‹ L'Art et le comedienChapitre 3 sur 3 · GABRIELLE · texte numérisé non relu

GABRIELLE

A mon ami Régnier.

Vous souvient-il du jour où je vous rencontrai, Le père avec la fille? un jour de mois de mai, Ou d'avril, ce me semble.

Vous couriez sur le pont comme des écoliers, Épanchant en propos tendres et familiers Le bonheur d'être ensemble.

Et vous étiez si bien de tout le reste absents, Qu'en vos bras tout à coup, sans souci des passants, Vous l'avez embrassée.

Ce gai débordement d'un cœur heureux et plein, Et ce joyeux baiser, vers un monde serein Émurent ma pensée.

Le reflet d'un bonheur, hélas, si tôt perdu, Ck)mme un tiède rayon dans mes vers répandu, Pour vous y brille encore,

Et met notre amitié, pauvre cœur désolé.

Sous l'invocation de votre ange envolé Qui les a fait éclore.

Emile Augier.

Je reviens à mon sujet.

Ici se pose la question , si controversée , de la convention au théâtre, et par opposition du réalisme, du naturalisme, comme on dit aujourd'hui.

A mon avis, rien n*est beau, rien n'est grand hors de la nature ; mais, me voici encore une fois forcé de le répéter, le théâtre est un art, et par conséquent la nature ne peut y être reproduite qu'avec cette espèce de rayonnement ou de relief sans lequel il n'est point d'art.

Je dirai plus, la nature pure et simple ne produit qu'un effet médiocre au théâtre.

Et il est bien aisé de le comprendre. Multipliez les artifices de mise en scène , faites des miracles de décoration , ruinez-vous en accessoires insensés d'exactitude, en costumes à ravir d'aise les bénédictins et les collectionneurs, vous ne ferez pas, vous ne pourrez pas faire que le milieu où se meut une action de théâtre soit le milieu de la réalité.

Vous êtes au théâtre et non dans la rue ou chez vous. Si vous mettez sur la scène l'action de la rue ou du chez soi telle quelle, il se produira quelque chose d'analogue à ce qui arriverait si vous y mettiez, sur une colonne, une statue de grandeur naturelle : elle ne paraîtrait plus de grandeur naturelle !

Vous avez un milieu spécial , il faut vous y approprier.

Prenons un exemple : la voix. Si je parle sur la scène comme dans un salon, de ce même ton aimable dont je vous demande des nouvelles de votre santé, je ne serai ni compris, ni même entendu. Autre chose est votre chambre, enjambée en trois ou quatre pas, autre chose cet immense vaisseau où quinze à dixhuit cents personnes m'écoutent et ont toutes également le droit de m'entendre. Pour y

produire un effet d'égale valeur à celui que je produirais entre les quatre murs de votre chambre, si j*y causais avec vous en tôte-à-tête, il faut qne j'élève la voix, que j'accentue plus nettement, et, pour être bien compris, que j 'introduise dans mon langage des intentions que dans l'intimité je n'aurais nul besoin d'y mettre, attendu que dans l'intimité vous seriez au courant de mon personnage.

11 y a là une convention nécessaire. Elle en entraine de toutes semblables dans le geste.

Et ce sont en somme des lois d'optique. Étant donné ce milieu, la scène , isolée , exhaussée, illuminée, et cet ensemble de conventions, la rampe, les coulisses, les décors, les acteurs même , — car un acteur est une convention, — il faut de toute nécessité, pour produire l'illusion de la vie sur les spectateurs rassemblés, modifier dans le sens de ce milieu les conditions de la vie.

Je ne puis guère entrer dans le détail de ces conventions nécessaires; cette étude est trop spéciale, trop technique; mais je dois noter un point essentiel, c'est que, comme l'illusion de la vie doit être produite sur ces quinze ou dix-huit cents personnes rassem-

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blées qui s'appellent le public, il faut tenir compte de Tétat intellectuel de ces personnes, de leur degré de culture. L'illusion de la vie ne se produit pas sur le public parisien avec les mêmes conventions que sur un public de sauvages ; un public d'enfants se contente de celles, fort grossières, que met en œuvre Guignol , et il n'en fallait pas beaucoup plus au public de Shakespeare ; nous sommes plus difficiles aujourd'hui. En un mot , la loi du grossissement, du relief, subsiste éternellement, parce que c'est une loi de l'art; mais les conventions changent avec les temps et les hommes.

