‹ L'Art et les artistes (volume 4)Chapitre 115 sur 180 · JOSEPH <;<>.M VI NAL · texte numérisé non relu

JOSEPH <;<>.M VI NAL

LE LAC Dl B( IU1 i ; PRIS1 DE LA SI RB v/l

ne sont pas Je- pays « sincères », que la nature accidentée, sauvage, toute en cimes, en abîmes, en lacs, en neiges et en forêts éternelles, ressemble trop à un décor de théâtre pour ne pas être une mystification, un piège tendu à nuire sensibilité; que ce sont là gros effets de mélodrame pittoresque bons pour secouer la lourde apathie des foules touristes, indignes d'occuper la « conscience « de l'artiste moderne. Heureusement. M. Communal : ces solennelles balivernes. Il les ignorait et allait à ses montagnes natales simplement parce qu'il les trouvait belles. Il n'\ allait pas autant qu'il aurait voulu. Une tâche quotidienne, le pain de chaque jour à gagner, le retenait à la ville la plus grande partie de la journée. Quoique toutes proches, les Alpes avaient, pour lui. l'aspect et l'attirance du fruit défendu. Alors, en cachette, il allait leur porter ses adorations. Pendant de longues années, chaque matin, il parut, avant le lever du jour, pour assisti i

les cimes, à la descente de la lumière dans les vallées. 11 emportait sur son dos quelques panneaux de bois lies avec une ficelle, une petite-

palette, lui couteau, quelques couleurs. Je n'ai pas dit : des pinceaux, parce qu'en fait, il n'en emportait pas. Il arrivait en haut, dans l'air glacial et pur, le cœur battant, l'œil ébloui. Pour lui seul. comme pour lui roi de Bavière, se donnaient des tacles inconnus à de moindres altitudes. Il aurait bien \ oui n reproduire cette féerie, en rapporter quelque chose en bas. Comment taire? Il ressemblait un peu à cet entant que vit, en songe, saint Augustin, qui avait creuse un trou dans le sable et prétendait v verser, peu à peu. toute l'eau de la mer... l)i\ années se passèrent dans la recherche tâtonnante, déçue, obstinée. Ce petit provincial, seul, sans ; scolaire, perdu

dans les brumes de la haute montagne, imaginait-il faire tenir la splendeur des Alpes sur ses panneaux ? Cette ambition est démesurée, ce but inaccessible... Aile/ voir les œuvres de .V. Communal : volis jugerez que l'ambition était légitime et que le but a été rem

Ne les regardez pas de ti as n'y verriez

rien du tout, que des blocs ou des pochons de

couleurs, des filaments, des rugosités, un magma de bleu céruleum, de laque de garance, de vert émeraude, de jaune de Xaples ou de vert Victoria,

une maçonnerie omnicolore, avec des trous par où le bois nu, fauve, apparaît. Mais, à quelque distance, tout un monde se découvre : entre ces pochons de couleurs il y a des crevasses, des précipices, des abîmes; ces fils tordus sont des chemins qui serpentent, des torrents qui descendent, ces taches, des poussières d'eau, des rayons solaires réverbérés ; cette plaque de vert émeraude, c'est une prairie, une Alpe de plusieurs milliers de mètres peut-être, cette érallure sombre une foret de sapins échelonnée sur une pente; enfin cet étrange écheveau où des fils jaunes, rouges, verts s'entremêlent d'inexplicable façon, c'est un glacier, au total d'un blanc éblouissant, aveuglant : c'est la neige éternelle qui pose, au Iront de la montagne, son diadème étincelant et dur. Et par-dessus tout cela, palpite un ciel délicat, aéré, varié à l'infini, une atmosphère lavée des poussières de la plaine. Tout l'enchantement de la haute montagne — avec ses lointains, ses profondeurs, ses élans, ses vertiges, — nous saisit à mesure que nous regardons.

En même temps, nous sommes saisis par le « métier », qui est extraordinaire. M. Communal est un joaillier. ( )n dirait qu'il se sert de pierres précieuses : d'améthystes, d'opales, de rubis, de saphirs, d'émeraudes, de diamants ou d'émaux translucides éblouissants. Mais c'est un joaillier qui travaille comme tin maçon. Il brise et pulvérise ses pierres précieuses, en fait un mortier prestigieux et, avec cela, il construit ses montagnes. Aussi bien, ne se sert-il pas de pinceaux, mais uniquement de truelle, — de cette truelle des peintres qu'on appelle le « couteau à palette ». Sa virtuosité y est incomparable. Il a bien fait de ne point venir chercher son « métier •» dans nos ateliers, car nul ne lui aurait appris ce qu'il a trouvé là, tout seul, par de longues expériences où j'imagine qu'il y a eu, d'abord, plus d'échecs que de succès. La grosse difficulté du procédé, comme de tous les procédés synthétiques en Art, est qu'il ne permet pas l'a peu près. Si un fragment de matière colorée posée au couteau à palette ne signifie pas exactement ce que l'artiste a voulu, il ne signifie rien du tout : c'est un corps étranger qu'il faut qu'on enlève. La difficulté croît à, mesure que la dimension du panneau diminue, c'est-à-dire qu'avec moins de touches il faut suggérer plus de choses. Il peut y avoir des hasards heureux, mais le calcul des probabilités nous enseignerait qu'il s'en présente bien davantage de déplorables, et il suffit d'un de ces derniers pour que tout le mor-

ceau soit à recommencer. M. Communal témoigne d'une sûreté d'ceil et de main qui ne laisse rien au hasard. On sent qu'il se dirige posément, froidement, comme ses frères les montagnards savent le point précis où le pied doit se poser, dans l'ascension difficile, ardue, périlleuse quelquefois, mais magnifique, aux sommets qu'ils ont \isés.

