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L'Art et les artistes

UN soir, \v duc d'Aumale, ce grand soldat doid)lc d'un grand artiste, sortait délicatement de sa vitrine une staitutte ; il tenait religieusement, dans ses mains crispées par la goutte, la fragile pou- ])ée d'argile et la regardait avec amour ; il chantait intérieurement la grâce et le charme de l'ctuvre et dit ces simi)lcs mots :

<( Quel art renferme une statuette de Tanagra ! » Aussitôt une jeune femme, sœur en grâces de l'exquise fi- TÊTE DE JEUNE FEMME gurine, toute émue,

demanda: « Cet artiste e.\i)ose-t-il au Salon?... » La statuette faillit se briser sous les doigts du prince et alla, confuse, re])rendre sa ]ilace auiirès de ses compagnes....

Maintenant la statuette habite Chantill\' et d'autres innombrables meublent les vitrines des Musées de Paris, de Berlin, de Londres. Partout les noms de Tanagra et de Mx-rina sont devenus célèbres, surtout depuis les découvertes et les admirables travaux de Olivier Rayet et de M^L Pottier et S. Reinach.

Des amateiu"s, eux aussi, voulurent posséder de ces petits chefs-d'œuvre, et ils en trouvèrent. Alors de toutes parts surgirent des terres cuites, groupes, ligures isolées, plus ou moins brisés, et les collections l)articulières ?,' enrichirent de figurines ])aïennes, vermoulues, lézardées, peinturlurées, décolorées, mais gentilles à croquer ; ce fut la joie, ce fut la lièvre tanagréennc, myrinéenne ! Et ce paludisme

L E.NKOTYLE

L'ART ]■;!■ M'; s AirrivTKS

des terres cuites lit des ^•ictiInes : un bon «ombre de ceis figures étaient fausses,... mais elles étaient si jolies, leur grâce si aimable et les sujets si ingénieux ! Ces œuvres maintenant sont classées ;

STATUETTE ASSISE (V siéclo)

elles seraient, de l'aveu relevé dans un récent catalogue, dues à un artiste alliénicn du x\^*^ sicclc ! Qu'il soit d'Athènes, de Naples ou de Montmartre, jieu importe, cet artiste moderne a beaucoup de talent; mais tjue penser de l'entremetteur cpii plaça

des A'énus et des Amours d'une façon si spéciale?

Maintenant les collectionneurs avertis sont méfiants

et Tanagra produit... moins.

Mais qu'est-ce donc que Tanagra?

i( C'était, au iv" siècle avant

notre ère, ime jolie ville de Béotie, haute et escarpée, argileuse et blanche d'aspect, avec des maisons à l'extérieur élégant et décorées de peintures à l'encaustique. »

Entourée de collines semées de pins et de lentisques, Tanagra, qui était située au nord de la vallée de l'Asopos, devait une partie de ses richesses à la vigne et à l'olivier. Sa position en faisait la clef de la plaine thébaine, et avec ses murailles fortifiées elle dominait la contrée.

Sur le flanc de la hauteur, couronnée par l'Acropole, s'étageaient, en terrasses, les temples luxueux qui surplombaient les demeures, et on y voj'ait un Triton acéphale rappelant une légende bachique, des statues célèbres du sculpteur archaïque Calamis : un Dionysos et un Hermès Criophore (qui porte un bélier). On vénérait aussi la mémoire de la poétesse Corinne, enfant de Tanagra au vi*" siècle, et à laquelle ses compatriotes avaient élevé un somptueux tombeau. Avec Pindare, ille avait reçu des leçons de M\rtis n aux chants si dou.x », et, plus âgée que le poète théliain. lui donna des conseils, puis en triompha dans cinq concours aux jeux publics de la Grèce. Elle chanta en dialecte éolien « le bouclier de la belli- ( pieuse Minerve », et aussi « la t,'loire qu'elle apporta aux Tanagréennes au blanc pépies ».

Même une ])einture du G\Tnnase de Tanagra représentait Il Corinne se ceignant le front du bandeau triomphal », après

une victoire remportée sur Pindare.

De Tanagra, célèbre jadis par ses combats de

coqs, très endommagée par les Athéniens, mais

aussi peuplée à l'époque romaine que l'était

The.spies, ville voisine, il ne reste, sous le nom

l.KdlPE Xl'PTIAI

du Grimadha, que des ruines jx>u intéressantes des temples, du tliéâtre, de quelques maisons et la nécropole, distantes de 3 kilomètres du village moderne de Liatani, et le sol est parsemé de débris de vases, de style dit corinthien, dont le caractère a une origine lydienne et i^hrygienne, ])rovenant de récipients ayant contenu le vin et l'huile recueillis sur les collines voisines.

« Les Tanagréennes j)ai;sent pour être, iwr leur taille, par leur démarche et ]iar le rythme de leurs mouvements, les plus giacieuses et les ])lus élégantes de la Grèce. Leur conversation n'a rien de béotien, leur voix même est pleine de séduction. Elles ont aussi une façon inusitée de porter la jiartie de l'himation qui fornie voile au-dessus de la tète, (le telle sorte que le visage est réduit aux yeux seuls à

découvert (conune les femmes turcpies avec leur jéredgé) ; tout le reste est caché i)ar le vêtement.

<i Elles portent une chaussure mince, basse et étroite, de couleur rouge, et si bien lacée que le ])ie(l semble jiresque nu.

i( Leurs cheveux sont blonds, ramenés en touffes sur le sommet de la tête, et cette coiffure ]iorte le nom de petilc lampe, n .Ainsi s'exprimait au IW siècle av. J.-C. le poète grec Hérakleidès. On ne saurait mieux décrire les statuettes tanagréennes, images hdèles de la femme thébaine qu'appréciait tant le poète et qui, à son époque, reiirésentait la su])rème distinction, tout conune la Parisienne représente l'élégance moderne.

Et c'est au silence des tombeaux (jue nous devons la conservation de tant de figurines délicates ensevelies dvpuis 2 500 ans dans les 10 000 tombes de la nécropole, dans quelques temples et habitations : dons faits aux morts, offrandes aux dieux

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