‹ L'Art et les artistes (volume 3)Chapitre 75 sur 99 · JULES ADLER · texte numérisé non relu

JULES ADLER

NAÎTRE à Luxeui), un ravissant petit village de la Haute-Saône, dans un frais décor de nature champêtre, presque à l'ombre des piliers d'un vieux cloître, parmi les pampres et la floraison des cerisiers, puis, à l'âge d'homme, s'attarder de préférence au bord des fosses minières des pays noirs, fortement subjugué par la misère de tout un peuple d'hommes, de femmes et d'enfants voues aux calamités tragiques du destin ; fraterniser entre temps, sur le sol parisien, avec les ouvriers héroïques du faubourg de la République et gagner rapidement d'être considéré comme un des meilleurs peintres de la vie sociale, en s'inscrivant au

nombre de ceux qui en rendent avec ]ilus de foi et d'enthousiasme les nuilti]>les caractères de beauté .. Tel est déjà, vers la quarantaine à peine sonnée, l'emploi de travail d'une belle carrière d'artiste en passe d'évoluer vers une autre formule esthétique plus générique, avant d'atteindre au terme proche d'un idéal décoratif définitif.

M. Jules Adler cherche à s'expliquer i)ar quel effet de bizarre antithèse il fut amené à contrarier tout d'abord l'émoi de sa vocation naturelle, et pourquoi, au lieu de peindre les séduisants motifs de pavsages qu'il avait constamment sous les yeux durant sa jeunesse, il en vint, presque sans tran-

L'ART ]-:r i.i:s artistes

LE PETIT .MOUSSE (dessin)

>ition, à se ((iin|il.iirc dans l\-tu(k- ,t,'ra\'e et àpic (li's t(ii,L,'<'s il (1(.^ IkiuIs tcnuncaiix. S'il est mciitaiit pour lui (le jUL^uiuer (jue son atavisme se réclame du sang bleu et riche de (luehiiie vague aïeul ne dans la Haute-Alsace, simjile lils de ses œuvres qui mania jadis le pic et le marteau, il sied davantage pour nous d'admirer en lui un des continuateurs des I.enain, ces premiers réalistes méditatifs de l'àme populaire, coiiime aussi du Delacroix de la Liberté sur Il\ IliimUitli-s, du Courbet des Casseurs de pierres, du .Millet de VA)i^clus et des Glaneuses, et l'égal en pensers charitables de ses contemporains immédiats : Bastien-Lepage, Jules Breton, Constantin ^Meunier, Eugène Carrière, Renoir, Pissaro, Lhermitte, Roll, Kaffaëlli, Lepère.

En ces derniers temps, combien d'artistes de notoriété déjà effacée, moins imbus de lasaine et virile croyance de M. Adler, mais plus avides de réclame, incités par ce courant nouwau d'efïluves humanitaires, auquel l'extraordinaire éclosion d'une littérature Scandinave, érigeant à sa tête comme un phare de lumière le radieux génie russe de Tolstoï, ne fut pas étrangère, se sont empressés de greffer sur d'estimables antiennes à la mode leurs palinodies intéressées. De telle sorte que nos Salons furent et sont encore encombrés par des scènes d'un mérite très frelaté, — de la rue et des champs, — n'ayant qu'un rapport équi\-oque et lointain avec cet art d'évocation magnifique, si bien défini par Eugène Carrière, le premier à regretter que la peinture, plus ]iar snobisme que par réelle convic-

tion, se lit le i)orte-étendard des revendications des artisans, et laillît ainsi à l'éclectisme de sa mission sacrée.

u II n'y a ])as d'art social, me disait, un jour, le maitre, en substance, mais mieux un art s'inspirant de toutes les beautés infinies de la vie sociale, si féconde en enseignements sans cesse renouvelés. »

Dans ce cadre suggestif, l'ieuvre jnctural de M. Adler conserve l'empreinte inéluctable de son tourment moral et de ses joies ardentes. II confirme dejniis ses premiers envois au Salon des Artistes français, jusqu'aux derniers, en ne citant que les ]>lus imi)ortants : fin de journée, Mère et Chemiiictui, Paris F été, Au Pays de la nmie, le Banc. 1(1 Soupe, les Haleurs, Matinée au faubourg, le ]'ciUcur de nuit, le Coron, le Retour du pardon un des rares tableau.x de l'artiste dont le sujet ait été i)ris en Bretagne, la persistance généreuse de Son effort et la sincérité de son identification spirituelle.

