‹ L'Art et les artistes (volume 5)Chapitre 151 sur 186 · LE FORUM · texte numérisé non relu

LE FORUM

f A représentation de Jules César a permis la •*"^ reconstitution de la Rome républicaine. Il m'a paru intéressant d'évoquer ce décor, et d'expliquer succinctement ce qu'était le Forum, son histoire, et sa vie de tous les jours. Beaucoup d'entre nous, certes, ont été enchantés de s'intéresser à ce qui les avait si profondément ennuyés sur les bancs du Ivcée. L'histoire romaine qu'enseigne M. Antoine a tout l'attrait d'un cours de M. Ferrero.

^lais comme toutes les choses très connues, le Forum est inconnu. Il rentre dans la catégorie de ces banalités vagues qu'on évoque avec un sourire sceptique et un air entendu. Et l'on confond souvent pour n'avoir pas voulu voir ce qu'oncroyait avoir vu.

A l'origine, le Forum était un marché où les habitants des bourgades voisines procédaient à leurs échanges de marchandises. C'est là qu'on levait les troupes, qu'on rendait la justice, qu'on célébrait les rites religieux.

Tant que les patriciens furent maîtres du pouvoir.

le Forum resta un marché; à mesure que le peuple prit plus d'importance dans la répubUque, c'est là qu'il exerça ses droits politiques. Au contraire, le comitium ou le vulcanal, heu de réunion des sénateurs, fut peu à peu délaissé. Le Forum, qui était à cette époque une place ornée de temples, entourée de portiques et de boutiques, où l'on célébrait des fêtes et où l'on donnait au peuple des spectacles, ne fut plus un marché, et un peu partout, dans Rome, s'élevèrent d'autres constructions qui servirent aux échanges et qu'on appela, par analogie, des forums. D'autre part, le Forum devintle siège des tribunaux, on l'entoura de basihques, c'est-à-dire de palais de justice. Mais le nombre des procès augmentant naturellement avec celui des habitants, le Forum devint insuffisant.

Pour toutes ces raisons, et pour l'embellissement de la ville, on créa donc plusieurs forums, et il y eut ainsi le forum de la Paix, de Nerva, de César, d'Auguste, de Traj an.

Je n'entreprendrai pas une description de tous les forums, ce serait tenter une topographie de Rome entière. Il s'agit ici du Forum primitif, celui qui s'étendait entre le mont Capitolin et le mont Palatin, et qui a été fouillé de fond en comble par M. Boni, ces dernières années.

Il y a plusieurs manières de le décrire. On peut en faire le tour, ou nommer les bâtiments suivant l'ordre chronologique de leur construction. Cette dernière manière est la plus logique. Au début, le Forum était un marais. A l'Ouest, le mont Capitole s'appelait autrefois la colline de Saturne, en souvenir de Saturne, et un autel s'élevait au bas, à l'emplacement actuel du temple de Saturne qui est, en ses origines, le plus ancien monument de Rome.

La partie orientale s'appuyait au Palatin, où Romulus devait fonder la Roma quadrata. Le côté nord s'adossait au Quirinal, et à l'Esquilin. Titus Tatius et Romulus se réunirent, pour régler les conditions de la paix entre les Romains et les Sabins, dans la partie nord-onest, qui s'appelle le Comitium du mot 'cotre (se rassembler). Un peu plus à l'est, les deux rois célébrèrent des cérémonies purificatoires que commémora le sacrarium de Venus Cloacina.

De même le temple de Jupiter Stator s'éleva à l'endroit où le dieu avait arrêté la fuite des Romains ; l'autel de Vulcain, à l'Ouest, fut dressé entre le temple de Saturne et le Comitium ; on construisit un autel à Janus, à l'endroit où ce dieu avait fait jaillir sur les Sabins des eaux bouillantes et sulfureuses. Entre le Comitium et la Venus Cloacina, la Pierre noire fut considérée comme le tombeau de Romulus. Puis Numa construisit, à l'Est, le temple de Vesta et la maison des Vestales, et la régia, demeure du grand pontife.

TuUus Hostilius éleva sur l'emplacement du Comitium la curia Hostilia, salle des séances pour les sénateurs, et probablement au même endroit Horace, en mémoire de sa victoire sur les trois Curiaces, dressa la pila Horatia, sorte de pilier auquel il avait Rattaché ^les armes des trois Curiaces. Le vieil Horace, [pour implorer la pitié du peuple en faveur de son fils, meurtrier de Camille, montrait ce trophée et rappelait la victoire de Rome sur .Albe. Vers 510, c'est-à-dire dans le moment que la république remplaça la royauté, la cloaca maxima, une manière de grand égoût collecteur, avait complètement desséché la plaine marécageuse.

Sous la République, le temple de Castor et Pollux commémora, près de la fontaine de Juturne, l'intervention de ces divinités dans la victoire remportée par Rome sur les Tarquins expulsés alhés aux Latins.