Les mœurs plus rudes de nos ancêtres faisaient peut-être une nécessité de théâtre des roulements d'yeux et des roulements d*rrr. Les mœurs apaisées d'aujourd'hui rendent superflu cet excès de grossissement. Le diapason a baissé.

Je ne suis point du tout pour qu'on chante, et je déteste l'emphase ; mais si, par exemple, il survenait demain, comme en 4830, un ébranlement général d'intelligence ; si le public, surexcité, devenait passionné, violent, excessif, je considère comme probable qu'il

s'ensuivrait au théâtre une révolution du même genre ; et il faudrait hausser le diapason pour nous trouver d'accord.

En traitant cette question au passage, je me place, on le voit, au point de vue particulier du comédien. Si j'avais à examiner les choses de plus haut, je renverrais à la très belle préface que M. A. Dumas fils vient de mettre en tête de VÉtrangère. J'ai la satisfaction d'être du même avis que ce maître, fils d'un maître aussi, dont il a tant hérité, — j'entends au théâtre. — M. Alexandre Dumas me semble avoir admirablement défini l'art et indiqué les raisons pour lesquelles l'interprétation absolue de la vérité est impossible sur la scène.

Je me résume. U ne faut pas détruire la vérité au théâtre , à force de conventions ; mais il ne faut pas, à force de vérité, détruire l'illusion du théâtre; et j'entends par là le plaisir qu'on vient y chercher , — ce plaisir du théâtre, composé certainement de l'illusion qu'on a d'une action vraie , mais accompagné d'un sentiment de sécurité personnelle , et de la conviction intime qu'on n'assiste qu'à une illusion.

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C'est ce sentiment de sécurité qu'il ne faut pas détruire ; si, à force de réalités ou d'artifices , vous faites oublier trop absolument au spectateur qu'il est au spectacle, il ne s'amusera plus ; il sera acteur au lieu de spectateur, et, qui pis est , acteur dupé , puisqu'il sera le seul sincère.

Le plaisir du théâtre est analogue à celui du sage de Lucrèce , qui aime à contempler du bord les orages. Si vous poussez ce sage à la mer, il n'éprouvera plus aucun plaisir.

Donc , procurez l'illusion de la vérité , mais l'illusion seulement. H y a tout un ordre de sentiments et de sensations qu'il est bon de ne pas soulever au théâtre , par cette raison sans réplique qu'ils empêcheraient d'y aller. Lesquels? C'est affaire à vous, acteurs ou auteurs, de le flairer, car c'est le plus souvent affaire de nuances et de délicatesse. Mais je prends un exemple : Paulin Ménier, dans le Courrier de Lyon.

Il a eu là une création digne des maîtres.

Avec quel art exquis cette figure de drôle était composée ! Le geste 1 la grimace ! Et cet accent, inimitablement canaille I Rappelezvous !...

Était-ce assez nature ? Mais quoi ! c'était réel , ce n'était pas répugnant ; c'était effrayant, ce n'était pas affreux. C'était de l'art, et de l'excellent. Il y avait là le rayon, ce qui fait qu'un Téniers ou un Jean Steen est un chef-d'œuvre. Le spectateur, amusé ou terrifié, n'était pas révolté ; il n'avait pas envie de s'en aller. Notez cela, je vous prie ; il ne faut pas que le spectateur ait envie de s'en aller. C'est peut-être bourgeois, ce que je dis là, mais c'est que je ne vois pas bien comment le théâtre pourrait subsister sans public.

. Mais, s'écrieront les purs, le théâtre n'a-t-il donc que ce but : l'amusement ? Alors, montrez des femmes !

Je ne dis pas cela. Non que je m'oppose à ce qu'on montre des femmes, si l'art y trouve son compte, c'est-à-dire si, en les montrant, c'est le plaisir du théâtre que vous suscitez chez le spectateur, et non pas un plaisir d'ordre plus intime, j'allais dire plus secret. Mais je n'oublie pas la maxime : « Castigat ridendo mores, » Seulement, je la veux tout entière.