M. Jules Adler est, de fait, le peintre du «populaire H par excellence. Mais la pratique de son art n'a nullement eu à souffrir de cet envoïitement démocratique. La délicatesse de son sentiment ne lut ]ias émoussée par l'objet de tant de forces originelles que son pinceau se glorifiait d'évoquer. Il alla vers elles avec la foi d'un véritable poète que l'inspiration de sa muse conduit au.x sources intarissables de la vie même. La clairière était si vaste, si colorée, les motifs si abondants, l'émotion de son

FILLE DE PECHEURS ,iless:n :

T ' \1M VT I I-s ARl'lSTKS

!lftw'*;w;ï.'*ww

JVLr.5 ADUTK .

LE TKCJTTI.N (SAl.UN DE iguSj

cœur si profonde. Ah ! certes, il est passé, le temjjs des rois et des bergères des Trianons!... « Les dieux sont partis, s'écriait, il y a déjà un demi-siècle, Castagnary; l'Homme demeure !... »

Il est là partout dans la nature où il y a de l'air, du soleil, des rires et des chansons, des tristesses et des pleurs. Jules Adler n'eut pas de peine à être convaincu. Tout le prédestinait au rôle de sa mis-

^Tr

JEUNE CHEMINEAU (de

sion quasi evaii- ,i,'éli(.HU-. D'instinct, il aimait les hunihlfs (iiii assunu'iit la tache lourde (le travailler sans cesse. Lui-niénie n'était-il pas du niinibre, a\ant re(,-u du ciel en partage ce don admirable ipii le différenciait toutetois, avec ceitains des autres.

aux yeux de tous : son amour de l'art.

Dansla muette solennitt' du spectacle ipie lui offrait l'aiiciid iiia,!,'istr.demcnt [londéré du ciel et de la terre, si s,l (onsc lem c s'alarma en secret des inégalités secul.nies (pTuii sort injuste laisse subsister à l'eiu'i d.iiis l'ordre social, Jules Adler avait ili' plus \'clu'mcnts soni is d'art (pie celui de diffuser la rau( nue et laisser transpercer le di'pit d'autrui. Jamais il n'entie])iit d'exciter les i)auvres contre les riches, les (K'^shiiités contre les jinissants.

En s'attai haut à iieuidre des scènes émouvantes de la vie sociale, ((imme

entre toutes sa Sarlic du -.j- , - -

CrcH>.ot. il céda à la lièvre ' \ ''^ t.^ .

de son tempçr,inu-nt plus apte à \'onloir dé(on\rii la mâle beauté autre part qu'à tra\'ers le th.'iue n-battu lU's félicités bouigeoises.

Pour un coloriste épris "l'esthétitjue. (pielle joie intense de parvenir à traduire, sur les visages émaciés de ces laborieux aux membres endoloris |)ar les rigueurs plnsiques, le sentiment du fardeau qui les accable, A.v l'angoisse sourde qui les dévore, de la famine cpii les guette, comme aussi de l'espoir (\m les ranime et les soutient sans cesse. L'aridité du paysage oi'i s'éternise leur long calvaire, l'asjject

d'abandon de ces terrains dénudés, liossués par les noires montagnes de charbon, que dépasse le faite des hautes cheminées crachant des fumées grises, cadre

d'effroi et d'é- ]5ouvante avec l'image de détresse de ces créatures isolées.

