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ETRENNES D'ANTAN

IL me faudra être moins rigoureusement artistique que de coutume en traitant ce sujet de saison, car il comporte le jouet qui vise plutôt à la joie qu'à la prétention. Du reste, les anciens joujoux ont atteint aujourd'hui une valeur de collection, qui permet de les ranger parmi les bibelots de vitrine.

On a toujours célébré la nouvelle année. Les peuples s'offrent à eux-mêmes des étrennes, car c'est vraiment aux environs du premier jour de l'An qu'on voit éclore l'objet de vogue, d'opportunité parfois, dont le succès sera plus souvent foudroyant et éphémère que durable.

L'article d' étrennes semble ne remonter qu'à quelques siècles, car l'usage n'était guère jadis que de s'offrir des sucreries, des fruits, des pâtisseries ; cet échange de douceurs durant la saison inclémente, se fit dans des vases, des coupes, des coffrets qui enrichissaient le don. — Les « Nautiles », faits d'une magnifique coquille naturelle montée d'orfèwerie, furent une des plus jolies créations du xvi« siècle, à cet effet. Et un drageoir accompagné de sa petite cuillère, autre variété de bonbonnière, se trouvait dans la main du duc de Guise, lorsqu'il tomba frappé, à Blois, par ses assassins.

Aux époques lointaines où l'on ignorait la culture intensive des serres, on offrait aux femmes, au lieu de fleurs : des parfums. — La cassolette, le brûle-parfums, le pot-pourri, vase percé de trous par lesquels s'échappait l'odeur enfermée dans ses flancs, donnèrent lieu à de fort beaux travaux d'argenterie et de faïence.

Le « cadeau utile » apparaît au moyen âge. Il faisait si glacial dans les plus magnifiques demeures et dans les églises, que l'on inventa le chauffe-mains, sorte de boule creuse, à remplir de cendre chaude mêlée de braise. En métal élégamment ciselé, chiffré, armorié, cela se portait au bout d'une chaîne fixée au poignet. — Bientôt la forme se modifia. EUe prit ceUe d'un livre dont le fermoir était une salamandre. Alors ce chauffe-mains se fit en faïence et contint de l'eau bouillante.

Un musée d'Allemagne conserve le « Petit Cheval d'Or » qu'Isabeau de Bavière commanda pour Charles VI, qui le reçut le i*"'' janvier 1404. En réalité, ce « petit cheval », tenu en bride par un page, semblant attendre son cavalier, est le prétexte à toute une scène de sainteté avec la Vierge, des personnages divers et un paysage, le tout constituant une merveille d'orfèvrerie, connue du reste aujourd'hui sous le nom de joyau d'Altœting. C'est le t\pe

par excellence de l'inutilité absolue, du vrai présent d'étrennes.

En 1760, apparut une chose mémorable : — le pantin. Nous en voj-ons toujours, taillés d'une façon rudimentaire, dans du carton ou des planchettes, enluminés, et desquels les membres disjoints s'agitent quand on tire leur ficeUe. — Au début ils représentèrent les personnages de la Comédie Italienne. Leur succès fut tel que Boucher et d'autres artistes s'amusèrent à en exécuter. La satire s'en empara et bientôt les personnalités impopulaires : Maupeou, Beaujon, la Popelinière, MUe Duthc et iutli quanti remplacèrent Arlequin ou Colombine. La police crut devoir s'en mêler. Les pantins jubilèrent ! Leurs possesseurs payaient l'amende et continuaient à faire danser la Dubarry vis-à-vis Choiseul.

Cependant la Chine envoyait ses laques, et Robert Martin, à leur imitation, inventa son « vernis » qui, dans sa nouveauté, fit fureur.

En même temps les idées de J.-J. Rousseau vont donner l'essor au « jouet instructif ». Il est de bon ton d'avoir du goût pour le travail manuel. C'est l'époque des boîtes à ouvrage, des établis de menuisier, des laiteries à l'instar de Trianon, et des petites forges copiées sur celle du roi, aux Tuileries.