Oui, le théâtre châtie les mœurs, mais en riant. Supprimez ce petit gérondif : ridendo, vous supprimez le théâtre, vous le changez

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en lieu de pénitence; or, une loge, môme grillée , n'est pas un confessionnal. Si le théâtre était cela , êtes-vous bien sûrs qu'il se trouverait dix-huit cents personnes pour y venir tous les soirs? Des moralistes sévères assurent que les hommes , les femmes aussi , cherchent parfois à l'église le plaisir du théâtre ; mais je ne leur ai pas ouï dire qu'ils ou qu'elles cherchent au théâtre les édifications de l'église.

Et il est bien entendu que je traduis le mot ridendo de la manière la plus large ; ce n'est pas seulement le rire que cela veut dipe^ mais plus généralement le plaisir, ce que j'ai appelé le plaisir du théâtre, espèce de satisfaction, je le répète, mêlée d'illusion et de vérité, à doses inégales, suivant le genre ; plaisir en somme qui n'est qu'une variété, très spéciale et très vive, de cette délectation que produit l'art, quel qu'il soit.

J'ai tâché d'établir que le comédien exerce un art, que cet art a ses difQcultés, son utilité, sa grandeur ; je voudrais conclure en recherchant quelle est la place du comédien 'dans notre société.

Chez les Grecs, les véritables âîeux du théâtre, le comédien était fort considéré. On se souvient de Gallipide, qui commanda les flottes d'Athènes, sans pour cela renoncer au masque ni à la lyre.

C'est que les représentations théâtrales avaient alors un caractère religieux et patriotique. Elles étaient issues du culte de Bacchus, et le prêtre du dieu y présidait toujours.

A ces concours admirables où luttaient Eschyle et Sophocle, toute la Grèce conviée accourait battre des mains dans l'amphithéâtre immense, et c'étaient comme les expositions universelles de ce temps-là, comme la nôtre du moins, celle du 4®' mai et du 30 juin I

Le chœur des tragédies, c'était en quelque manière le peuple même, et par la bouche du coryphée, dans . les parabases d'Aristophane, il délibère des affaires de l'État, dans un langage digne d'Athènes, de cette Athènes qui fut jadb ce qu'est aujourd'hui notre Paris, l'adoration des penseurs et la folie de tous les hommes I

Au moyen âge, le théâtre eut quelque chose

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encore de ce caractère, réserves faites de la valeur poétique des œuvres.

C'est dans l'église aussi qu'il naquit avec les mystères : et les confrères de la Passion sont les ancêtres directs du Théâtre-Français.

Dans l'immensité des représentations théâtrales, qui duraient jusqu'à des semaines, dans leurs échafauds publics, dans le concours des populations qui s'y pressaient, on revoit une ressemblance grossière des fêtes dramatiques d'Athènes ; comme aussi dans les hardiesses de langage de ces vieilles compositions, très licencieuses de formes, quelquefois très audacieuses de pensée, on retrouve, avec des couleurs plus crues, j'allais dire plus naturalistes, les libertés salées d'Aristophane.

L'église alors et la comédie fraternisaient.

Le décor en témoignait : le ciel en haut, avec ses cases hiérarchiquement distribuées, et la gueule effroyable de l'enfer au-dessous.

D'où vient donc que l'église, si maternelle pour les mystères et les moralités, s'est depuis brouillée si fort avec nous ?

Je crains fort que la brouille ne date du temps des soties, du temps de ce cher Grin-

goire, avec qui j*ai quelque peu vécu... dans une existence antérieure.

Oui, je crains que la brouille n'ait commencé alors, avec les hardies satires dramatiques de cet excellent et malheureux ami, lequel osa mettre en scène, comme on sait, sous le costume de mère-sotte, notre mèreéglise elle-même, et sa Sainteté le pape sous le pseudonyme transparent de l'homme obstiné.

