SOMMAIRE DU PREMIER NUMERO
Avant-propos. — Un grand Peintre de la Femme et de l'Enfant : Reynolds, par Armand Dayot. — Puvis de Chavannes caricaturiste, par Louis \'auxcelles. — Chardin, peintre de figures, par Gustave Geffroy. — La reconstitution du Retable de l'Agneau à Gand, par Henri Bouchot. — L'Atelier de Fantin-Latour, par Roger-Marx. — Propos sur Rodin, par Léonce Bénédite. — La Dentelle ancienne et moderne, par Léon Riotot. — J. M.-N. Whistler, par François Crucy. — Le Mois artistique.
Chronique Théâtrale
Les poètes font parler d'eux. Ils veulent avoir un théâtre — les ambitieux! — qui porte leur nom. Et le Figaro fit la quête, et Rostand écrivit une ballade en l'honneur du courageux Bour. Tout cela finit par des chansons... d'Yvette Guilbert. C'est bien triste. Il valait pourtant le succès, ce Talisman de Louis Fulda mis en vers par notre Marsolleau. Le conte du roi nu qui se croit vêtu est réjouissant et symbolique. Les rimes étaient pittoresques. Et de Max était remarquable. Soirée sans lendemain.... Triste, triste! ■ — XSHippolyte couronné de Jules Bois eut. à rOdéon, meilleure chance. Tout ce qu'entreprend l'Odéon, depuis quelque temps, lui réussit. Il ne s'agit que d'avoir la veine. Cet Hippolyte est fort différent du jeune homme grave, calme et pur que Racine nous a dépeint. Ce n'est pas non plus le chaste barbare du bon Euripide. Fi donc ! Il doit avoir lu Paul Bourget, voire même la Sonate à' Kreutzer. Ce mélange de la fable antique et d'un modernisme outrancier n'est pas sans avoir son ragoût. Et les vers sont beaux, sont très beaux. Jules Bois a bien du talent. Mais je crois que le genre est factice. — Quant à la Comédie-Française, si sa reprise de Shylock dans la pâle traduction de Vigny fut unanimement jugée superflue, pour ne pas dire un peu piteuse, elle a pu se consoler par l'accueil fait à : // était une bergère..., un petit acte d'André Rivoire.
C'est frais, fantaisiste, assez drôle, avec une pointe d'émotion. Et les vers sont charmants. C'est fort bien.
L'événement du mois fut Scarron. Coquelin et Catulle Mendès : ces deux noms méritaient, n'est-ce pas? les trompettes de la renommée. Elles sonnèrent, à juste titre. Scarron est une œuvre considérable par le vaste effort poétique, la verve, l'éclat littéraire, l'érudition, le lyrisme. Une histoire simple et humaine se déroule au long des cinq actes : un culde-jatte a épousé une petite fille délicieuse- Sera-t-il trompé, oui ou non? Il meurt sans l'être, juste à temps. Les épisodes sont exquis, et les décors extraordinaires. Carnaval sur une place du Mans, boudoir de Ninon de Lenclos, jardin de Scarron, où le soir tombe, c'est d'admirable imaginerie.
Certes, l'idéal romantique eut là sa plus belle soirée depuis Cyrano. Et Mendès a fait ce prodige de réaliser pour son compte ce qu'il prise si fort chez les autres. On l'en a longuement acclamé. Quant à Coquelin, je crois vraiment qu'il s'est surpassé, à la lettre. Dans Cyrano, il allait, venait, avait son épée et sa trogne. Ici, à partir du second acte, il est assis sur une chaise, et n'a que sa voix et ses mains. Ce qu'il en fait est fabuleux. Ah! Coquelin et Mounet, quelque jour, quand nous serons très vieux, très
vieux, nous dirons aux jeunes gens : « Jeunes gens, vous n'avez rien vu... ». Ce sera vrai. Mais ils hausseront les épaules!
A la Renaissance, il y a Guitry. C'est autre chose.
