des beautés que mon ûme est faite pour sentir, mais qui, faute d'instruction, ne pouvaient traverser mon esprit.

» C’est au.v médecins idéologues qu'il faut demander justice de tous ces jugements téméraires sur lesquels Paris voit bâtir, tous les vingt ans, quelque science nouvelle. Facta, facta, tühil prœter facta, sera un jour l’épigraphe de tout ce qu’on écrira sur l’homme. Alors on méprisera les systèmes qui s’accordent à mépriser l’empirisme, c’est-i-dire l’expérience.

» C’est dans l’examen sévère et microscopique des

Les prnducUonsüe l'espril liuiiiatn, comme relies île la nature vivante, ne s'expliquent que par leur milieu.

La mi^thodc moderne qui commence à s'introduire dans toutes les sciences morales, cunsiste à considérer les aiivres bumainesci, en pnrlirulier les œuvres d’art, comme des fails et des produits dont il faut marquer les caractères el chercher les causes;— rien de plus... Elle ne vous dit pas: • méprisez l'art hollandais, il est trop Krossier, et ne goûtez que l'art italien. Elle ne vous dit pas non plus: « méprisez l’art gothique, U est maladir.et ne goûtez que l'art grec. • Elle laisse èchacun la liberté de suivre ses prédilections parliculières , de préférer ce qui est conforme à son tempérament, cl d'étudier, avec un soin plus attentif, ce qui correspond le mieux au développement de son propre esprit... Elle est une sorte de botanique appliquée, non aux plantes» mais aux œuvres humaines. Phitosophie de VAri^ par H. Taine.

concomitances que gisent les découvertes ii faire. Il n’y a pas ici effort d’une seule tête. Le travail peut se partager; il faut une suite de vingt savants pour ne voir que ce qui est'. »

Sans multiplier les exemples et les preuves, on voit de suite que Stendhal étudie les productions de l’art comme M. Taine et les lois de la vie comme Emerson ou Montesquieu.

Ces habitudes d'esprit qui lui étaient si particulières sont fort importantes à noter, car elles contenaient en germe toute la nouvelle méthode de critique historique et littéraire.

Ces habitudes consistent essentiellement à transporter dans les études morales les procédés d’examen et d’analyse des sciences physiques , à observer et à définir les dépendances et concomitances des esprits et des produits de l’esprit qui ont, comme les choses physiques, leurs rapports constants et leurs conditions nécessaires.

Le progrès dans les sciences morales résulte du bon emploi de l’analyse qui doit multiplier les faits que désigne un nom. C’est, par exemple, ce que nous avons vu faire à Stendhal « le plus grand jisycUologue du siècle et des siècles précédents ’ t dans l’analyse scientifique des sentiments réunis sous le mot amour.

' Histoire de la peinture en Italie.

’ Les expressions soulignées esont de M. H. Taine. V. Les Philosophes français au XiX siècle^ chapitre XII.

r>Oi L’AHT et la vie PE STENDHAL.

Historien critique de la peinture en Italie, Stendhal éclaire les époques, montre les conditions favorables et défavorables, cherche toujours les causes, les trouve souvent; et, tantôt par l’état des mœurs environnantes, tantôt par la biographie détaillée des

artistes, expli(]ue et fait voir le mode de formation

des écoles et des principaux monuments de la peinture italienne.

Critique de musique, quand il nous raconte les vies de Rossini, de Haydn, de Mozart et de Métasta.se, il reste encore lidôle à ces mêmes habitudes d’esprit. Il fait ce qu’on nomme aujourd'hui de la criticpie naturelle. Il cherche dans l’âme de ces artistes les causes des qualités de leurs ouvrages. El, pour mieux connaître cette âme qui est elle-même un produit de la race, du sol et du climat, il remonte à leur famille, montre les inlluences du sang, de l’éducation, et rassemble tous les indices, autrefois négligés, de la complexion et du tempérament qui, façonnés par les circonstances et par le travail volontaire, forment, à la longue, le caractère moral d’où tout dérive.

II n’a garde d’oublier et il exagère parfois les influences, toujours vagues, qui nais.sent des mœurs et des gouvernements.

Ainsi, longtemps avant M. Taine et même avant Sainte-Beuve, on le voit pratiquer en tous ses ouvrages, et sans la réduire en système, la théorie deve-

■SA PIllLOSOPHIK. 505

nue célèbre de la race, du milieu et du moment'.

On voit comment la façon de comprendre la vie et la liberté humaines influe sur la manière de -sentir et de jut>cr les art.s. Il n’y a point d’idéal lixe ni de Beau absolu. <r Chacun pris en son air est agréable en soi. » L’homme, toujours variable, selon les pays et les temps, est cependant, partout, l’unique mesure et l’unique juge. Et comme la liberté d’un homme n’est, en définitive, que l’ignorance habituelle des motifs qui le déterminent, Stendhal et les critiques de son école indiipieid. précisément les motifs généraux qui |)èsent sur chaque artiste et qui, à tel moment donné, sollicitent toutes les intelligences actives en un certain sens qu’il constate. Par conséquent l’histoire qui se compose de faits humains, intellectuels, moraux, n’est au fond qu’une géométrie de forces, un difficile problème de mécanique.

Montesquieu seul , avant Stendhal , s’était placé à

' • La raie, c'esl telle dixposilinii innée, héréililaire , variahie aelon ii^i» l>euplcA, lî4^e h (leu clilTt^renced inarquneA dan« le leinpi^rainent cl dann la Rtriu'ture du corps Le milieu , c'est rcnsciiibic des cirennstanrea na- Uirelles ou des rircon>«Uin(’es politiques et sociales qui dérangent ou coniplèteni le naturel et modifient ainsi rinfliicnre qu’apporte avec elle la sinirlure Intérieure des rai'cs. Le moment représente unuenre d’influence qui se compose de la vitesse acquise par l'impulsion permanente de la race et du résultat déj.1 produit par le milieu dans lequel elle vil. Ces forces primordiales eiiKeiidrent un système d’effets qui est précisément une civilisalion et dont le type le plus eipreisifest une littérature. •

l’art et la vie de STENDHAL.

ce point de vue pour expliquer les mœurs et contempler l’histoire; il faudrait donc, s’il n’était mieux connu, lui accorder ici autant d’espace qu’îi Helvétius, car il a eu , sur la formation d’esprit de Stendhal , une c;;ale influence. C’est d’eux et de Cabanis qu’il tient ses procédés d’observation psychologicjue.

