‹ L'Art et les artistes (volume 2)Chapitre 58 sur 125 · L ATELIER DE CONSTANTIN MEINIER · texte numérisé non relu

L ATELIER DE CONSTANTIN MEINIER

Rue de l'Abbaye, à Bruxelles.

Constantin Meunier

AlT^xposition de nion. le jurv international décernait un i^rand prix à un bas-relief du sculpteur Constantin Meunier intitulé la Aloi.s- .soii : des paysans, des paysannes, liant en gerbes les blés coupés, ayec des gestes lourds et rythmés accordés au mouyement lent, affaissé, des hautes tiges encore debout et ployant sous les épis, sous la bonne fatigue féconde.

Ce bas-relief faisait partie d'un vaste ensemble conçu par l'artiste et qui constituait le couronnement d'un labeur poursuivi depuis vingt ans dans la même voie, avec une opiniâtreté de visionnaire. Le projet avait ce titre qui pourrait d'ailleurs embrasser tout l'ieuvre de statuaire de Meunier : la Glorification du Travail.

Le sculpteur avait alors soixante-neuf ans. A cet âge qui, pour la plupart des hommes, est celui du repos, il re\ait ou plutôt il décidait d'accomplir un travail colossal : quatre grands basreliefs dans les dimensions de la Moisson et six figures.

Les bas-reliefs, évoquant le travail de la Mine, de l'Usine, de la Mer et de la Terre, devaient former les quatre faces d'un bloc flanqué, aux angles, de quatre tiguresde travailleurs, surmonté d'une haute silhouette du Semeur, et commandé par une Fécondité.

Meunier était miné déjà par une maladie de C(eur. Son visage ravagé, raviné, au regard las, disait l'épuisement causé par un labeur ininterrompu et de longues amertumes. On pouvait, on devait croire que jamais il ne trouverait le temps et la force de réaliser son projet. Mais ime volonté crispée raidissait le vieil artisti;. Durant cinq années, résistant au mal qui l'assaillait, il a travaillé sans relâche. Il a terminé i'i.euvre il \- a trois mois. Et il \ieni de mourir.

Les dernières années de l'artiste ont eu vraiment une grandeur émouvante, épique. Il avait montré une grande maquette du monument que devait être la Glorification du Travail. Devant le projet, on s'était enthousiasmé; on avait demandé

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La W al kyrie.

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Le Christ aux outrages.

LE PAYS NOIU

D'après le pastii ctc Cùiistaiitiii Meunier.

au gouvcrni;niL'nt belge d'en rendre possible, par une commande, la réalisation. Le gouvernement hésitait; des considérations politiques obscurcissaient le jugement du monde officiel. Le temps passait. Mais Meunier n'attendait pas qu'une résolution fût prise. Il avait décidé, lui, d'exécuter son œuvre. Il savait que ses heures étaient comptées, il sentait les progrès du mal minant ses forces. Et, sans savoir comment seraient pavés la pierre et le bronze, il dressait en glaise ses figures et ses bas-reliefs, montrant chaque année un ou deux fragments achevés.

Lorsque, il v a deux ans, le gouvernement se décida enfin à commander ces fragments à l'artiste, non pour en faire le monument projeté, mais pour les- réunir en un2 salle spéciale du nouveau musée de Bruxelles, il ne restait plus à faire que deux basreliefs. Ils sont maintenant chez le praticien qui a exécuté déjà, en pierre bleue, les deux premiers, et qui pourra poursuivre le travail en se conformant aux indications fournies par le maître, soucieux de la couleur de l'ceuvre dans

cette pierre souvent froide.

Meunier a donc pu s'endormir tranquille, sa tache accomplie. Sansdoute, il rêvait d'exécuter le monument Zola dont il avait composé le projet avec Alexandre (Hiarpenlier. Mais il ne nourrissait pas bien solidement l'espoir de mener à bonne tin ce travail. Longtemps il avait hésité à accepter la commande.

Il se sentait très las, commençait à douter de sa force. Il ne parlait de ce monument Zola qu'avec mélancolie. Mais il V travaillait tout de même, parce qu'il ^■oulait œuvrer jusqu'à sa dernière heure.

C'est que le temps était plus précieux pour lui que pour d'autres. Pour lui, en etîet, la carrière féconde n'avait commencé que vers cinquante ans. Oh! il avait travaillé beaucoup auparavant, et de façon fort intéressante. Seulement, la personnalité du sculpteur, cette expression nouvelle

LA SORTIE DE LA .MIN.C D'jprcs le dessin de Constantin Meunier

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Bronze de Constantin Meunier.

de la statuaire, >.]ui tirem la gloire de l'artiste, i ne les formula que très tard, alors qu'il avait déjà tiiuie une vie de production.