Dans l'hiver de 1792, on vendra le : « Ça ira ». Ne crovez pas qu'il s'agisse d'un article révolutionnaire. C'est tout simplement une sorte de cocarde tricolore, patriotique (!) qui monte et descend le long d'une ficelle, en ronflant comme une toupie. EUe correspond à une chanson en vogue, dont le refrain encore monarchique était à peu près :

Grâce au Roy Ça ira. ça ira.

Sautons par dessus la Terreur pour admirer, après Thermidor, la poupée coiffée à « la Victime », et les bracelets de cheville, et les bagues pour doigts de pieds que les Muscadins offrent aux Merveilleuses. Celles-ci leur font cadeau en retour d'un « pouvoir exécutif », c'est-à-dire d'un gourdin en spirale, qui était du dernier genre aristocratique. — Ensemble ils croquent des « Terroristes » à la vanille, et des (( Émigrés » au chocolat.

Après la campagne d'Egypte, c'est un châle que toutes les élégantes attendent de leur mari. La chanson en est restée :

Voulez-vous Des Bijoux Des Cachemires...

Le jouet belliqueux est très demandé. On fond

des petits soldats en plomb. On invente les petits canons à mitraille de dragées. Entin les « Cosaques » ont un succès fou. Ce sont les papillottes à pétards dont nous nous amusons encore en Carnaval.

L'Impératrice Joséphine s'éprend des breloques. Elle en comble toutes les dames de la Cour. On en suspend à profusion aux chaînes de montre.

Sous Louis XVIII, on construit un automate, destiné au duc de Bordeaux. C'est un grenadier que la duchesse de Berry appelle, on ne sait pourquoi, Trocadéro. Aussitôt les « trocadéros » de sortir des liavés. au rabais, mus par une manivelle, en fil d'archal.

L'acier très finement travaillé va jouir d'une vogue considérable. On verra des boîtes à jeu en citr'onnier, des ronds de serviette en ivoire, des garnitures de bureau en santal clouté de pointes d'acier.Les fermoirs de sac, de bourses, tout est en acier.

Les belles vaporeuses lisent beaucoup. De 1S30 à 1840, chaque nouvel an voit paraître son volume de contes ef de vers, à l'imitation des « Keepsakes » anglais, illustré de gravures charmantes, et souvent relié en soie ou en velours.

Les petits bronzes en général plaisent beaucoup. La colonne Vendôme se vend comme plus tard se vendra la Tour Eiffel.

Rudolphi lance ses bijoux émaillés, représentant des grappes de raisin avec leurs feuilles ; et son voisin sur le boulevard des Capucines, le « collier d'ambre » rivalise avec ses cornalines, ses agathes, ses pierres et ses camées.

Le second Empire, après la prise de Pékin, voit le triomphe des chinoiseries — Les camelots lancent un jour le plus colossal succès des Petites Baraques que l'on ait vu : « la Question Romairr »

Et pendant le siège, on met le plus haut prix aux boîtes de conserves, aux morceaux de fromage, que l'on ne jugea pas superflu d'offrir sur des plateaux d'argent.

Depuis, la caractéristique du bibelot d'étrennes fut le luxe, la fantaisie du confiseur, qui chaque année invente, innove, crée sans relâche de capricieuses fantaisies aussitôt démodées ou fanées. — Paris triomphe dans l'inutilité.

Mme Georges Régx.^l.