Regardez, notamment, ses petits paysages intitulés Lac du Bourget, Alpes de Savoie, les Bauges, Rossasse, Trébod, les Aiguilles a" Arras et le Lac de Montriond, en Savoie : puis, en Dauphiné, la Meije. le Vallon des Elançons, le Massif de Largentière, le (^>l de la Croix-de-Fer, les Roches du Galibier, le Lac glacé de Doménon, plusieurs de ces vocables apparaissant, pour la première lois, sous une œuvre d'art. Comparez-les à ce qu'étaient, avant lui, les interprétations les plus célèbres de la haute montagne, et vous sentirez l'apport nouveau de celle-ci. Cette étude nous servira aussi à démêler les raisons de l'impression singulière qu'elle nous lait.

D'abord, l'impression de densité. Jusqu'ici, le peintre a fait la montagne plate et mince, découpée et collée sur le ciel, à la manière d'un décor sur Line toile de fond, les pans coupés s'enlevant sèchement les Lins sur les autres comme praticables ou portants d'opéra. M. Communal est le premier, chez nous tout au moins, qui ait lait sentir, dans ses entassements de rochers, la masse et le poids. On éprouve, en les voyant, qu'ils sont d'une autre matière qtie le champ de la Beauce, oli la colline deTouraine, ou la falaise de Normandie. Ce sont les assises de notre planète, et leur aspect stillît à le déceler.

Ensuite, la limpidité de l'atmosphère. L'air circule entre toutes ces masses pesantes et les baigne comme une mer intérieure, une Méditerranée de rasons. C'est un air pur, froid, celui qu'on ne respire que là-haut. II produit sur tout l'organisme Line impression distincte des autres, vivifiante, aiguë. Il s'exprime par la couleur parce qu'en etlet les mêmes masses plongées dans cet air prennent, à distance, Line autre couleur que vues dans l'air des plaines et que, d'ailleurs, il faut bien, pour exprimer une action quelconque de la Nature, que le peintre la matérialise. Mais l'illusion est telle que cet air semble indépendant de toute matière colorée et se répandre sur tout et tout vivifier comme Line âme.

Enfin, l'intensité de la couleur. C'est une vérité reconnue par totis ceux qui ont observé les effets lumineux de la montagne, que nulle part ailleurs les teintes ne sont aussi pures, ni les harmonies

JOSEPH C O M M l .' N A L

Sous les sapins au soleil couchant (Peinture)

j( isi'.i'ii i :< >w.\n \ \i

naturelles réalisées dans une gamme aussi haute. Il semble qu'il se passe pour tous les objets ce qui a lieu pour certaines fleurs, la gentiane, par exemple, quand on la compare poussée dans la plaine ou venue à une grande altitude. Avec le bleu dont on l'ait l'ombre des glaciers, on ferait de la lumière ailleurs. Toutes les conquêtes de l'Impressionnisme ne sont pas de trop, ne sont même pas assez pour rendre l'éclatante fanfare de la Nature sur ces sommets déserts. Or, par une fata-

dans la montagne qu'avait travaille le prophète de l'Impressionnisme, le seul critique ou esthéticien qui ait défini, d'avance et clairement, ce que devait être la peinture luministe, je veux dire Ruskin. Il est curieux de reine ses préceptes devant les œuvres de M. Communal, qui les applique si entièrement.

« Tenez pour certain, disait Ruskin en 1870, à • ses auditeurs d'Oxford, le fait que les ombres. « quoique naturellement plus sombres que les

1 I s \IGI IL1 1 s t) Al'\ I s (VUES

lite a peu près inexplicable, les impressionnistes n'ont jamais appliqué leurs facultés d'observation à l'étude de la haute montagne. Cela tient peutêtre à l'étroitesse de la théorie impressionniste. On sait, en effet, qu'à un principe très juste sur la couleur des ombres et l'interchange des reflets, elle juxtaposait un parti-pris très faux contre les grands spectacles de la Nature et limitait les investigations vie ses adeptes à de petits motifs de banlieu tient peut-être tout simplement à ce qu'ils n'aimaient pas les voyages. C'est pourtant là-haut que la Mature a le mieux « éclairci sa palette ►. Ces!

lumières \ is-a-\ is desquelles elles jouent d'ombres, ne sont pas nécessairement de leurs moins vigoureuses, mais peut-être de plus vigoureuses couleurs. Quelques-uns des plus beaux bleus et des plus beaux pourpres, dans la nature, sont, par exemple, ceux des montagnes vues dans l'ombre contre le ciel couleur d'ambre... Or les Vénitiens virent toujours cela, et tous les grands coloristes le voient et se séparent ainsi des non-colo le pur clair-

obscur, non par une différence de style seulement, mais parce qu'ils sont dans la \érité.

L'ARI

Page 1