SON LIVRE DK L’AMOUR
moment de l’espérance; la passion est si forte, le plaisir si vifiiu’il se trahit par des signes frappants.
4" L’amour est né. Aimer, c'est avoir du plaisir à voir, toucher, sentir par tous les sens, et d'aussi prés que possible, un objet aimable et qui nous aime.
5" La première cristallisation ' commence. On se plaît à orner do mille perfections une femme de l’amour de laquelle on est sûr; on se détaille tout son bonheur avec une complaisance infinie. Oela se réduit à s’exagérer une propriété superbe, qui vient de nous tomber du ciel, que l’on ne connaît pas , et de la pos.sossion de laquelle on est a.ssuré.
Laissez travailler, dit Stendhal , la tète d’un amant pendant vingt-quatre heures, et voici ce que vous trouverez.
Aux mines de Saltzbourg on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d’arbre effeuillé par l’hiver ; deux ou trois mois après , on le retire couvert de cristallisations brillantes : les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d’une mésange, sont garnies d’une infi-
' Le mot nouveau de rrMalUtation , inventé par Stendhal , exprime ret enaemble de loliee étranpea que l'oii se tlpure comme vraies et Ultime comme indubitables h propos de la personne aimée.
* Il faut lire tout entier, page 311, du livre de l'amour, le fra^inenl inédit intitulé Lr Hameau de Salzbourg ^ dnm le<piel l'auleur e\p)i<iue le phénomène de la crittalluaiton cl fait connailre l’origine de ce mol.
378 l’art kt la vik i>k Stendhal.
nilé de diamants mobiles et 6blouis.s;mts ; on ne peut
plus reconnaître le rameau primitil.
Ce que j’appelle cristallisation, dit Stendhal, c’est l'opération de l’esprit, qui tire de tout ce qui se présente, la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections.
6“’ Le doute nait. L'amant demandant des a.ssurances plus positives que des regards, on lui oppose de l’indilTérence, de la froideur ou même de la colère, s’il montre trop d’assurance ; en France une nuance d’ironie qui semble dire; t Vous vous croyez plus avancé que vous no l’êtes. » Une femme .se conduit ainsi, soit i]u’ellc se réveille d’un moment d’ivre.sse et obéisse à la pudeur, qu’elle tremble d’avoir enfreinte, soit simplement par prudence ou par coipietterie.
L'amant arrive à douter du bonheur qu’il se promettait: il devient sévère sur les raisons d’espérer qu’il a cru voir.
11 veut se rabattre sur les autres plaisirs de la vie, il les trouve anéantis. La crainte d’un affreux malheur le saisit, et avec elle l’attention profonde.
7“ Seconde cristallisation. L’arnour erre sans cesse entre ces trois idées : elle a toutes les perfections ; elle m’aime; comment faire pour obtenir d’elle la plus grande preuve d’amour possible ?
Une fois la cristalli.sation commencée, l’on jouit avec délices de chaque nouvelle beauté que l’on découvre dans ce qu’on aime.
SON LIVnK l>K I,’A.MOin. H7Î)
Milis qn’esl-<-e que la bt>aulê ? I-a beauté , dit Stendhal, est une promes.w de bonheur. C’e.st une nouvelle aptitude à vous donner du plaisir
Les plaisirs de ehaque individu sont dilTércnls et souvent opposés ; cela expliiiue fort bien coniinent ce qui est beauté pour un individu est laideur pour un autre.
Pour découvrir la nature de la beauté, il convient de rechercher quelle est la nature des plaisirs de chaque individu; par e.\eniple,il faut îi Del Rosso une femme qui souffre quelques movivemeiiLs hasardés, et qui, par ses sourires, autorise des choses fort gaies; une femme qui, à chaque instant, tienne les plaisirs physiques devant son imagination, et qui excite à la fois le genre d’amabilité de Del Rosso et lui permette de la déployer.
' Sans doute le beau eat un idéal, mais II eM toujours rrlatiT h riiomnie qui le conçoit. Cest pourquoi il est vrai de dire, dans une certaine mesure, que le beau est ce qui plaît. •C’est pourquoi Stendlial, esprit impertinent , taquin , répugnant môme, mais dont les imperti* nenecs provoquent utilement la méditation, s’est rapproché de la vérité plus que beaucoup d’autres, en disant que U Beau n'eât que fa promesse du b*aiheitr. Sam doute celle détlnilion dépasse le but; elle soumet beaucoup trop le beau A l'idéal innniiuent variable du bonheur; elle dépouille trop lestement le beau de son caractère aristocratique: niais elle a le :^rand mérite de s’éloigner décidément de l'erreur des académiciens.
Ch. Baudelaire: Le peintre de fa vie moderne — Le Beau, ta mode et te bonheur, — OEuvres complètes. Tome III.
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380 l’art et la vie de Stendhal.
Del Rosso entend par amour apparemment l’amour physique, et Lisio l’amour-passion. Rien de plus évident qu’ils ne doivent pas être d’accord sur le mot beauté.
La beauté que vous découvrez étant donc une nouvelle aptitude à vous donner du plaisir, et les plaisirs variant comme les individus, la cristallisation ' formée dans la tête de chacpie homme doit porter la couleur des plaisirs de cet homme.
La beauté d'une maitres.se qui n’est vraiment belle que grâce à la crisUxllisation, n’est pas autre chose pour son amant que la collection de toutes les sntisfactious , de tous les désirs qu’il a pu former succe.ssivement à son égard.
Stendhal revient à sa théorie, et suivant son usage la soutient par un exemple dans un chapitre intitulé : La Beauté détrônée luir l'Amour.
Albéric rencontre dans une loge une femme plus belle que sa maîtresse (je supplie qu’on me permette une évaluation mathématique), c'est-à-dire dont les traits promettent trois unités de bonheur, au lieu de deux (je .suppose que la beauté parfaite donne une quantité de bonheur exprimée par le nombre quatre).
' Pans ee livre de l'ainnur le mol de CriutnllisalioH revient sans cesne pour exprimer • rcl arle de folie qui nou» fail apercevoir tous les genres de perfection dans la femme que nous conmiençons à aimer . * Stendhal engage à fermer le livre, le lecteur qui se sentira trop choqué par le mot.