HAMI.ET [D'après une peinture d'Eugène Delaeroix)
Pas mal non plus. Voir Guitry en complet marron, avec son melon sur les yeux (marron aussi) mâcher son cigare, et donner ses instructions à un garçon de casino, c'est une joie incontestable. Et voir Guitry dire h Brandès que, tout le monde étant des canailles, y compris les honnêtes gens, une canaille vraiment canaille peut être un cœur d'or tout de même, voir Guitry imposer cela à Brandès, de la voix, du geste, et nous l'imposer à nous-mêmes, et
ensuite prendre la porte avec, toujours, ce coup de chapeau inimitable et conquérant, c'est du délire, du délire! Pourtant, le troisième acte faiblit. Les fortes épaules de Guitry ne masquent pas l'énorme vide que recèle ce troisième acte. Comment deux gaillards aussi subtils que luimême et Alfred Capus ont-ils pu faire cette erreur? C'est les accidents du théâtre. Et Capus fera bien, désormais, de choisir ses héros sympathiques ailleurs que parmi les croupiers. Je sais bien qu'il faut varier. Et puis, il v a ce joli mot : « Deux acquittements en correctionnelle, cela vaut une condamnation ». Ces mots-là sauvent une pièce.
Celle-ci sera acquittée. Mais éviter la récidive.
.Au Gymnase, il y a Rejane.
Et Réjane joue l'Age d'Aimer (qu'un vaudevilliste rossard prononce ainsi : l'Age des Mères). C'est la quarantaine, bien entendu. C'est la femme de quarante ans, pendant à celle de Balzac (qui avançait de dix années) et pendant à Mjinjn Colibri. Et, naturellement aussi, l'amant est tout jeune, tout jeune. Si l'on vous donnait ce premier acte, charmant d'ailleurs et spirituel, qui vous ferait beaucoup d'honneur, je gage que vous achèveriez la pièce. Oui, c'est bien ce que vous pensez. Le jeune amant trompe la vieille dame, — puis lui revient, — mais recommencera. Elle souffre, cette pauvre femme.
(Test bien naturel, mais trop prévu.
La pièce, qui part brillamment, s'achève ainsi dans quelque froideur. Je crois que ce thème a fait son temps. Il faudra trouver autre chose.
Par exemple, nous apitoyer
sur les amours Je nonagénaires. Cela viendra, grâce
à MetchnikolT.
LAlcUiuii CliKijii
Antoine, avec le Meilleur Parti, a fait un faux pas. Il faut convenir qu'il s'est lestement relevé. Cette pièce — au surplus curieuse, et qu'il faudra lire en brochure — n'a fait qu'apparaître et disparaître. Dix jours après, nouvelle première : reprise de Tante
Léontine. Tout le monde sait que Tante Léontinc fut un gros succès du Théâtre-Libre, il y a... mon Dieu, il y a quinze ans. Mais bien rares ceux qui l'avaient vue. La curiosité qui la guettait a été pleinement satisfaite. C'est une bonne pièce, grasse et franche, solide et gaie, avec quelques rides. D'honnêtes industriels ruinés ne peuvent marier leur fille. Tante Léontine. une brave cocote, survient juste à point, et la dote. Le comique naît du contraste entre les deux moralités (si j'ose dire), la bourgeoise et l'autre. C'est le même effet que Robert Charvay, dans Papa Mulot, tourna au tragique. Et c'est un effet gros, mais sûr. Les rosseries voulues du langage parurent seules un peu désuètes. Mais, n'est-ce pas.-' après quinze ans
L'Armature CSX un beau roman. 11 n'en sort-qu'une jolie pièce. Pourquoi? Parce que c'est difficile. Le roman, son récit terminé, peut se permettre des digressions, des réflexions admirables qui soulignent l'idée générale, l'imposent lentement au lecteur. Au théâtre, le héros mort, on prend son paletot, on se lève. L'auteur parle encore? Tant pis! De là vient qu'avec tout son talent — et c'est un malin s'il en fut — Brieux n'a pu développer que le côté anecdotique du livre auquel il s'attaquait, laissant tomber presque tout le reste (qui est, par malheur, l'essentiel). Les gens qui se passent de philosopher (et c'est, par bonheur, le grand nombre) trouveront le spectacle agréable. Il y a un bal, une chasse à courre, Dubosc est parfait grand seigneur, Mlle Harlay est jolie, jolie, et il y a une scène admirable, celle où d'Exireuil et sa femme s'expliquent, douloureux et meurtris. La pièce, ici, vaut le roman, aussi belle quoique différente. Et Grand et Cernv sont superbes. Un sanglot réel frémit là. C'est assez, avec tant d'épisodes réjouissants ou pittoresques, c'est assez pour valoir
un succès. Mais les financiers au théâtre... il n'en faut plus, pour quelque temps.
