PAGANINI
{D'après une esquisse d'Eugène Delacroix)
bas dans la production musicale, lorsqu'elle avait pour l'éclairer les lumières de Lulli, de Rameau, de Gluck!...
Il est vrai que le même phénomène s'est produit dans d'autres pays et en particulier en Italie, patrie glorieuse des Palestrina, des Pergolèse, des Marcello, des Monteverde.... C'est à croire que les Auber, les Adam, les Halévy, les Clapisson et Cie comme les Donizetti, les Mercadante et tutti quanti ignoraient tout de l'histoire de la musique, et qu'à l'heure où les noms de Mozart, de Beethoven et de Weber commençaient à illuminer l'univers entier, messieurs nos confectionneurs d'opéras les tenaient, eux et leurs illustres devanciers, pour autant de quantités profondément négligeables!
Dieu sait où en serait la musique aujourd'hui si le mauvais goût ne l'avait expulsée presque totalement de notre territoire pendant tant d'années!
C'est pourquoi nous ne nous réjouirons jamais assez de voir nos scènes subventionnées corriger l'erreur du passé en inscrivant triomphalement à leur répertoire, hélas ! ridiculement restreint, Orphée, Iphigénie, Alceste, Armide, Fidelio, Don Juan, et tous les Wagner. Nos directeurs sont du reste largement recompensés d'avoir accompli leur tardif devoir, car tandis que l'Opéra-Comique fait le maximum avec Orphée, Alceste et Don Juan, l'Opéra connaît les douceurs des salles combles avec Tristan et avec Armide, oui, Armide que nous promirent tous les directeurs qui se succédèrent à l'Académie nationale de musique et que M. Gailhard vient enfin d'encadrer d'une mise en scène somptueuse, après des années d'hésitations sans nombre! Hésiter pour monter Armide quand on est musicien, quand on a lu cette partition incomparable de laquelle sont, il est vrai, bannis les effets faciles, les fades romances, les duos de coupe conventionnelle, les chœurs orphéoniques, les ballets genre Folies-Bergère pour vieux abonnés en mal d'amour, mais où se trouvent, en revanche, une sincérité jamais démentie, une émotion toujours saine et prenante, une phraséologie ennemie de la banalité, une déclamation forte et juste, un orchestre expressif au dernier point!... Hésiter quand on peut faire vivre de la vie de la scène le sublime second acte; quand on peut révéler à Renaud la splendeur des jardins de l'enchanteresse, au milieu de l'atmosphère paradisiaque qui se dégage de laHùte magique, des entrées discrètes du hautbois, des tendres bercements des violons en sourdine, auxquels se joint, par instants et d'exquise façon, la voix du guerrier subjugué! Hésiter devant l'air de la naïade, d'une fraîcheur adorable et inégalée et que put seul engendrerle soufHe dugénie ! Hésiterdevantcetroisième acte monumental qui s'ouvre par l'air à' Armide: « Ah! si la liberté me doit être ravie » et qui se termine sobrement, simplement, sans la moindre recherche de l'effet, par cette courte et poignante invocation à r.\mour que Mlle Breval dit de manière à arracher des larmes aux yeux les moins sensibles!
Non, de telles hésitations sont inexplicables, et si on les constate devant de semblables merveilles, doiton s'étonner de les voir se produire à l'égard d'œuvres
modernes, que n'anime pas cette génialité constante et que ne peut défendre le culte des vrais artistes, qui les ignorent.
Mais, comme je le disais plus haut, si la réparation se produisit un peu tardivement, elle fut éclatante, car l'Opéra a royalemeut fait les choses.
Les décors sont d'une richesse évidente, sinon d'un goût toujours parfait; l'orchestre de M. Taflfanel et
les chœurs de M. Puget sont dignes des plus grands éloges et, quant à M"° Bréval, elle se montre supérieure à ce qu'elle fut jamais. C'est dire que son succès a pris des proportions inaccoutumées.
M. Muratore a des demi-teintes exquises et M. Delmas est le grand artiste que chacun admire.
Fern.\nd Lk Borne.
L'Art dans la Mode
La solution de certaines questions, très simples en apparence, rencontre parfois d'invraisemblables difficultés. C'est ainsi que l'humanité anxieuse en est toujours à se demander ce que deviennent les vieilles lunes, les toiles peintes et les épingles égarées. Sa curiosité n'est pas moins aiguisée par les origines très troubles du tutu des danseuses, de ce tutu que les classiques définissent « la garniture de mousseline qui se faufile en haut d'une sorte de caleçon bouffant » et que nous appellerons, si vous le permettez, la légère et blanche, et très profane, auréole de la croupe.
Certains exégètes de la « saltation » affirment que le tutu est d'origine relativement récente, qu'il fit son apparition historique, pour la première fois, sur la scène de l'Opéra, aussitôt après la chute du gouvernemert des Bourbons, et que l'ingénieuse invention est due à Marie Taglioni, désireuse de faire admirer aux spectateurs embrasés les jambes exquises de la Fille du Danube et de la Sylphide, dans toute leur splendeur.
D'autres savants chorégraphes insinuent que le gracieux tutu dont Degas, Forain, Chéret, Renouard, ont fixé avec un art si subtil les légers et lumineux frissons sous les jeux multicolores des divers foyers lumineux, remonte au xvi° siècle. Il serait né, un soir de ballet, trop gourmé, de la fantaisie libertine du bon roi Henri IV, qui, ainsi que nous l'apprend le sire de Cahusac, se plaisait également aux jeux de l'amour, de la guerre et du ballet. 11 affectionnait, parait-il, le tricottet, le rigodon et la passecaille, danses bien oubliées aujourd'hui, mais qui d'ailleurs peuvent subitement renaître, comme l'odieux cakewalk, renouvelé des Grecs, ainsi que l'atteste la figure de Tanagra reproduite en tète de cette page. Rien ne se perd.
Et qui sait si le tutu lui-même, le tutu aux mystérieuses origines, mystérieuses comme celles du langage et de la raison, ne naquit pas, chiffon profane, en pleine nuit du moyen âge, alors que \ei flagellants et les flagellantes se fustigeaient en dansant, aux accords des chants liturgiques. La forme du tutu, si appropriée à la libre flagellation, paraît donner raison à cette hypothèse fort raisonnable.
Quoi qu'il en soit, la disparition éventuelle du tutu préoccupe aujourd'hui certains esprits. De vagues
rumeurs commencent à circuler sur ses destins; on parle de le remplacer.
Mais par quoi?
Les abonnés de l'orchestre se le demandent avec une visible angoisse. Quelle étoile étincelante descendue de l'Olympe de la danse saura résoudre le problème avec une autorité triomphante? On attend la Salle, la Camargo, la Guimard, la Taglioni... qui pour plaire à la curiosité légitimement impatiente de l'artiste, un peu las du spectacle obsédant du tutu folichon, dont les plus habiles pinceaux ont à jamais fixé la fragile apparence, saura parer d'un agrément nouveau la grâce nerveuse et les rondeurs callipygesques de la ballerine moderne.
11 nous parait désormais hors de doute que, parmi
DEGAS DANSEfSES
Collection H. M- RotliscliUJ
DANSEISF, PAU CALLKT
DANSEUSE GRECQUE {Musée du Louvre)