Les affaires se gâtèrent dès lors, mais c'est plus tard, avec Molière, que toute réconciliation devint impossible. Et dans l'antipathie qu'on nous a vouée, il est difficile de ne pas démêler un ressentiment de Tartufe,

Nous sommes enveloppés dans la proscription de Molière... Ce n'est pas de cela que je me plains.

C'est là, je crois, c'est dans les rancunes suscitées par cette œuvre immortelle, que réside l'explication du chemin parcouru depuis l'acteur Genest, que l'église canonisa, jusqu'à l'acteur Molière, qu'elle refusa d'enterrer.

Il faut convenir toutefois qu'elle s'est radoucie depuis. Elle nous souffre parfois chez elle; elle consent à nous enterrer, peut-être même avec plaisir... mais il subsiste encore

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bien des traces de l'excommuaication majeure prononcée contre nous jadis; cette sorte d'indignité qui pesa si longtemps sur le comédien, reste toujours un article de foi pour bien des gens, môme éclairés; en un mot, le préjugé est debout, il règne, avec les adoucissements qu'y ont apportés nos mœurs, plus humaines depuis la Révolution.

Et de fait, il est assez naturel qu'une forme de la pensée, aussi vivante et aussi vibrante que le théâtre, soit regardée avec inquiétude et méfiance par tous les vieux corps constitués qu'une certaine animation de la pensée effraie. Encore aujourd'hui, près de cent ans après la première, je doute que la magistrature sorte, très disposée à l'indulgence, d'une représentation du Mariage de Figaro,

Mais d'où vient que sur le public, même libéral, le préjugé garde encore tant de puissance ? car beaucoup nous reçoivent, nous invitent même, que l'idée d'une égalité parfaite gêne encore confusément. On nous choie, on nous adore, — je parle pour les comédiennes, cette fois, — mais si nous passons certaines limites, si nous laissons percer quelque prétention à certains droits, halte-là, le

préjugé se dresse et fulmine comme au bon vieux temps.

Je ne veux pas parler des droits qu'on se croit contre nous. Je ne récriminerai pas cohtre le sifflet, qui est certainement le plus désagréable de tous les bruits, mais qui est une forme que le public a le droit de donner à son mécontentement, droit placé sous la garantie sacro-sainte d'un vers de Boileaù.

Ni contre les pommes cuites, ce gaspillage de comestibles étant devenu un incident rare, même en province.

Ni contre les excuses qu'un public, parfois plus despotique que ne le devraient permettre la charité chrétienne ni môme la simple justice, exige de temps à autre de quelque comédien en désarroi, ou, qui pis est, de quelque actrice énervée, souffrante, peutrôtre, à qui son rôle échappe, ou la patience.

Ni des cabales... je m'arrête; mais qu'est-ce que tout cela prouve, si ce n'est l'espèce de sujétion où le public, souvent à son insu, veut maintenir encore le comédien, esclave plus ou moins favori de son bon plaisir ? Sujétion plus sensible en province, où les vieilles mœurs se conservent, préjugés compris; où d'ail-

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leurs les comédiens, n'étant qu'oiseaux de passage, ne peuvent guère avoir avec le public ces relations suivies, qu'un peu de talent d'un côté et de bonne grâce de l'autre transforment aisément en commerce d'amitié ?

Et enfin supposons que Molière renaisse.

Certes, en considération des chefs - d'œuvre qu'il vous donnerait, vous lui pardonneriez de se produire sur la scène; sans aucun doute, M. le président de la République , pas plus fier en cela que Louis XIV, se ferait un plaisir de faire mettre pour lui une rallonge à sa table , ne fût-ce que comme électeur , et lui passerait une aile de poulet du même geste avenant qu'eut autrefois le Roi -Soleil; mais parmi les plus fervents admirateurs de son génie, parmi ceux qui applaudiraient le plus chaleureusement l'auteur et le comédien dans le rôle d'Alceste, ne s'en trouverait-il pas encore beaucoup pour trouver mauvais que l'homme aux rubans verts devint par rencontre rhomme au ruban rouge?...

