LES DEUX SALONS
Chronique Théâtrale
Impressions sur la Duse.
Pas de premières, ou si peu.... Si donc nous causions de la Duse? Si nous parlions de son art. un peu, — car sa personne est inabordable : elle apparut et s'en est allée, telle une princesse de Maeterlinck, dans une atmosphère de rêve; — si nous tâchions de déchirtrer le secret qu'elle apporte et remporte? Ce n'est pas facile. Essayons....
Asseyons-nous et regardons-la, de la salle, comme tout le monde. L'ombre s'est faite, la rampe est levée. Des comparses sont sur la scène. Ils sont assez sobres de gestes, parlent une langue musicale que nous ne comprenons pas bien. Comme nous avons lu la pièce, nous suivons tout de même leur pantomime, sans ennui mais sans passion. Entre une femme de taille moyenne, de figure comme estompée, dont ni le port ni l'arrogance n'annoncent une « reine de théâtre ». Elle parle, et un frisson passe. Toutes les tètes sont levées, les yeux brillent, les voix se taisent, les mains se crispent au bord des loges. C'est elle. Qui, elle? On ne sait pas. Hier, c'était Marguerite Gautier. Magda. Demain, ce sera la femme de Claude; après demain, la Locandiera, et, ce soir, c'est Hedda Gabier. Les rôles les plus faux, les plus factices (et Dieu sait que la femme de Claude...! s'animent par elle d'une vie intense. C'est la vie, c'est la vie elle-même, au masque ondovant et divers, qui pleure et qui rit de-
vant nous. Et nous ne savions pas que la vie fût chose si ardente et profonde Ah! le théâtre, d'ordinaire, est un métier fort misérable; cette toile peinte, à la fin, nous écœure; le mensonge règne dans les coulisses, et l'inénarrable bêtise; mais voilà, il y a des minutes qui effacent toutes les autres. On a vu passer la Beauté!
Dans les entr'actes, on la compare. Elle n'a pas l'ampleur de Sarah. Evidemment, évidemment. Elle ne pourrait pas soulever les cinq actes d'un drame romantique. Elle n'a pas de panache, en un mot. Sa grandeur humble est apitoyée. Elle n'a pas le diable au corps de Réjane, ce rire éclatant et mordant. Son rire, à elle, sonne pur et douloureux, quasi tragique. Jouerait-elle la Parisienne'^ Ce serait une dangereuse gageure. Amoureuse} Plutôt, mais encore y serait-elle sans doute à la gêne. Ces limites mêmes font sa force. Cette artiste merveilleuse est une àme. Elle ne peut se trahir, se fausser. Intelligente, elle l'est, certes, à l'égal de ses grandes rivales. Mais, en celles-ci, l'intelligence domine la machine nerveuse, la plie, la rompt, l'adapte à tout. Au lieu qu'en elle, la nature transperce partout, immuable. La sensibilité l'emporte et sa mélancolie farouche. Elle est la Duse, et ne peut mentir. Le paradoxe de Diderot (OU faux Diderot) n'est point fait pour elle. De celle-ci on peut être sûr qu'elle a tout éprouvé ellemême, que ses rôles lui sont prétextes à se confesser, se donner,...
Quand elle rencontre un génie, alors ce devient formidable. J'avais lu cette Hedda Gabier d'Ibsen, et je pensais bien la connaître. J'avais même, naguère, assisté à l'unique représentation que Mme Marthe Brandès nous en offrit au \'audevi!le. Pièce dure, n'est-ce pas? déconcertante, point des meilleures du vieux maître.... .Malheureux, malheureux que j'étais 1 L'autre soir, j'ai vu et compris. Parlait-elle italien? Sans doute. Par un phénomène bizarre, je ne m'en suis pas aperçu. Si je cherche dans ma mémoire, il
où l'art seul est bien incapable d'atteindre. Il faut qu'elle ait vécu cela. Et. par conséquent, tout le reste.
