PLAISIRS D E1I (HÔ1 VAI \ ÊVIAN-I.ES-BAINS
L/AlftT PIEC0IRAT2F
GUSTAVE JAULMES
Rien n'est plus révélateur sur le talent d'un homme que la manière dont il organise son intimité. Il m'est nés souvent arrivé de porter sur un peintre, dont je voyais l'œuvre au Salon, mais dont j'ignorais la personne, des jugements le mot dépasse ma pensée mettons, des impressions que modifiait beaucoup une connaissance plus dueete de l'homme.
Quelquefois, il \ avait entre la vue de l'individu el son travail une telle différence, que je discernais aussitôt un je ne sais q , iel dans l'œuvre ; et quelquefois aussi, il y avait entre l'un et l'autre une telle harmonie que je comprenais
l'une comme le prolongement de l'autre, la toile peinte en quelque sorte comme la projection du rêve dont on voyait les ébauches, les essais, les tentatives Iragmentaires dans la maison même de l'artiste.
Jaulmes, je le connaissais depuis longtemps par ses œu\ res ; j'avais suivi de Salon en Sa h m. et j'ai signalé ici-même à mes lecteurs ses pour trouver un art décoratif harmonieux, souple, clair, français, ne reniant rien de notre et ne l'oubliant pas. mais tachant de s'adapter à notre époque, à notre société, tout en bien de notre race. Je l'avais souvent vu. la
Ph. E. Itruei.
I SQ1 ISSE DE DECORATION POl'K LE CASINO D EVIAN-LES-BAINS
veille d'une exposition, discutant avec Menu et Boisjegrain, ses collaborateurs de la manufacture de Rambouillet, avec Damon et Berteaux, qui réalisent merveilleusement les meubles en accord avec sa vision, la couleur d'un tapis, la place d'un vase, le ton d'une rose, l'éclairage d'un lustre ou d'une applique : d'un regard fin, de la canne tendue, en quelques phrases concises et sobres, en quelques mots nets, il désignait, corrigeait, indiquait, rassemblait, enlevait, et c'était merveille de voir les objets, un peu étonnés de se trouver réunis pour la première fois, faire connaissance les uns avec les autres, s'essayer, puis s'harmoniser, puis s'entendre, comme accourus à l'appel du maître d'oeuvre, au point qu'une fois l'accord obtenu, on s'étonnait de ne pas les avoir mis ensemble plus tôt. Quelle merveilleuse leçon de goût on recevait là. dans le gâchis des plâtres, des tapissiers, des artisans de toute chanson, dans le brouhaha du Grand Palais ; et les confrères ne s'en privaient pas. Discrètement ils regardaient s'organiser la « petite affaire » de Jaulmes. Et en moi-même, intéressé, séduit, conquis, je médisais : « Voilà l'homme, le seul homme capable d'arranger, de décorer ma maison, la maison idéale... que d'ailleurs je ne ferai jamais construire». Et pensant tout haut, j'ajoute que si les Gobelins, par quelque combina^ione intelligente du hasard et de la politique, pouvaient redevenir ce qu'ils furent au temps de Louis XIV, c'est-àdire une manufacture non seulement de tapisseries, mais de meubles, voilà l'homme qui serait capable de rester traditionnel en étant bien de son temps.
et d'assurer à son époque un style, par la continuité, la sûreté de son goût de ses choix.