De nos jours, a-t-on dit, Molière ne jouerait plus la comédie. Qu'en sait-on, en somme? Qui peut répondre , et pourquoi le sort qui le fit acteur comique avant qu'auteur ne le jetterait-

il pâs aujourd'hui dans le même roman? Car on sait quelle était sa passion pour notre art et son beau mot à Boileau qui l'engageait, par respect pour le misanthrope, à se tirer du sac de Scapin et à quitter les planches : — « Y pensez -vous? Il y a un honneur pour moi à rester. » Un honneur, songez-y î L'honneur de Molière I Cette parole vaut qu'on la pèse, les gens comme Molière ne s'appellent pas Légion !

Une chpse singulière ; pénible même pour ma vanité de français, vanité qui chez moi ne dépasse pas une bonne moyenne, quoiqu'on représente celle du comédien en général comme très envahissante ; une chose pénible, dis-je, c'est que ce préjugé si vivace encore chez nous soit aboli à l'étranger.

11 n'existe pas en Angleterre , où, sans parler de Shakespeare, parce qu'il ne faut pas comparer, Garrick a son nom à Westminster à côté des plus illustres.

Il n'existe pas en Allemagne ni en Italie , ni en Russie, ni en Belgique où les comédiens reçoivent les distinctions honorifiques qu'on leur refuse ici ; ni en Suède , où M™« Ristori vient d'en être royalement l'objet, tout comme

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si elle s'appelait Rosa Bonheur ; ni en Autriche même, où je sais tel vieux comédien retraité, mais remontant encore sur les planches de temps à autre et fort gaillard malgré ses quatre-vingts ans, auquel il a été délivré des lettres de noblesse ; TAutriche ne s'en tient pas là du reste, et elle vient d'envoyer Tordre de François-Joseph à deux artistes de notre pays même, dont je puis nommer Tun qui est le propre doyen de la Comédie-Française.

Ainsi, des monarchies, et des monarchies dont les traditions aristocratiques sont célèbres, renonceront à faire des acteurs une catégorie à part dans la société, et la France, que dis-je, la République Française y persistera, et c'est dans la terre classique de l'égalité que l'on conservera, que l'on embaumera dans les plus pieux arguments cette criante inégalité.

Ajoutez ceci qui est plus fort : — C'est que notre répertoire est universel, que les théâtres de l'étranger vivent dessus ; qu'il peut arriver & leurs acteurs de devenir membres de plusieurs ordres uniquement pour la façon dont ils interprètent nos œuvres , et cela pendant que le comédien français, créateur de ces

mêmes œuvres, sera déclaré en France... non dignus intrare.

Une autre raison qu'on allègue m'a toujours paru des plus bouffonnes, quoique ce soit une des plus répétées, ce qui tient sans doute à ce que , selon le précepte de Figaro , elle a Tair d'une pensée. On ne peut pas, ditron, accorder aux comédiens la... faveur rouge en question, parce qu'ils seraient forcés de la retirer au moment même où ils exerceraient l'art qui la leur aurait méritée. — Oh 1 oh I... Mais voyezvous la logique qui forcerait un sauveteur, par exemple, à garder sa croix pour plonger? Et, sans vouloir hasarder cette fois encore une comparaison malsonnante, bien qu'on ait quelquefois reproché aux servants de la maison de Molière démettre un peu trop de solennité dans leur ofQce, est-ce que les prêtres, qu'on décore, n'ôtent pas leur ruban pour monter à l'autel?

Mais quelles sont donc les raisons réelles de cette prétendue indignité qu'on veut faire peser 9ur le comédien?

Les coups de bâton sur les épaules, les coups de pied ailleurs? Mais ceci n'est qu'une question d'emploi, et pourquoi étendre l'excom-

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municâtion sur un chevalier comme Delaunay, sur un commandeur comme Maubant, sur un empereur comme Ligier?

Est-ce parce que les acteurs paient de leur personne et s'exposent aux huées conmie aux applaudissements ?

Mais quoi donc! sont-ils les seuls?... Je parlais de pommes tout à l'heure ; mais des professeurs distingués en ont reçu successivement de cuites et de crues, et on a jeté des sous à M. Renan.

Et les orateurs ne s'adressent-ils pas directement au public aussi, et n'emploient-ils pas dans le maniement de leur art merveilleux des procédés, Dieu me pardonne, j'allais dire des trucs , qui cousinent d'assez près avec les nôtres? Je ne parle pas seulement des orateurs politiques , la chaire aussi a ses tribuns !