La couleur même de leurs haillons entrevus dans l'ambiance fuligineuse de l'austère décor minier est aussi

tl'

-— -^/1"■ '^^ • X i' 'Ik-K: ^f^- I.'-î*

Ï-Vf

SAUV.^GEONNE (dessin.!

séduisante à étudier que celle des riches pourpoints Il émane d'elle plus de psychologie pénétrante et de mélancolie.

Au même titre, les vertus de la maternité, qui sont égales chez toutes les mères, gagnent en attendrissement touchant, quand il s'agit de représenter une femme du peuple allaitant son enfant. Les Inunbles ont des grâces pirimitives et simples que les favoris de la fortune perdent plus aisément. L'art, par conséquent, , s'en tresse une couronne ~ , , . / plus subtile.

Comme il était beau à peindre, ainsi que l'a fait yi. Adler, ce chemineau piarcourt en chantant routes de France, porsa pelle sur l'épaule comme un fusil, la courîf roie de son vieux bissac de troupier rempli d'une maigre pitance cerclant ses reins solides. Il va libre et fier parmi les vastes plaines et les champs prodigues de moissons, vers les horizons bleus. Dans l'ieuvre de INI. Adler, nous l'avons rencontré souvent, ce chemineau, sur la place de la République et ailleurs. Nous sommes tentés tle le retrouver sous une autre contlilion.

^^'^W:.^:?!!^^ qmpa

l- .\ \ ..'VY'^^ L^ comuK

dans le tabk-au Jfs Hulturs. iiièlc au j^'roujie de quelques camarades, qui s'appliquent, dans une même tension d'énergie, à tirer sur le câble attaché Ml bateau. L'effort est rude. On le devine par la oucentration rythmique et parallèle de leurs reins courbés et aplatis en oblique. De l'autre côté de la rive, les maisons s'estompent dans une brunie blonde et seul, se détache en vigueur le faisceau humain qui peine à la tâche et halette. Ce motif n'a d'autre prétention que d'exprimer une chose vue, un de ces mille côtés du labeur social journalier. Mais M. Adler a su y mettre un tel sentiment -de nature, une telle impression d'art, qu'il est presque aussi palpitant qu'une page de haut fait et qu'on oublie le sujet, par lui-même assez insignihant,pour admirer surtout l'artiste qui a su l'exprimer avec tant d'à-propos heureux et de maîtrise.

Quand il n'est pas dans les mines, ^I. Adler iiabite tout près de la place de la République. De telle sorte qu'il vit ainsi au milieu du peuple qu'il aime et en plein cœur de Paris. Il a fait de ce quartier ses Champs-Elysées d'élection. Mais que d'impressions plus originales les préoccupations, les distractions de cette foule ont éveillées en lui ! Quel kaléidoscope changeant ! Quelle diversité de spectacles ! Quel chatoiement de couleurs, la semaine. comme les jours de dimanches et fêtes !...

M. Jules Adler a peint Paris l'été, lorsque les couples se pressent, que les jeunes mères portent leurs bébés sur les bras, sous la clarté douce des étoiles. Tout ce monde se heurte, se rencontre, se coudoie. Ils sont gens de même famille. Petits et grands sont des enfants bien sages, quand les misères de la grève mfont pas gronder leurs voix comme un tonnerre.

Il a peint aussi une Matinée au Faubourg. Tout un peuple descend et se rend au travail dans la longue rue où clapotent aux vitrines des bazars les plis des drapeaux qui jettent une note chantante dans l'atmosphère poudreuse confondant les gens et les choses dans les plans éloignes. C'est simple, exjîrcssif, sincèrr d'observation. Le couple de la jeune ouvrière et du compagnon, la jjetite modiste sont naturels de mouvement. On i)ourrait

taire volontiers vii^rer le couplet sentimental. Oui, c'est bien Paris, le Paris des faubourgs ; c'est aussi l'amour sous la mansarde délaissée le jour et les hasards bons ou mauvais de la vie à deux : enfin c'est la vie, l'existence de travail. M. Adler a l'esprit hanté de ces visions saines et jiopidaires. Elles sont vraies parce que éternelles.

