PRÉFACE DE M. ELIE FAIRE
Il Nous devons écouter Bourdelle avec l'humilité de l'homme élémentaire qui ne sait du monde entrevu que quelques faits mal associés et l'orgueil de rhonime futur dont nous sentons l'aurore immense se lever en nous lentement. Son àme est une cathédrale dont la réalité vivante a cimenté la clé de voûte et dont les flèches montent droites au ciel humain de l'idéal. Le poète vit avec nous parmi le drame des clartés, des orages et des murmures; mais il porte seul l'ombre ardente, le silence gros de chants d'orgue, le miroir obscur où s'amasse la lumière éparse du jour.
Bourdelle est le héros en marche: ses clameurs de bronze et de pierre sont des hymnes religieux. Aussi paraît-il tout d'abord vivre à l'écart de son époque où plongent pourtant ses racines et que ses rameaux dispersés emplissent de fruits et de fleurs. Ce petit fils de chevrier, venu des montagnes ibères où l'aïeul peut-être latin respirait le cristal du ciel, prit par Michelet et Hugo, conducteurs de troupeaux d'images, le contact de l'esprit humain. L'éclair du verbe romantique incendia de flamme et d'or l'eau pure qui était en lui. Dès lors, par les courants et les remous, l'anarchie généreuse et le bruit confus de son siècle, il s'en alla vers le matin. La science montait comme une stèle antique sur un sol encombré de ruines, travaillé du feu souterrain. Il fixa ses regards sur elle pour élever avec du marbre, sur le chaos des éléments, une architecture d'idée.
Jamais personnalité plus puissante ne tenta de gravir la cime ofi vit l'impersonnalité. C'est là ce qui surprend parfois chez ce grand homme encore si peu connu des foules, mais dont la gloire est si vivante en ceux auxquels il a versé, avec les cris de sa passion, l'âpre volonté de comprendre et l'espoir de réaliser. Dans un effort impétueux il discipline son lyrisme, et la forme qu'il veut précise et calme comme un théorème, tressaille par cet effort même, de son immense humanité. Sous ses doigts, la matière chante, s'enfièvre et crie, tremble et s'apaise. Rivé par ses deux mains qui touchent, par sa poitrine qui respire et par ses yeux qui voient et ses oreilles qui écoutent, par sa chair qui jouit et souffre, au monde épars des apparences, c'est avec des couleurs, des formes, des mots, de la douleur et de l'amour qu'il élève les murs du palais inivisibleoù le génie de son Espèce habite pour l'éternité. Si son verbe est chargé d'images comme une église médiévale, sa pensée et son horizon sont nus comme un temple païen. Son rire, sa douceur, sa colère, ses larmes ne sont que les rumeurs du flot qui bat les reins énervés des bacchantes, les farandoles des enfants, l'es-
sor terrible de la guerre et la face de Beethoven. Formes clamant l'amour, le désespoir ou l'épouvante, bouches qui hurlent ou se taisent, sourires d'ivresse et d'énigme, femmes errant au fond des soirs tombés dans les urnes sonores, mort des couleurs quand vient la nuit, barrière d'ombre des grands bois, toujours c'est l'esprit comprimé qui ne peut fuir de la matière mais qui impose à la matière la loi de l'homme révolté. Par lui, la raison pure parle avec cet accent tragique qu'Eschyle entendait seul dans la voix du destin.
(Juand son emportement Ivrique consent à s'enfermer sous les paupières de ses femmes, fleurs de chair aux corolles closes, et sous le front de ses guerriers, l'âme grecque, onde où s'endormit l'image immobile du monde, frissonne longuement en lui. Casquées de cheveux ou de fer, pétries du rayonnement concentré de l'attente mystérieuse ou de l'énergie fécondante, les figures qu'il a dressées ont la structure synthétique, la gloire et la solidité des Parthénons définitifs entre le ciel dur et la mer. Mais si le sens universel des bâtisseurs de dieux est là, leur calme s'est transfiguré en une austérité ardente. C'est qu'elles disent, ces faces éternelles, et peut-être même à l'insu du poète qui les sculpta, l'enthousiasme un peu douloureux d'une humanité rajeunie qui renonce héroïquement à l'extase sentimentale pour accepter de la nature seule ses éléments d'évolution vers des réalités plus hautes.