Mais tout le monde a lu les livres de Montesquieu. On sait qu’il se montre toujours curieux des faits primitifs et importants qui modifient à la longue les individus et les peuples. On n’ignore pas la part qu’il accorde aux clitnats. On a vu dans .ses considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains, combien il est habile à découvrir les faits capitaux qui expliquent l’accroissement et la ruine de l’empire.

Par le môme tour d’esprit, appliqué à d’autres objets, mais d’un point de vue analogue, Stendhal observe comment les caractères sont formés par leurs alentours, par l'influence prédominante d’une idée sur ses voisines , par le régne ou l’emploi constant d’une passion ou d’une faculté que le tempérament et les circonstances rendent à la fin maitre.sse.

Dans ses romans, comme dans sa critique, son attention est d’abord attirée et ses recherches concentrées sur les explications naturelles des phénomènes moraux. Il a remarqué que chaque homme a son allure intérieure dominante, .sa démarche habituelle d’esprit, sa passion maitre.sse qu'il faut d’abord

SA PHlLOSOPlllK.

connaître parce qu’elle explique tout et qu’elle dure jusqu’à la fin. N’est-ce point, dans une autre sphère, le procédé de Montesquieu cherchant d'abord les causes primordiales et générales qui entraînent avec elles les accidents particuliers qu’elles expliquent, et qui , par leur influence persistante et cachée, font les mœurs et la destinée des nations comme des particuliers.

Les climats, dit Stendhal, font à la longue naître les tempéraments.

La nature de l’air dans lequel nous nageons constamment, la nature des plantes qui font notre nourriture, ou des animaux que nous dévorons, et qui se nourrissent de ces plantes, varient avec le climat... Quand Helvétius a nié l’influence des climats, il a donc dit à peu près la meilleure absurdité du siècle.

Le climat ou le tempérament fait la force du ressort.

L’éducation ou les mœurs, le seiis dans lequel ce ressort est employé.

Dans la monarchie, le fils de Marius, ne pouvant avoir une compagnie sera Cartouche. Je suppose, dit Stendhal, que les parents donnent le tempérament, le ressort; et l'éducation, le sens dans lequel il agit.

Souvent il lance des paradoxes qui se rattachent à cette manière de voir et qui , malgré leur exagération évidente, reposent au fond sur une idée juste. Ainsi : « La force d’âme qu’Éponine employait avec un dévouement héroïque à faire vivre son mari dans la

508 l’art et la vie de Stendhal.

caverne sous terre et à l’empécher de tomber dans le désespoir, s’ils eussent vécu tranquillement à Rome , elle l’eût employée à lui cacher un amant. Il faut un aliment aux âmes fortes. »

Ailleurs il étudie, sous l’apparence, le fort et le faible du caractère : ici du roc et plus bas du sable, recouverts d’une é^çale verdure. Le granit, c’est le caractère naturel et foncier d’un homme, sa manière habituelle de chercher le bonheur : .souvent dissimulé sous des apparences polies dans le commerce hypocrite du monde, il se découvre dans toutes les circonstances importantes de la vie '.

Quand Stendhal connaît bien les qualités fondamentales et les lacunes (au premier abord invisibles) d’un esprit, il prévoit toutes ses manifestations ultérieures ; il les voit se produire comme des fruits attendus, comme des conséquences nécessaires.

C’est en généralisant cette analyse intime qu’il explique les mœurs des nations et leurs floraisons d’œuvres d’art.

Je ne pense pas qu’on puisse refuser à Stendhal cette vue constante des nécessités morales dont il démêle partout l’enchaincment ; et c’est précisément cette vue curieuse et cette explication logique des motifs cachés des actions des hommes qui nous fait

' t^r e\eniplp, • 1‘aiiioiir de la ylnire viatjèrf le fotui «Iti

raiadère de Voltaire." (Correspondam-e inMHe.l

SA PHILOSOPHIH. 509

voir en lui un Montesquieu de l’art et de l’amour, un petit Montesquieu des mœurs de son temps, doublé de Machi.avel et préeurseur mondain de M. Taine.

Qu’on ne se hâte pas de contredire en ceci une fantaisie paradoxale et des rapprochements arbitraires. On ne veut pas assimiler Stendhal à Montesquieu, ni exagérer son mérite, en l’égalant à M. Taine, mais seulement indiquer en lui la tournure d’esprit et le procédé de critique philosophique qu'il nous parait avoir en commun avec ces esprits .supérieurs.

Si peu qu’on ait lu de lui, on ne saurait nier qu’il ne cherche toujours, comme Montesquieu, l’esprit et la raison des choses, les lois p.sychologiques, les faits qui expliquent les mœurs et les arts.

Dans les sciences morales il a celte heureuse faculté d’étonnement curieux qui fait qu’on « observe l’habitude » et qu’on cherche l’explication de ce qui paraît simple au vulgaire. Môme dans la sphère de la vie pratique, Stendhal compare et regarde ; toujours préoccupé de sa théorie du bonheur, il applique l’interrogatoire et l’étude à tous les objets dont tant d’autres s’inquiètent peu et se contentent de jouir.

Son aptitude spéciale est d’analyser les passions. Son goût dominant est de raisonner sur les mœurs. Il aime à expliquer les actions par les caractères, l’n-uvre par l’âme dont elle est sortie. Il dissèque le talent d'un homme et décompose le cœur et l’amour pour les mieux connaître.

510 l’art et la vie de STENDHAL.

Dans son histoire de la peinture, il ne se contente pas de décrire les tableaux, de raconter les biographies des peintres, de marquer les écoles et les progrès de l’art, son plus grand soin est de montrer les causes multiples de ces progrès. Il ne veut pas seulement reproduire ce qui est, mais l’expliquer; et c’est pourquoi, comme Montesquieu, il subordonne toujours les faits moraux do l’art et de la vie, aux faits plus généraux et antérieurs qui les expliquent.

On ne peut pas lire vingt pages au hasard dans .ses œuvres: romans, critiques d’art ou voyages, sans croire ipi’il a voulu imiter Monlc.squieu; et, qu’en cherchant toujours le comment et la cause de tout, tes conditions nécessaires des œuvres de l’esprit et leurs dépendances morales, il a rendu possible la critique philosophique de M. Taine.

