‹ L'Art et les artistes (volume 5)Chapitre 136 sur 186 · A LA MAIN · texte numérisé non relu

A LA MAIN

Statue eu bois (Japou).

▼ E Japon a adopté successivement deux reli- ■■■^ gions : le Shinto, dont les débuts se confondent avec ceux de la nation, et le Boudhisme, qui est venu de la Chine ou de la Corée, vers le vi^ siècle, après Jésus-Christ. Dans le Shinto, toute pratique superstitieuse ou idolâtre est repoussée ; la reproduction figurée des dieux est interdite, les temples sont d'une architecture très simple, en bois naturel, sans peintures ni ornements. Aussi bien, au musée Guimet, une seule vitrine est consacrée au Shinto. Elle ne contient que quelques objets sacrés ; le miroir en cuivre argenté, posé sur un socle en bois sculpté, imitant des vagues, et qui symbolise le soleil se levant sur les flots ; le Gohëi, bâton auquel sont fixées des bandelettes de papier, symbole de pureté ; un sabre, qui nous rappelle que le premier souverain céleste du Japon délivra la contrée d'un dragon ; le voile blanc, qui ferme le sanctuaire où personne ne doit pénétrer.

Sur l'introduction du boudhisme au Japon, les avis sont partagés ; les uns prétendent qu'elle doit [être attribuée à une ambassade chinoise ; les autres disent qu'elle se rapporte au règne de l'impératrice Zin-gou Kô-gô, à la période qui suivit la conquête

de la Corée par cette Sémiramis du Japon. Au reste, Chine ou Corée, peu importe. Le boudhisme japonais se rapproche essentiellement du boudhisme chinois, et cette admirable religion, si pure, si élevée, est avec son art si robuste, la seule chose que le Japon n'ait pas emprunté à autrui. A une époque indéterminée, Boudha, homme de la caste des Kchatrias, des guerriers (d'où son nom de Çakiamouni, le solitaire des Çakias),fils d'un roi du Nord, rencontre successivement un vieillard, un lépreux, un cadavre, puis un religieux à l'air digne. Il en conclut que la vie se résumait en ces trois termes lamentables, vieillesse, maladie et mort, et que seule la renoncia tion au monde pouvait empêcher la déchéance- Après une retraite de quelques années, Çakia-mouni rentra dans le monde, et se mit à prêcher : ses disciples l'appelèrent Boudha (le savant).

Tout homme souffre parce qu'il convoite les biens de la vie : Vivre c'est souffrir. Pour ne pas souffrir, il faut donc supprimer les désirs de la vie, « se délivrer de la soif de l'être » ; et anéantir sa personne ; en d'autres termes, tendre au nirvana. Dans l'art religieux, le nirvana s'exprime par la position couchée du Boudha. Mais avant d'arriver au nirvana, il y a toute une série d'états intermédiaires, de prostration presque complète. D'où ces représentations de

LE GENIE QUI CORRIGE LES DEMONS Statue eu bois (Japon).

prêtres boudhistes, dans la 5® salle de lagalerie^Boissière, au musée Guimet ; ce sont de véritables portraits des prêtres boudhistes, fondateurs de sectes ou supérieurs de monastères. Je ne veux pas entrer ici dans le détail des sectes, qui en réalité se ramènent à six principales : la secte Sin-Siou, la plus proche du boudhisme chinois ; la secte Sin-gôn, qui date du ix^ siècle ; la secte Ten-daï dont voici un prêtre ; la secte Hokké-siou ; la secte Giô-dô, dont voicile prêtre Kakou-Shin-Niz et la plus récente de toutes, la secte Sin-Siou ; nous reproduisons une statuette en bois, d'une vérité intense, qui représente le fondateur de cette secte, Koua-3'a-djônin,fils del'empereurTeïgô, mort en 972. Les nœuds des manteaux caractérisent les sectes. Toutes ces statues, par leur réalisme, font songer aux plus beaux morceaux de la sculpture égyptienne, et sont comparables au Scribe accroupi. "M'àïs, ce qui est non moins admirable, c'est leur patine, qui les fait confondre avec de véritables bronzes. Les divinités sont représentées ici d'une manière fort riche. Il n'y a pas sans doute les 1061 formes du Boudha, ni même les deux ou trois cents types qu'indiquent des répertoires spéciaux. Le visage est identique à lui-même dans toutes les représentations figurées de l'homme qui délivra le monde des minuties du brahmanisme. Elles varient seulement par des différences d'attitudes et de gestes. Boudha est debout, assis ou couché ; debout, il naît ; assis, il est parfait ; couché, il a atteint le nirvana.

