‹ L'Art et les artistes (volume 4)Chapitre 37 sur 180 · ART KT · texte numérisé non relu

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cultive. Car un bon portrait n'est point seulement le graphique exact d'un visage; la seule vérité physique peut être captée par l'objectif du photographe : il importe surtout que l'artiste nous suggère, par-delà les apparences matérielles de son modèle, la vie intérieure qui l'anime et lui donne, pour le spectateur indifférent qui passe, toute sa signification, tout son intérêt humain. Le bon portraitiste n'est pas qu'un copiste servile ; c'est un psychologue qui raisonne, compare, juge, devine. Un portrait doit être moins un effetqu'une cause car. parfait, il ouvrirait — la notion physique de la ressemblance étant satisfaite — des horizons infinis à la pensée ; de vérité individuelle, il passerait à l'état de vérité générale, dans tous les sens.

Je n'écris point cela pour nos bons portraitistes mondains. Nos salons, nous le savons, hélas, sont encombrés d'une importante équipe de barbouilleurs qui nous servent chaque année, régulièrement, le portrait du ventre, agrémenté d'une chaîne d'or, de tel parvenu; l'inventaire officiel et complet des joyaux de M"'1' X... ou la reproduction fidèle de la robe — sortant de chez le grand faiseur — dont se rehausse l'anatomie piquante de telle mondaine, de telle vierge folle de tango...

Le Brun, de la beauté le peintre et le modèle, Moderne Rosalba, mais plus brillante qu'elle...

M""-' Klisabeth Vigée-Lebrun — pour parler plus simplement que La Harpe — fait, quelque part, en ses agréables volumes de Souvenirs, un bien imprudent aveu. «Je tachais, autant qu'il m'était possible, de donner aux femmes que je peignais l'attitude et l'expression de leur physionomie ; celles qui n'avaient pas de physionomie, on en voit, je les peignais rêveuses et nonchalamment appuyées. » Nul cynisme n'est plus charmant. Mais un peu plus de conscience ferait bien mieux notre affaire. <• Une séance de portrait, disait un jour M. Albert Besnard, est un duel ! » Hélas ! Ce duel est souvent «chiqué», et le peintre se fait parfois complice du modèle.

M"" Olga de Boznanska ne connaît point ces petites lâchetés. Son art est d'une sensibilité toute féminine, et la mièvrerie, pourtant, en est exclue. Certes, elle se plaît aux arabesques ondoyantes, elle affectionne le contour sinueux, ce que Hogarth nomme joliment « la ligne de grâce» : mais la vérité psychologique reste le principal objectif de notre portraitiste.

Aussi, c'est avec joie — j'allais écrire avec reconnaissance — que l'on retrouve chaque année, au milieu du Salon de la « Société Nationale », les effigies d'un art si humain, si tendre, si

OLGA 1)1. BOZNANSKA

compréhensif, de i\llh Olga de Boznanska. Elle ne peint pas des yeux, mais des regards; non une bouche mais un sourire ou Lin sanglot, un rictus barbare ou candide. Elle possède le don merveilleux d'exprimer la spiritualité qui se dégage d'une main : tout doit lui servira rendre matériellement visible une âme inquiète qui se cache, se sachant observée. 1 ne main, dans un tableau de Mllr Boznanska.

n'est pas seulement un concours plus ou moins d é c o r a t i f d e lignes, de vo- 1 u m es. d e lumières : une main est pensive, lasse ou vive ; une main est souple, agile, travailleuse; raffinée ou vulgaire ; une main est c o q u e 1 1 e .

nerveuse, prête au jeu ou à la griffe.

Le c o s t u m e est sans apparat; on le devine « de t o li s les jours ». rompu à n o s gestes lamiliers, à nos attitudes favorites : ce que notre visage n'avoue pas, notre lorgnon , notre cravate ,

nos liants ou pof

nos mains nues,

une perle rare, un simple anneau, un ensemble de choses intimes ayant entre elles des rapports à peine perceptibles, le révélera.

M ' de Boznanska est un juge d'instruction étonnamment perspicace. N'essayez point de vous composer un masque : M"' de Boznanska lira la vérité dans un détail auquel vous n'aviez pas songé; si vous restez impénétrable, votre portrait sera celui de la dissimulation, un bien vilain défaut.

M"' de Boznanska lait beaucoup plus de portraits masculins que féminins. Elle raconte

volontiers cette histoire : ■■ Traçant un jour l'image d'une assez jolie femme, un peintre de beaucoup d'esprit s'aperçut que, lorsqu'il travaillait à la bouche, cette dame grimaçait sans cesse pour la rendre plus petite. Impatienté de ce manège, l'artiste lui dit avec un grand sang-froid : « Ne vous tourmentez pas ainsi, madame, pour peu que vous le désiriez, je ne

vous en ferai pas

dll tOUt ».