Ce sont là des esprits de la même famille, des hommes dont le cerveau absorbant a pour facultés dominantes l’observation, l’induction et l’analyse.

Je crains de m’abuser moi-même en ces rapprochements généraux , et cependant je crois saisir encore d’autres rapports, même des rapports de caractère entre Stendhal et Montesquieu.

Je les vois tous les deux sensibles à tous les plaisirs élevés, tous deux passionnés pour l’étude, pour le travail et la lecture. Tous deux fiei's, désintéressés, incapables d’aucune bassesse et même de toute besogne servile destinée à gagner de la faveur ou de l’argent.

SA PHILOSOPHIE. S'il

Ni l’un ni l’autre n’auraient su faire une visite par intérêt. Allant dans le monde pour se distraire et s’amuser sans se donner la peine d’y briller par leurs saillies. Tous deu.v encore déliants, sensibles, analyseurs, sans ambition, ni méchanceté, mais non pas sans malices. Habiles au contraire à voir les ridicules et à faire la satire piquante des m<jeurs et des travers de leur temps. Stendhal n’était-il pas capable d’écrire les Lettres Persanes et d’enfermer aussi, -SOUS une forme légère un fond trè.s-sôrieux ?

Dans leur correspondance on voit souvent percer cette crainte habituelle d’ôtre dupe qui mène à la dureté et (lui fait paraître égoïste alors qu’on n’est (jiie déniaisé et perspicace.

C’est un trait qu’ils ont en commun avec Machiavel qu’ils avaient beaucoup lu et qui adapte la science politique la plus clairvoyante à la corruption intéressée de l’animal humain. Gomme ce dernier, Stendhal est, avant tout, un logicien impassible du fait; moralement il n’a guère meilleure opinion de l'humanité'.

' • En liiaiit Machiavel avec un esprit iinparlial et réHiVhi , on acquierl bientôt la conviction qu’il n’a vutilii llatler ni les pcuplen ni les rois, iimis que, libre de toute idée pnVonçue, de toute Uiénrie arrêtée d’avance, il a essayé de tracer, d’après riilstoire, les lois du despotisme cornino celles de la liberté, et, par dessus tout ,1s condiliona de la iinlionalité. Logicien impaêeible du fait. U vous prescrit ce que vous avei à faire el vous prévient de ce qui arrivera , selon le parti que vous désirez prendre. Êtes-vous pour la liberté voici par quelles lois, par quelles institutions vous la pourrez conserver et par quelles fautes vous

512 l’art et la vie de Stendhal.

Dans leur conscience désabusée ils pensent volontiers que les hommes cherchant toujours leur intérêt, mal éclaires sur leur véritable bonheur et inclinés au mal plus facile, ne font guère le bien que quand ils ne peuvent pas faire autrement.

Sans insister sur cette voie qui nous mènerait loin, on peut dire que Stendhal joint quelque chose de celte méfiance machiavélique à la pénétration historique et souvent prophétique de Montesquieu.

Enfin, un dernier trait de ressemblance ne se trouve-t-il pas dans leurs voyages à travers l’Europe, entrepris pour étudier sur place les mœurs et les faits qui devaient être les matériaux de leui’s ouvrages.

Je ne veux pas pous.ser plus loin ce parallèle qui deviendrait faux en se détaillant. Il ne s’agit ici que des vues et des habitudes critiques de Stendhal. Nous n’avons plus à revenir sur ses goûts et son caractère, pui.sque nous l’avons vu indifférent à tout ce qui n’était pour lui objet d’étude ou de plaisir. Il avait moins de calme dans l’esprit que Montesquieu qui s’amusait

la pourrei perdre: lii»ei les Discours sur Èled-vona pour le

dci^potisnie? voici également dam* quels Etats, dans quels temps, clies quels peuples, ^ la faveur de quelles ch'constani'es voub pouvez le fonder, par quels moyens terribles vous serez obligé de le défendre contre la haine que vous inspirerez et l’auiour naturel de la liberté , par quels événements et quelles surprises il échappera de vos mains: lisez le Traitt des Principautés. •

A. Franck. Réformateurs et pvbticistes du moyen-âçe et de la Hennitsance.

de tout, même des sots. Il était plus prompt au dé goût, et tout ce qui ne le passionnait pas le laissait froid et l’ennuyait. Voilii les différences. Mais on sait combien il aimait la manière fine, condensée et resplendissante de l’écrivain dont il disait que « son style est une fête pour l’esprit. »

Faut-il dire qu’il l’a imité, dans la division des chapitres de son Histoire de la peinture, dans son livre de VAmour et peut-on avouer que son style nous donne parfois la même sensation agréable que celui de l’auteur des Lettres persanes ?

Plein d’idées et de sensations qui l’obsèdent , il n’écrit que pour soulager son cerveau pléthorique, se souciant fort peu du beau style à la mode, méprisant l’admiration banale des badauds qui préfèrent au style simple les images ambitieuses et les longues périodes.

Le sien est court, net, piquant et personnel, sans charlatanerie de figures et de rhétorique, composé de petites phrases perçantes et serrées, nourries de faits, de rapprochements ingénieux , d'idées condensées dans un mot rapide.

Ce style individuel, * moins tendu que celui de Montesquieu * » est souvent plein de naïvetés voulues et de malices.

Par exemple il répète souvent que ce n’est que

* II. Taine.

514 l’art et la vie de Stendhal.

pour la commodité du langage que l'on dit le physique et le moral. « Lorsqu’on a brisé une montre, où est allé le mouvement? » Puis, dans une note, et riant dans sa barbe, Stendhal ajoute d’un ton sérieux : a On sent fort bien qu’on ne parle ici que de l'être vivant et de l’intime liaison qui, poidaut la rit;, rend le physique et .le moral inséparables. A Dieu ne plaise qu’on veuille nier l’immortalité de l'àme, la plus noble consolation de l’humanité !! »

Ailleurs, ayant à parler de la meilleure des religions, qu’il respecte, il met en note : « celle du lecteur. »

Ainsi, de chaque page il s’échappe des traits acérés qui volent dans bien des directions, tandis que l’auteur, toujours fixé sur l’idée dominante, la suit fidèlement, sans rien donner à la phrase, sans développements à côté ni’en dehors.

