‹ L'Art et les artistes (volume 5)Chapitre 180 sur 186 · RUSSIE · texte numérisé non relu

RUSSIE

T 'EXPOSITION- de r « l^nion dus Artistes" russes » est sans ■^ contredit la plus intéressante du mois à Saint-Pétersliourg. On y voit figurer toute la phalange de nos peintres modernistes, dont plusieurs sont connus du public français depuis le récent Salon russe à Paris, organisé par il. Diaguilef. Mais cette fois, il faut l'avouer. 1' « Union » paraît de beaucoup moins imposante qu'auxannées précédentes... La raison en est manifeste. Elle signifie quant à moi une crise inévitable. Les courants artistiques varient depuis (jnelques temps avec une rapidité toujours croissante. Encore hier les artistes de la revue Mir Iskoiisstva (Monde de l'art) paraissaient être le dernier mot de la peinture russe.

Leur .stylisme raffiné effrayait le grand public, habitué aux tableaux ternes de nos « réalistes » à tendances littéraires. Ils sont encore nombreu.x en Russie, les vieux croyants, qui ne veulent pas admettre les « innovations )' modernes, qui boudent la galerie de Frétiakof pour l'acquisition <les toiles de Somof et de Lanceré, qui persistent à stigmatiser de « décadence » tout le chemin gagné vers la libre expression de la beauté, vers les recherches du .style et l'individualisme. Et voilà qu'à la place des novateurs du Mir Iskotisstvci, d'autres ont surgi tout à coup... et les novateurs d'hier parais,sent subitement « vieillis ». Cela ne contribue pas, certainement, au cliarme d'uno exposition moderniste.

Cependant il faut rendre justice au jury de 1' « Union ». On ne peut pas lui reprocher de pécher par un e.xcès de sévérité, par un esprit de routine dans l'admission des nouveaux venus dans le cénacle des influents et des célèl>res. An contraire, parmi les œuvres des néophytes on trouve même des « nouveautés » d'une cjualité pour le moins douteuse, — à ne désigner <jue les extravagances criardes et malsaines d'.A. lavlenski, les genres ridicules de L. Larionof, qui croit naïvement s'inspirer du magni- )ii|ue Gauguin, les élncubrationsi- néo-impressionistes » d'un K. levséief ou d'un K. Bourluk. Bref, on voit que r K Union » ne veut pas à tout prix rompre avec la jeunesse visionnaire d'horizons nouveaux. Mais cette sympathique tolérance est une arme à double tranchant. L'admis.sion au Salon, sans choix sévère, de tous les artistes tant soit peu curieu.x n'a pas rendu les anciens exposants plus modernes et les nouveaux... meilleurs, et cependant l'exposition a perdu en unité, en harmonie, en entité.

Nos maîtres « un peu » rétrospectifs (je ne veux pas dire en retard), tels que K. Korovine, S. Vinogradof, .\. Vasnetzof, S. Joukovsky, N. Docékine, même L. Bakst et .A. Benois, ont souffert du voisinage de quelques jeunes, moins achevés et même mal accueillis, mais puissants par le charme de la jeunesse, qui est le grand charme. Il serait difficile, pour le moment, de relever les noms des représentants de cette jeunesse. Du reste ce n'est pas d'eux qu'il s'agit, mais de la tendance de vigueur ensoleillée dont ils sont les hérauts. Leurs œuvres souvent sont loin d'être bonnes, pourtant on y devine des pressentiments splendides étrangers aux favoris d'hier. Ils sont en quête de sj-mphonies, de claires couleurs, de sensations moins raffinées que sincères. Ils ont l'amour du primitivisme coloriste, du jeu miroitant du soleil et de l'air, de la gamme chatoyante de la vie. Ils ont le désir des impressions visuelles qui naissent et s'éteignent comme un rêve de clarté, le désir par-dessus tout, de moins raisonner et seulement de voir la magie de l'être.