Le Mouvement artistique à l'Etranger

ALLEMAGNE DU SUD

UNE intéressante exposition d'œuvres très modernes d'artistes français traverse l'Allemagne ces temps-ci. Organisée par notre collaborateur M. Rudolf A. Meyer, elle a été vue à Munich en septembre ; elle est maintenant à Francfort ; sera en novembre à Dresde, en décembre à Karlsruhe, en janvier à Stuttgart. Elle se composait d'œuvres de MM. Bernard, Bonnard, Camoin, Cross, Maurice Denis, Edvard Diriks, Guérin, Matisse. Laprade, Lebeau, Lnce, Manguin, Marquet, Puy, Roussel. Théo van Rysselberghe, Signac, Vallotton, Valtat et Vuillard. En outre des paysages et des fleurs de Mme Lucie Cousturier et quelques œuvres de Gauguin, van Gogh, et Seurat. D'autre part, au.x galeries Heinemann, à Munich, les dessinateurs de Simplicissimus : MM. Wilhelm Schulz, Ed. Thôny, Th.-Th. Heine. F. von Reznicek, Pascin, Bruno Paul, Olaf Gulbrauson et les autres, exposaient les originaux de leurs prodigieuses caricatures. On sait le beau tapage qu'elles produisent en Allemagne. De toute leur allure, généralement si décorative, elles ont du reste marqué un renouveau dans cet art très difficile, qui exige de tels dons spéciaux pour conserver en même temps que son efficacité quelque mérite autre que transitoire. Écrire l'histoire des mœurs, c'est bien[; mais l'écrire en des pages telles que, sans légende explicite comme sans connaissance des faits auxquels elles alludent, on les puisse admirer pour leur fantaisie, leur composition ou leurs couleurs, c'est mieux encore. Goya a été le premier caricaturiste de cette sorte en Europe. Mais la pléiade de Simplicissimus s'est renseignée

aussi auprès des Japonais. Et surtout elle s'est conserv-èe extraordinairement allemande. Trop souvent la caricature pour réussir doit épouser les passions de la foule et hurler avec les loups : on le voit en .Angleterre presque toujours, et en France encore trop souvent. Sjmp/fCis.wmHS fut invariablement du parti du plus faible. Et l'opposition a plus de mérite en Allemagne que partout ailleurs, parce qu'elle est bien plus difficile. Or, nulle satire ne fit jamais mieux la leçon aux Grands, et ces leçons n'ont pas toujours été perdues. Qu'à cela s'ajoute un intérêt d'art de premier ordre, et l'on comprendra l'amour des intelligencesaverties d'.\llemagne pour leur Simplicissimus. Je crois qu'une exposition choisie de ces feuillets à Paris serait une heureuse idée.

.A.U moment où le Sécession et le Glaspalast ferment leurs portes, il me reste à dire les mérites de l'Exposition rétrospective d'un demi-siècle ■ de peinture bavaroise (icSoo-1850). Elle nous a révélé une époque d'art que les historiens français et même allemands de la peinture au XI x^ siècle, passent un peu trop dédaigneusement sous silence. Lorsqu'on a parlé de Cornélius, du premier Kaulbach, de Schwind, et des Nazaréens qui, du reste, ne furent pas bavarois, on croit avoir tout dit. On connaît encore un peu Spitzweg pour ses petites scènes de genre, souvent soignées comme des tableautins hollandais avec en plus une bonne humeur, une jovialité anecdotique et un certain romantisme bourgeois à la Ludwig-Richter. Mais rares sont les critiques qui ont des notions claires sur

