MAY
aEPVlS quelque temps, on s'est r beaucoup occupé de nous; on a „ jjiscuté à propos des comédiens et du tbéâtrc, on a voulu faire de nous des êtres à part dans l'art et dans la société ; on a été jusqu'à dire que nous n'étions que de simples perroquets... Je vais essayer de prouver que le comédien est un artiste et qu'il.a sa place dans un État au mâme titre que tooa les autres citoyens.
Qu'est^îe , donc que l'art, et qu'entend-on
l'art
par là , sinon l'interprétation de la nature, de la vérité, plus ou moins pénétrée d'un certain rayonnement, qui n'altère pas les proportions, mais qui néanmoins accuse le trait ou le colore, met la vie en relief, de manière que notre esprit en soit plus vivement et plus profondément frappé ?
Est>ce que le comédien ne fait pas cela ?
Seulement le poète a pour matière les mots ; le sculpteur, le marbre ou le bronze ; le peintre, les couleurs et la toile; le musicien, les sons : la matière de l'acteur, c'est lui-même. Pour réaliser une pensée, une image, un portrait de l'homme, c'est sur lui qu'il opère ! Il est son propre clavier, il joue de ses propres cordes, il se pétrit comme une pâte, il se sculpte , il se peint î
Mais, direz -vous, ce n'est pas là travail d'artiste , parce que cette pensée qu'il réalise n'est pas la sienne , et que le propre de l'art, c'est la création. Ah ! la création ! Voyez si le bon sens populaire ne répond pas tout de suite à l'objection, puisque ce mot de création est précisément celui dont il se sert pour exprimer la première réalisation d'un rôle.
Et le mot est rigoureusement vrai. Si vous ne
m'en croyez pas , croyez-en Victor Hugo , qui dit de M"® George , dans Mark Tudor ; « Elle crée dans la création même du poète quelque chose qui étonne et qui ravit l'auteur luimême. »
Je trouve aussi dans les Mémoires de Marmontel (t. I", p. 290) :
« (Mlle Clairon) fut plus sublime encore
dans le rôle d'Electre. Ce rôle, que Voltaire lui avait fait déclamer avec une lamentation continuelle, acquit une beauté inconnue à lui-même, puisqu'on le lui entendant jouer sur son théâtre, à Ferney, il s'écria : « Ce n'est pas moi qui ai « fait cela, c'est elle; elle a créé son rôle (!) »
C'est donc à la fois l'avis de Voltaire et de Marmontel, et le mot créé semble être une création même de Voltaire.
Voilà qui est significatif, cet étonnement du poète. Si celui-là l'éprouve, à plus forte raison les autres. Ils n'y manquent pas; du reste , lisez leurs préfaces , leurs postfaces , souvent leurs dédicaces.
Et je vous demande la permission de vous en citer queJques-unes.
l'art
Lu sur l'exemplaire du Fruit défendu :
« Mon cher Régnier,
« En vous offrant ce petit livre, il m'est doux de consigner sur la première page l'expression de ma cordiale gratitude. Outre le précieux secours de votre talent, je vous ai dû les plus utiles conseils et les meilleurs encouragements.
« Recevez donc, je vous prie, en échange, les remerciements que j'adresse à l'artiste, au confrère et à l'ami.
« Camille Doucet. »
« Au grand comédien qui à créé Jean Baudry.
« Son admirateur et son ami, « AuG. Vacquerie. »
Sur l'exemplaire de Julie :
« A mon cher et excellent Régnier, en le remerciant bien cordialement de son dévouement si sympathique, si empressé, si éclairé, pour l'œuvre et pour l'auteur.
« 0. Feit[llet. »
. A propos de Gomme il vous plaira ! M»*® Sand écrivait aussi à mon excellent maître et ami :
« Au moment où vous allez terminer le travail d'étude et de mise en scène de «et essai dra-
matique, je veux vous remercier de tant d'intelligence , de conscieiïce et de cœur mis par vous au service de Vart que vous aimez et de l'auteur qui vous aime... »
Et sur l'exemplaire d'une jolie petite pièce qui fut jouée au Vaudeville, que M. Régnier avait fait répéter, et qui s'appelait la Soitpe aux choux :