‹ L'Art et les artistes (volume 3)Chapitre 76 sur 99 · RUDOLF WILKE · texte numérisé non relu

RUDOLF WILKE

DANS les études que nous avons publiées naguèie sur les caricaturistes allemands, nous avons apprécié le talent ]iuissant de Wilhelm Busch et la satire mordante de Olaf Gulbransson. Ces études nous ont donné l'occasion d'esquisser en traits rapides le développement de l'art caricatural en Allemagne, qui. littéraire et politique en 1^48. à ses débuts, était devenu plat et bassement comique dans l'imitation insipide du grand satirique qu'était Wilhelm Busch. Nous avions caractérisé le nouvel essor que la caricature allemande avait pris au moment où le ])euple allemand s'était cru dans l'obligation de se sentir une grande nation et d'en assumer les charges militaires et représentatives. Ce sont deux revues hebdomadaires, parues à peu près au même moment, qui marquent ce nouveau pas de la caricature allemande ; le Jw^eiid et le Siiiiplicissimiis ; le jnemier création de la gaieté

débordante de la jeunesse artistique de Munich, le second plus séné, plus mordant, plus concentré, composé par un groupe de quelques artistes seulement, sous la direction d'un Philippon moderne, d'Albert T.angen, qu'une mort prématurée vient d'enlever. ^lentionnons seulement Thomas Theodor Heine. Olaf Gulbransson, Thoeni, Wilhelm Schulz, Bruno Paul et Rudolf Wilke, qui tiennent les premières places dans l'orchestre de cette Il Caricature » moderne. C'est à ce dernier, décédé il \" a jieu de temps, que nous consacrerons l'étude ]irésente.

Rudoll Wilke est mort tout jeune encore vers la tin de l'année dernière. Il était né. comme Wilhebn Busch, cet autre giand caricaturiste allemand, en jiays saxon, et on retrouve dans son œuvre, comme dans celui de Busch. le génie de sa race : ces descendants de la vieille race saxonne jiaraissent au

pixiiiKT abord trùs fermés, très réalistes i:t très prosaïques, iiiip roiinaissance plus intime fait découvrir en eux un don merveilleux d'observer ce qui les entoure, et leur âme sait dé.ijager de cette observation sévère une poésie intime des choses qui, comparable à l'humour de leurs cousins d'outremer, oscille entre un large sourire gai. mordant et ironique, et une réflexion tantôt ])hilosojjhique. tantôt débordante de sentiment.

Cette constitution morale comporte un danger : elle entraine facilement à donner trop d'importance à lapensi < et aux choses abstrait' au détriment de la forn.extérieure. Tout r;i; caricatural allemand il' la première moitié «b siècle passé en a dii souffrir ; 'Buscli lui même n'a pas complr tement échappé à i:i défaut. C'est le grand mérite de Wilke de ii.

jamais s'être abandonm à ce penchant dangi reux : il est resté avani tout un observateiii attentif delà réalité, il j ramassé dansson ccrvea 1 1 tant de formes carai téristiques que son a 1 1 ne tombe jamais danla sécheresse de l'abtraction.

Moins que la plupai ■ de ses confrères, Wilkr se laisse attirer par lr> événements et les questions du jour. Quand il

peint la vie contempo- ~ ■~- . ■ " '■ ,.«...., ^

raine, ce n'est pas pour discuter une théorie 110-

litique ou sociale. Il n'est pas jiartisan de la propatjande par le craxon, la lutte de tous les jours ni' l'intéresse pas et il la contemjile plutôt en i)hilosophe sceptique, que le déroulement automatique de la vie incite j^ai fois à souiire. parfois à se moquer. Jamais il n'a décrié l'injustice sociale en dessinant les misérables et les déshérités. Pour lui. le plus misérable des prolétaires ou le snob richissime ne sont que des individus dont il aime étudier la forme extérieure et la pensée intime et, en artiste

lin et vibrant, il en a une vision ])lus nuancée et jilus intéressante que tous ces dogmatiques qui ne voient que la misère des ])auvres et les joies des riches. Il aime au contraire montrer les délices du laisscr-alIer dans ces êtres grotesques en haillons et l'ennui de la richesse, qui a perdu la faculté de jouir. Les célébrités du jour n'otïn ?it p:i< pIik <r;i!lr,iit

'ÈàMè^M

simple voyou.

|)our Wilke. Quand son étoile eut coumuiicé à se lever, l'éditeur de la Jn^end. le docteur Hirlh, l'avait envoyé à Berlin jjour éterniser les traits des ]>arlemcntaires les j^lus illustres dans une série de caricatures. Wilke s'est acquitté avec beaucouj) d'esprit de cette tâclic, mais de sa ])roi)rc initiative il n'a i^as repris ce genre où, quelques années ]>lus tard, Gulbransson (Unait r(ni])ort(r de si grands succès.