le paj'sagiste classique Cari Rottmann. sur le paysagiste surtout alpestre Jean-Jacob Dorner, sur l'animalier Eberle. Pour notre part, nous avons eu la révélation de deux ou trois portraitistes de marque. Henri-Marie von Hess se tient tout à fait proche de Ingres, un Ingres qui se repérerait à Holbein au lieu de Raphaël. Et si l'on considère la pauvreté de ses froids tableaux religieux, il est impossible de comprendre que le même homme ait pu être tantôt si excellent, tantôt si ennuyeux. C'est que. dans un cas. il croyait devoir se mettre à l'école de Pérugin et des Raphaël ; dans l'autre, ne se contentant que d'être consciencieusement lui-même, il se retrouvait de la lignée de Holbein tout naturellement. Jean Georges Edlinger est le direct prédécesseur de Lenbach. On sent qu'il a regardé attentivement Rembrandt, mais de malheureuses préparations brunes lui ont joué de mauvais tours et c'est grand dommage. Il fait figure réellement d'une sorte de Lenbach bourgeois, peintre de vieilles femmes et de vieux hommes d'une individualité forcenée. Grâce à lui. Lenbach n'est plus du tout une apparition isolée dans l'Art allemand. Il avait été préparé. Et bien. Enfin Joseph Cari Stieler. qui étudia à Paris sous Gérard, nous apporte un sigulier reflet de son maître dans la majeure partie d'une production évidemment hâtive, et tout à coup, à trois reprises, iU'égale. sinon le .surpasse. Le portrait de Mme de Kleinschrott. en plein air, sous un large chapeau de paille, le visage modelé exquisement dans une légère pénombre pleine des reflets de la paille et de la légère clarté passant au travers, est non seulement un tour de force et l'œuvre d'un précurseur, mais surtout une oeuvre de grand style en même temps que d'infinie simplicité et d'une intense poésie. Et comme elle porte sa date .sans fatigue ! Comme c'est bien la femme de Balzac et de George Sand ! Comme vous reviennent à l'esprit, devant cet aimable visage, tous ces portraits littéraires d'héroïnes surannées où il est affirmé que « jamais ovale plus pur, sourcils mieux arqués, traits plus réguliers, douceur plus imposante n'avaient inspiré plus de respect et d'admiration. » Ou n'importe quoi de ce genre. Et si le charme de la personne n'était si grand, peut-être que la Batelière de Ter ger usée, comme œuvre, vaudrait autant. C'est tout le contraste de la paysanne à la grande dame et n'était le périlleux tour de force de l'ombre et des reflets sous l'immense chapeau de paille de Mme de Kleinschrott. ce serait du plein air tout aussi innovateur. Ces joues

rouges, ces mains brunes, la robuste santé de cette fille paysanne, le paysage tout bavarois qui l'entoure, tou* cela pour les années 1820-1830 est tout simplement extraordinaire. On s'avisa ainsi d'être Bavarois et de passer du goût Empire au sain réali.sme avec la plus grande simplicité ilu monde, alors qu'il fallut tant d'efforts, briser tant d'obstacles pour s'apercevoir du peuple et du paysage de France. Et de cela, personne ne se doute en France. L'histoire de la peinture française au xix"" siècle passe de David et Gros, à Géricault et à Delacroix, à Chasseriau et à Couture et semble l'histoire universelle ! A côté de ce grand mouvement romantique presque épique dont celui des Kaulbach. des Cornélius et des de Schwind ne saurait en aucun cas prétendre suivre, même de très loin, l'élan impétueux, il florissait ici une peinture allemande dont personne ne se doutait, aussi hardie que soigneuse et qui sauve l'époque de la médiocrité ; car aussi bien WaldmuUer à Vienne, dont nous avons tant dit voici dix ou douze ans les mérites sans que personne nous croie avant la décisive exposition de Berlin, qu'à Munich ces très bons et très estimables petits maîtres, se frayaient en silence leur petit sentier du conventionnel au véridique et du pompier au sens de la nature, sans qu'on leur ait encore rendu la justice à laquelle ils ont droit, ^'oyez le portrait de la seconde femme de Stieler. Rien de plus sentimental : elle est assise au clair de lune au bord d'un lac, vêtue de blanc, des roses blanches sur la tête. Les yeux inspirés, sa rêverie accoudée disent la lectrice d'Ossian et de Corinne. Et cependant, quelle peinture perspicace. C'est Diane de Jlaufrigneuse en personne. Et le lac est réel, l'effet de nuit excellent, le paysage tout à fait imprévu avec cette toilette, cette pose et le goût sentimental dont l'ensemble témoigne. C'est vraiment ici la bataille entre le goût ancien et le goût nouveau. Une telle œuvre est u!ie date. Mme de Kleinschrott tt la Batelière de Tegtrnsee. si chronologiquement leur date est postérieure, marquent un immense progrès dans le sens de nos idées modernes.

Il valait la peine i^'insister sur cette exposition et sur ces trois noms. La rétrospective de Munich, comme celle de Berlin, tend à démontrer que la peinture allemande moderne, à côté de ce qu'elle doit à la France, a cependant une histoire particulière à elle et des racines parfaitement nationales. Et cette histoire particulière vaudrait la peine d'être écrite.

William Rittek.

