L'ART DÉCORATIF
peindre un jardin à la mode d'autrefois ». Quelle erreur ! Est-ce qu'une nature morte de Cézanne ressemble à une nature morte de Chardin, une rose de Fantin-Latour à une rose de M \ alla\er-( Poster ? < >n peut être moderne en regardant et en représentant une chose ancienne ; les 1 objets d'autrefois, âpre-- 1 la mort de ceux qu'ils virent naître, existent successivement de plusieurs existences qui sont les reflets des sensibilités o mtemporaines.
Le sentiment dans lequel nous regardons aujourd'hui un parc pa ' Oruei de Le Notre diffère beaucoup l'ai
de celui qui le taisait consi- lgment
dérer, par exemple, au temps de Charles X: sinon, autant dire qu'une cathédrale de Claude Monet ressemble à la même cathédrale, vue par Viollet-le-Duc. Il y a une évolution du goût qui transpose en différents modes, sur divers tons un thème initial; l'histoire du goût se construit comme une fugue, avec des variations sur un
leit-motiv. Jaulmes, en regardant
un jardin à l'italienne, un pare
la française, se montre
résolument moderne. Il
écoute la rumeur de son
temps; il connaît cette
renaissance, cette réa
le mot est juste l n laveur du jardin à [a française; il a rêvé r> devant le buste de
Le Nôtre, par ( '.<<\ ze\ ox, il a promené ses curiosités à Versailles, aux Tuileries, à Saint-Cloud ; il a entendu arler des amis de Versailles, des amateurs de jardin. Cela ne veut pas dire qu'il écoute d'où vient le vent, ni que semblable à ces auteurs de romans ou de comédies qui cherchent la renommée dans les échos il se fabrique une sensibilité à la mode. Non. Cela signifie qu'il regarde, qu'il écoute et qu'il pratique son art avec des éléments de vie moderne... Il considère un jardin à la française avec la mélancolie un peu lasse d'un disciple de Henri de Régnier, et dans cette
M de Polign rOMNI
Dl PAR \\K\ 1 i
de leur journal
contemplation rétrospective, il y a le regret d'une tradition disparue, mais aussi l'espoir qu'on la reprendra et qu'on la continuera. Il bibelote dans la nature d'autrefois, en cherchant des principes pour organiser les paysages d'aujourd'hui. Curiosité esthétique, regrets incertains, espoirs formulés avec une grâce et une discrétion pleine de restrictions mentales, nonchalance désabusée, amour du passé non pas tel qu'il tut. vigoureux, tort en couleur, riche de santé, mais évanescent, fané et mourant... que cela est donc moderne ! Il va dans les allées de Versailles, comme Barrés est allé à Venise, pour y goûter l'acre parfum d'une harmonieuse et lente décomposition, lu les personnages qu'il situe dans les allées de ses jardins, ne sont-ils pas modernes, eux aussi : tous, ils l'ont partie de la Société des Amis de Versailles. Ne sentez-vous pas que ces femmes en robe de linon blanc, et en grand chapeau bergère, qui tout à l'heure se laissaient emporter, au long des routes par une 40 HP, viennent ici pour écouter une conférence de M. de Nolhac sur Marie-Antoinette, et que tout à l'heure elles iront danser le tango a .Magic-Citv? Entre temps, elles s'arrêtent désenchantées entre les ifs sombres qui dominent le
bassin de I. atone, et considérant avec une douce rêverie les paysans métamorphosés en grenouilles, elles ont un retour sur elles-mêmes, et se disent : « Comme il serait bon de nous abandonner à la flânerie, aux délicats plaisirs de la conversation ». et déjà se lèvent, avec regret, pour repartir à travers les bois de Chaville. La plupart sont sincères, au moment où elles parlent. Mais il en est d'autres que M. Jaulmes préfère, et qui ne sont pas moins vivantes. Héroïnes nonchalantes, elles semblent nous reprocher notre trépidation, se laisser aller au lil de la vie; assises sur une pelouse, elles ont posé à côté d'elles, sur l'herbe tondue, leur chapeau en paille d'Italie, le joli panier plein de fruits, la gerbe de Heurs, un roman de Boylesve, interrompu, et attendent nonchalamment, ployées sous le poids de leur grâce et de leur joie intérieure et muette, que se réalise un rêve inexprimé, le rêve que le jet d'eau semble poursuivre dans le nuage qui passe. Une chanson leur vient en mémoire; une phrase à la pensée: ni l'une ni l'autre ne s'achève; toujours elle expire sur leurs lèvres.
Léandbe Vaillai .