Quand Boyle parle on sent que l’idée avec ses plus petites circonstances est évidente à ses yeux. Kh bien, il écrit comme il parle, à sa manière, parce qu’il pense, avec Montesquieu, qu'un homme qui écrit bien t n’écrit pas comme on écrit , mais comme il écrit. »

Encore qu’il eût assez de confiance en son propre esprit pour l'écouter en tout et n’imiler personne, c’est de Montesquieu qu’il eût voulu savoir s’il avait vraiment du génie.

Juge excellent du mérite étranger, il doutait parfois du sien propre, faute de talents analogues qui aient

pu, do son vivant, lui ser\'ir de mesure et de terme de comparaison.

Tantôt répandu dans le monde et tantôt solitaire , il aimait à lire l'histoire et les mémoires vrais autant qu'à se trouver au milieu des hommes contemporains. Ses voyages à travers les livres et à travers l’Europe lui avaient permis de comparer les âmes et les mœurs des différents pays et des différents temps.

Mais ce qu’il y a surtout d'admirable dans Stendhal, ce que ses critiques malveillants n'ont pas vu, ce (jui nous a décidé à entreprendre cette élude souvent douloureuse, c’est que Stendhal, sur tous les chemins où il s’aventure, littéraire, moral, philosophi(jue, Stendhal est au premier rang des voies nouvelles, hardi cavalier d’avant-garde, pionnier philosophique et partout novateur.

Inventeur hasardeux de la critique naturelle, il a cherché, le premier, dans la biographie et l’histoire, les causes morales et historiques des œuvies humaines. Il a demandé des indices et des explications à la race, au climat, aux institutions, aux croyances, aux mœurs qui façonnent un homme par leurs influences successives ou concomitantes.

Dans l’étude de l’homme il a donné leur part au tempérament, au corps, puis à l'éducation, aux goûts et aux passions maîtresses qui en résultent.

Les moindres observations de ses voyages, les vues rapides qu’il ouvre sur le passé, les éclairs qu’il note

M6 l’art et la vie de stendhal.

et qu’il fixe au passage : tout indique cette habitude

féconde de son esprit.

Nous la retrouverons surtout dans ses romans et dans sa critique d’art où elle s’étale plus à l’aise.

Nous l’avons déjà indiquée, en pa.ssant, dans son Histoire Je la peinture en Italie et dans ses études musicales. Nous allons bientôt la suivre dans l’analyse détaillée de ses œuvres.

Nulle part elle n’est plus manifeste qu’en ses romans qui sont des chefs-d’œuvre de psychologie. Lisez la Chartreuse de Parme ou Rouge et Noir et vous verrez qu’il est facile d’expliquer toutes les actions de scs personnages par l’analyse de leurs caractères qui, soit en France, soit en Italie, résultent en partie des mœurs environnantes, de leur situation sociale et du climat. Ce qui a fait de Stendhal un romancier si rare, ce qui l’attire et ce ([u’il montre de préférence ; c'est le mécanisme et renchaînement des choses intérieures, l'analy.se des motifs cachés, la suite, ailleurs confuse, des sensations et des idées. Lui qui aime à expliquer les lois de la végétation humaine, il est là dans son élément. Il note les ressorts secrets qui déterminent les actions, il met à nu les âmes, il les démonte et les remonte comme un horloger pourrait faire d’une pendule afin d'en faire saisir les mécanismes internes les plus compliqués. L’image n’a rien de forcé, car c’est avec une précision analogue que le romancier psychologue fait voir et

SA PHILOSOPHIE. 5i7

loucher la nécessité qui amène et relie les sentiments et les actions de ses personnages. Aussi a-t-on pu dire sans exagération que ses peintures de caractère sont toute une étude de l’homme et ses récits romane.sques une psychologie en action.

Ainsi tantôt il montre l’influence du temps sur les hommes, l'influence du milieu et du monde extérieur sur une âme sensible ; tantôt il fait voir comment l’histoire des passions et des moeurs d’un peuple est empreinte dans les vers de ses poètes , dans les tableaux de ses peintres, dans tous ses arts et sa musique.

Ce qu’il appelle son romanticisme peut servir à la fois de conseil aux artistes contemporains et d’explication aux temps passés qu’il fait revivre. Tous les arts expriment et reflètent la civilisation dont ils s’inspirent. Les artistes doivent saisir et fixer la beauté moderne parce qu’ils doivent peindre leur époque et plaire aux hommes de leur temps. En dehors du romanticisme qui a été l’inspiration commune de toutes les époques littéraires réputées classiques , il n’y a place que pour l'érudition plagiaire, l’imitation archaïque et la morte archéologie.

Ainsi pour mériter d’étre cla.ssiques un jour, les artistes contemporains doivent respirer les passions modernes et reproduire, sans soucis d’autrefois , les sentiments, les formes elles types de leur temps et de leur pays. A l’inverse, la critique historique fait revivre l’âme du passé par ses arts.

518 l’art kt la vik de Stendhal.

Stendhal est un des premiers qui ait osé admirer la beauté moderne, qui ail demandé aux artistes de s’adapter au siècle et qui ait réservé pour l’érudition historique la résurrection du passé. Ici encore il fut un maître.

Comment l'emporter sur Raphaël? se demande-t-il dans un des chapitres les plus curieux de son histoire de la peinture.

Et il remarque que les anciens peintres, comme les écrivains moralistes, n’étaient pas assez physiologistes. « Cervantes et Shakespeare sont les seuls grands artistes du seizième siècle qui me paraissent avoir songé aux tempéraments.

» Cependant chaque individu a son idéal, c’est-à-dire la forme physique la plus conforme à son caractère.

» Dans les scènes touchantes produites par les passions, le grand peintre des temps modernes, si jamais il parait, donnera à chacun de ses personnages la beauté idéale tirée du tempérament fait pour sentir le plus vivement l’effet de cette passion.

» Werther ne sera pas indilTéremment sanguin ou mélancolique ; Lovelace flegmatique ou bilieux. Le bon curé Primerose, l’aimable Cassio, n’auront pas le tempérament bilieux , mais le juif Shyloch , mais le sombre lago , mais Lady Macbeth, mais Richard III. L’aimable et pure Imogène sera flegmatique.

