‹ L'Art et les artistes (volume 4)Chapitre 157 sur 180 · ET SON ŒUVRE A CRACOVIE · texte numérisé non relu

ET SON ŒUVRE A CRACOVIE

Q;qi i a visite Nuremberg, a admire Saint- Laurent et la fontaine des Vertus avec sa curieuse grille de fer forgé à caducées et à tètes de

1e, quiconque s'est miré dans les eaux grises et vertes de la Peignitz, qui coule lentement le long d'anciennes maisons dont les balcons ne forment qu'un long parterre de fleurs rouges, quiconque enfin a étudié dans l'église Notre-Dame

re de .Marie, l'admirable « couronne deroses >> due au ciseau de VVitt SlWOSZ, celuiqu'il soit, a emporté des impressions ineffaçables et une vision de beauté dont il conservera la nostalgie à travers ses pérégrinations de touriste; mais si le hasard ou des circonstances imprévues

l'amènent à Cracovie, quelle sera la surprise et la joie du voyageur de retrouver, en cette vieille cité moyenâgeuse de autrichienne, les im-

pressions vécues à Nuremberg, mais plus vives encore, plus protondes si possible.

C'est ici qu'il faut venir si l'on veut se faire une idée complète de ce que fut W'itt Stwosz et oeuvre. Il est là en effet, essentiellement, l'admirable artisan, le scrutateur dont les yeux perçants arrachaient leurs secrets aux masques humains pour nous les livrer avec une intensité J'en; que seuls Durer parmi ses contemporains et Delacroix de nos jours ont égalée, ("'est ici qu'il naquit et qu'il .ut le meilleur de lui-même.

L'ART E'

L'Allemagne, fière des chefs-d'œuvre qu'elle possède, a longtemps nié son origine slave et l'a surnommé « le maître de Nuremberg», mais il a été incontestablement démontré qu'il lut le tils de Hannosz Stwosz,cet orfèvre du premier desJagellons. qui combattit vaillamment les chevaliers de l'ordre teutonique aux côtés de son roi. L'origine slave de Stwosz, historiquement prouvée, a son importance et se révèle dans son génie si individuel. I m des critiques d'art les plus autorisés de l'Allemagne, Dann, s'écrie avec une admiration qui n'exclue pas le blâme : •< C'est un maître, maison rechercherait en vain dans ses œuvres les traits particuliers aux peuples germains ; l'ardente vivacité, l'inquiète violence de cet artiste caractériseraient plutôt un Français ou un Polonais. >>

Stwosz naquit en iq'3S et mourut en [533. Il vécut près d'un siècle, à l'aube de la Renaissance qui triomphait en Europe, mais n'avait pas encorepénétré dans le Nord. A l'art gothiqueà son déclin, Stwosz sut donner une forme personnelle où se reflétait son tempérament.

Cracovie et Nuremberg se le disputent toutes deux. Quoiqu'il en soit, ce style différent de tous les autres, cette manière qui le mettent à part, c'est ici à Cracovie qu'il se les appropria, c'est ici qu'il vécut les plus heureuses années de sa vie et qu'il créa sa plus belle œuvre, l'admirable triptyque du maître-autel de Notre-Dame. Nous avons peu de détails sur les premières années de sa vie. En [463, il épouse une Cracovienne; en 1474. fidèle aux traditionsde sa famille, il place son fils comme apprenti chez Lin orfèvre. Vers la même époque, il part pour Nuremberg, laissant sa femme et ses enfants à Cracovie. où, de retour trois ans après, il se met à l'exécution de ce fameux maître-autel de l'église Notre-Dame qu'on vient de lui commander. C'est à Cracovie que Stwosz exécuta ses plus belles œuvres, mais il est probable qu'il lit ses études artistiques à Nuremberg et qu'il y acquit sa science d'anatomiste. Les imagiers de Nuremberg étaient alors fort réputés; le plus remarquable d'entre eux, Michel Wohlgemut, peintre, ébéniste et sculpteur sur bois, était à la tète d'un atelier célèbre où se formèrent les meilleurs artistes de l'École nurembergeoise. Mais Wohlgemut, contemporain de Stwosz, pouvait tout au plus être son collègue et non son maître. Peut-être leur maître à tous deux fût-il ce llans Decker, auquel on attribue la gigantesque statue de Saint Christophe, que l'on voit à l'une des portes de Nuremberg, et la mise au tombeau de l'église Saint-Isidore, exécutées, l'une en 1442 et l'autre en 144(1. La statue du saint nous frappe par son réalisme. les plis du manteau sont drapés d'une manière particulière à Stwosz et

