‹ L'Art et les artistes (volume 2)Chapitre 114 sur 125 · DE LART BELGE AU XIX SIÈCLE · texte numérisé non relu

DE LART BELGE AU XIX SIÈCLE

On connaît très mal l'école belge contemporaine. Si la vieille école flamande est universellement célébrée, si elle occupe une large place dans tous les musées du monde, si on lui a consacré une littérature abondante par laquelle fut constatée sa puissante influence sur l'évolution de l'art en général, on ignore ou l'on connaît à peine les peintres belges du xix" siècle. Jadis la Belgique constituait une province de l'un ou l'autre grand État, et son art bénéficiait des ressources de pénétration, d'expansion, off"ertes par un grand pays. Un duc de Bourgogne ou un archiduc Albert faisait s'étendre au loin la gloire d'un Van Eyck ou d'un Rubens. Ces temps sont révolus. La Belgique est aujourd'hui un petit pays autonome; elle jouit d'une indépendance qui présente certes de grands avantages, mais qui offre aussi quelques inconvénients ; son art n'emprunte plus son prestige à la grandeur d'un empire. On lui accorde peu d'attention. Les journaux belges qui révèlent ses chefs-d'œuvre n'ont pas la pénétration qui fait les réputations universelles. Et lorsqu'on

visite les musées d'Europe, même les plus complets, ceux où la vieille école flamande brille d'un si merveilleux éclat, on peut croire que l'art flamand est mort, que la sève ardente qui féconda les Rubens, les Jordaens, les Breughel, les Van Dyck, les Kyt, est épuisée. Si, depuis quelques années, la sollicitude éclairée de M. Léonce Bénédite a fait entrer au Luxembourg quelques belles œuvres de peintres belges vivants, — des Baertsoen, des Laermans,'des Gilsoul, des Frédéric, des Verhaeren, — aucun des peintres qui ont précédé notre génération n'est au Louvre. Il en est de même en Allemagne : Courtens et Claus sont à peu près seuls à Munich pour représenter les descendants du maître prodigieux de la galerie Médicis qui occupe à la vieille Pinacothèque deux salles prestigieusement garnies. Et c'est pis encore à Dresde, à Berlin, à Vienne, à Londres.

La terre flamande, la terre classique de la peinture célébrée par Fromentin, est-elle donc devenue stérile? N'y a-t-il pas une école belge moderne? Les initiés, ceux qui forment le trop restreint public pour

lequel l'art est un perpétuel et passionnant sujet d'étude, savent bien qu'il en existe une, très vigoureuse et très féconde; ils se rappellent notamment la belle section belge à la Centennale. Mais le grand public ne sait pas; même en Belgique il ignore ou méconnaît cette fécondité. Cela est attristant et irritant souvent pour de grands artistes à qui la vie et le labeur sont ainsi rendus décevants. Mais peut-être y a-t-il là aussi l'une des raisons de la robustesse, de la gravité et de la dignité d'un art demeuré bien vivant. Pour ceux qui doutent de la continuité de l'efTort de l'école belge, pour ceux qui ne connaissent pas les musées modernes de Bruxelles, d'Anvers et de Gand, l'Exposition rétrospective qui vient de s'ouvrir à Bruxelles constituera une révélation. Et elle sera encore,pourceux qui connaissent ces musées, un sujet d'étonnement par la richesse qu'elle dévoile, la plupart des œuvres exposées sortant de collections particulières, lly a eu,àvrai dire, une interruption, une seule, depuis Van Eyck, dans la fertilité de la peinture flamande; pendant une seule période, cette belle race de peintres a para épuisée : au xviii' siècle. C'est qu'à ce moment l'esprit, les mœurs de toute l'Europe, s'éloignaient trop violemment des qualités de cette race, de sa conception de la beauté, de ses aspirations, de sa passion pour la puissance, pour la santé, pour la force musclée, pour la fécondité, pour la réalité surtout. La grâce, la subtilité délicate, l'élégance amenuisée, le madrigal et la délicatesse amortie ne sont point dans ses facultés, non plus que les paradoxes des philosophes Imaginatifs. Cette race vit d'évidences. Et dans la fête trop affinée et trop artificielle, dans les spéculations philosophiques du xvnr siècle, elle devait être déroutée. Mais sitôt la confusion de la tourmente révolutionnaire et des guerres de l'Empire dissipée, dès qu'après Waterloo elle put se recueillir, son art retrouva son énergie: et ses artistes, tout naturellement, se rencontrèrent sur la même route, qu'ils n'avaient pas désertée mais sur laquelle ils s'étaient arrêtés seulement.