Aimons, dans cet esprit hautain que soulève en vagues de pierre la volonté de Prométhée, l'homme qui boit aux sources de la vie pour vivre de la vie suprême. »
Le mouvement artistique belge.
Les fêtes jubilaires de l'indépendance nationale fournissent en Belgique, cette année, l'occasion d'importantes manifestations artistiques qui se préparent à Bruxelles, à Anvers et à Liège.
A Liège, l'Exposition universelle compte une vaste section d'art dans laquelle la France occupe cinq salles.
A Bruxelles s'ouvre en mai une exposition des arts anciens, consacrée surtout aux tapisseries et aux faïences de Bruxelles, et, en juillet, une exposition rétrospective de l'art belge, de i83o à iyo5, commençant donc avec Navez, le grand élève de David, et finissant avec nos contemporains, mais avec les disparus seulement. On vient de décider de donner dans cette exposition une large place à Constantin Meunier.
A Anvers, il y aura une.exposition Jordaens, et une exposition des œuvres de Leys et de De Braekeleer, les deux plus grands peintres anversois du xix° siècle.
Pour l'exposition des arts anciens, MM. Verlant. directeur des Beaux-Arts, et Kervyn de Lettenhove ont fait un voyage à Madrid dans l'espoir d'obtenir les merveilleuses tapisseries de Bruxelles, du xv" siècle, que possède la couronne d'Espagne. Ils ont échoué malheureusement. Le jeune roi Alphonse leur a opposé un refus formel, exposant qu'une loi votée
L'Airr KT LES ARTISTES
par le Sénat et soumise en ce moment aux Cortès interdit le transport à l'étranger des œuvres d'art ancien, et que le souverain doit se soumettre d'avance à cette loi, rendue nécessaire par l'émigration récente de trésors d'art.
.Mais i\IM. Verlant et de Kcrvyn ont obtenu d'autres tapisseries du xvr siècle, appartenant à des familles patriciennes, et qui figureront à l'exposition. Quant à celles de la Couronne, ils ne les ont même pas vues; elles ne sont pas exposées dans les palais royaux. Elles sont roulées et déposées dans une c< manufacture royale de tapisseries « qui n'est, parait-il, qu'un magasin. V. Z.
Le Syndicat de la Presse Artistique a tenu son assemblée générale annuelle, le lo avril dernier, sous la présidence de M. Frantz Jourdain, président du comité. Au bureau avaient pris place : M Auge de Lassus, l'un des deux vice-présidents, M. J. de Saint-Mesmin, secrétaire général, M. Edmond Benoit- Lévy, trésorier, M. Dallignv père.
De nombreux membres du Svndicat avaient tenu à prendre part à cette séance, qui ne fat point dépourvue d'intérêt.
Après quelques mots d'allocution de iM. Frantz Jourdain, M. J. de Saint-Mesmin, en qualité de secrétaire général, donna lecture d'un important rapport sur les diverses questions dont le Syndicat eut à s'occuper au cours de l'année dernière et exposa la situation des nombreuses réformes dont le Syndicat s'enorgueillit d'avoir pris l'initiative, sur la proposition de ses membres. Nous signalerons particulièrement le projet des droits de la propriété artistique, tendant à attribuer un « tant pour cent " à chaque vente d'une œuvre d'art, perception qui serait imputable sur le prix de vente payé par l'acquéreur; l'éternelle discussion sur les agrandissements du musée du Luxembourg, enfin le monument de Constantin Guys.