que nous retrouvons dans ses œuvres. Quant à la mise au tombeau, la composition en est excellente; l'artiste, pénétré par la grandeur tragique du moment, a su rendre l'état d'âme de chaque acteur de cette scène sacrée avec une vérité saisissante. Les personnages, degrandeur naturelle, sont traiiés avec cette science de l'anatomie dans laquelle Stwosz était passé maître. Peut-être Wohlgemut et Stwosz doivent-ils tous deux à ce mystérieux Decker, dont on ne sait presque rien, cette hardiesse dans la composition qui ne leur tait pas craindre l'exécution d'œuvres gigantesques, cette observation exacte de la nature jusque dans les moindres détails, cet art de la polychromie sur bois par lequel on obtenait, avec l'aide de la dorure, des effets surprenants. Cependant, malgré ces analogies et ces qualités communes, il est juste de faire une immense différence entre les œuvres sortiesde l'atelier de Wohlgemut et celles de Stwosz : le premier n'est qu'un habile artisan, Stwosz, lui, est un artiste dans toute la force et la noblesse de ce terme.

(Test aussi sans doute à Nuremberg que Witt Stwosz apprit la gravure et l'eau-forte, qu'il fut le premier à introduire en Pologne. Le graveur Martin Schongauer jouissait alors en Allemagne d'une grande notoriété. Pour se convaincre de son influence sur Stwosz, il suffit d'étudier non seulement les dessins mais encore les sculptures de ce dernier. Aussi, nous semble-t-il. Martin Schongauer peut-il être hardiment cité parmi les maîtres présumés de Stwosz.

Selon toute probabilité. Stwosz obtint la commande du maître-autel de l'église Notre-Dame de Cracovie grâce à l'intervention de Jean Hevdek de Dammis, notaire du conseil municipal de la ville, puis archiprêtre de cette église. Hevdek. homme influent et instruit, fort considéré par ses concitoyens, était lié d'amitié avec Callimagne. Par son intermédiaire. Stwosz entra en relations avec l'humaniste qui, en sa qualité d'Italien, aimait et protégeait les arts. Les conversations du savant influèrent sans doute sur la vive intelligence de Stwosz et sur sa conception de l'Art. Callimagne, en rapports avec les artistes d'Italie, devait entretenir Stwosz des aspirations nouvelles et l'on peut attribuer à ce commerce intellectuel les manifestations de la Renaissance qui se trouvent dans l'œuvre de l'imagier. Lue amitié sincère lia bientôt l'artiste à l'humaniste dont il pleura la mort et immortalisa l'image.

Stwosz était à Nuremberg, lorsqu'en 1477 le conseil municipal de Cracovie lui commanda l'exécution du maître-autel de l'église Notre-Dame; il partit immédiatement, réunit ses compagnons

WITT STWOSZ E

Si >\ CEI \ Kl A CR \CO\ II.

ébénistes, et installa un atelier à Cracovie. Ses affaires prospérèrent et il acquit promptement la considérât ion de ses concitoyens. En i j.8 1 , il fait l'acquisition d'une maison qui existe encore de nus JOUI s ; en i (.84, il est

nommé doyen de la corporation des peintres et des ébénistes, et en ré- . impense de ses travaux, dont les archives de la ville célèbrent les éloges, il est dispensé jusqu'à la lin de sa \ ie de tout impôt. En 1 |Si..\YittSt\\os/ retourneà Nuremberg, où il restera jusqu'en 1489.