De là vient qu'elle porte en elleime énigme trouble, irritante. Quoi qu'elle dise, son texte pâlit. On a le sentiment étrange qu'il se joue en elle, pour elle, un drame différent et plus beau que nous ne faisons qu'entrevoir. Elle reste supérieure au sens strictement limité des phrases qu'elle débite de force, ces phrases fussent-elles d'Ibsen. Et les ombres et les lumières
VISITE DE LA DISE A L ATELIER Di: A. liODIN
{Photographie faite le samedi iiry avril à la sortie de la Duse de l'atelier de Rodin
au Dépôt des Marbres)
me semblerait bien plutôt qu'elle a du parler norwégien, la langue maternelle de son héroïne, tant elle s'est identifiée, corps et àme, avec celle-ci. Oui, là, nous avons assisté à ce drame grandiose et féroce : une femme déséquilibrée acharnée à la perte d'un homme. C'était l'antique Dalila, et c'était une épouse moderne. Quand elle feuillette un album, quand elle verse un verre de punch, quand elle dit bonjour et adieu, ce sont les aveugles puissances de la fatalité intime qui s'expriment et s'extériorisent en ces gestes insignifiants. Et quand elle lacère, à poings clos, le manuscrit où sa victime a mis le meilleur de soimême! Quand elle souffle, accroupie, sur le feu, pour la destruction démoniaque! Jamais la grandeur ne transparut en des attitudes plus simples.... En vérité, pour faire sentir, pour rendre palpables à un parterre ces beautés purement cérébrales, il faut un prodige
qui, sans cesse, passent sur ce visage innombrable comme la mer, tantôt jeune et tantôt flétri, tour à tour misérable et splendide, et ce rire plein de sanglots, et les gestes de ces belles mains par d'.Annunzio célébrées (que Rodin fixera dans le marbre), tout cela nous parle un langage qu'aucun verbe ne peut traduire. C'est l'inexprimé du génie, un rythme, une musique de femme. Et l'on songe aux vers de Vigny sur « le pur sourire » de celle « que l'on ne verra pas deux fois ». Oui, cette créature mystérieuse est, certes, un exemplaire unique. Son secret reste en elle, intangible. Ne le scrutons point davantage. Car cette inquiétude elle-même, et la déception qu'elle cause, avivent encore le délice dont nous enchante, inépuisable, cette rare Eléonore Duse, vraie Muse de la iragéiliel
Gabriel Trarielx.
Chronique Musicale
Le grand éditeur milanais, M. Kdoiiardo Sonzogno, ayant loué le théâtre Sarah-Bernhardt pour y faire une saison d'opéra italien, sous le patronage de la comtesse Greffuhle, vient de donner la première, à Paris, d'Adrienne Lecoiivreiir. de M. Cilea. devant une salle superbement composée.
Si les applaudissements n'ont pas manqué à l'œuvre et aux interprètes, le succès n'a cependant pas pris les proportions triomphales qu'on espérait. L'auditoire a paru trouver que la pièce de Scribe et Legouvé ne réclamait en aucune laçon une transformation musicale, le sujet brillant surtout par son absence de lyrisme.
Quant à la musique,'son manque d'originalité, sa sentimentalité tenant trop souvent lieu de véritable sentiment, son abus de procédés remplaçant le d é V e 1 o p p e m e n t sympho nique, le peu de souffle de la phrase musicale, nuisent à sa valeur, qui est cependant réelle. Mais cette valeur réside principalement dans la
vie et le mouvement e.\traordinaires qui circulent à travers les quatre actes de l'ouvrage.
11 y a des pages qui pétillent comme du vin de Champagne, et dont l'orchestration est vraiment légère, amusante et spirituelle au possible. C'est là d'excellente comédie musicale que le remarquable orchestre de M. Campanini a supérieurement mise en lumière.
Une temme, sortie des plus bas fonds de la populace russe, a été livrée à la galanterie par un être immonde, nommé Gleby. Cette femme, Stephana, après avoir eu des amants sans nombre, est maintenant la maîtresse d'un officier supérieur très riche qu'elle trompe avec un beau lieutenant.
L'amant en titre — l'officier paveur — surprend les deux jeunes gens dans les bras l'un de l'autre. Le lieutenant tue son chef en duel et se trouve envoyé en Sibérie pour expier sa faute. A la frontière, Stephana le rejoint et obtient l'autorisation de le
suivre au bagne. Là, elle n'a qu'une idée, corrompre la sentinelle et s'cvader a\cc celui qu'elle iiime. l'ar malheur, rhorrible Gleby, prisonnier comme eux, donne l'alarme, et Stephana meurt d'un coup de feu reçu dans sa fuite.
Les pronostics répandus depuis quelques jours au sujet Je 1 ' œ u V r e J e M.Giordanoètaient justes. Et cependant, en écoutant le premier acte rempli de choses conventionnelles, de pages, en somme, assez peu musicales, frisant même parfois la vulgarité, comme celle de Gleby : « O bella mia », qui sert de point de départ à un quator plutôt quelconque ; en constatant dans cet acte la présence d'harmonies qui ne sor-
Photo Rentliiiger.