Est-ce, voyons, que pour remplir ses fonctions, l'acteur, bien qu'exempté du masque antique, est néanmoins forcé par la grime et le maquillage (pardon !) de se faire un masque de son visage? Quoi I tant de haine pour le rouge et le blanc, et les petits pots où nos dames mettent de si jolis onguents! Où vous

arrôterez-YOus si vous proscrivez si durement cosmétiques et teintures, et n'y a-t-il pas chez les gens graves quelques perruques qui frémiront? En réalité, toutes les raisons sérieuses, spécieuses ou simplement spirituelles, qu'on objecte au relèvement définitif du comédien, à son entrée dans le droit commun, toutes ces raisons, dis-je, se réduisent à une seule, purement instinctive, que je vais tâcher de dégager.

C'est qu'il y a dans cette abdication que fait le comédien de sa personnalité pour en revêtir une autre, dix autres, vingt autres, une espèce d'abdication de sa dignité propre et comme un reniement de la dignité humaine.

Les mots sont gros, mais si vous refusez de les employer, que pourrez-vous dire contre les Talma et les Le Kain? Ce n'est pas parce que le comédien peut revêtir la peau de Jocrisse que vous lui avez refusé une considération égale à celle de tout autre artiste, car alors vous pourriez, vous devriez l'accorder à celui qui revêt la pourpre d'Auguste ou l'âme du vieil Horace ; non, c'est simplement parce qu'il en revêt une qui n'est pas la sienne, c'est parce que, cessant d'être lui, il vous semble qu'il cesse d'être un honmie.

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A cette objection, la seule sérieuse, à mon sens, j'ai deux choses à répondre : la première, que c'est faux ; la seconde, que, cela Mt-il vrai, le comédien n'en est pas responsable et n'en doit par conséquent pas sou&ir.

Oui , cela fûtril vrai, l'acteur ne serait pas responsable de cette abdication de sa dignité, puisqu'elle lui est commandée par son poète ; et s'il y a là un abaissement, ce n'est pas à lui qu'il faut s'en prendre, mais à la forme même de l'art qui rend cet abaissement nécessaire, au théâtre tout entier ; et vous ne devez pas exempter de l'excommunication l'auteur dramatique qui nous expose, nous, mineurs, à cette débauche, ni le directeur qui nous prête sa maison pour nous y livrer, avec vous. Messieurs.

Mais je nie qu'il y ait abaissement, parce qu'il n'y a pas abdication. Oui, l'acteur entre dans une autre peau, je l'ai trop dit pour refuser de le redire ; et c'est cette autre peau, qui n'est pas la sienne , qui reçoit , s'il y a lieu, les coups de bâton et les nasardes ; mais cette autre peau, qu'il ôtera tout à l'heure, il y entre avec son âme , avec son talent , avec son courage, car le soir d'une première il est

un soldat qui va au feu; il y entre avec son moi, directeur et créateur; c'est avec ce mai qu'il vous fait tour à tour frissonner, pleurer ou sourire les frissons les plus nobles, les larmes les plus belles, le sourire le plus humain; il n'abdique pas, il gouverne; il peut, jusqu'à un certain point, se soumettre; il ne se démet pas !

Par conséquent, il garde sa dignité; il reste un homme , et il est un artiste.

£t, avant de conclure, permettez-moi de vous lire quelques lignes d'une lettre de Voltaire , qui sert de dédicace à sa tragédie de Zaïre :

A M, Palkener, ambassadeur à Constantinople.

« Mon cher ami (car votre nouvelle dignité d'ambassadeur rend seulement notre amitié plus respectable et ne m'empêche pas de me servir ici d'un titre plus sacré que le titre de ministre : le nom d'ami est bien au-dessus de celui d'Excellence), je dédie à l'ambassadeur le même ouvrage que j'ai dédié au simple citoyen, au négociant anglais.

« Ceux qui savent combien le commerce est honoré dans votre patrie n'ignorent pas aussi

qu'un négociant y est quelquefois un législateur, un bon officier, un ministre public.