Devant les figures de Meunier, que pensera l'ave nirr Leslujmmesdedcmaine-prouvercjnt-ils en leur présence l'impressit>n protonde qu'elles nous imposent aujourd'hui, mais qui participe peut-être autant de notre raison obsédée par d'angoissants problèmes que de la sensibilité physique de nos veux? Peut-être v a-t-il, dans certaines de ces (EUvres, plus de littérature que de beauté extérieure, de cette beauté extérieure dont l'expression est seule éternelle. Ce n'est pas le moment de discuter cela. Et l'on peut d'ailleurs affirmer que la beauté plastique est pure, est complète et très noble dans de nombreuses iL-uvies de Meunier; que dans le Débardeur il est dans le jardin du musée d'.\nvers , dans la Hiercheuse, dans le Puddleur. dans le Martelciir. dans le Semeur et la Maternité de la Glorification du Travail, et dans le Cl.cval de mine et le Cheval à l'abreuvoir,

Mcimier a réussi à inscrire l'expression nouvelle qu'il voulait, dans de la forme dont il a su ennoblir la rudesse par le rythme du mouvement; et comme toute l'expression est dans le mouvement, c'est elle-même qui fournil la beauté plastique.

Cette expression qu'est -elle donc: Est-ce de la révolte': Est-ce du pessimisme .-

De la révolte un peu. Du pessimisme pas du tout. De la puissance et de l'espoir, au contraire, malgré la souffrance. Et cela est conforme h la vie de l'artiste.

Rendant trente ans. de vingt à cinquante, il a travaillé non pas dans l'obsjurité, mais dans la lutte ingrate et lourde. 11 a porté le poids, il a éprouvé l'amertume d'un labeur insutiisamment fructueux et insuffisamment honoré.

11 avait débuté comme sculpteur, mais sans grand éclat, et avait bifurqué vers la peinture. La \ie des moines, d'abord, l'avait attiré ; il avait peint, dans un beau métier grave et somptueux de Flamand, des trappistes dans le demi- 'our mystérieux des chapelles; alors déjà, dans les

Lt: cHf.vAL m; mini-:

Bronze de Constantin Meunier.

les plis lourds dos robes, c'était un peu du rythme qui de \ait, beaucoup plus tard, animer des œuvres si ditiérentes.

Puis il peint les rustres t'arouclies de la Guerre des Paysans, dans une nature ant^oissée. Knrin, d'un voyage en Espagnj, il rapporte des impressions iiiouvementc'es , caractéristi ques, ardentes. Tout cela eut dit suffire à lui assurer le succès. Mais ce succès ne venait pas. La vie de l'artiste était difficile, douloureuse souvent.

Et déjà la fatigue marquait son visage, la vieillesse s'aniiiinçait.

Pourtant, rén.'rgie n'avait point faibli; la souffrance, au liju de l'amoindrir, exaspérait la volonté gonflée d'espoir quand même, malgré la lassitude et malgré l'injustice.

Et c'est cela, c'est cet espoir obstiné et généreux, c'est cette énergie patiente, grandiose, héroïque, que Meunier vit dans les êtres obscurs, humbles et tenaces qu'une excursion au pavs industriel lui fit découvrir. Il retrouva, dans de la force simple, tout ce qui était en lui : l'amertume du travail dédaigné et la supérieure noblesse de sa puissance en laquelle sont tout l'avenir, tous les espoirs humains. Et comme ces espoirs vivaient en luimême, comme il les avait gardés malgré les déceptions, à cinquante ans il se voua à un but nouveau, redevint sculpteur, et, en exprimant la majesté du Travail, il justifia par son propre triomphe le respect, la foi et l'admiration qu'il proposait aux hommes.

Son œuvre ' est

conforme à sa vie, et celle-ci est aussi émouvante, aussi profondément significative de notre temps que celui-là; l'un et l'autre imposent aux hommes, par la beauté, une pjnsée de justice et de fécondité.

(Vest encore à une figure de la Fcconditc que Meunier affaibli, Meunier très vieux, travaillait au moment où la inort l'a, non point surpris, — il la savait proche, — mais emmené. Cette figure était destinée au monument Zola.

Elle est loin d'être achevée.

Vers le milieu du mois de mars, l'artiste avait souffert d'une violente crise cardiaque.

Huit jours plus tard, très souffrant encore, il se remit à la besogne et commença cette figure; le 2 avril, il lui avait consacré toute sa journée et s'était endormi le soir, presque joyeux, parlant avec bonheur de ce qu'il avait fait; le 3, à sept heures du matin, il se levait, impatient de poursuivre l'œuvre entamée, et c'est en allant vers l'atelier qu'il tomba, pour mourir quelques instants plus tard ; ses forces expirantes, malgré toutes les douleurs contemplées et vécues, allaient encore vers la Fécondité, animées quand même de l'espoir en l'effort conquérant, en le triomphe final du Travail. Son geste las, douloureux, disait de la puissance et de l'espoir quand même, comme tous ceux que fixa son art prophétique, comme celui du Débardeur défiant les fardeaux, comme celui du Scnie-.ir s'emparant de la Terre.

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Bronze de Constantin Meunier.

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