Sans doute le maîtreautel était achevé, mais ci mime les actes de la ville nous apprennent que le triptyque ne fut prêt qu'en 1489, circa festum S. Jacobi apos-

1 A VIERGI I Bl '[S Pi i| yi HROMB I I DORÉ 1

du rriptyque du Maiire Vuicl de ! Eglise Noire-D Panna Marya) de Cracovie

toli, on peut SU] qu'il fut doré et polyc hromé en l'ab '-née de l'artiste sous la direction de son frère, le joaillii i Martin Stwosz. Au sujet de ce maître-autel, nous lisons dans les archives de ( racov ie de l'an de grâce 1489 : « l'auteur de cette œuvre est le maître Witt de Nuremberg, homme consciencieux.

étrangement laborieux et bienveillant ».

I >es affaires urgentes appellent Stwosz à Nuremberg. Il part a la hâte, mais, avant de partir, nomme un tuteur pour veiller sur sa famille en si m absence. 1 >e quelle nature étaient ces affaires et quelles sont, parmi les œu\ res de Stwosz qu'on admire à Nuremberg, celles qu'il exécuta pen-

s\l\ I PI IIS POLYI HROMB ET D

Di't.iil du Triptyq Noire lu m

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dant ce séjour? C'est ce qu'on ne saurait dire, mais il est probable que l'Eve du Musée du Louvre et La Vierge du Musée de Kensington, qu'on lui attribue, datent de cette époque. Peut-être est-ce aussi alors qu'il sculpta cette délicieuse Vierge de Heilbronn au doux profil, que les vieux ni.ntres allemands, amoureux du gothique, considérèrent longtemps comme un idéal de beauté et qui, de nos jours encore, donne l'apaisement à ceux qui la voient.

De retour à Cracovie, en 14X1), il est de nouveau nommé doyen de sa corporation, entouré d'estime, comblé de louanges. En 14112 on lui commande le tombeau du roi Casimir Jagellon, véritable chefd'œuvre, signé de sa main en grands caractères gothiques, avec l'orthographe polonaise «Slwosz» qu'on retrouve dans les archives de la ville. En 1403 il exécute le tombeau de Pierre de Bnin, évèque de Breslau. et celui de l'archevêque Olesnicki, et en 1495 les magnifiques bancs sculptés qtie nous pouvons admirer dans le chœur de Notre-Dame. L'année suivante il quitte une dernière fois Cracovie pour s'installer définitivement à Nuremberg, où on l'inscrit au nombre des bourgeois de la ville.

A partir de ce moment, la vie de Stwosz, vie paisible et heureuse, basée sur le travail, couronnée par le succès, subit un brusque revirement. L'horizon de l'artiste s'obscurcit, les soucis l'accablent. il traverse des années d'angoisses et de luttes qui aboutissent à une épouvantable tragédie.

Les affaires de Stwosz étaient prospères, il avait fait fortune à Cracovie, et c'est sans doute dans l'intérêt de ces affaires qu'il se transporte;! Nuremberg, centre artistique commercial. A peine arrivé, il \' installent! nouvel atelier et achète une maison. En i5oi il confie à la Losungsstube un capital de 1200 florins et remet au banquier Boner une somme d'égale importance; mais cette même année il perd sa femme, qui semble avoir été son bon génie, et cette mort ouvre la série de ses malheurs. Un an après il se remarie avec une Nurembergeoise, Christine Reinold; ce mariage l'entraîna dans un procès qui dura dix ans et lui aliéna toute la famille de sa femme. Puis il perd les 1200 florins qu'il avait confiés à Boner. La famille des Boner, riches bourgeois de Cracovie, jouissait alors d'une grande considération. Ils étaient à la tête de nombreuses banques dans le nord de l'Europe et possédaient, à Nuremberg, une succursale dirigée par Jacob Boner. Se liant à la réputation de la maison. Stwosz avait déposé chez ce dernier la somme plus haut citée, somme assez forte pour l'époque et d'autant plus importante pour l'artiste qu'elle était le fruit de son travail et de ses écono-