ANGLETERRE

PARMI les nombreuses expositions qui ouvrent en novembre pour arracher les amateurs d'art à la morne grisaille des rues de Londres, la première a été celle de l'Institut des OU Painters (peintres à l'huile.) Elle offre, pour la distraction, sinon en même temps pour les délices des visiteurs, un formidable étalage de près de 400 œuvres. Quant à la facture, aux genres des tableaux, il n'y a pas de limites, et, chose inévitable dans une exposition de semblables proportions, une grande partie, sans prétendre aucunement à l'art véritable, ne sert qu'à garnir les murs. Ces peintures insignifiantes, ces pretty-pretty (gentilles) trivialités, ces vaines répétitions de sujets hors d'usage, concourent cependant à un excellent résultat : c'est, grâce au contraste, de faire ressortir beaucoup plus les œuvres de réelle valeur qui s'y trouvent éparpillées. Aucune exposition, ces derniers temps, ne semble complète, sans une toile de M. Sargent ; aussi n'est-on nullement surpris de rencontrer là sa Venitian iavcrn (taverne véni-

tienne). La force confiante que par opposition y révèle justement la faiblesse des efforts, prend dans ce tableau des proportions gigantesques, et on y retourne encore et encore quand une fois les regards l'ont découvert. Ce n'est qu'un sombre intérieur, avec, assis à de petites tables, quatre femmes en robe noire et un homme ; au plafond pendent des bottes d'oignons ; la seule tache de couleur claire, c'est un manteau ècarlate sur les genoux de l'une des femmes, mais, cette petite toile, sortant ainsi des mains de Sargeut, c'est un plaisir de la contempler. :;;

Nous sommes arrivés ensuite à M. Charles Sims. pour en examiner le sujet délicieux, d'une facture pleine d'habileté. Il ne cause point ici de déception. The Kiss (Le baiser). L'ne jolie jeune fille vêtue de rose baisant un petit garçon eu costume de marin, est digne de la réputation acquise par l'artiste. Débordante de lumière et d'atmosphère, son œuvre possède un charme irrésistible. D'un caractère tout différent, sont les toiles de M. F. Cayley-Robinson.

WANING DAY, PAR F. CAYLEY-ROBIXSOX

On y voit l;i contrainte, la gravité d'intention qui distingue les pré-rapliaélites genre moderne.

L'art y est entouré de problèmes que l'artiste s'impose à lui-même.

Dans le ]\'ani>ig Dciy (le Déclin du jour) domine le conflit entre la lumièrede la lampe etcelledu jourqui meurt, l'une, chaudement brillante dans la chambre, l'autre arrivant grise et froide par la fenêtre. M. Cayley-Robinson n'est rien autre, que grave dans son art; il l'a toujours été depuis qu'il expose, mais cette gravité, son individualité l'empêche de devenir ennuyeuse. C'e.st un colori.ste de premier ordre, qualité qui apparaît encore dans le Tlic outward Bonnd (En partance pour le lointain) : sur une mer tranquille, le soir, avec, au loin, un jihare, un bateau à voiles est hâlé hors du port vers le large. Dignes de remarque aussi sont les lis de M. Ernest Board : un étrange personnage, en Victorian costume, dans un jardin d'une peinture magnifique ; le Rctiirtiing Home (le retour à la maison) de 51. \Villiam Shackleton ; les Sweai-Peas (les Pois doux) de M. Hon. John Collier; et AU in tlie day's Work (toute au travail du jour), qui, en dépit de l'extrême laideur de la jeune fille lavant le service bleu et blanc du déjeuner, est une vigoureuse pièce de peintui-e. Le seul portrait qui appelle l'attention est de Sir Georges Reid : M. Charles Handesley est probablement l'une des plus belles œuvres qu'ait exécutées ce grand portraitiste.