Lull. M.

LK CHil-N A LA MOI Clli:, PAR JOSKPH STEVCNS

Coll. V^ti Jer Sirjeleit.

l'orage, par HIPPOLYTF, BOULENGER

Ce fut David qui suscita leur réveil. Réfugié en Belgique, il eut des élèves dont le plus notoire fut Navez, lequel lui-même devint un chef d'école, forma toute une phalange de peintres. Sans doute Navez, le premier en date parmi les artistes représentés à l'Exposition où sont réunies les seules œuvres dont les auteurs sont décédés depuis i83o, Navez subit fortement l'influence de David; elle est évidente dans les portraits exposés. Mais le peintre ne se consacrera pas à la grande peinture d'histoire, il ne suivra pas son maître dans ses entreprises de compositions au néo-héroïsme si particulier. Il l'essaiera parfois, mais alors il sera sec et froid, tandis qu'il est viril, vibrant et sensuel par la couleur, dans ses portraits. Il doit, pour être puissant, se trouver devant de la réalité simple. Et il en sera de même de ses élèves et de ses successeurs. Il y aura, pendant une courte période, quelques peintres d'histoire nés de la fièvre patriotique provoquée par les événements de i83o, par l'orgueil d'une nationalité toute jeune. Mais cela ne durera pas.

Dès i85o, Leys viendra substituer à l'anecdotehistorique,à la peinture didactique, l'évocation de l'atmosphère du passé, dans sa couleur, dans l'opulence de ses réalités matérielles et splendide? . Le romantisme lui-même n'aura pas prise sur l'école; et le lyrisme rêveur de Corot, pourtant très admiré par les peintres belges, n'aura point d'imitateurs.

De façon générale, l'école belge résistera aux modes. Sans doute, elle subira l'évolution salutaire de la peinture vers la lumière, vers la lumière que De Braeckeleer fixait déjà avec tant de douceur; les paysagistes se préoccuperont davantage du style; les peintres du fameux groupe de rArt libre, les Rops, les Eugène Smits, les Meunier, les Baron, les Dubois, les Artan, les Vervvée, les Heymans, venant après Joseph et Alfred Stevens et le. maître portraitiste De VVinne; les paysagistes de l'école de Tervueren : Boulenger, Coosemans, Asselberghs, plus tard De Greef; les élèves du fameux atelier Portaels, comme ce peintre puissant et raffiné dans la vigueur qu'était Agneessens,

Mari.

tous ceux de ces pléiades revendiqueront le droit d'innover, de se soustraire aux règles et aux canons; ils seront quelquefois tapageurs, agressifs, ils auront des audaces fougueuses en poursuivant la conquête d'un peu plus de lumière, d'un peu plus d'interprétation, d'un peu plus de liberté dans le métier. Mais tant de revendications violentes ne les feront jamais sortir de la vérité. Passagèrement, quelques faibles se laisseront tenter par l'outrance retentissante d'une mode, d'un parti-pris : cela ne se généralisera pas, cela ne durera pas. Tous continueront à travailler patiemment, tenacement, à adapter les conquêtes nouvelles à la vérité, à faire que la lumière se fixe sans diminuer la forme, que le style s'élargisse sans attenter à la vraisemblance, que la souplesse et la liberté et la fougue de la facture n'amoindrissent pas la consistance de la matière, que la personnalité dans la vision s'accorde à l'exactitude des relations. Ils demeureront consciencieux, ils garderont devant la nature un docile respect, ils chercheront toute leur vie à la traduire avec plus d'intégrale fidélité et d'admiration fervente. Les modes les plus séduisantes ne les feront pas sacrifier leurs scrupules.