» D’après ces premières observations, l’artiste a fait l’Apollon du Belvédère. Mais se réduira-t-il à donner

froidement des copies de l’Apollon toutes les fois (ju’il voudra pré.senter un dieu jeune et beau. Non, il mettra un rapport entre l'action et le genre de beauté : Apollon délivrant la terre du serpent Python, sera plus fort; Apollon, cherchant ii plaire à Daphné, aura des traits plus délicats.

» Le peintre qui fera Brutus envoyant ses fds à la mort , ne donnera pas au père la beauté idéale du sanguin , tandis que ce tempérament fera l’excuse des jeunes gens. S’il croit (jue le temps qu'il faisait à Rome le jour de l'assassinat de César est une chose indifférente, il est en arrière de son siècle. A Londres, il y a les jours oü l'on se pend ’.

Baudelaire qui a beaucoup pratiqué Henri Beyle, qui s’en est inspiré et l’a même copié sans le dire • , Baudelaire a pris ii Stendhal sa définition du Romantisme qui e.st l’expression « la plus récente , la plus actuelle du beau. »

Voici comment il exprime cette pensée familière à Stendhal ; « Celui-là sera le vrai peintre qui saura arracher à la vie actuelle son côté épique et nous faire comprendre, avec de la couleur ou du dessin , combien nous sommes grands et poétiques dans nos cravates et nos bottes vernies. »

Et, dans un autre livre, il dit dans les mêmes

' Vcnl el hmuillaiil* au mois (l'octobre.

* Voir en [larliculier dans les Curiotitét Esthétiques ^ le cbapUre VI : De VEêience du rire.

520 i.’aut kt la vie de stenuhal.

termes: c Celui qui saura trouver l’expression la plus récente et la plus moderne de la beauté »

Dans « l’Art Romantique, » Charles Baudelaire insiste après Stendhal sur le caractère relatif du Beau. B exécute des variations brillantes sur cette pensée O qu’il y a autant de beautés qu’il y a de manières habituelles de chercher le bonheur. » Après quoi, il sc donne les airs de trouver Stendhal a répugnant. « Avant lui, Stendhal avait dénoncé la ridicule chimère d’un type unique de Beauté. Mais assez sur ce point. Nous voulions uniquement faire voir que la critique de Beyle n’est point dogmatique. Scm esthétique, toute moderne, est précisément celle que professe M. Taine à l’école des beaux-arts.

La beauté qui est, selon Stendhal, l’expression d’une manière habituelle de chercher le bonheur, la beauté change avec les temps et les hommes à qui elle fait cette promesse de bonheur.

La beauté antique est l’expression d’un caractère utile et nous n’avons plus que faire des vertus antiques

' H. Charlet Anoeliiicau en a fait la remarque. Le dernier eliapitre du Mlon de eet inliUilé par Baudelaire: De VHéroUtne de ia Vie moderne.

• L’auteur y développe une proposition du Stendhal , citée dan» l’iin de ses premiers chapitres, et réclame pour les passions et les mœurs nioder> nés un caractère de beauté épique supérieur à celui de l'épopée antique : c'était la^œande prétention d'alors; on opposait le suicide de Werther au suicide de Caton , le courage moral au courage physique, les héros de Baixac aux héros de l'Iliade, etc., etc., • (karies Baudetaire. — Sa Vie et son œuvre.

SA PIIILOSOPHIK. 521

depuis qu’il y a dans nos villes, éclairées au gaz, des gendarmes et des sergents. Nous aimons bien le courage, mais nous aimons aussi qu’il ne paraisse que dans le besoin. Dans nos mœurs, c’est l’intelligence accompagnée d’un degré de force très-ordinaire qui est la force. Pour nous l'utilité est de nous amuser et non de nous défendre. Voilà ce qui a fait le succès de la grande duchesse de Gérolsteiu.

Le beau moderne est fondé sur cette dissemblance générale qui sépare la vie de salon de la vie du forum. • Le bon air est beaucoup dans la manière de porter les vêtements, et la s ulpture antique exige le nu '. Notre amabilité moderne n’est plus la même que celle de Mélêagre chez Aspasie... Avec la différence nécessaire dans la culture de l’esprit, et la différence dans l’amour, l’absence de danger et par suite le dédain de la force autrefois nécessaire, voilà qui explique toute l’antiquité.

' Le nu, dit Baudelaire, celle choDe ai chère aux arllKtes, cet élément nécessaire du succès, esl aussi fnguent <i) et aussi nécessaire (?) que dans la vie ancienne au lit, au bain, à rampbUhéÂlre. Les moyens et les motiTs de ta peinliirc sont également abondants et variés; mais il y a un élément nouveau, qui est la beauté modtrne.

• Caries héros de l'Iliade ne vont qu'à votre cheville, b Vautrin, ô Raslignac, ù Birotteau,-* et vous, 0 Fonlanarés, qui n'avez pas osé raconter au public vos douleurs sous le frac Tunébre et convulsionné que nous endossons tous ; — et vous, Û Honoré de Balzac, vous le plus héroïque, le plus sin;<ulier. le plus romantique cl le plus poétique parmi tous les personnages que vous avez tirés de voire sein 1 • r.harics Baudelaire.— (Ouvres romplètcs. Tome 11.

« Le mot de pairie, dit Montesquieu, est à peu près illusoire dans un pays comme l'Europe ou il est égal, pour le bonheur, d’être à un maître ou à un autre *

« Chez les anciens , chaque citoyen était occupé du gouvernement de la patrie. Qu’a perdu Sarrelouis à n’ôlre plus France ?

» En Grèce, la guerre mettait directement en péril , avec l’existence de toute la société, l’existence de chacun des habitants.

» Il fallait ou vaincre dans la bataille, ou être prisonnier, et l’on a vu ce que les Corcyréens faisaient des prisonniers. Le vainqueur emmenait tout, les femmes, les enfants, les animaux domestiques; il brûlait les huttes, et ensuite allait demander un triomphe au sénat de Rome.

» Parmi nous l’Êtat fait la guerre... mais qu’est-ce que cela me fait, à moi, qui ai toujours ma loge à l’opéra, mon ét|uipage de chasse, et mes maîtresses? Je m’abonne tout au plus à quelque gazette étrangère ' . O

On voit comment Stendhal insiste, par l’immense changement des moeurs, sur le caractère essentiellement relatif de la beauté.

a Les savants disent qu’il y a cinq variétés dans l’espèce humaine : les Caucasiens, les Mongols, les

' Monlitliquieu.

