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SUR L'ART DE VENISE

C'im l'Art joyeux de la vie brève et facile. Pour U-s amants, pour les optimistes, jouisseurs d'un perpétuel Printemps, la peinture, mets savoureux d'un festin toujours prêt, naquit sur les bords de l'Adriatique, dans la lagune des trompeuses lunes de miel. Luxe de grands financiers, trophées des marins conquérants et mercantiles, oriflammes battant au souffle de l'aurore lilas et des couchants orangers, voiles bariolées, galères pleines des dépouilles de VEst, joie d'adolescent qui sent ses muscles saillir sous le brocard et le

velours, à tendre vers la République maternelle, mannes et coffrets alourdis du butin d'outre-mer; Venise, plus que Marseille. Porte de l'Orient, lu entretiens dans nos cœurs septentrionnaux, à un ii extrême où nous nous sentons encore

nous, la chaleur que combattent les frimas du Nord. Je t'aime et te salue avec gratitude.

Il en est. je le sais, qui dédaignent, pour res et trop faciles, les blandices opalescentes,

comme les pompes théâtrales de l'aisée création vénitienne: le verre de Murano, les coquilles et les laques se brisent au moindre choc, craquellent et se détruisent au rayon du soleil. Qu'importe? Pendant les heures qu'il me reste à vivre, je réjouirai ma \ ue et mon toucher de scintillements, de reflets et des vernis si\.mts que ma main caresse. .Mais ne pensons pas. ici. aux choses périssables, écartons l'idée de la mort.

bel qui commença par Venise, ira sombrer, lard, dans le culte attristant de l'Espagne et jaune, ou dans les cathédrales gothiques

ECOLE VENITIENNE — PORTRAIT D HOMME ( \\ m' siècle)

Tel ne fut pas mon cas. A dix-huit ans. mon premier voyage d'artiste, je le lis dans les Flandres. Je viens de retrouver un album de croquis et eie notes, prises au cours de mes visites aux musées de Bruxelles, d'Anvers et d'autres villes mornes : que cela est loin ! je puis à peine me reconnaître en celui qui les traça. Etait-ce donc moi. cet admirateur des primitifs efflanqués, des Madones, mères des horribles Enfants-Jésus aux chairs blêmes? Le bon jeune homme triste que je devais être alors, je ne regrette pas de ne l'être plus. Mon ami Barrés se riait de moi quand, il y a deux ans à peine, en séjour à Venise, laquelle je découvrais sur le tard, je lui avouais mon amour pour la cité des pilotis.

« Eh! quoi, est-il donc pour des hommes de notre âge, de se nourrir de ces reliefs? » C'est que vous, mon cher ami. vous avez pris une autre voie ; vous vous gaussiez, quand j'ignorais l'Italie et restais, avec mes œillères, sur les bords de la Seine et de la Tamise. Je préfère mon sort présent à mes mélancolies de naguère. Vous me taxerez de vanité et de manque de sérieux, vous avez raison devant l'Eternel; peut-être! Qu'en savonsnous? Mais je ne puis croire que j'aie tort, puisque je sens mon équilibre s'établir à mesure que j'avance dans la carrière. La jeunesse se passe de

santé mieux que l'âge mûr. Je ne compris rien à Rubens, quand j'eus vingt ans. « Le décharné », comme vous dites, je lui préfère maintenant la chair duvetée et juteuse des beaux fruits de l'été, peut-être à cause que j'aurai mis trop longtemps à apprécier les matinées de soleil, dont les rais envahissent ma chambre, prometteurs d'un jour de confiance et d'illusion.

Insouciants touristes dans Venise, et ces journées où il vous suffirait, couché dans une gondole, de regarder les nuages en argent lamer. de leur image renversée et distendue, l'eau de la lagune ! Je n'ai pas besoin des galeries publiques, ni des palazzi, ni des églises, pour me sentir, à Venise, plus peintre qu'ailleurs. J'y vis, j'y pense, j'y regarde en peintre et tout s'explique alors : c'est là que la peinture devint femme, comme une Vénus dont le corps serait le seul objet du culte de ses dévots.

Les yeux de la déesse, qu'expriment-ils? Je n'en sais rien ; c'est la couleur de ses prunelles, que j'adore, c'est le tissu de sa peau, ses cheveux roux, son immense nonchaloir ambré.

Quand le mystérieux Giorgione naquit à Castelfranco, tous les campaniles de la Vénétie auraient

ROSALBA CARRIERA

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