S'ils ont cette force obstinée, je crois que c'est grâce à leur isolement, à la difficulté du succès que je vous signalais au commencement de cet article. Ils savent que la réputation viendra lentement, qu'ils n'auront qu'un moyen de la maintenir : travailler avec acharnement.

La célébrité rapide et étendue que procure quelquefois ailleurs une œuvre tapageuse et qui incite aux répétitions, auxformules, ne s'offre pas. Là est le secret du travail sérieux, de la volonté crispée poursuivant des réalisations plus complètes toujours.

Ils vivent dans un pays où la nature est très changeante, très capricieuse, où constamment ses aspects se modifient, ou le ciel demeure rarement pendant vingtquatre heures sans nuages, est presque toujours animé par la marche des grands voiles mouvants et colorés, interceptant, tamisant, modifiant sans cesse la lumière, livrant les choses à de perpétuels jeux d'ombre et de clarté. En Flandre, en Brabant, en Campine, si la nature est souvent maussade, elle n'est jamais monotone, un aspect rarement s'y fixe, et le peintre ne se lasse point de guetter les métamorphoses. La passion de l'homme pour la nature est en raison indirecte de la complaisance dont celle-ci l'enveloppe. Le peintre flamand contemple avec une avidité jamais lassée les hommes et les choses sur lesquels le ciel étend

ses tristesses et ses menaces plus souvent que ses caresses, leur imprimant ainsi toujours une expression pathétique.

Au premier abord leur art peut paraître banal. Mais sa force et sa grandeur sont là. Les plus éternels chefs-d'œuvre de la littérature et de l'art ne sont-ils pas ceux qui ont fait surgir de l'émotion des choses et des faits les plus ordinaires, qui ont su en révéler la grandeur, la noblesse, en dégager toute la signification, toute l'éloquence? Kn ceux-là la généralité des hommes retrouvent des souvenirs, décou\ rent, formulées avec plus de clairvoyance et de sensibilité, ce qu'ils ont eux-mêmes lointainement, confusément éprouvé. Le grand art exaltant et salutaire n'est-il pas celui qui montre à tous les hommes ce que comportent de noblesse et de beauté la vie qu'ils peuvent vivre et les choses qu'ils peuvent voir, qu'ils voient et qu'ils ctreignent chaque jour.'

Les rêves seuls séparent les hommes. La souveraine réalité les unit, parce qu'elle impose à tous les mêmes voluptés et les mêmes angoisses. L'imagination peut enfermer des intelligences et des sensibilités en un monde qui les isole; les regards avides et sincères leur rappellent au contraire qu'ils appartiennent tous à la Terre. Devant une aube tendre.

Cill. C.irJn,,.

LA VISITE, PAR ALFRT.D SILVI:NS

devant un ciel ensanglanté par le soleil couchant, devant la chair tendre d'un enfant ou le rythme souple d'un corps de femme, tous les hommes auront les mêmes frissons, des pensées plus ou moins vives, mais analogues. Et l'art qui montre ces banalités épiques dit l'unité formidable des destinées humaines. Or, tel est l'art que nous montre l'école belge contemporaine. Il ne cultive ni les sensations rares et par conséquent particulières, ni le rêve qui amoindrit ce qui est et restera la Vie.