Oui, le Duel est un triomphe, il n'y a pas à dire, un triomphe. Ce n'est pas du tout le duel de la science et de la foi. Lavedan est bien trop avisé pour vouloir soulever des montagnes. C'est le duel de deux amants, deux frères, épris l'un et l'autre, criminellement tous les deux. Car la jeune femme est mariée. Et l'un des frères est le médecin qui soigne le mari infirme. Et l'autre frère est le confesseur qui lui dispense les secours d'en haut. Médecins du corps et de l'âme, pris par le même sortilège! C'est assez épicé, vous voyez. Et la jeune femme est Bartet, ardente et mvstique, et duchesse ! Et il v a un évêque très drôle. et un Chinois irrésistible. Tout cela, savamment trituré, forme une mixture enchanteresse. Le prêtre, il va de soi, a le beau rôle, et s'en va, laissant l'empiriste aux satisfactions charnelles. De quoi se pâme le public sélect de notre Comédie-Française. Il v aurait bien des choses à dire... mais il faut reconnaître la force partout où elle se manifeste. Elle est, ici, incontestable. Alors, à quoi bon les chicanes?
Et Sarah Bernhard joue Esther. Pourquoi Esllter} Mais pourquoi pas? Cela fait plaisir à de Max, qui, Louis XIV' à Saint-Cyr, admire la grande tragédienne. Et le public, lui, veut voir Sarah et se moque pas mal de ses pièces. A tout hasard, pourtant, chétif, je voudrais bien revoir Hamlet. VHamlet du pauvre Marcel Schwob, de Delacroix et du grand Will. Est-ce tout à fait impossible? 11 advint que d'humbles requêtes eurent mirobolante fortune.
Gabriel Trarieux.
Chronique Musicale
Ayant dû m'absenter pour suivre les répétitions d'une œuvre' qui exigeait ma présence loin de Paris, il m'a été impossible, durant ces dernières semaines, de me tenir au courant de notre mouvement musical. Il est vrai qu'en dehors de YEnfant-Roi, que j'aurais été si désireux d'entendre, les manifestations artistiques ne furent guère nombreuses. Le public des concerts Lamoureux fut cependant convié à plusieurs premières auditions dues à la plume de MM. Georges Alary, Léon .Moreau, Gustave Mahler, Pierre Hermann, t'ernand Le Borne; celui des concerts du Chàtelet eut la primeur d'un Concerto de
I. Les G/ro»!di')i5, drame lyrique en 4 actes et 6 tableaux, de MM. Delormeil et Paul Bérel, musique de FernanJ Le Borne, représenté pour la première fois à Lyon, le 25 mars igoâ. N. D. L. R.
piano de M. Charles-Marie Widor et d'une Étude symphonique de M. Armand MarsicU.
Plusieurs virtuoses se produisirent aussi dans ces concerts avec des succès différents. Mais tous ces succès pâlirent devant celui que vient de remporter M. Kubelik. Non que le violon ne connaisse en ce moment de maîtres plus complets, d'artistes plus consommés que le jeune et célèbre violoniste hongrois. Mais je ne crois pas qu'il en existe un seul dont la technique soit plus merveilleuse. Le Concerto de Beethoven, joué par lui, est évidemment un régal moindre que l'audition de la même œuvre interprétée par ce colosse qui a nom : Joseph Joachim. Mais dès que l'on entre dans le domaine de l'acrobatie, dès qu'il s'agit d'un concerto, d'une étude, d'une fantaisie de Paganini, le génial créateur, le reformateur prodigieux de la technique violonistique,
Kubelik ne craint plus de rival et se montre supérieur aux plus grands artistes de ce temps. Aussi ses triomphes vont-ils sans cesse grandissant et prennent-ils des proportions vraiment fantastiques !
Mon intention n'est point, dans le cas présent, de m'étever contre l'enthousiasme des foules; seulement on me permettra de me réjouir autrement du succès qui accueille en ce moment Armide à l'Opéra. Car ici c'est l'art le plus pur et le plus élevé qu'on célèbre; et, pour cet acte de réparation tardive envers l'un des chefs-d'œuvre de l'humanité, il sera beaucoup pardonné à M. Gailhard, qui, dans la même saison, nous aura procuré la double joie d'acclamer Tristan et Armide. les deux pôles de la musique.
Ahl c'est une belle époque pour la jeunesse musicale que celle où il lui est permis de faire son éducation à l'école de tels modèles!... Quand je me reporte à nos années de Conservatoire pendant lesquelles nous n'avions, nous, comme corollaire à nos leçons, que le triste exemple des Comte Ory, des Favorite, des Juive, dés Robert le Diable, des Muette de Portici et autres productions ejusdem farinœl Non, plus j'y pense et moins je comprends que de telles inepties soient restées si longtemps au répertoire! Plus j'v réfléchis et moins je m'explique que la France soit, pendant un demi-siècle, tombée aussi
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