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LE VOYAGE

Voici l'époque où les Prix du Salon et Boursiers de voyage, jeunes lauréats des dernières expositions, s'envolent vers les pays étrangers pour y accomplir le voyage d'études imposé par les règlements du concours. Le Prix de Rome de peinture ne participera pas, cette année, au même exode, l'Académie n'avant trouvé aucun candidat digne de séjourner à la Villa^Médicis.

De tous temps, et avec raison, les vovages ont été considérés par l'enseignement comme le complément d'une bonne éducation; en ce qui concerne le côté artistique, l'Italie est restée le point culminant des études, et Rome le but obligatoire du parcours.

Du XV' au xvH° siècle, à l'heure où l'Italie imposait aux nations le rayonnement de son art, aucun artiste européen digne de ce nom n'eût manqué d'accomplir un pareil pèlerinage dans le but de parfaire son métier par la connaissance et l'étude des chefs-d'œuvre. Nous savonsde quelle souplesse et de quelle chaleur d'exécution les maîtres

LUCIEN BRASSEUR — cérès enseigne

A TRIPTOLÈME l'aRT DE l'aGRICULTURE (Grand prix de Rome, sculpture)

français et flamands bénéficièrent à ce contact.

L'Italie devint la génératrice de tous les arts. 11 fut

dès lors difficile d'échapper à son influence en raison

même de la puissance du génie de ses artistes, et

l'Académie Royale de Peinture ou de Sculpture y échappa moins que toute autre. Basant son enseignement presque uniquement sur les œuvres de l'.^ntiquité et de la Renaissance italienne, elle impose à ses élèves le voyage comme couronnement de leurs études. Le Prix de Rome est fondé.

Au début, c'est moins l'Italie elle-même que les chefs-d'œuvre qu'elle contient dont nos jeunes migrateurs subissent l'influence; le joug est rude et les programmes autoritaires; puis, la sévérité des dogmes se relâchant avec la poussée romantique, nous voyons leurs personnalités cesser d'être la chrysalide d'une formule, deyenir sensible à la lumière du pays, au rythme de ses paysages, au charme ou au caractère de ses types. Graduellement leur vision se modifie et

se tourne vers la vérité; nous retrouvons désormais dans leurs œuvres le reflet de l'ambiance dans laquelle elles sont conçues. La jeunesse aime la vie. Les artistes se dégagent donc petit à petit de l'obligation étroite du voyage italien. L'Italie, connue, ne leur suffit plus. De 1860 à 1880, l'Espagne, l'Algérie, le Maroc attirent les tempéraments avides d'explorer des horizons nouveaux.

C'est alors que l'ingénieuse initiative d'un directeur des Beaux-Arts, M. de Chennevières, fait attribuer aux jeunes artistes dont le talent est remarqué des bourses de vovage' leur permettant Je visiter les pays étrangers de leur choix et d'en rapporter, outre les matériaux utiles à leurs œuvres futures, une connaissance plus complète des musées d'Europe.

Feuilleter l'annuaire des promotions où Ton retrouve depuis 18S2 la majeure partie des maîtres de l'Kcole française moderne, c'est faire l'apologie de cette heureuse institution; les voyages ainsi compris nous ont valu, aux expositions, une abondance d'œuvres suggestives et personnelles inspirées par l'Espagne, la Flandre, la Hollande et même l'Italie. Cette liberté d'exploration est même destinée à s'étendre, car il est question, je crois, d'attribuer une bourse de voyage pour l'Extrême-Orient. E. de Concourt eût été content. Voilà un champ inattendu ouvert aux visions et aux sensations nouvelles.

Donc la condition sine qua non de toutes ces fondations réside dans l'obligation d'aller travailler à l'étranger. Passer la frontière, tout est là. D'excellentes raisons ont dû, certes, inspirer cette décision, pourtant je crains que ces raisons privent une partie de la jeunesse d'un complément d'éducation par la vue d'œuvres non moins admirables et la connaissance d'un pays dont le caractère grandiose et pittoresque est encore bien ignoré. Je veux parler de la France.