Quant au paysage, l'exposition n'est point sans offrir un grand intérêt. Le fait que le président de l'Institut, M. Frank Walton, est lui-même un paysagiste remarquable, y contribue sans doute pour beaucoup. Là, l'oeuvre principale de M. Walton In the heart of tlie Surrey Hills (au cœur des collines Surrey) est un exemple charmant du savoir-faire du peintre, et du sentiment raffiné qu'il a des beautés de la nature. M. J. Aumônier nous montre une fois de plus les délices qu'il éprouve à peindre de larges étendues de paysage. On the Hillside (sur le versant de la colline), où les ombres s'enfuient devant la lumière

du soleil, est ici l'un des plus beaux tableaux. Un autre qui le suit de près est le Cloiindltuid (le pays des nuages) de M. Georges Wetherbee. Je dois avouer que j'estime M. \\'etherbee le plus poète de nos paj-sagistes, mais il n'est point nécessaire d'avoir une préférence pour apprécier sa belle petite œuvre. Sur le bord d'un rocher, regardant vers la mer et les nuages, est une jeune fille dessinée avec un art exquis, expressif dans chaque ligne de la draperie, et de la brise qui souffle autour d'elle. M. Leslie Thomson, avec un ciel de soleil couchant, brillamment peint, dans Blakeney Marshes (marais de Blakeney) ; M. Claude Hayes avec Feeding time, A Frosty Morniug (une froide matinée) ; M. Robert' Little, avec The Valley of the Tharne (la vallée de la Tharne) ; M.- Hughe-Stanton avec Pas-de- Calais où il déploie une fois de plus son talent de peintre de nuages ; M. Walter Donne avec Bringing Home the Goats (Ramenant les chèvres à la maison) ; et M. Alexander Mann avec Aftcrglow tous concourent à affirmer la valeur que possède actuellement la peinture de paysage en Angleterre.

La première exposition de la Royal Society of Brilish artists sous la présidence de M. Alfred East ne montre pas un grand progrès sur celles qui ont eu lieu sous le régime Wyke-Bayliss. Les deux toiles par lesquelles est représente le président, n'ont pas l'intérêt qui, d'ordinaire, s'attache à ses œuvres : la plus grande en effet Evening ou the Cotswolds (soir dans le Costwold) me semble une des plus faibles qu'il ait jamais e.xposées. La Moitth of the Tindhorn (l'embouchure de la Tindhorn), de 51. W. J. Laidlay, avec ses grandes étendues de rivage sablonneux et ses vagues murmurantes, est une des meilleures qui soient sur les murs. JI. Algernon Talmage, JI. W. Henry Gore, M. Spenlove-Spenlove, sont aussi représentés par de bons paysages. Nous souhaiterions cependant que ce dernier abandonnât pour un temps ses scènes d'hiver dans le bas pays. The Raiders de 51. John Muirhead se distingue par ses excellentes qualités, et le portrait

de sa petite fille par le professeur von Herkomer — une symphonie en bleu — l'emporte aisément sur les autres portraits. Un intérêt de mélancolie, et cela seulement, attache à la série d'études et de dessins que fait le dernier président. Sir ^\'yke Bayliss, des intérieurs d'églises et de cathédrales.

En quittant les murs qui regorgent, des "Sociétés galleries " une exposition de cinquante-neuf toiles d'artistes différents vient à propos apporter son soulagement. Chacune presque demande une longue et minutieuse attention. Il y a un magnifique Harpignies {Environs Nevar ?) : il }' a un Corot parfait (La Gallière). Ici le coloris au calme triste de Dutchmen, Israels, Mauve, Maris, Steelink ; là, l'éclat d'une scène vénitienne par Ziem. Ici aussi se trouve la fameuse : Picture Gnllery of Ancient Rome. (Galerie de peinture de l'ancienne Rome), de Sir Laurence Aima Tadema, ainsi que le Persée et Andromède de Lord Leighton. Dans l'ensemble, l'exposition est une de celles où l'on aime à s'attarder.

La seconde exposition de la société de 25 peintres anglais, présente une agréable variété d'œuvres, que ses membres ont pu aisément fournir. M. Oliver Hall, M. Hughes Stanton, M. Beshman Priesturan, M. Hevellyn, M. J.-L. Henry, M. Alfred Withers, M. Grosvenor Thomas, nous

donnent leur interprétation de paysage avec l'impression de leur individualité fortement marquée sur chaque œuvre. Parmi les « figure paintings » nous avons les expressions diversifiées de IL E. A. Hornel, ce qui de plus en plus ressemble à une mosaïque. M. S. Melton Fisher (qui est toujours agréable) et Miss Constance Halford, étrangement intéressante, bien que ses jolies filles soient, apparaissent déraisonnablement sales dans toute la peinture de leurs chairs.