Il a peint le Banc, la Soupe, et "n toutes ces iL'Uvres le frisson de son âme émue de initié s'est essoré en stances délicates et pathétiques. M. Jules Adler est en pleine maturité de talent. On ne jieut lui reprocher encore d'une manière générale ce que Taine, judicieusement, considérait « comme une preuve de la décadence d'un artiste, (piaiid, dans la seconde partie de son existence, celui-ci, arrive au terme de ses découvertes, parait ne plus devoir (t-uvrt-r qu'avec les recettes ramassées dans le courant de son expérience •>.

M. Adler est un trop véritable amant de la nature et un analyste trop distingué ])()ur s'attirer jamais, à fond, cette critique.

C'est en 1901, si je me .souviens bien, qu'il lit une exposition d'études et de dessins des jjIus remarquable. Depuis cette époque, à tliftcrents intervalles, le jeime maître est allé là-bas, dans les dunes, près de Berck, au pays du grand paysagiste Cazin. Il en a rapporté des dessins, des figures, des ))einturfs et des paysages très clairs. Sous l'empire de la lirise du large, il semble que sa ]>alette est rajeunie, et que ce soit un autre champ d'humanité peint avec des couleurs jilus fraîches. ]ilus ensoleillées, ([ue sa vision a embrassé, dans le calme rejiosant de la vie rurale.

Devons-nous y découvrir pour demain la ])romesse et la iiersjiective d'une nein'e conception de beaux et chanqiêtres décors où ses facultés maîtresses et son jjersistant courage continueront à >e reiiomeler et à s'aftîrmei eu toute certitude d'espoir îles superbes triomphes ultimes? Cependant, qu'avant de x'oguei". pi'Ut-ètre, vers des ciels plus cléments.

.M. Jules Atlkr élabore jjour le Salon prochain un immense tableau ilont le sujet, encore pris au Pays de la Mine, fera certainement sensation.

(jEOKGES Dknoinvii.i.e.

SOIR D HIVER (Kouacbi)

WELLHAM MÛITÛ

M HnKT0X..t

^t un ( liassiui" de paysages. Point nialniak' qu'il ne l'ait devancée, point i\v prnitniip-. dont il n'ait surpris le premier ra\(in >nr les < rrisifrs en tleurs ou sur une humide prairie à l'horizon liorné de cimes encore neigeuses. Le soleil, à son lever, déjà le trouve embusqué derrière un rideau de peupliers ou sur une éminence d'où l'on voit se dérouler les lignes agiles du paysage. Et quand le soir descend, changeant l'aspect des choses et rougissant la terre labourée, quand les troupeaux rentrent et que les hommes se re])oseiit, M. Horton est encore ce dernier spectateur de la beauté du jour que vous voyez attardé sur la lande, jaloux de cette nature qui lui a])]iartient ]iar l'amour qu'il lui porte, anxieux que les couleurs ne se fanent, que les formes

ne s'évanouissent dans la l)rume sans qu'il les ait emprisonnées sous sa paupière et dans son cœur. L'hiver retenait M. Horton sur les rives de la Seine, parmi les fumées des petits remorqueurs, au cieur de ce Paris dont il goûte mieux qu'un autre, lui qui n'est pas d'ici, les mélancoliques jardins défeuillés. Le printemps le trouvera aux cimes d'Engadine, à moins que ce ne soit au versant italien. L'automne n'aura pas encore accordé ses splendeurs quand Grenade ou Biarritz, ou Londres, ou \'enise. ou quelque village ignoré dans le Pa\s de Galles accueillera cet inlassable promeneur.