11 est vrai que souvent nos goût et nos choix ne sont que des attitudes. On vante Caudel, on vante les cubistes ; qui ne voit la ficelle du pantin? Il faut bien vivre. M est bon de trouver une singularité, à défaut d'un caractère. (2e qui me plait chez Jaulmes, c'est qu'il y a entre la manière dont il organise l'intimité d'autrui et la sienne, une harmonie pleine. Il pourrait très bien, semblable à ces apôtres de la repopulation qui ne louent pas leurs maisons à des familles nombreuses, crier sus aux perruques, aux vertugadins et aux fauteuils Régence, tout en meublant son appartement avec du bric-à-brac sorti de l'hôtel Drouot ou acheté au classique hobereau de campagne ; mais non. 11 pousse la logique au point d'introduire chez lui ce qu'il a persuadé aux autres... Je neveux pas violer le secret de son domicile; mais cependant, sans abuser de ces renseignements biographiques qui n'ont avec l'art qu'un rapport très lointain, il v a quelque intérêt à regarder le décor qu'il s'est choisi pour la vie. lue avenue de Neuilly, des villas silencieuses, une église anglicane, quelque chose d'élégant, de fin qui fait penser à la banlieue d'Oxford : on pousse une porte, un collet trop affectueux se précipite, les corbeilles de roses s'arrondissent au-dessus d'une allée de jardin qui s'enfuit comme dans l'Annonciation de Lorenzo di Credi, et dès l'instant qu'on a franchi le seuil de la maison, on a compris et retrouvé les préférences de l'artiste. Au-dessus d'une crédence provençale,
L'ART DKCOKATII-
IsmIIssi l)| DKCOKATIO.N l'Ol'K I.K(.AMM) I ) h\ 1AN-LES-BAINS
il y a une charmante peinture de Jaulmes; la toile de Rambouillet tapisse les murs; à côté d'une chaise-longue de l'époque Louis XV, il y a un guéridon dessiné par le peintre; là-dessus, pour me prouver sans doute son éclectisme et la continuité d'une tradition française au delà même des limites que nous voudrions lui assigner, il a posé un buste de Baudelaire par le cubiste Duchamp- Yillon. Devant ces rencontres heureuses, réussies, démontrées, je pense au mot que l'on prête à .Madame* iretl'ulhe: « Nous al Ions mettre des Ma net sur des cheminées Renaissance». Nous feuilletons ensemble les photographies de ses grandes décoratii mis, afin de nous remémorer ce qu'il a fait, et parcourir, sans quitter nos chaises, les chaises Directoire sur lesquelles nous sommes assis, l'ensemble de ses travaux dispersé ici et là, chez M. ( Ih iris. chez Charles Stem, chez M. Nocart, ou à Bruxelles; nous examinons les esquisses délicieuses qu'il a
ces en vue du Casino d'Evian, et que je me
réjouis de revoir là-bas. une lois exécutées à la grandeur des panneaux.
Kl tout naturellement, puisque lui-même, chez lui. recherche des transitions harmonieuses entre le présent et le passé, je me crois autorisé à situer s. .il œuvre dans l'histoire de l'art.
Je retrouve dans ces décorations le principe de
celles qui ornaient les mm s des demeures de Pompéï ; les Romains aimaient les trompe-l'œil, les fenêtres teintes qui laissent apercevoir des horizons plus (>u moins éloignés; je me rappelle par exemple la maison de Livie, dont les ouvertures peintes à la fresque semblent s'ouvrir sur
des jardins, sur des rues, sur des scènes de magie ou d'initiation, sur des paysages marins ou m gneux. Les Italiens, plus tard, au xvnL surtout et jusqu'au XIXe siècle, ont repris et continué cette tradition de la peinture illusion: et l'on sait que chez nous, au xyiiic siècle, Chardin et d'autres ont marouflé sur les murs des hôtels du .Marais et du faubourg Saint-Germain des grisailles en manière de bas-relief... ('.liez Jaulmes, il ne s'agit pas précisément d'un trompe-l'œil, quoique le trompe-l'œil, après tout, ne soit qu'un indice d'habileté professionnelle, chose déshonorante, comme nul n'en ignore; mais d'un certain goût élégant pour les choses de la campagne, plus exactement des jardins et des parcs, et d'un équilibre délicat entre le respect de