Je cite quelques noms au hasard : K. Juon, B. .Anisfeld,

N. Milioti, X.Crimof, .\. Hausch... F'armi les représentants de la génération moins « jeune » Vroubel est peut-être le seul qui reste surprenant et tout à fait admirable dans son portrait de femme. Deux ou trois paysages de A. Benois et les dessins de M. Doboujinski sont très réussis.

Une des salles du salon est réservée à l'exposition posthume des œuvres de Th. Botkine, mort il y a un an, au Vésinet, en France. C'était encore un chercheur, un visionnaire de la couleur ; lui aussi a dit son mot qui mérite deSie pas tomber dans l'oubli. Il est à regretter seulement que dans la recherche de l'impression simplifiée et individuelle, l'artiste se soit trop souvent laissé prendre au piège du vulgaii-e maniérisme décoratif.

Deux autres expositions s'ouvrirent presque simultanénément, l'une à Saint-Pétersbourg — celle de Michel Nestérof, et le Salon des « .Ambulants » à Moscou (la 350 depuis la fondation de la Société). Je reviendrai aux « .Ambulants >■ dans ma lettre du mois prochain pour parler d'un grand tableau historique de notre célèbre maître d'art nationa, Sourikof. Quant aux œuvres de M. Nestérof, autre peintrenational bien renommé quoique parfaitement inconnu en France, je voudrais tout de suite en donner une idée sommaire. C'est un peintre profondément russe, plus que ça — un mystique slave, tendre et rêveur. Ses toiles sont pénétrées d'un amour réfléchi de la mélodie des couleurs qu'il trouve dans la nature du Nord. On y sent une aspiration sincère jointe à un style raffiné et populaire en même temps (et cette aspiration à elle seule n'est elle pas un mérite ?), un attendrissement religieux devant la beauté de la vie exempt de vulgarité et du transitoire. Lès œuvres de Nestérof nous charment, parce qu'elles sont l'expression d'une compréhension subjective et délicate des espaces infinis et paisibles de la campagne russe, de la tristesse purifiante des songes mystiques qui auréolent l'âme antique du peuple. Nestérof nous fait sentir la poésie du peuple, de notre peuple. Cette poésie existe-t-elle encore en réalité ? N'importe, elle exùste esthétiquement, car elle se dévoile à celui qui comprend la beauté des contes d'autrefois.

Dans le nombre des toiles e.xposées, beaucoup paraissent devant le public pour la première fois. Parmi celles-ci les plusdignesd'attention sont les portraits ; un nouveau genre pour Nestérof. Mais toutes les particularités distinctives de l'artiste s'y reflètent, — et c'est peut-être ce qui est le plus intéressant, — d'une manière si vague et en même temps si palpable... Ils laissent une impression insaisissable d'icônes, ils sont pénétrés d'un souffle de mj-sticité silencieuse qui révèle on ne sait quelles possibilités de svmbolisme dans l'art du portrait. J'espère bientôt parler plus longuement de Ne.stérof en donnant quelques reproductions de ses meilleures toiles si caractéristiques pour la peinture russe.

Voilà tout ce qui concerne pour le moment nos expositions de tableau-x. Je ne ferai que mentionner une exposition d'aquarellistes à Saint-Pétersbourg (salles de la Société de l'encouragement de l'.Art) tout à fait insignifiante, et une autre e.xposition à ÎMoscou (organisée par une Société fondée au nom du grand Vinci) qui ne l'est pas moins. Quant à la vie artistique du premier mois de l'année naissante elle ne manqua pas, à coup sûr, d'animation. Les élèves de l'Académie des Beaux-.Arts, depuis longtemps mécontents du système retardataire d'enseignement, se sont révoltés contre tout le corps des professeurs. On en vint à une collision violente, et 1'. Académie fut fermée. Le dénouement définitif de cet incident est difficile à prévoir.

SeUGE M.\K0 W3KV.

Page 1