MM. Shepherd ont une heureuse façon de s'assurer quelque genre spécial pour leur exposition d'hiver. Ce qui, cette fois, offre un extraordinaire intérêt, c'est une peinture à l'huile de Peter de Wint, une vue de la vallée de la Tamise, près de Cookham. On ne connaît ici que deux autres peintures à l'huile de de Wint. et elles sont au « South Kensington ÎNIuseum.» Cette toile est un très beau spécimen; le ciel, la perspective, le jeu de lumière et d'ombre sur la colline, la bande argentée de la rivière lointaine, forment un ensemble qui est un enchantement. Elle semble demander qu'on l'enchâsse dans une galerie publique.

Il y a maintenant une pléthore d'expositions. Je dois forcément me contenter de signaler celles de la Royal Water Colour Society, the Society oj Portrait-Painlcrs MM. .\fre%v, et MM. Mac Lean.

Arthur Fish.

BELGIQUE

DEUX expositions de cercles viennent de se succéder dans les locaux réservés du Musée moderne. Ces locau.x insuffisants et qui sont tout ce dont on dispose en attendant le palais qui figure aux plans du fameux Mont-des-Arts tant attendu, ces locaux sont tellement demandés, les cercles se multiplient sous de telles proportions que la direction des Beaux-Arts doit réduire le temps accordé à chacun de ceux-ci, et qu'elle voit venir le moment où il faudra inviter les sociétés d'artistes à fusionner pour exposer ensemble.

Le mois dernier, c'était le « Labeur » qui occupait les salles ; ce mois-ci, c'est le « Sillon ». Le Labeur est un cercle de jeunes, le Sillon un groupe de jeunes aussi, mais de jeunes en train de mijrir.

Parmi les artistes du premier de ces deux cercles, il en est un certain nombre qui ne manifestent encore, dans des études et des pochades, que des intentions, une vision quelquefois subtile, quelquefois distinguée, mais point encore servies par de décisives qualités d'exécution. Par contre, il est quelques peintres de talent à la fois personnel et savant.

M. Henri Thomas, dont je vous ai parlé déjà et qui égare quelque peu de rares qualités d'expression, de couleur et de savoureuse facture, dans des négligences de forme et dans des intentions trop littéraires, montre cette fois de beaux morceaux où la distinction et le caractère subsistent dans de la réalisation complète. Il faut citer notamment la Petite Glace où les chairs sont traitées avec raffinement, avec puissance. M. Van Zevenberghen montre une toile où l'exécution touche à la maîtrise : la Laveuse de Vaisselle ; chaque morceau y est traité avec une exactitude large, robuste, avec un souci de la variété de la matière, et dans une couleur sobre et éclatante en même temps.

M. Oleffe aussi est un artiste intéressant. En des tons amers, des gris et des verts glauques, s'harmonisant avec des blancs hardis, il peint la figure dans le plein air. II y a

un peu de brutalité encore dans ses toiles, la forme n'y est pas toujours résistante, mais elles sont attachantes par la couleur personnelle, par l'atmosphère.

M. Martin Melsen, peintre exaspéré de paysanneries de couleur ardente, d'expression violente et crispée; M. Thévenet qui expose une série d'intérieurs où se manifeste, en des somptuosités amères, une personnalité; M. Hageman. M. Binard, M. Le Moyeur, M. Ottmann, M. de Taedeler, le sculpteur Herbays, avec ses groupes vigoureux et pleins de couleur, avec un masque à la forme délicate et large auquel ne manque que l'épiderme; Grand moulin et Baudrenghien doivent être signalés également.

Le Sillon est un cercle plus ancien que le Labeur. Les artistes qui y exposent aujourd'hui ont, pour la plupart, débuté, il y a une dizaine d'années. Je vous ai dit déjà les tendances de ce groupe batailleur épris d'art solide, surtout réagissant contre les exagérations del'impressionnisme, et réagissant au début, avec exagération eu.x aussi, faisant de la pâte trop lourde, de la forme trop pesante et de la couleur trop sombre.