C'est l'extrême rajudité de sa démarche de touriste, c'est l'entière soumission du rythme de sa vie au r\"thnie des saisons et des heures, qui donnent

cr:

aux peintures de ^L William S. Hurton une \-ai'iété si attrayante, une saveur si unique de sur]irise, de spontanéité, de plaisir. Ni les engouements de la mode, ni les théories passagères, ni les exemples déconcertants, ni les funestes conseils n'ont de prise sur cet artiste absolument libre. Il peint, parce bue telle est sa fonction dans le monde : pour obéir

ton l'est par délinilion. Les impressions le traversent de ])art en ]iart. Elles se succèdent en lui avec netteté, avec relief, sans déborder les unes sur les autres. Elles se déposent en son cerveau comme en milieu intact. Son souci le plus éminent est de les garder pures de tout mélange', sauves de toute altération, de préserver ce qu'elles ont d'individuel (!<■< in-

Vn; DE MMHOUKC,

à son instinct, jiour se satisfaire lui-même, pour causer du plaisir à sa main souple, à son leil ])reste. Cet œil, tous les spectacles qui s'offrent à lui sur son chemin le trouvent neuf, naïf et disjios. net de sensations antérieures, clair comme le jdur (pi'i! reflète. Nul art, plus que celui de .M. Hortuu, n'est exempt de dogmatisme. Pom' lui, l'homme le plus peintre, c'est l'homme le ])lus im])ressionnal)le, le plus capable de laisser \enu" à lui les choses, d'accueillir en lui le dehors, le mieux jiréparé ])ar l'entraînement du travail, la connaissance techiii(|ue et la réflexion à transcrire sur la toile ce qui est écrit dans l'univers, à obéir à ce qui existe, à se conformer à la vérité. Donc, impressionniste, ^L Hor-

tluences de sa ])ersonnalité même. « L'art, dit le \-ieil adage baconien. c'est l'honune ajouté à la nature. " M. Horton professerait plutôt que c'est l'homme ;(;;;■ à la nature et confondu avec elle : pelletier par l,i lei\-(iir et se laisser i)énélrer par la patience. Il ac((]ite l.i nature, définitivement, et n'entend point la remanier. Elle est ce qu'il y a de plus beau, ce qu'il \- a d'éternel et d'absolu, ce que l'homme, en toute candeur, doit imiter, sans aucune feinte. A cet acte de foi se borne, je pense, l'esthéti([ue de M. Horton.

Si soumis, cependant, qu'il soit à son motif, si attentif à lixer les jeux les plus subtils, les plus fugitifs lie la lumière. M. Horton n'est pas -^ans apporter

L'ART ET LE^ ARTlsTES

jAKDIX DES TUILERIES (APRES-Mih; I>H1\LK,

une i-fclicrche visihle dans la composition du ]>a\- chez lui. k- choix. Épris cîe la rareté des effets, sage, l.a .i^'oniinandise de sensations nV-xclut pas. il n'est point inaccessible au sentiment de la pemia-

<fm'~^'':J'\!l.

l'MXT HE riETR.x A \'i:roxe (Jt-ssîm

LES PEUPL^•:K^^

nence et de la majesté dans la nature. Impressionniste par goût, par tempérament, jiar la souplesse et la variété de la technique, par la tonalité de la palette, sa raison et sa culture l'empêchent de se borner à cette formule incomplète du pa\"sage que nous a léguée la plus récente école du plein air.

L'exposition tle M. William S. Horton, chez Georges Petit, montrait, il \' a quelques mois, une curieuse série de notations et d'études, tels ce Grand vase ail, jardin des Tuileries et ces Cerisiers et Neit^e fondante, d'une justesse si franche, d'une imiirovisation si décisive. Certains voudront peut-être voir dans ces rapides croquis de couleur la jiart la plus captivante de la |)roduction du ])eintre. Et, certes, on sent bien que c'est de cette manière que M. Horton s'exprime le plus aisément. Mais ceux qui ont le souci de son développement attacheront plus de ])rix encore à des toiles comme Jour d'été et Pays fleuri oii les faciUtés du peintre se contraignent davantaije et se subordonnent à la recherche de la comi)osition et ilu st\'le. Elles

