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A LA MORT de Le Brun, il fut dressé un inven taire des objets d'art réunis dans les ateliers et logements du premier peintre. Parmi les tableaux trouvés à son cabinet du Louvre, figure ; « Un tableau de Jean Belini représentant son ]iortrait ri celui de son frère, de i pied 3 pouces et demi de liauteur sur i pied onze pouces de large, ])eint sur toille, avec sa bordure dorée, n° 107 ». Cette atti ibution, qu'appuyait l'autorité de Félibicn, ])assa longtemps pour indiscutable. Il ne nous est plus permis aujourd'hui de l'accepter. La double effigie, comparée à des médailles, ne ressemble en rien aux deux fiJs de Jacopo Bellini. Le tableau est-il au moins l'ouvrage de l'un d'eux? Récemment encore on en faisait honneiu- à Gentile ; les catalogues du Louvre maintiennent l'attrilnition, contre Crowc et Cavalcaselle qui projiosèrent le nom de Cariani, de Bergame. La question reste inliniinenl obscure.
Il était un autre tableau îles collections royales : Rcccptivn d'un ambassadeur vénitien au Caire, que la critique du xvii<' siècle considérait comme un ouvrage de Gentile. Ici les désattributeurs ont eu beau jeu. L'audience accordée jiar le sultan Quansou-Ghoury au noble vénitien Domenico Trevisan eut lieu en 1512, plusieurs années après la mort de Gentile. On ])eut donc soutenir, avec des arguments, dont un au moins est irréfutable.
que le Louvre ne possède aucune peinture du maître que nos pères nommaient, à la française : Gentil Bellin.
Et pourtant, n'est-ce ]ias dans notre Louvre (|u'il faut aller chercher l'origine spirituelle du \ieu\ peintre de la lagune.^ On sait l'histoire du précieux recueil des dessins de Jacopo Bellini, découvert, il \- a \-ingt-cin(j ans, dans le grenier d'un château de (niyenne et si heureusement acquis par le Louvre. Une ])ublication toute récente (i), entreprise par un jeune érudit russe des jilus distingué, M. \'ictor (ioloubew, servira grandement à populariser ce docinnent incomparable. Nous pensons, avec -M. (îoIouIh'W, (jue dans l'exécution de ces esquisses Jacopo dut jirendre plus d'une fois ses deu.x fils pour collaborateurs. Quoi qu'il en soit, nous avons là, sous les yeux, le secret de la formation artistique des deux frères. L'histoire sacrée interprétée dans l'esiirit des humanistes, l'amour des costumes somptueux et des chevauchées fringantes, le goût des vastes ordonnances architecturales, le don de rassembler les foules en des spectacles majestueux, la recherche ])assionnée de la v'ie, l'ingénieuse et ])ittoresque copie du siècle, vçilà ce que nous montre le recueil
(I) Victor Goloubew, /t-s Dessins de Jacopo Bellini au Lotare cl au Brilish Muséum. Bruxelles, ("■. \';m (Jist et Cie,
i;akt et les artistes
LE MIRACLE DE LA SAINTE CROIX 'détail
(lu LoiUTc. Et n'est-ce pas là tout le talent de Gentile?
Exceiitidii laite ]iour l'ailniiialile tableau île la Brera, île .Milan, la Prcdualimi de snuit Mure. un n'ajiiirend (ientile Bellini qu'à l'Académie de \'enise. ("e niaitre a bénéficié des remaniements si heureux de la grande collection vénitienne. Deux nobles chapelles ont été enfin élevées à sa gloire et à celle de Carpaccio. En quelques leuvres, trop rares, mais ]Hiissamment significatives, tout le génie de l'ainé des Bellini est résumé à l'Académie.
Il faut savoir grand gré aux conser\-ateurs du musée vénitien d'avoir remis en lumière le Portrait de San Litrcnzii (.iiis/iiiituii. 11 nous souvient du temjJS où cette j)emture, d'un si beau caractère ascétique, se trouvait reléguée dans un corridor. Venue, croit-on, de l'église Santa Maria deU'Orto, elle était demeurée longtemps au fond des greniers de l'Académie. Charles Blanc, qui put la voir en ce lieu de relégation, la jugea « complètement ruinée ». L'ceuvre a souffert assurément, mais l'injure du temps n'en a point détruit l'austérité magnifique. Le peintre, que devait réjouir avant tout la fête du monde frivole, s'est fait ]u\-stique
})0ur rendre à souhait le ])rofil sévère du premier patriarche de Venise. Heure unique dans la carrière de Gentile, oserions-nous dire, si les théories pouvaient être permises lorsqu'il s'agit d'un maître dont l'ieuvre immense a jjresque entièrement jiéri.
" Il faut que Giovanni me surpasse et (jue Gentile l'emporte sur Giovanni et sur moi », disait Jacopo. La préférence de la postérité va volontiers au second des deux Bellini, au suave poète des madones. Nous savons mal, au demeurant, auquel des deux frères les contemporains accordaient le premier rang. Vasari; affirme que si la Seigneurie envo\-a Gentile au Grand-Turc, ce ne fut qu'à défaut de Giovanni. Nous ferons toujours nos délices des contes ingénus de Vasari ; nous n'osons plus leur accorder toute notre confiance. Le bon hâbleur enthousiaste a reçu de l'érudition moderne de si cruels démentis ! La Sérénissime République ménageait en Mahomet II la vivante incarnation du péril turc. Elle se sentait atteinte par le conquérant de Constantinople au cœur même de sa puissance. Venise se mit en frais de coquetterie ])Our cet allié, l'ennemi d'hier, de iimu. demain et de toujours. En dépêchant chez l'Osmanli Gentile Bellini, c'était son jiortraitiste par excellence, son meilleur conteur, l'imagier de la gloire vénitienne, qu'elle choisissait pour ambassadeur.
Le jiortrait de prédilection qu'ait peint Gentile, celui qu'il a recommencé toujours, c'est le portrait de \'enise elle-même. Le Miracle de la Croix nous révèle la Sérénissime à son apogée. Quel inappréciable document, évocateur d'un monde ! Tout l'orgueil de la cité marchande, grisée de bonheur, grouillante, amusée, luxurieuse et dévote, pose là devant nous. Il s'agissait de célébrer un prodige de la grâce divine, mais le narrateur a vu là surtout une belle occasion de grouper des foules et de surprendre ta bien-aimée ville en costumes et en attitudes de gala. Le miracle lui-même devient accessoire. Nous vo\ons bien, au premier plan, le chef de la Scuola San Giovanni, Andréa Vendramin, qui eut l'insigne bonheur de repécher la divine relique dans les eaux du canal. Mais \'endramin lui-même se perd au sein de cette féerie qui nous représente Venise en plaisir et en prière. L'héroïne de ce conte édifiant, c'est la ville elle-même, follement vaine de sa beauté et de sa gloire, avec ses quais peuplés de patriciennes bonnes personnes et de bourgeoises aux airs de princesses. Au premier rang des dames âge-
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