Peu de nos délicieuses compagnes savent apprécier à leur juste valeur les qualités de vérité d'un portrait: une femme n'est jamais belle de la beauté qu'elle croit.

Plaignons les portraitistes pour dames !

M1"' Olga de Boznanska ne connaît point u n e g r a n d e vogue féminine.

Peut-être doit-on voir là une nouvelle garantie de son talent. Des écrivains, des penseurs . des artistes, des savants viennent à elle : les effigies qu'elles en trace ont une majesté tragique mi de confession.

Vous n'analysez pas, vous ne pénétrez pas un portrait peint par M"1 de Boznanska, c'est le modèle qui. toute son âme éparse et comme le baignant, rayonnant de ses yeux, de ses mains, de son front. vous domine et interroge.

Du fond d'un cadre ancien, un visage vient lentement vers nous, sourit de ses veux rêveurs, de sa bouche appâlie. Le regard interroge et fascine. L'image luit avec douceur, tel un rubis dans l'ombre riche de Rembrandt. Art de suggestion, d'envoûtement, d'enveloppe vaporeuse et de mystère. Et sous ce flou apparent, sous cette

OLGA DE BOZNANSKA

imprécision caressante et voulue, s'inscrit le plus ferme modelé, le plus sûr dessin.

Outre le passionnant intérêt psychologique que révèle cet art subtil et délicat, il y faut admirer la très belle matière picturale, vivante, semblc-t-il, comme celle des plus savoureux Renoir. Le coloris n'éclate pas en fanfares assourdissantes; il chante me;;" nue de prenantes mélodies. Accords expressifs, harmonies rares et raffinées des tons : gamme nuancée des roses pales, des gris perle, des verts d'eau, des beiges légers, des bleus tendres.

Brumes ouatées; mousselines aériennes.

Les beaux portraits sont faits avec intelligence et avec amour.

Songez à Saskia, à la mère de Rembrandt, à Hélène Four m en t. à la sœur Sainte-Catherine, à Marguerite Pouget, à MadameCarrière.

Songez à la femme et aux enfants de Hans Holbein, si douloureux; songez à la l-'ornarina, à Laura Dianit, si rayonnantes.

Tous les portraits tracés par M"'' de Boznanska se ressemblent, ont, entre eux, comme un air de famille. On a cru parfois devoir

lui en faire reproche. pof

Je ne puis voir en

cette particularité qu'une marque plus évidente encore de la forte personnalité de cette artiste. Certes, elle ne raconte pas froidement son modèle : la copie littérale produit une nature morte. Ce que nous demandons au portrait, c'est la vie. Pour douer un portrait de vie, il faut choisir, en ce paysage complexe, mouvant, fuyant, qu'est un visage. Choisir et non constater. Comprendre, aimer. M"c Olga de Boznanska s'etforce de concevoir, dans sa vérité physique et morale, son modèle, puis elle exprime simplement ce qu'elle a vu, ce qu'elle a compris. Le fruit de son examen, sa conception lui appar-

tient, est d'elle, autant sinon plus que ses moyens d'expression : quelle que soit la personnalité du sujet en présence, c'est un peu son propre portrait qu'elle recommence à chaque tentative.

Un beau portrait est un double aveu. Toute la tendresse et toute la pitié humaine, toute la vieinquiète de l'àme est dans l'immortelle « Mère» de Rembrandt. là le peintre lui-même s'y livre plus profondément que lorsqu'il se peint jeune ou vieux, lier et Cliquet ou déchu et misérable.

Je ne vous ferai point, à mon tour, le portrait de M1" Olga de Boznanska; regardez ses tuiles : elles vous parleront d'elle, bien mieux que je ne saurai jamais le taire.

Qu'il me suffise de vous dire que. née en Galicie. M"0 de Boznanska fut élève des professeurs Dur et Uricheldorf, aux écoles de Munich etdeCracovie.

Elle est sociétaire à la Société Nationale des Beaux-Arts et à 1' « International Society », de Londres. Quatre médailles d'or — qui lui furent décernées à Vienne en 1894, à Londres en 1900. à ait Munich en [90 5, à

Pittsburgh en 1907 — vinrent sanctionner son admirable effort, sa vie de labeur opiniâtre et tranquille.

Slave, le pessimisme de sa race est en elle, le même pessimisme qui se résout en révolte chez un Maxime Gorky, en nihilisme chez un Michel Artzybachev. Chez cette artiste qui sait, avant tout, demeurer femme, la conscience du mal universel se transforme, au creuset du coeur, en une tendresse pitoyable à tout ce qui vit : le secret de son art adorable et troublant c'est peut-être sa sereine douceur de maternité.

Phot Romanais. M,v\ GoTH.

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