« Quelques personnes, corrompues par Tindigne usage de ne rendre hommage qu'à la grandeur, ont essayé de jeter un ridicule sur la nouveauté d'une dédicace faite à un homme qui n'avait alors que du mérite. On a osé, sur un théâtre consacré au mauvais goût et à la médisance, insulter à l'auteur de cette dédicace et à celui qui l'avait reçue; on a osé lui reprocher d'être un négociant. — Il ne faut point imputer à notre nation une grossièreté si honteuse, dont les peuples les moins civilisés rougiraient. Les magistrats, qui veillent parmi nous sur les mœurs et qui sont continuellement occupés à réprimer le scandale, furent surpris alors ; mais le mépris et l'horreur du public pour l'auteur connu de cette indignité sont une nouvelle preuve de la politesse des Français.

« Les vertus qui forment le caractère d'un peuple sont souvent démenties par les vices d'un particulier. Il y a eu quelques hommes voluptueux à Lacédémone; il y a eu des esprits légers et bas en Angleterre ; il y a eu dans Athènes des hommes sans goût, impolis et grossiers, et on en trouve dans Paris.

« Oubliez-les comme ils sont oubliés du public, et recevez ce second hommage : je le dois d'autant plus à un Anglais, que cette tragédie vient d'être embellie à Londres ; elle y a été traduite et jouée avec tant de succès, on a parlé de moi sur votre théâtre avec tant de politesse et de bonté.

que j'en dois ici un remerciement, public à votre nation.

c Une nouveauté qui va paraître singulière aux Français, c'est qu'un gentilhomme de votre pays, qui a de la fortune et de la considération, n'a pas dédaigné de jouer sur votre théâtre le rôle d'Orosmane. — Cet exemple d'un citoyen qui a fait usage de son talent pour la déclamation n'est pas le premier parmi vous : tout ce qu'il y a de surprenant en cela, c'est que nous nous en étonnions. Nous devrions faire réflexion que toutes les choses de ce monde dépendent de l'usage et de l'opinion. La cour de France a dansé sur le théâtre avec les acteurs de l'Opéra, et on n'a trouvé en cela rien d'étrange, sinon que la mode de ces divertissements ait fini. Pourquoi serait-il plus étonnant de réciter que de danser en public? Y a-t-il d'autre différence entre ces deux arts, sinon que l'un est autant au-dessus de l'autre que les talents, où l'esprit a quelque part, sont au-dessus de ceux du corps? Je le répète encore, et je le dirai toigours, aucun des beaux-arts n'est méprisable, et il n'est véritablement honteux que d'attacher de la honte aux talents. »

Eh bien, je crois qu'il serait digne acgourd'hui de relever définitivement le comédien de l'interdit qu'a prononcé contre lui la société monarchique , qui affectait de ne voir en lui qu'un instrument de plaisir.

Je ne verrais qu'avantage pour tous à ce

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que le comédien redevint, sous la République française, ce qu'il était sous la république athénienne.

Quoi donc? Grand -amiral, comme Callipide ? Hél je ne dis pas cela ; et, quelle que soit la pente des artistes ou des littérateurs modernes à revêtir, à propos de tout, des attitudes et des prétentions sacerdotales , je ne revendique pour ma part aucun pontificat.

Il me semble pourtant que le comédien peut être utilement employé dans les choses d'éducation générale, — par des conférences comme celle-ci , par exemple , où il peut rendre à Fart de si réels services, — et que, dans des fêtes périodiques, qui solenniseraient les anniversaires de notre histoire, il j aurait pour lui une place à remplir dignement.

La déclamation publique d'une belle ode ou d'un récit épique produirait, certes, sur un public doué comme le public français, une impression aussi fortifiante et aussi saine que l'exécution de n'importe quel chœur d'orphéon.

Qu'on se rappelle le succès de Rachel dans la Marseillaise, on me comprendra mieux.

Un mouvement existe en ce sens , et j'es-

père qu'il ne fera que s'étendre et gagner en profondeur.