Lorsque l'exercice de mes fonctions me permit de visiter en détail une grande partie des régions françaises que je ne connaissais pas et d'examiner leurs musées, j'avoue que ce fut pour moi un double émerveillement. A la joie d'admirer des pavsages d'un caractère unique se joignait la surprise heureuse d'v rencontrer, non seulement des merveilles artistiques classées et décrites par les bibliographes, mais d'y découvrir encore des chefs-d'œuvre d'art provincial.

Entendons-nous. Une nation possède dans son patrimoine d'art une proportion de richesses visibles

I. Ces bourses sont attribuées aux peintres, sculpteurs, architectes et graveurs. Pourquoi n'en accorderait-on pas aux musiciens?... Certes, la récolte de motifs pittoresques et locaux, les impressions suscitées par les paysages et les mœurs des pays parcourus sont, au même titre que dans les arts plastiques, fécondes pour la création symphonique. Nous en avons des exemples typiques dans certaines œuvres hors de pair de notre École musicale moderne.

stables et permanentes. Il est impossible à un artiste de ne pas les connaître: elles ont fait l'objet de savantes et sûres monographies. Mais combien d'autres richesses sont inconnues du public ! Dissimulées pendant longtemps, elles passent inaperçues jusqu'au jour où, tirées de l'oubli par l'artiste, le savant ou l'archéologue, elles reprennent la place qui leur est due. Et notre pays regorge d'œuvres de cette sorte dues au génie d'artistes ou d'artisans de nos anciennes provinces.

Il a fallu la centralisation de nos primitifs dans une récente exposition pour nous permettre d'apprécier, dans son ensemble, la valeur d'une partie de notre trésor national.

Ce trésor n'est évidemment pas inconnu de tous. C'est grâce à nos sociétés régionales des Beaux-Arts, à nos archivistes départementaux, aux érudits et aux amateurs d'art de nos provinces que se fait journellement la mise en lumière des principaux joyaux. On leur doit des recherches inestimables sur la vie et les œuvres de nos maîtres français depuis le moyen âge jusqu'aux temps modernes.

La Normandie, la Bourgogne, la Champagne, le Comtat-Venaissin, l'Auvergne, la Touraine, le Dauphiné, etc., fourmillent de chefs-d'œuvre. L'Ardèche a des paysages qui présentent le caractère agrandi des sites montagneux de la Toscane et de rOmbrie, et E. Reclus a dit d'eux qu'ils sont les plus beaux du monde. La Provence et les Pays Basques ont des types d'une belle harmonie de lignes et d'attitudes, et les mœurs y ont conservé une pittoresque poésie.

En général, les artistes ne connaissent de la France que certains endroits dans lesquels ils se spécialisent et se confinent, hélas! trop longtemps. 11 semble que lorsqu'ils ont traité certaines scènes de Bretagne, certains pavsages de la Normandie, de la Loire, et quelques-uns de la Creuse, tout ait été fait. Il reste encore une France peu connue.

Or, pour un jeune artiste, est-il un meilleur complément d'éducation que la connaissance de cette France? Où verra-t-il des paysages ayant plus de noblesse et plus de charme, de ces paysages que, suivant la belle expression de Flaubert, l'on a envie d'etreindre et de serrer sur son cœurr... Où trouvera-t-il des œuvres marquées de plus d'accent dans la vérité et le caractère?... Peintres, statuaires, imagiers, architectes, ferronniers, huchiers d'art, les simples et géniaux maîtres et artisans de France ont fait pendant six siècles germer sur notre sol une splendide moisson de chefs-d'œuvre. Ah! monsieur le ministre, envoyez nos jeunes lauréats artistes à l'étranger, soit! mais permettez-leur de parcourir aussi leur pays. Ils ont beaucoup à y Voir et ils peuvent beaucoup y apprendre.

Paul Steck.

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