Les exagérations se sont dissipées ; et aujourd'hui, chez la plupart des peintres du Sillon, se réalise l'accord entre les conquêtes de lumière et de subtilité de vision de l'impressionnisme, et la solidité, la puissance de matière des traditions flamandes. Et le Salon de cette année montre un bel épanouissement de talents sains et vibrants, de talents épris de vie éclatante, fraîche et vigoureuse.

Dans tout ce qui est exposé là chante une joie virile, même dans la vision mélancolique, parce que tout cela est le résultat d'une contemplation claire, hardie, étreignant toutes choses avec volupté.

Les portraits graves, aux austères harmonies, de M. W'agesmans, et ses larges, grandes et délicates études faites au bord de la mer, avec leurs ciels tendres et tragiques ; les portraits crânes, concentrés et chatoyants de M. Swj'ncop et ses toiles pittoresques et raffinées rapportées de Hoorn ;

les ligures de JI. Smeers, si ardentes dans la lumière frénétique et son beau portrait de femme en rose ; les portraits pensifs, peints avec maîtrise par M. Landy ; celui de M. Pinot, distingué et savoureux comme les fleurs du même peintre ; les natures mortes de M. Simonin, de vision si particulière ; les paysages de M. De Greef, de M. Tordeur. inondés de lumière caressant de la forme définie ; ceux de M. Lefebvre ; les élégantes figures de M. Bouy ; les fleurs si ardentes de M. Mignot, et ses eaux-fortes en couleur, très caractéristiques; les niiniatures de M. Bulens ; et puis encore les chaudes études de M. Apol, les pages où M. Hanstraete fait chuchoter dans de la couleur amortie, l'atmosphère des vieilles ruelles et des béguinages, celles de M. Godfrinon, un peu lourdes encore, mais de belle couleur, celles de M. Van den Drugge, de M. Déglumé, le portrait de JlUe Brohé, tout cela, avec des mérites inégaux, donne une même impression réconfortante ; dans tout cela la matière vibre, c'est pour elle que la lumière est faite, c'est par les frissons qu'elle lui imprime que cette lumière est à nos yeux sensible et émouvante.

Les sculpteurs du Sillon ont la même santé, la même conception de leur tâche.

Il y a quelques figurines de ce malheureux Hocquet, qui, en pleine possession d'un talent incontestable, mourut tristement, il y a quelques mois, près de New- York. I! avait entrepris une ascension en ballon, seul. On retrouva son corps sur un banc de sable, près de la côte. Il avait

trente-deux ans et avait déjà beaucoup travaillé, assez pour que l'on puisse, de ses œuvres, faire prochainement à Bruxelles une exposition.

Il y a plusieurs beaux morceaux de il. Moscré, notamment un buste de femme d'une noble simplicité de lignes et d'attitude, et de curieuses, de troublantes figures évoquant l'homnre de la préhistoire, a\-ec une singulière et intense âpreté d'expression. Il y a un beau morceau de grande statuaire, très pure par M. Puttomans intitulé Impossibilité. Et il y a enfin des bustes serrés et savants

Il y a quelques mois, je vous ai signalé la découverte, au musée de Bruxelles, d'un Vermeer de Delft : un portrait d'homme, aux chairs lumineuses, aux étoffes superbement traitées. Ce portrait, après avoir été attribué à Rembrandt dans une exposition à Londres, puis à Nicolas Maes, avait été acheté à Paris, par le musée de Bruxelles, en 1900.

Lorsque, après une étude attentive et des rapprochements faits par M. A. J. Wauters, on l'attribua au prestigieux maître de Delft, cette attribution fut contestée. M. Brédiuf , le conservateur du Musée de La Haye penchait pour Jan Victsor=.

Or. on vient de découvrir dans le fond, en pleine pâte, le monogramme de \'ermeer.

Il n'y a donc plus de doute.

G. Vax Zype.

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