sont moins attrayantes, sans doute, moins si)ontanées aussi et d'une facture ])eut-étre moins savoureuse. Mais elles intli(|uent ime visée plus haute, elles marquent ime recherche plus ample et plus volontaire. J'imagine, d'ailleurs, (jue. cjuand il se sera mis ])ar un tra\ail acharné, par des expériences répétées et aussi variées (]ue possible en possession de la nat\ire. M. Horton consentira plus délibérément à se détacher d'elle, à lui désobéir ])our rex]irimer avec plus de force et d'autorité. Son ré]iertoire est déjà considérable et, conune on dirait d'un écrivain, sa « lecttire » immense. Il lui faut désormais « re]ienser » tout ce qu'il a appris, s'apjiroprier tout ce qu'il a acquis, unifier enfin dans une vigoureuse synthèse les éléments que sa sensibilité ductile a puisés dans le spectacle changeant du monde. Et déjà en mainte page de son (euvre.on devine un effort, auquel la sincérité n'a rien à ])erdre, ])our organiser les sensations. Certains tableaux, /l'.s Tuileries, Soir d'hiver, par exemple, jïeuvent n'être

DLEIL. BRI )ril. LARD ET TACHES DE NEIGE

considcris que comiiie de grandes études. Mais dans tels autres (la ]'illa ituliciuic. le Printemps ,'i Croiudc, le l'aliizzn Capdlo à Venise, les Peupliers), le balancement des masses, l'heureuse distribution des lumières, l'inflexion précise du dessin tendent vers une reconstruction mentale du paysage, trahissent une réaction sensible de spectateur sur le spectacle. Encore un jias. et le style apparaîtrait. Il laut se garder de confondre le style avec la •> manière ». C'est par une salutaire horreur de la manière, sans doute, que M. Horton s'est répandu dans une diversité un peu excessive. C'est par crainte de s'alourdii, de se hger, qu'il refuse jusqu'à présent de se limiter, de se résumer. Et nous serions sur]iris s'il s'accommodait jamais d'un strict parti [iris de vision que d'incessantes métamorphoses atmosphériques viendraient autour de lui, heure par heure, contester et démentir. Comme un enfant apprend de sa mère à former les premiers sons, il s'efforce de répéter après elle les mots que la nature artinile. L'artiste doit être cet

enfant attentif. Il doit rester longtemps un écolier. Mais l'heure vient où nous voulons l'entendre s'exprimer dans son propre langage, et grouper les propositions de sa phrase selon les exigences d'un esprit original. Ni virtuose, ni copiste ; c'est pour le peintre un difficile problème que de se tenir entre ces deux extrêmes, entre le document servile et la creuse fantaisie. Le paysagiste exceptionnellement doué qu'est M. Horton pourrait, sinon s'v conformer, du moins méditer avec fruit cette parole qu'on attribue à M. Degas : il ne faut pas peindre d'après nature. Le maître ne voulait jias dire par là qu'il ne faut pas peindre la nature.... La plus précieuse qualité de M. Horton, c'est la finesse de son reil, cette tendresse du coloris qui lui piermettent de rendre avec une surprenante exactitude t<iutcs les nuances printanières, et qui le poussent à une recherche constante de valeurs rapprochées dans les blancs, les roses et les verts. Jamais une fausse note, jamais une brutalité, partout de la sou])lesse et de la fraîcheur. Point de

mièvrerie non plus. Sa dcmi-tointe, si assourdie qu'elle soit, est toujours colorée. On souhaiterait, parfois, plus d'accent. Mais les plus difficiles ne relèveraient nulle part la moindre faute de distinction. Enfin, s'il fallait résumer l'impression qui pour nous se dégage de la peinture de ^L William Horton, nous dirions qu'elle possède en puissance un grand nombre de qualités fort rares, mais que

ces qualités demandent à n'être plus voilées de tant de discrétion. M. Horton, pour devenir tout à fait excellent, n'a pas à changer sa manière, ni à différer dans sa recherche. Il lui faudra seulement s'échauffer de quelques degrés et, dût son goût en être quelque peu froissé, laisser la l)ride plus lâche à son tempérament.

J.^CQUES C0PE.\f.

SOUVENIR DES BORDS DU RHIN (defsin)

TETES DE CdUKTlSANS

Page 1