La psychologie in(li\idnelle a\ait moins d'attrait

])(iiir lui; il prék'iMit [iliiUit «lis modrlcs ijui m.' s'imposent pastnip et ([iii laissent le chainji libre à rimat,Mnati<iii fantaisiste.

C'est ce hesiiin irindepemlance (jui a iléteiinine les snjets que W'ilke alxinlait de piéféreiice. Il déteste tout ce qui est unitoiine dans le sens le plus large du mot. Uniforme veut dire tout ce qui oppose une résistance réfléchie et continue à une forme donnée 1 m à la déloriuation naturelle. Il ne réussit d'aliord .tjuère dans la reprdductmn de l'uniforme féminin. La beauté ék^ante, la coquetterie qui se soumet à la forme artificielle du corset, qui relève savamment certaines lignes, certaines rondeurs, cette grande inspiratrice de tant de crayons spirituels, le laisse profondément indifférent. Jamais W'ilke n'a réussi à faire la charge d'une mondaine élégante. Les militaires dans leurs tuniques liombées, les dandies, soigneu.x d'évitn" le lUduvenient brusque qui détruirait les ])lis du coup de fer sur le pantalon, eux aussi n'ont guère eu l'honneur du crayon de W'ilke. Mais tous les hommes qui se laissent aller moralement ou physiquement sont les sujets préférés de l'artiste. Personne ne le \aut jjour décrire fidèlement le tra\'ail du tenii)s sur un vieux j)aletot, sur une figure, sur un corps humain Il n'y a que WTike j)our étudier tout ce travail systématique et ]inur1ant si impréx-u et piaradoxal. Partout où le temps a rongé, creusé, ridé, ])lié, râpé,

usé, effiloché, ]iartout où il a déformé, gonflé ou ii'tu'ci, paitout où nul effort ne s'est opposé à ce travail lent et destructeur, le craj'on de Wilke y t louve ses modèles. Il aime toutes ces énomiités, ces formes qui paraissent au premier abord impossibles ou exagérées, et il les décrit religieusement, avec des lignes qui semblent presque timides, comme s'il voulait dire: » Oue \'ouIez-vous?je ne le croirais piescpir jias moi-même, mais enfin je l'ai décrit comme je l'ai vu, et \-ous \-oyez à mon trait inhabile ([ue je ne serais jamais capable d'ajoiiter ou d'introduire (]uelque chose ([ue je n'aurais pas vu ilevant mes \eux ... C'est cette naïveté apparente peut-être qiu dtmne le [ilus de force et de conviction aux dessins de W'ilke.

Mais ce n'est pas seulement un problème de forme qui attire Wilke vers ces sujets. Il y a aussi un côté moral dans son leuvre. On ne sait si Wilke aime mieux le travail destructeur du temps ou l'inertie béate qui ne lui oj)pose rien. L'œuvre de Wilke est comme une épopée de la paresse. Il exalte la paresse de la misère, qui fait naître un étrange bonheur, le bonheur de ne rien faire, le bonheur d'être tran(]uillement emporté par le fleuve. Ce bonheur, on le croyait jusqu'à présent un privilège des races du ^lidi. Wilke a su découvrir aussi dans les pays septentrionaux les joies du dolce far iiiriitt'. Il croit en ce tx)nheur,et quand il dessine

- On devrait tout di ivhiic fonda une li«ui ni,/jt i'alus qu'on commet de l'alcool, en s'en servant peur l'éclairage et le chaiifjage.

Nfs vagalionds et misérables, il leur en met l)resque toujours les symboles dans les mains.