mies. Peu de temps après. Jacob Boner lui remboursa cet argent, capital et intérêts, lui recommandant expressément de le confier au banquier Starzedel qui olfrait un pour-cent plus avantageux. En donnant ce conseil. Boner agissait avec une mauvaise foi évidente. Banquier lui-même, il savait que Starzedel était à la veille d'une banqueroute, et s'il engageait Stwosz à remettre son argent en des mains peu sûres, c'est qu'il désirait rentrer en possession d'une somme équivalente que lui devait Starzedel. Stwosz suivit en toute confiance le conseil de Boner. Celui-ci. aussitôtq ue l'artiste eut effectué son versement, s'empressa de réclamer la somme qui lui était due. Après quoi, la faillite de Starzedel fut proclamée. L'artiste perdit, en un instant, des épargnes laborieusement amassées. Son désespoir fut d'autant plus violent que Starzedel avait omis de lui remettre un reçu. Affolé. Slwosz fabriqua la pièce qui lui manquait pour prouver ses droits dans le procès qu'il intentait aux banquiers. Ce faisant, il savait qu'il exposait sa vie, car la loi d'alors punissait de mort les faussaires. Cet acte insensé nous peint le caractère de l'artiste, violent et porté aux extrêmes. Tout en le jugeant sévèrement, nous ne pouvons nous empêcher de plaider les circonstances atténuantes. 11 se savait dans son droit et se voyait dépouillé, au déclin de sa vie, lui l'homme laborieux et intègre, par un riche financier dont il avait été la dupe.

Le conseil de la ville, par égard à la renommée de l'artiste et à la considération dont il avait joui, commua la peine de mort en arrêt de dégradation publique. 11 subit le supplice du fer. mais loin d'être un acte d'humanité, cette commutation en une peine dégradante semble marquer un raffinement de cruauté. Par une ironie amère, l'artiste auquel on devait tant de belles œuvres fut condamné à perdre la vue. On lui brûla les yeux en place de Grève. Les contemporains accusèrent les juges nurembergeois d'avoir été les instruments d'une basse jalousie. Plusieurs siècles se sont écoulés depuis et la cruelle sentence semble toujours aussi inique et disproportionnée à la faute. On peut s'imaginer quelle dût être la souffrance de Witt Stwosz en se voyant, après une vie de travail et d'estime, perdu de réputation, ruiné, privé de la vue. Les dernières années de sa vieillesse s'écoulèrent dans la misère. Il s'éteignit rongé par le remords d'un acte accompli en un moment de folie.

La passion, l'inquiète ardeur, le drame qui frappent et attirent l'attention dans les œuvres du génial artiste, devaient, hélas, se manifester dans les tragiques circonstances qui assombrirent le déclin de sa vie.

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ESI IN D IIKI'i II i tu de gauche du i ripl