* Reüouval. M.de Clioi»cul. Saint-Simon. Sautez Uc là à Tite-Livc.

Nègres, les Américains et les Malais. Il pourrait donc y avoir cimi espèces de beau idéal ; car je doute fort que l’habitant de la côte de Guinée admire dans le Titien la vérité du coloris.

ï Un peintre malais, avec son coloris du plus beau cuivre, qui prétendrait à la sympathie de l’Européen, ne serait-il pas ridicule? Il ne pourrait plaire que comme singulier. On aimerait en lui des marques de génie, mais d’un génie qui ne peut toucher. Voilà les tableaux de Rubens ou la musique de Haendel à Naples. Jamais à Venise, les couleurs si fraîches des figures anglaises ne paraîtront naturelles, si ce n’est à ces yeux pour lesiiuels tout est caché. Ce n’est qu’après que la lente habitude aura ôté l’étonnement que la sympathie pourra naître. Les couleui’s, la lumière, l’air, tout est différent en des climats si divers; et je ne trouve pas en Angleterre, une seule tète qui rappelle les madones de Jules Romain. »

Voilà ce que c’est que le beau idéal.

On peut augmenter encore le nombre des beautés idéales en faisant passer chacun des trois ou quatre gouvernements différents' par chaque climat.

« Tout le monde sait qu’il y a aujourd’hui deux écoles de critique, l’ancienne et la nouvelle. L’an-

' La dilitircnce dea tjouverncnn'iil», relativement nii\ aria, cal dans la réponse à reltc question : • que laut il faire id pour parvenir? •

524 l’akt et la vie de Stendhal.

cienne se plaît, dans un écrit, à voir le talent qui s’y déploie, et dans ce talent une source de jouissance littéraire. Ainsi faisaient nos pères. .Avaient-ils été touchés ou amusés, ils n'en demandaient pa.s davantage. On admirait ou l’on sifflait, on prononçait un écrivain bon ou mauvais, et tout était dit. On n’allait pas au delà des sentiments qu'on avait éprouvés ; ces sentiments avaient, pour ainsi parler, leur fin en eux-mêmes. Heureux temps où la littérature ne connaissait d’autres questions que des questions de goût, où aucune préoccupation ne venait troubler des plaisirs exquis, où on relisait ses auteurs favoris comme l’on s’assied à un banquet, pour manger à sa faim et s’égayer l’esprit d’un vin généreux !

» Il en est autrement aujourd’hui. Le démon de la curiosité s’est emparé de nous. Il faut que nous nous rendions compte de toutes choses, même de nos plaisirs. Il ne s’agit plus de goûter, mais de comprendre. Le critique n’est plus un homme qui nous aide à démêler les beautés et les défauts d’un ouvrage , mais celui qui nous explique par le menu comment et dans quelle condition un talent s'est formé. Qu’importe l’écrit? c’est Y auteur que nous cherchons , et si ses œuvres nous intéressent , c’est surtout parce qu’elles nous permettent de pénétrer dans le mystère d’wie individualité humaine. Ainsi la littérature a été tout entière ramenée à l’histoire littéraire, et Vhistoire littéraire, à son tour, est en

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train de devenir une branche de la physiologie', a Ne sont-ce pas là les singulières habitudes critiques de Stendhal et les exemples si nombreux qu’il a laissés qui ont permis à M. Taine de généraliser ces vues éparses, de les appliquer, avec suite, à tous les documents d’un grand pays et de ne voir dans les monuments littéraires « qu’un appareil plus délicat et plus sensible qu’un autre pour mesurer tous les degrés et toutes les variations d’une même civilisation, pour saisir tous les caractères, toutes les qualités et les nuances de l’âme d’un peuple. »

Quand dans son livre de l’amour, par exemple, que je cite de préférence parce que nous l’avons précédemment analysé, Stendhal nous dit: « J’ai trouvé à Dresde, chez le comte Wolfstein, l’amour de vanité, le tempérament mélancolique, les habitudes monarchiques, lâge de trente ans... et les particularités individuelles. » Ne procède-t-il pas comme M. Taine dans son histoire de la littérature anglaise. Et s’il reste un reproche à adresser aux classifications de cette histoire naturelle de la vie morale, n’est-ce pas le même reproche pour tous les deux, celui d’accorder trop aux circonstances, trop peu à l’autonomie, à l’indépendance du génie, à sa personnalité réactive, en un mot, aux particularités individuelles.

O Quelque soin qu’on mette à pénétrer ou à expli-

* Edmund Scliérer — Étude» sur la littérature coatempurainr.

526 l’art et la vie de Stendhal.

quer le sens des œuvres , leurs origines, leurs racines, à étudier le caractère des talents et à démontrer les liens par où ils se rattachent à leurs parents et à leurs alentours, il y aura toujours une certaine partie inexpliquée , inexplicable , celle en quoi consiste le don individuel du génie , et bien que ce génie évidemment n’opère point en l’air ni dans le vide, qu’il soit et qu’il doive être dans un rapport exact avec les conditions de tout genre au sein desquelles il se meut et se déploie, on aura toujours une place très-suffisante ( et il n’en faut pas une bien grande pour cela) où loger ce principal ressort, ce moteur inconnu , le centre et le foyer de l’inspiration supérieure ou de la volonté, la monade inexprimable

On voit toute l’importance des « particularités individuelles » quand on compare les livres d’Henri Beyle à ceux de MM. Taine ou Sainte-Beuve.

Ce n’est pas assez d’avoir la même philosophie, les mêmes habitudes d’esprit, d’être nourri des mêmes lectures, formé des mêmes réflexions, d’avoir vécu presque dans le même temps, pour produire les mêmes résultats.

Sans doute M. Taine et Stendhal ont un air de famille. Tous deux ont transporté dans leur critique d’art leur façon naturelle de comprendre les hommes et la vie. Ils expliquent tous les deux les arts et la vie de la même manière.

* Sainte B«>i%e.

Mais quelle différence dans leur style et dans leur talent, quelles différences dans les monades individuelles, dans les particularités qui les constituent et les caractérisent.