II y a d'après lui une providence, qui prend soin que jamais la bouteille d'eau-de-vie ne soit un décor inutile et vide à côté du pauvre diable, qu'il lui reste toujours une goutte à boire, et Wilke saura toujourlui trouver un mégot quelconque dont la lumér consolatrice sera le symbole de la futilité et dv l'inutilité de tout effort humain. Ses voyous, st^ chemineaux, ses pauvre> diables sont tous heureux ; ils savent jouii du moment. Les vagabonds s'extasient devant la campagne ensoleillée ,,^, , ,,^, ,„ , ,., dont la beauté est rehaussée par l'absence de tout gendarme incommoc vagabond qui bouquine, étenilu stii un talus

e. Le dans

Aide-moi un peu. Voilà mon canasson qui s'es! flanque par tenc. J'pctix pas : j'ai les maiits dans les poches.

vague banlieue', le roman ([u'il a trouN'é datts ])oubelle quelconque, est heureux de ses instincts littéraires, et les deux misérables dans nue triste cour de grande \illc sont lirrs à la pensée que ce sera à eux de payer les ]>ots que le gouvernement a cassés dans le Sud-Ouest- Alrica.

Dans lotis ces dessins. Wilke se révèle observateur éminent. La paresse de ses figures ]iaraît imrtout. Ils ont des mains et des pieds énormes qu'ils n'ont jamais sti diriger. Ce ne sont pas des membres loinpus au travail: ce sont les extrémités de personnes cpii lont tout mouvement lentement, qui jirennent toujours soin d'éviter un geste qui pourrait les fatiguer. Les mains sont tellement lotirdes que leurs piopriétaires semblent obligés de les abandonner à la force atti active de la terre, et les pieds sont également des organes difficiles à remuer, difficiles à .soulever. Leurs lèvres sont épaisses et grosses, (pii ne parlent qu'en traînant; leurs yeux paisibles et hébétés montrent qu'ils n'observent et qu'ils ne réfléchissent que très lentement. Malgré cela, leurs pensées ne sont pas sans intérêt, car cette paresse énorme a

amené chez eux un simplisme grotesque dont l'indolence grandiose nous surprend et nous attire.

Wilke est l'obseivatenr le plus lin de toutes ces lourdeurs. Il sait donner une expression, une vie toute particulière à toutes ces énormités. Il sait dessiner le pas lourd du marin, il rend la volupté de ne rien faiie jus(iue dans les doigts du jiied nu de son vagabond.

Son métier lui donne la force nécessaire pour exprimer tout ce qu'il a vu. II sait toujours éviter un réalisme plat. Ses dessins ne veulent pas donner mie illusion, de la réalité ]>ar une iorte op])osition des omlires et des lumières.

Ce sont généralement des arabesques, composées de traits de plume très fins de même force dont on ne \'oit ]ias au premier abord l'habileté, et il sendtle diflicile de découvrir, dans ce fouillis, ce qui est secondaire et ce qui est de première imjxirtance. C'est ce qui augmente encore le charme paradoxal de ces dessins. Les figures sont souvent griffonnées avec une simplicité surprenante. Cela donne une force d'exjiression incomparafile. Tout

est vibrant et inspiré i)ar la fantaisie la plus prime-sautière. \\'ilke n'aspire ni à la s\-nthèse de lignes harmonieuses ni à l'expression caractéristique par le trait, ilais cette façon indépendante et personnelle de voir nous fait d'autant plus apprécier ses dessins. Il est un des artistes qui ont ouvert des voies nouvelles à la caricature allemande, en lui imprimant une note artistique.

Par ce fait, il s'est inspiré, comme toute la pléiade du Siiiiplicissiiniis. de l'art français, où des artistes comme Daumier ou Gavarni ont anobli la caricature en l'affranchissant du joug des littérateurs. Si la caricature française et ses aspirations lui ont donné un précieux enseignement, il n'en est point l'imitateur. Tout son œuvre est très personnel, son tempérament d'Allemand du Nord s'y manifeste continuellement et offre de nombreuses affinités avec celui de son grand compatriote W'ilhelm Busch, comme nous l'avons dit. Son (euvre ne jiérira jias, car il émane d'un talent grand et sincère.

Rudolf Mever-Riefstahl.

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ti!a, iiiL'ii yiOfi'Ji s viai»iciit froid.

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