En ces dernières années, de nombreux volumes, parus tant en Allemagne qu'en Pologne, firent revivre la mémoire du grand Imagier et lui rendirent un peu de la célébrité dont il jouissait de son vivant. D'ardentes polémiques s'engagèrent sur sa nationalité et sur les œuvres qu'on lui attribue. Nous ne nous arrêterons pas à ces discussions et nous nous contenterons de jeter un rapide coup d'œil sur les plus remarquables d'entre celles qui se trouvent àCracovie. Au sud de cette pittoresque ville, sur une hauteur que domine la Vistule, s'élève le Wawel, le château des anciens rois de Pologne. C'est vers lui que nous nous dirigerons. Là, dans la chapelle royale, repose Casimir. Uii^el Ion. Son tombeau en marbre rouge est un véritable chef-d'œuvre. Le monarque est représenté tel que l'artiste avait dû le voir après sa mort, exposé sur un catafalque à la vue du public. Étendu dans son manteau royal, il repose, couronne en tète, sceptre en main, avec tous les attributs de la royauté. Stwosz a rendu avec une réalité saisissante le maigre visage du roi, aux veux grands ouverts, à la peau ridée, aux pommettes saillantes. Les plis du lourd manteau, à l'étole parsemée de pierreries, se drapent artistiquement. Les mains sont traitées avec un art consommé. La droite tient entre quatre doigts la pomme d'or, tandis que le cinquième se renverse légèrement. Ces mains sont bien des mains de vieillard où l'on peut suivre le parcours des veines; les doigts sont longs, osseux. Aux pieds du monarque des lions héraldiques tiennent des écussons. Ce qui frappe avant tout, c'est l'expression de cette tète qui s'enfonce dans le coussin moelleux, c'est aussi la virtuosité avec laquelle l'artiste se joue des difficultés qu'il crée pour le plaisir de les vaincre, tels ce doigt qui se renverse et ces museaux de lions qu'on aperçoit à travers la visière baissée du casque dont ils sont coiffés. Rien ne lui semble difficile, et par cela même il nous montre qu'il est un maître. D'une main sûre, il a profondément fouillé le marbre et s'est plu à reproduire des détails qui exigeaient un travail délicat, comme ce sceptre à feuilles d'acanthes finement ciselé à jour. Les objets de joaillerie, couronnes, boucle du manteau, etc.. témoignent que Stwosz tut un orfèvre accompli. Comme la plupart des grands artistes du moyen âge et de la Renaissance, il cumulait les arts et les métiers. Dans les archives de Cracovie, on lui décerne à plusieurs reprises le titre de « magister mechanicorum »et nous saxons qu'il tut ingénieur, architecte, peintre, graveur, orfèvre, fondeur. A l'architecte nous devons le plus beau portail du xvc siècle que l'on puisse voir àCracovie, la merveilleuse entrée de la Bibliothèque Jagellonne. Comme fondeur, il encourut la jalou-

sie des Nurembergeois lorsqu'en 1 5 14 l'empereur Maximilien lui commanda le coulage en bronze de plusieurs statues. Pourtant, le bas-relief qui perpétue la mémoire de Callimagne dans l'église des Dominicains de Cracovie fut coulé d'après Stwosz par Peter Fischer, à Nuremberg. Ce monument est curieux par cela même qu'il représente l'humaniste, tel qu'il était de son vivant, dans son intérieur, en train de lire et d'étudier, et tel que Stwosz avait dû le voir bien des fois, lorsqu'il venait le surprendre à son travail. C'est aussi à Peter Fischer que l'on doit le coulage en bronze du bas-relief ornant le tombeau du cardinal Frédéric Jagellon, qui se trouve au Wawel. Le cardinal, à genoux, implore la Vierge, tandis que derrière lui saint Stanislas conduit par la main Piotrowin le ressuscité. Le dessin nous frappe par la sobriété des lignes, la composition est excellente et fait songer à Durer.

Parmi les œuvres en bois sculpté, citons les deux statues polychromées de la chapelle royale au Wawel : saint Jérôme et saint Ambroise, saint Jérôme, coiffé du chapeau cardinalice, retire une épine de la patte d'un lion rugissant. Les proportions de la statue sont un peu exagérées, mais la ligne est élégante et la tète expressive. Le saint Ambroise est encore meilleur.