Cela revient à dire qu’il n’y a jamais au monde deux cerveaux semblables. Mais, de même qu’il existe une science botanique bien qu’il n’y ait jamais deux feuilles identiques ; de même les « particularités individuelles » ne doivent pas empêcher de constituer l'histoire naturelle de la vie morale, ni de grouper les hommes d'art et de littérature en genres et familles d’esprit, pour simplifier et faciliter l’étude que l’on fait d’eux et de leurs œuvres.

Ces particularités personnelles et congénitales indiquent que la critique littéraire ne peut pas devenir une science toute positive; «elle restera un art, et un art très-délicat dans la main de ceux qui sauront s’en servir ; mais cet art profitera et a déjà profité de toutes les inductions de la science et de toutes les acquisitions de l’histoire. »

Ainsi, sans leur demander une rigueur géométrique qu’elles ne peuvent avoir, les vues de Stendhal , les classifications de M. Taine sont des progrès, des découvertes importantes dans le domaine des sciences morales.

Quand Stendhal, dans ce même livre De l'amour si maltraité par la critique, quand Stendhal poursuit son idée de physiologie comparée, en esquissant les

528 l’art et la vie de Stendhal.

traits généraux de l'amour chez les diverses nations, fait-il donc autre chose qu’étudier méthodiquement ces différences profondes qui résultent des races, des milieux et des moments dans la composition des esprits et les productions du talent, comme dans la forme, l'intensité et la direction des passions.

11 semble inutile d'insister, car nous ne pouvons évidemment pas énumérer ici tous les essais et toutes les découvertes d’Henri Beyle. 11 suftit de bien constater qu’il a ouvert la voie qui tend à expliquer les phénomènes de l'intelligence et du sentiment au même titre que tous les autres phénomènes de la vie. Il observait toutes les nuances d’une môme passion pour en déterminer les motifs et les causes. Il voulait faire rentrer la connaissance de l’homme parmi les sciences de la nature et mettre un terme à leur séparation arbitraire. L’homme, à ses yeux, n’est pas un empii'e dans un empire : c’e.st la nature ellemême devenue humaine et pensante; par conséquent les procédés d’analyse et d’observation employés pour connaître la nature doivent également servir à l’étude expérimentale de l’homme.

On convient aujourd’hui qu’il n’y a pas de ligne de séparation entre la physiologie et la psychologie ; mais Stendhal est le premier ([ui ait soumis les manifestations de l’intelligence aux vues fécondes, de Cabanis. C’est lui qui a inauguré cette méthode de naturaliste. M. Taine l’applique à tout; sans

l’étaler, M. Sainte-Beuve, s’en sert aussi, continuellement, parce qu’elle est excellente tant qu’on n’en abuse pas. Quoi qu’il fosse, dit Sainte-Beuve, qu’il pense, qu’il écrive ou qu’il aime, il est certain que « l'homme dépend d’une manière plus ou moins profonde de la race dont il est issu et qui lui a donné son fond de nature, qu'il ne dépend pas moins du milieu de société et de civilisation où il s’est nourri et formé, et aussi du moment ou des circonsUinces fortuites qui surviennent journellement dans le cours de la vie. *

La méthode est donc bonne et je crois avoir démontré surabondamment qu’elle fut employée par Stendhal. Oui! cette habitude de chercher les rapports néco.ssaires et la raison des choses lui est commune avec Montesquieu ; c’est à lui que M. Taine a emprunté cet instrument de critique physiologique avec lequel il dissèque les talents comme un démonstrateur e.\plique un théorème. Avant lui l’auteur de l’Amour, l’auteur de Rouge et Noir considérait les hommes, dans l’histoire et dans le roman, comme de vivants problèmes de mécanique physiologique '.

' La critique littéraire est la plus haute branche de la lonlogie ; la psycholüiiie rentre dans l'histoire naturelle : par cela seul que l'honiine est formé des mêmes élémenls qui l'entourent. Les mêmes nécessités Kouvernent le monde moral et le monde physique. • l'ne ciTilisalioii, un peuple, un siècle sont des déttnitions qui se développent. L'homme est un théorème qui marche. • H. Taine. Les phUosophtn franraù.

530 l’art et la vie de Stendhal.

L’Histoire de la Peinture en Italie comme V Histoire de la littérature anglaise nous montrent toutes deux cette haute indifférence morale qui étudie avec le sang-froid d’un botaniste les lois de la végétation humaine, cette curiosité impassible qui observe et décrit, sans préférence; toutes les libres floraisons de l’esprit humain; ce matérialisme artistique qui ne voit dans une œuvre d’art que le fruit nécessaire d’une époque. Chez les deux auteurs on constate la même conception de l’histoire, les mômes moyens d’en tirer la philosophie. Tous deux ne voient dans les anciennes chroniques, dans les correspondances particulières et les mémoire.s, comme dans les œuvres d’art , que des indications, des lumières et des traces au moyen desquelles on devra , comme Cuvier, suppléer ce qui manque, reconstruire l'individu vivant et agissant, à travers lequel il faut encore étudier l’homme invisible et intérieur.

Dans leur critique d'art, ils sont tous deux préoccupés des relations naturelles et réciproques de l’œuvre et de l’artiste. Ils replacent , pour 1e mieux comprendre, chaque auteur dans son siècle, dans son milieu, à son moment, attendu que les sentiments, les états et les opérations de l’àme ont, en partie, pour causes certaines façons générales de sentir et de penser.

Enfin cette curiosité infatigable, plus soucieuse de comprendre que de goûter , ce besoin d’analyse

SA PHILOSOPHIK. 531

extrême qui se satisfait dans une histoire où l’homme est, en quelque sorte, assimilé à une plante, ce désir de tout simplifier après l’analyse et de tout réduire à une faculté dominante, à un suprême ressort qui imprime le mouvement à l’âme et jusqu’à la fin dirige et détermine tout ', cette analyse physiologique de l’homme où la chimie et la mécanique ont leur part, cet homme enfin expliqué par son milieu et commenté par ses œuvres, je retrouve tout cela dans Stendhal.