On sait que ce projet de monument à élever au « Peintre de la vie moderne » est dû à l'initiative de notre directeur Armand Dayot. Une souscription a été ouverte qui n'est pas loin d'atteindre le total de 2000 francs, sur lesquels le Syndicat de la Presse Artistique s'est inscrit pour une somme de loo francs.
Nous croyons savoir que cette souscription ne tardera point à être close. Constantin Guvs est inhumé au cimetière de Pantin et il a fallu les démarches du Syndicat pour éviter la reprise de la concession limitée à un certain nombre d'années. Actuellement, une pétition tendant à une concession perpétuelle est en instance devant le Conseil municipal. Aussitôt la concession obtenue, on élèvera à Constantin Guys un monument funéraire surmonté d'un buste dont l'exécution est confiée au sculpteur Cvprien Godebsky.
M. Edmond Benoît-Lévy a terminé la lecture des rapports en faisant connaître la situation financière
du Syndicat, actuellement en pleine prospérité.
On a procédé ensuite à l'élection de dix syndics sortants sur les trente que comporte le comité. Ces dix svndics étaient tous rééligibles.
X'oici les noms de ces dix svndics :
MM. .'Vugé de Lassus, de Fourcaud, Benoit-Lévy (Edmund), Dalligny père, Formentin, Lecomte, Mourey, Normand, Sarradin, Vachon.
Le scrutin, auquel ont pris part tous les membres présents, a donné les résultats suivants :
Ont été élus : .MM. Benoit-Lévy, Auge de Lassus, Marins Vachon, Auguste Dalligny père, Edouard Sarradin, Léon Riotor, Marcel Nicolle et Henri Vuagneux.
Soit huit élus. Pour les deux derniers syndics, un second tour de scrutin a été nécessaire, à l'issue duquel M. Frantz Jourdain a proclamé élus : MM. de Lacroix et Georges Lecomte.
Le Comité, qui aura à élire le nouveau bureau pour l'année ic)o5, se réunira dans les premiers jours de mai.
Il importe de constater que le Syndicat de la Presse .artistique, fondé en avril 1889, groupe aujourd'hui environ cent cinquante membres, c'està-dire la presque totalité des critiques et écrivains d'art, ainsi que les critiques d'art appartenant à des journaux non artistiques. E. A.
Les Ventes.
Le vendredi 5 mai : Soixante-quatorze tableaux de maitres modernes parmi lesquels l'œuvre capitale de Charles Jacque : la Bergerie. {W Paul Chevallier, commissaire-priseur. M. H. Hans, expert.)
Jeudi 4, vendredi '?, samedi 6 : Meubles anciens, bronzes d'art, tapisseries, provenant de la maison Courmont, tapissier décorateur. (M'' Lair-Dubreuil, commissaire-priseur. M. Arthur Bloche, expert.)
Samedi 6 mai : Bibliothèque d'Alexandre Piedagnel, environ trois cents livres, la plupart offerts au doux poète et avec des dédicaces intéressantes.
Les Expositions.
Galerie des Artistes modernes, m, rue Caumartin. — 10° exposition des miniaturistes et enlumineurs de France.
De 10 heures à ô heures. — Le dimanche de 10 heures à 6 heures du 8 mars au 20 mai.
Galeries Hessele, i3, rue Laffitte. — Exposition des peintures, dessins, pastels, eaux-fortes de Ramon Pichot, du I" au i? mai.
Galeries P. Chaigneau, 4, rue Drouot. — Exposition des peintures nouvelles de l'exquis humoriste .Mbert Guillaume, du ? mai au 5 juin.
Supplément illustré
Numéro 3 Juin 1905
de l'Art et les Artistes
f{evue Mensuelle Directeur Fondateur : ARMAND DAYOT
Secrétaire: JEROME DOUCET
N. B. — Tout ce qui concerne les Abonnements, la Publicité, etc., doit être exclusivement adressé à M. /Administrateur cft' L'ART ET LES ARTISTES, ; 7.?. boulevard Saint-Germain.
Abonnement annuel : Un an, 16 fr. your la France, 20 fr. pour l'Étranger.