Dans l'église des Bernardins nous pouvons admirer une tète décapitée de saint Jean-Baptiste d'une grande noblesse d'expression. Elle vient d'être déposée sur le plat légendaire, les yeux du saint sont fermés, une expression de souffrance est répandue sur tous les traits, mais le calme de la mort a déjà succédé à la douleur. Cette œuvre est bien supérieure au triptyque de l'église Saint- Laurent représentant la vie de ce même saint et que l'on a longtemps attribué à Stwosz. Certains critiques d'art persistent à le considérer comme l'auteur de ce retable, malgré le caractère différent des visages moins expressifs que ceux de Stwosz, malgré les vêtements des personnages d'une ligne plus sobre, ne rappelant que de loin les plis contournés pour lesquels l'artiste semble avoir eu une prédilection marquée. Aussi ne le citonsnous que par acquit de conscience. Comment comparer ce triptvque avec celui du maitre-autel de l'église Notre-Dame, qui est un des plus beaux vestiges du moyen âge? L'église elle-même est unique en son genre. Du plus pur gothique, elle a été admirablement restaurée et polvchromée par M a te v ko et ses élèves. Dès qu'on en franchit le seuil, on se sent pénétré par l'àme pieuse des loules, qui depuis des siècles ont pleuré au pied de ces autels. Dans les stalles sculptées par Stwosz. des femmes aux yeux mystiques semblent perdues dans une

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lirai du Iripi

SAINT JÉRÔME (ROIS POLYI HROMÉ) (Chapelle royale >lu Wawel)

vision d'au-delà. Sur les dalles froides, des paysannes, des hommes du peuple gisent étendus les bras en croix, tandis que de leurs lèvres s'échappent des sanglots et des prières, et soudain la phrase de Mérimée nous revient à la mémoire : « La Pologne, mais c'est une Espagne peinte en gris».

L'admirable retable est là devant nos yeux, il éblouit le regard par la splendeur du coloris et la richesse des détails. Les dimensions sont imposantes : treize mètres de haut. 11 se compose d'un grand panneau central et de deux doubles volets, comprenant dix-huit bas-reliefs. Ici comme à Nuremberg, l'artiste a voulu reproduire l'histoire de .Marie : La nativité, la consécration au temple, la salutation angélique. la visite à Elisabeth, puis toute la vie du Christ, depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Partout nous voyons la Vierge, son doux visage aux yeux d'une profondeur infinie, illumine le retable : la voici recueillie, plongée dans la prière, la voilà encore, levant au ciel ses pieuses mains implorantes, et partout le même calme et la même pureté.

Tout artiste se livre à nous par ses œuvres. Ce retable nous découvre les convictions intimes de Stwosz. Analyste et anatomiste remarquable certes il le fut. mais ce tut aussi un homme de foi, on le sent attaché aux vieilles croyances et désireux de propager le culte de Marie à une époque où la réforme commençait à se propager. Il ne lui suffisait pas d'être l'ouvrier impeccable, l'imagier par excellence, ce fut aussi un « curieux d'âmes ». Sa propre âme inquiète et tourmentée cherchait à lire en l'âme de ses semblables et c'est pour cela que ses figures sont si vivantes ; mais réaliste jusque dans les plus petits détails, où donc a-t-il pu trouver le modèle de ses vierges, qu'il a su investir d'une grâce si touchante, d'une si incomparable et mystérieuse pureté?

11 composa en maître; nous pouvons en juger non seulement par ses triptyques, mais encore par ses eaux-fortes et les bas-reliefs en bronze reproduits par Fischer. Mais d'autres en cette époque d'art eurent les mêmes qualités, tandis que bien peu excellèrent comme lui à évoquer le moral en quelques coups de ciseau. Reproduire les êtres en entier, on sent qu'il le voulut de tome l'ardeur de son âme fougueuse et passionnée et c'est ce don de la visibilité des âmes qui fait surtout le prix de ses œuvres. Ce don il le doit non seulement à l'émotion, mais surtout à l'exactitude et la coordination des détails dans toute leur vérité.

Les bas-reliefs du retable sont de valeur inégale, niais partout l'artiste a su animer ses personnages. Dans les scènes de la Passion, une pathétique mysticité inspire ses vierges. Le Christ de la

!■!:. Krieger

CHRIS1 I N CRI IIX

Air

kt les artistes

descente de croix est admirablement beau, d'une Jésus vient de mourir, sa tête expirante est retombée

beauté d'expression surtout. car il faut le remarquer, sans vie sur son épaule, mais son visage douloureux

Stvvosz cherche moins la beauté formelle, que le a conservé dans la mort l'empreinte des souffrances

profond caractère des visages àprement modelés, subies. Au xvc siècle, en ces pays du Nord, nul