l'intimité, du recueillement et le désir de taire entrer dans la demeure paisible l'odeur des plantes et des arbres. le bruit des sources jaillissantes. On raconte que Boucher, en Souvenir des belles planches que Demarteau avait imprimées à la sanguine d'après ses dessins, et en manière de remerciement, J le salon de son graveur. Avec son pinceau il lit de ce s. don une tonnelle et une volière. Qu'est devenue la volière? Je ne l'ai pas vue; la maison Ile se trouvait, rue de la Sorbonne, n'existe plus, depuis longtemps déjà. Mais Goncourt la décrit ainsi : « Un treillis en échiquier, pareil à la marqueterie dessinée sur les côtés des meubles en bois de rose, courait sous les plinthes, encadrait la glace, montait autour des deux fenêtres et ne laissait à jour que quatre grands panneaux, quatre petites portes et le d< nés. Entre
ces treillis la campagne s'ou\ rait. Ici l'on voyait un bord de rivière encombré de flamants roses et de paons faisant la roue; au delà d'un arbre déraciné et tombé à l'eau, des cygnes se battaient. Là c'étaient les ébats d'un chien de chasse et le sautillement d'une pie à travers des roses trêmières montant au ciel, et de l'eau encore au loin, sillonnée de canards de toutes couleurs. D'un autre côté reparaissaient une rive et Jet raidies verdures égayées d'oiseaux diaprés, roses, bleus, verts. Sur le dernier panneau, une architecture en treil- 1 a g e . m a n g é e par les roses montantes, prenait pied dans un désordre d'outils rustiques et dans une bataille de coqs et de poules.
Des colombes se becquetaient au-dessus des quatre portes sur lesquelles des amours en camaïeu crassem e n t peints écrasaient des t r u i t s contre leurs lèvres ou faisaient jaillir l'eau d'une fontaine entre leurs doigts à demi -fermés ».
I »n sent passer, dans la description de Goncourt, la fantaisie un peu libre, primesautière d'un Hubert Robert ; on voit des rivières, des outils rustiques, des coqs et des poules, tout comme dans Chantecler. Jean-Jacques Rousseau a passé par là. On aime déjà en France les jardins à l'anglaise. Jaulmes, lui. se plaît davantage dans les jardins à la française et à l'italienne. Au premier plan, des balustres où l'on s'accoude pour regarder ; au-dessus on a posé des étoiles qui retombent négligemment, et des corbeilles de raisins, de pommes. Un grand ibis rose s'approche sur ses longues échasses. Un vol de perruches au
SALLE A MANGER lit: .M. WITTOCCK, A BRUXELLES
plumage d'un vert vit, acidulé, s'est posé là-haut dans les branches d'un arbre ou sur le chambranle d'une porte, on ne sait exactement. D'un feuillage à l'autre, au dessus de nos tètes se balancent des festons et des guirlandes, descendus d'une jardinière en vannerie, lu dans l'ouverture que forment et qu'encadrent avec une précision vigoureuse deux cyprès, aux verdures opaques, au
dessin schématique, l'horizon se reçu le.
les perspectives fuient, avec cette ordonnance puérile et charmante des vieilles planches gravées ; et c'est un salon de verdure, taillé dans les ifs; un jardin de parade, avec ses terrasses à balustres et ses escaliers à rampes; l'eau n'y coule pas en ruisseau, elle va d'une vasque à l'autre ; elle ne retombe pas en cascade désordonnée, mais en chute régulière, suivant des escaliers de marbre ; dans son dessin mouvant, elle s'accorde avec les bordures de buis qui enferment les platesbandes. A terre, les restes d'un repas interrompu, les convives se sont enfuis, sans doute, derrière les bosquets. — des paniers de roses, des panerées de fruits, une coupe renversée, une aiguière d'un beau galbe dont le col d'un cygne répète l'arabesque; une allégresse de blancs, de roses et de bleus pâles, danseuses qui évoluent sur l'herbe, et dont les robes souples ondulent et se déploient comme la queue d'un paon; une décoration conçue comme un décor, le décor d'une comédie champêtre, en vers libres, donnée .ï Bagatelle.
On dira : « Voilà qui n'est pas nouveau, de