Ses peintres ne peignent que ce qu'ils peuvent clairement percevoir, ce que tous les hommes peuvent voir comme eux. Tout leur parait grand, tout leur paraît émouvant, pourvu que ce soit très humain ou très proche des hommes. Navez, en plein romantisme, exprime le lyrisme de son temps, dans une simple et banale tête de bourgeois; de Winne, pour faire le portrait de Léopold I", s'applique à en écarter, dans la présentation, tout ce qui peut le différencier des autres hommes; de Braekeleer dote d'une expression des boiseries, des étoffes et des cuirs; d'un torse de jeune homme, Agneessens fait un chef-d'œuvre animé; Alfred Stevens fait palpiter toute la joie dans une petite figure de femme en blanc, assise et tricotant, délicate et forte comme un

N'ermeer; Joseph Stevens met des éblouissements de lumière et de matière fermentante dans ce mur devant lequel aboie un chien, dans ce décor vulgaire ; et Boulenger, de Knyff, Coosemans, Artan, Dubois, chacun avec une vision personnelle pourtant, chacun appliquant, mais en les dosant prudemment, les conquêtes de leur temps, regardent de même, avec respect, la banalité pathétique qui nous entoure et dont le langage.'par eux ennobli, devient subitement très élevé et très vaste, très vaste parce qu'en n'importe quel coin du monde des banalités analogues sont la source de toutes les impressions humaines.

Le panthéisme ardent de la race, qui a tout humanisé, même les dieux, a empêché l'art de s'égarer dans le monde créé par le rêve et étranger aux hommes, dans les sensations réservées à telles individualités exceptionnelles ou à tel instant. Ainsi cet art parle un langage universel, celui des rudes figures d'ouvriers de Constantin Meunier auxquelles toute une salle est réservée, et qui rapprochent les hommes en leur donnant les mêmes émotions fraternelles.

GrSTAVE Vaxzvpe.

C"!!. CoKt^JUX.

LA MliNAGERE, PAR HKiNUV DE BRAEKKLIOKR

Les Concours du Conservatoire

Solennité « bien parisienne », la distribution des prix aux lauréats du Conservatoire a eu lieu, le jeudi 3 août, dans la salle du théâtre, sous la présidence de M. Dujardin-Beaumetz, entouré des principaux fonctionnaires des Beaux-Arts, — au milieu d'une foule élégante et choisie, — notabilités du monde des Lettres et des Arts se pressant dans la petite salle de la rue Bergère, salle encore plus petite après l'heureuse innovation qui fit se dérouler les concours mêmes dans la vaste salle de l'Opéra-Comique.

Le discours du Sous-Secrétaire d'État aux Beaux- Arts a été vivement applaudi.

Après le discours, et la lecture du palmarès, la cérémonie se termina par le concert traditionnel, dans lequel on put applaudir à nouveau les principaux lauréats de cette année, dans leurs morceaux de concours.

Ce palmarès sera publié, paraît-il, en septembre ou octobre, car tout le monde est à la mer ou en villégiature; d'ordinaire, au lycée, nous étions fiers de l'emporter sous nos bras, ce palmarès, avec nos volumes rouges, le jour même de la distribution.

En musique, on n'agit pas de la sorte... piano, pianissimo....

Nous sommes donc doublement heureux de le publier, en entier, aujourd'hui, grâce à M. Etchépérestou, agrémenté du portrait des principaux lauréats.

Conservatoire.

Les concours publics du Conservatoire ont commencé lundi 17 juillet dans la salle de l'Opéra-Comique. Cette année, au moins, nous n'eûmes pas à souft'rir de la chaleur suffocante de la petite salle du Conservatoire. Les élèves eux-mêmes se trouvent sur une vraie scène, devant un public beaucoup plus nombreux, et peuvent ainsi donner tous leurs moyens.

Le jury, composé de MM. Théodore Dubois, présidentdirecteur; Edouard Colonne, Paul Vidal, de Bailly, Van W'aefolijhem, Henri Marteau, Rayniond Marthe, Monteux, André Hekking, Pierre Destombes, membres, et de M. Fernand Bourgeat, secrétaire, a décerné, pour les concours publics, les récompenses suivantes :

Page 1