La descente aux enfers est curieusement traitée, autre que Witt Stwosz n'eût été capable de rendre

l'Eve qui s'agenouille au-devant du Christ, rappelle étrangement l'Eve du .Musée du Louvre, mais le grand panneau central est incontestablement le plus beau de tous. Il se divise en deux parties : celle du bas représente la mort de Marie, dans la partie supérieure l'action se passe au ciel ; un troisième groupe surmontant le triptyque représente le couronnement de la Vierge. Dans la première partie, celle d'en bas. Stwosz a choisi le moment où Marie, entourée des apôtres, s'endort de son dernier sommeil. Elle est à genoux, mais ses forces l ' a b a n d o n n e n t , ses mains se disjoignent, elle s'affaisserait complètement si l'un des apôtres ne la soutenait. Son visage est calme, recueilli ; ses mains allongées et délicates contrastent avec les mains osseuses des apôtres. Ceux-ci sont admirablement traités.

Chacun d'eux exprime un état d'à me différent.

Stwosz les a animés d'une telle intensitéd'expression qu'on pourrait lui appliquer la phrase d'( >scar Wilde au sujet d'Holbein : «Ce n'est pas

un réaliste, car il a créé la vie au lieu de la copier.» que l'idéalité de l'Homme-Dieu auréole cette tète si La tête de saint Jean, celle de saint Pierre sont admirablement sculptée. En contemplant ce Christ des étudesd'une remarquable vérité. Dans la partie on sent que l'artiste a vu le grand Crucifié, tout supérieure du panneau. Marie a rejoint le Christ au moins avec les veux de son art, et notre propre dans la gloire. Plus haut encore, dans le groupe personnalité s'etl'ace, elle ne peut que rêver sur la dominant le triptyque, nous la voyons doucement réalité silencieuse de cette vision... extasiée. Toute jeune et tendre comme la Vierge Un rayon de soleil se joue à travers les vitraux

d'Ileilbronn, elle s'agenouille, les mains jointes. anciens, il illumine, au passage, les anges éblouissous la couronne que Dieu le Père et Dieu le Eils sants de Mateyko qui se profilent sur un ciel d'un sont en train de poser sur son humble front. bleu sombre en chantant les louanges de Marie.

Ce retable unique en son genre mériterait à lui Au dehors on entend le roucoulement des

rOMBEAl DE PHILIPPE KALIMACH (BBO

chef de Peler Fischer d'après les dessins de Wi

avec une semblable maîtrise, ces angoisses et ces luttes morales. Oui.ce Christ, c'est bien le Juste méconnu, il a lutté et immensément souffert, il a supporté toutes les douleurs et s'il est mort en prononçant des paroles d'amour et de paix, c'est qu'il a eu pitié de l'humanité défaillante et lui a pardonné. Ce drame intime nous le lisons sur le beau visage du Christ, en ces veux éteints et sur ces lèvres entr'ouvertes.

Au point de vue anatomique Stwosz ici s'est surpassé.

Devant ce chef-d'œuvre incomparable, nous éprouvons l'impression d'une (euvre achevée, intégralement exprimée une lois pour toutes et dont l'exactitude infaillible nous donne la certitude qu'elle n'a pu être, en aucun de ses détails.

différentede ce que nous la voyons. C'est bien l'homme « l'ecce homo »

mais c'est aussi l'Homme-Dieu expiantdouloureusement les péchés du monde. Oui, Stwosz a été un croyant, maissafoi ne reniait aucunement un matérialisme d'une farouche énergie et a su v mettre un tel reflet d'à me,

seul Line longue étude, mais à quelques pas de lui, une autre œuvre appelle notre attention, ("est un admirable Christ en croix taillé dans la pierre.

colombes qui nichent dans les vieilles tours et s'abritent à l'ombre de Notre-Dame.

N.-L. Ordéga.

LA CONSECR \Mn\ hi I \

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