En 390 avant Jésus-Christ, les Gaulois prirent

la ville, et, après leur passage, on dut procéder à une restauration. Un peu plus tard, Camille construisit le temple de la Concorde, au nord du temple de Saturne ; près de l'emplacement du Comitium s'élevèrent le senaculum, sorte de vestibule du Sénat, la Grsecostasis, où les députés étrangers attendaient les audiences du Sénat, et la tribune des orateurs, qui fut ornée, en 338 avant Jésus-Christ, des éperons des vaisseaux pris à l'ennemi, d'où son nom de Rostra. Près de la rostre, on pouvait voir un cadran solaire, et la colonne élevée en l'honneur de la victoire remportée sur les Carthaginois. En 134, Caton le Censeur fit construire la basilique Porcia; puis successivement se dressèrent les basiliques Fulvia, Sempronia et Opinia. En 121,' Fabius, vainqueur des Allobroges, eut son arc de triomphe élevé à l'est du Forum, et en 102, au nord-ouest, c'est-àdire au pied du Capitole, Lutatius Catulus éleva le tabularium où l'on conservait le texte des lois.

César enfin, transporta la tribune aux rostres à l'ouest du Forum, et commença la basilique Julia, au Sud-Ouest, sur l'emplacement de la maison de Scipion r.\fricain.

Les basiliques étaient à la fois des palais de justice et des lieux de réunions et d'affaires. Les oisifs s'y retrouvaient. Pendant la chaleiu% ils y cherchaient l'ombre; survenait-ii une pluie d'orage soudaine et torrentielle, ils s'y abritaient. Sur les dalles, ils traçaient des figures, des damiers qu'on peut encore voir aujourd'hui. La basilique Julia fut achevée par Auguste. Après un premier incendie, Auguste dut en commencer la reconstruction qui fut achevée sous Tibère. Après un deuxième incendie, elle fut rebâtie sous Dioclctien.

Je n'ai pas à indiquer les modifications du Forum postérieures à Jules César. Rappeler tous les souvenirs du Forum serait écrire l'histoire de Rome tout entière. Presque tous les grands événements de l'histoire s'y sont déroulés ; la conquête des droits politiques par le peuple, l'abolition de la royauté, les guerres civiles sous Marins et Sylla, les émeutes de femmes surexcitées par les lois somptuaires. C'est là que se porte le peuple aux moments graves, où l'existence même de la' ville semble menacée. C'est là que se fait entendre la voix des grands orateurs, et que retentit encore l'écho des grands procès de Coriolan, de Jugurtha, de Verres ; c'est là qu'on expose les corps nus des esclaves supjiliciés. Comme on l'a fort justement dit, cette place de sept arpents était vraiment le centre du monde.

Mais la vie de tous les jours n'est pas moins intéressante que les événements exceptionnels. Les proceci^ions traversent le Forum, les combats d'animaux et de gladiateurs, les jeux, les festins publics y attirent la foule. On \- expose des œuvTes d'art, on \' célèbre des fêtes de nuit.

Le Forum est ordinairement un lieu de réunion et d'intrigues; on y engage le personnel des fêtes. Le long de la Voie sacrée, les joailliers, les bijoutiers étalent leurs trésors. Les changeurs et les usuriers se rencontrent aux tabernœ veteres et aux tahertue novœ, dans les basiliques et le temple de Castor. Plaideurs et gens de loi se donnent rendez-vous autour de la statue de Marsyas. Les ventes aux enchères et les ventes d'esclaves se crient un peu partout. Au milieu, vers le ruisseau qui entraîne l'eau des pluies, le cawa/îs, se tiennent les frt^îiî/îfo/fE, pauvres diables. Les heureux de ce monde, au contraire, fréquentent en la partie basse du Forum. Il n'est pas bienséant d'être rencontré sur le Vicus Tuscus, entre la basilique Julia et le temple de Castor. La fontaine Juturne attire les infirmes et leur promet la guérison de leurs maux. Les forenses, vagabonds désœuvrés, se rient des lois et jouent sur les dalles de la basilique Julia et du Forum. Mais ils ne se contentent pas de jouer et de se chamailler, ils colportent les fausses nouvelles, discutent la tactique des généraux romains et remportent des victoires imaginaires.

Du côté de Subure, les voleurs dévalisent les passants ; les libraires et les cordonniers voisinent vers l'Argiletum ;

Atrectiis, mon libraire, habite V Argilète, Sa boutique est au coin du Forum. Il y vend Les volumes des morts et celui du vivant, Virgile et Silius, Pline, Térencc on Phèdre ;

Là, sur l'un des rayons, et non certe aux derniers, Poncé, vêtu de pourpre et dans un nid de cèdre, Martial est en vente au prix de cinq deniers....

(de hérédu.)

Au Nord, les inarchands de vases en bronze ont leurs étalages, et l'on vend du poisson jusque sous les portiques des basiliques.

Curieux mélange de poésie et de réalité, témoignant de cette souplesse des races méridionales qui vont de la familiarité excessive à la noblesse tout aisée. Aujourd'hui on joue aux marelles; demain on saura trouver le geste qu'il faut pour acclamer l'impérator en son tri jmphe.

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