Lorsqu'une même pensée réunit les hommes, * pensée de patriotisme , ou d'art , ou de religieuse reconnaissance pour quelque gloire évanouie, comment de beaux vers, tout vibrants de pensée , ne remueraient-ils pas chez eux ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, et quel profit ne tirerait pas la nation de cérémonies semblables, tout entières à l'honneur de son génie ?

En rendant au comédien toute sa dignité, en achevant de le mettre devant la loi sur le pied d'égalité de tous, on ne pourrait que l'encourager à de si nobles tentatives; on le ferait ainsi contribuer à ce relèvement de l'art dont il est si souvent question , et qui s'opérera avec le relèvement des mœurs.

J'entends bien que déjà l'on me raiUe :

« Vous êtes orfèvre, monsieur Josse I » Eh oui, je le suis, et je plaide pour ma maison ; mais que fait-on autre chose depuis les siècles des siècles? Et attend-on de moi que je diminue Timportance, je veux dire la nécessité, de ce que certains appellent les arts d'agrément, et que beaucoup voudraient appeler les arts inutiles?

iê l'art

Âhl an corps il £aat le nécessaire, mais c^est da superflu que réunit a besoin !

Je me rappelle un charmant poème de cet excellent, délicat et {oxifond Sollj Pmd- -homme. C*est la réTolte des fleurs. Vous connaisseï le sujet. Le ^leen les gagne ; lliomme, le monde, ce toujours la même chose qui est la destinée, les attriste et les dépite, elles renoncent à fleurir. C'est la disparition des roses. Plus de lis, les vierges y perdent ; plus de Tiolettes, c'est dommage pour H mois de mai ; plus de coquelicots, comme ça rend les blés tristes! Bref, extinction du printemps.

Mais qu'est-ce que ça nous fait^ les fleurs ? disent les gens grares. C'est une pnérililé de moins, ToOà tout. Oui, mais cette puérilité, c'est la grâce de Tannée, c'est le charme de la vie ! Tout s'en Ta, couleurs et parfums, et le délicat et le beau ! Alors que vont devenir les femmes? Et l'amour? Et partant la joie?

C'est fini, on s'ennuie, on s'envie, les mauvaises passions renaissent, rendez-nous les fleurs, il nous faut des fleurs, et je crois que ça finirait par des barricades, si la rose ne 86 laissait attendrir...

Eh bien I figurez-voiis que, comme les fleurs

de Sully Prudhomme, et sans vouloir pousser la comparaison plus avant qu'il ne convient, les comédiennes et les comédiens se mettent en grève !

Je vous le demande, en votre âme et cons-"" cience, est-ce qu'il ne se produirait pas quelque subversion de même nature? Est-ce que Paris, ce Paris si lumineux et si vivant, tarderait beaucoup à devenir inhabitable ? Mais on mourrait d'ennui dans les rues. Ce serait, si cela se prolongeait, le retour à Fétat sauvage !

Ah ! on disait autrefois que si les fraises venaient à manquer, Paris se soulèverait. Messieurs, pendant le siège, il en a manqué, de fraises, et de beaucoup d'autres choses douces, et il ne s'est pas soulevé pour cela ; il a saintement combattu, courageusement souffert, mais il avait des comédiens qui remplaçaient les fraises !

Est-ce que c'a été peu de chose alors, dans ces moments si sombres, que ces représentations de la Comédie-Française et d'ailleurs, où les vers jaillis de nos poètes allaient tout chauds de nos cœurs au cœur du public? Et ces représentations des Châtiments , d'émouvante et

consolante mémoire ? Et tant d'autres, où vos acteurs, faute d'autre laurier, vous apportaient celui de l'art , qui ne se fane jamais au front de la France ! — Ah 1 comme les poitrines battaient 1 Quels transports ! quel unisson I Tenez , rien qu'au souvenir de ces heures-là , quand on vient dire que le comédien est un être inutile, inférieur, tout de fantaisie, vrai, je ne comprends plus 1 — Et je veux en rester là, car rien ne peut mieux me donner, à moi, la conviction, — orgueilleuse, j'en conviens, mais justifiée, je crois, — que nous pouvons tenir un rang honorable, non seulement dans l'art, dont nous sommes les soldats, mais aussi dans la patrie.

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