Souvent M. Taine n’a fait que réduire en système et appliquer partout, comme une méthode universelle, les vues, les procédés et la logique cachée de Stendhal. Toutes ses études si variées et si vives sur les arts, les hommes et les littératures, tout procède de lui et s’y rattache avec la force de son tempérament et l’ampleur d’une méthode unique appliquée par catégories inflexibles, parfois fatigantes. M. Taine a d’ailleurs la même philosophie que Stendhal, c’està-dire la même façon d’envisager le monde, la même façon de comprendre l’homme et la vie. Il a, comme lui , la môme pensée unique qu’il adapte à tous les sujets, avec plus de suite, avec plus de force, avec une pénétration plus exacte et un sentiment conti-

' Lca nalurcD spécialement douées sont ainsi, rien ne les détourne : Archimède à »on problème, Joii>ep)i Vernel efit A sa tempête, Philidor est à sa partie, etc. — S-B —

532 l’art et la vie de Stendhal.

nuel de l’ensemble que n’avait pas son devancier.

Stendhal a peut-être aussi bien compris les formations et les transformation.s des hommes, des peuples et des arts, il étudiait surtout la secrète influence des idées les unes sur les autres, il a souvent montré et expliqué comment chaque détermination lente ou rapide, est une résultante très-comple.'ce, mais nécessaire, de circonstances données, d’un tempérament et d’un état d’âme antérieur, état qui change sans cesse et pourtant creuse à la longue l’empreinte immuable du caractère.

M. Taine a su réunir en bloc ces miettes de critique; il a su joindre en un faisceau de lumière ces vues éparses ; il a fait une méthode générale des habitudes d’esprit particulières à Stendhal et a mis à l’usage de la critique contemporaine un procédé qui était jusquelà la propriété exclusive d’un original.

Mais si M. Taine est plus complet, si son enseignement est régulier, Stendhal a le mérite d’avoir ouvert la voie. Il a cherché toujours à expliquer les passions, les arts, les états de l’âme et ses opérations par leur cause, c’est-à-dire par leurs liaisons nécessaires, par leurs dépendances et leurs conditions logiques. — Il a, le premier, cherché les lois qui expliquent l’homme et ses œuvres, il a déterminé et suivi dans son cours la double influence du tempérament originaire et du milieu où il se développe et se transforme. Il a, le premier, appliqué les procédés de l’histoire naturelle à

l’hisloire morale de l’humanilé et cela sans autres maîtres et sans autres guides que Cabanis et Montesquieu.

Si donc, M. Taine l’emporte évidemment par la méthode et par l’ampleur, par le talent d’écrire et la rhétorique nécessaire; par ce qu’il entre de métier dans le talent le plus sincère et le plus spontané, Stendhal prend sa revanche par son habitude du monde, par son observation directe, sa connaissance des femmes et de la société, talents utiles sous leur apparence frivole et qui sont peut-être le cêté faible de M. Taine, trop têt et trop exclusivement enfermé dans son cabinet d’études, avec sa science, ses recherches multiples et ses bouquins.

Si l’homme de talent est celui qui transforme ce qu’il reçoit, qui exprime son ûme dans son œuvre, faite elle-même de ses sensations multipliées , résultante individuelle et passionnée de ce qu’il voit , de ce qu’il entend, de ce qu’il sent , Stendhal est un homme d’un talent supérieur.

Sa vie tout entière fut consacrée à connaître, à comprendre et à jouir. Elle fut remplie par l’infinie curiosité des sens et de l’esprit. Son égoïsme était d’être heureux par l’intelligence et l’amour ; son ambition littéraire était de connaître l’homme et ses passions, de comprendre la raison et les causes de tous ses actes nécessaires, pour les expliquer.

Cette vie et ce talent ont trouvé dans M. Taine un digne admirateur et continuateur.

53i l’aut i;t i.a vu; dk stknpiial.

Dans l’introduclion à l’histoire de la littérature anglaise se trouve une haute et magistrale appréciation philosophique de Stendhal, par laquelle je veux teiminer.

M. Taine vient d’indiquer 1e point oii en est l’histoire aujourd’hui. Elle doit chen;her les règles de la végétation humaine ; t De môme qu’au fond, l’astronomie est un problème de mêcani<iue et la physiologie un problème de chimie, de même l’histoire au fond est un problème de psychologie.

» Il y a un système particulier d’impressions et d’opérations intérieures (jui fait l’artiste, le croyant, le musicien, le peintre, le nomade, l’homme en société; pour chacun d'eux, la filiation, l’intensité, les dépendances des idées et des émotions sont différentes ; chacun d’eux a son histoire morale et .sa structure propre, avec quelque disposition maîtresse et quelque, trait dominateur. Pour expliquer chacun d’eux, il faudrait écrire un chapitre d’analyse intime, et c’est à peine si aujourd’hui ce travail est ébauché.

» Un seul homme, Stendhal, par une toiiriuire. d’esprit et d’éduealion singulière, l’n entrepris, et encore aujourd’hui la plupart des lecteurs trouvent ses livres paradoxaux et obscurs ; son talent et ses idées étaient prématurés ; on n’a pas compris ses admirables divinations, ses mots profonds jetés en pa.s.sant, lajustes.se étonnante de ses notations et de sa logique ; on n'a p;is vu que sous des apparences

Digilized : ; cjr^le

SA PMILOSOPIIIK. 535

(le causeur et d’homme du monde, il expliquait les plus compliqués des mécanismes internes, qu’il mettait le doigt sur les grands ressorts , qu’il importait dans l’histoire du c<Bur les procédés scientiliques , l’art de chifTrer, de décomposer et de déduire, que le premier il marquait les causes fondamentales, j’entends les nationalités, les climats et les tempéraments ; bref, qu’il traitait des sentiments comme on doit en traiter, c’est-à-dire en naturaliste et en physicien, en faisant des classifications et en pesant des forces. A cause de tout cela, on l’a jugé sec et excentrique , et il est demeuré isolé, écrivant des romans, des voyages, des notes pour lesquels il souhaitait et obtenait vingt lecteurs. Et cependant, c’est dans ses livres qu’on trouvera encore aujourd’hui les essais les plus propres à frayer la route que j’ai tâché de décrire. Nul n’a mieux enseigné à ouvrir les yeux et à regarder, à regarder d’abord les hommes environnants et la vie présente, puis les documents anciens et authentiques, à lire par-delà le blanc et le noir des pages, à voir sous la vieille impression , sous le griffonnage d’un texte, le sentiment précis, le mouvement d’idées, l’état d’esprit dans lequel on l’écrivait. »

FIN nu TO.VIK PREMIER.

JLA

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