Dans chacune de ces attitudes, les gestes varient à l'infini, comportant chacun une signification spéciale. Les deux pouces réunis constituent le geste de l'enseignement et de la charité ; les deux mains tendues signifient la piété, car ainsi le dieu semble attù-er à lui les âmes. Les deux mains dressées et ouvertes sont signe d'intrépidité. De chaque côté de Boudha on voit deu.x serviteurs, montés l'un sur un lion, l'autre sur un éléphant ; ce sont des intermédiaires entre la divinité et le commun des mortels.

Le piédestal est formé par un lotus, svmbole de pureté. En effet, le lotus pousse dans la fange, mais sa fleur s'épanouit à l'air pur, au soleildu matin. Au-dessous de la divinité, se presse la foule des êtres intermédiaires, comme les djinns, hommes divinisés, protecteurs des vivants ; gardiens du monde ; le dieu de la richesse, armé d'un marteau de mineur ; les dieux de l'atmosphère ; le génieTguerrier destructeur, Matalidjïn ou Çiva-Mahâkala, à trois têtes et six bras ; le bras en effet est un symbole de puissance ; au milieu du front, un œil indique la sagesse, un être qui peut être bienfaisant ou malfaisant, suivant le nom qu'on lui donne, comme en Egypte. Il porte des crânes dans sa chevelure et sur sa poitrine. D'une main, il tient son épée, de l'autre son lacet ; deux de ses bras soutiennent la draperie qui lui servira à éteindre le soleil, et dans les autres

mains, il porte des cadavres d'homme et d'animal ; la statuette en bois que possède le musée Guimet date du .wii» siècle. Voici le génie qui corrige les dénions : il en tient un de sa main puissante, et dé l'autre, il serre l'arme qui anéantira sa victime.

Puis, c'est Raï-den, dieu du tonnerre.

Je n'ai voulu citer que les principaux bois et les plus significatifs. Les statues japonaises en bois comptent parmi les meilleures choses de ce musée. Beaucoup par leur richesse, leur abondance m'ont fait songer aux bois allemands du xv^ et du xvi<^ siècle. Le génie japonais s'y est donné libre essor ; on y retrouve ses qualités de clarté et de naturalisme hafntuelles, et toujours son élégance et sa distinction suprêmes dans la représentation de l'objet le plus humble. Mais l'esprit ne perd jamais ses droits :

Muai'e Guimet.

PRETRE DE LA SECTE TE.VD.AÏ Statue en bois (Japon).

et le pessimisme boudhiste n'a atteint que quelques philosophes désabusés ; le rire n'est pas banni, làbas . Et quelques (tuvres d'art nous en fournissent la preuve la plus amusante. Ainsi, deux porteurs de cloche au.x jambes longues comme des échasses, nous avertissent que le créateur n'arriva pas du premier coup à la perfection que l'on sait. Puis, c'est un vieux diable qui, ne pouvant plus faire le mal, a ]5ris la robe rouge, le vase à aumône et le parapluie du moine mendiant, et cherche à émouvoir, par des airs béats, la charité des passants. Ailleurs, le renard Ktitsouné, type de malignité, sort d'une marmite de riz à la grande frayeur des assistants.

Les bronzes religieux sont tout aussi bien représentés, encore que le musée Cernuschi soit d'une richesse plus grande à ce point de vue : mais j'y reviendrai plus tard.

LÉAXDRE VaILLAT.

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